ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse.
--Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement.
Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le
dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers
objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible
de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour
Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et,
comme la première, il l'abandonnerait derrière lui.
Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups.
Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le
Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu,
quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la
veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait
son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur.
Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit.
--Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière
sa cloison.
Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua:
--Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné
que maintenant il ne meure pour de bon.
--Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une
femme!
Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son
maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher.
Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la
valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et
ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent
les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de
Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures.
Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et,
appelant Croc-Blanc, le fit entrer.
--Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de
l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne
pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement
d'adieu. Ce sera le dernier.
Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux
du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott.
--Hé! Il siffle! cria Matt.
Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat.
--Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de
devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de
derrière.
Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé
bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs
reniflements.
--Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils
descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez
savoir comment il se conduit.
--Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci...
Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les
chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa
désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées;
puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à
s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives.
L'_Aurora_ était le premier bateau de l'année qui quittait le
Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en
retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable
détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été
enragés à venir.
Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se
préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette
étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à
deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur
le pont, Croc-Blanc attendait.
Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils
avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses
oreilles, mais toujours immobile.
--Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt.
Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt
courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe,
tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se
laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte
obéissance.
Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des
coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa
sa main sous le ventre de l'animal.
--Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout
balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres.
Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante
sirène de l'_Aurora_ annonçait le départ. Des hommes se mettaient en
mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate,
s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc.
--Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir.
Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec
moi, voyez.
--Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là...
--Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à
vous, sur lui.
Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta.
--Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins,
quand viendront les chaleurs.
L'échelle enlevée, l'_Aurora_ se balança et s'éloigna du rivage.
Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers
Croc-Blanc:
--Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez...
XXII
LA TERRE DU SUD
Croc-Blanc reprit terre à San-Francisco. Il fut stupéfait. Toujours il
avait associé volonté d'agir et puissance d'agir. Et jamais les
hommes blancs ne lui avaient paru des dieux aussi merveilleux que depuis
qu'il trottait sur le lisse pavé de la grande ville. Les cabanes,
faites de bûches de bois, qu'il avait connues, faisaient place à de
grands bâtiments, hauts comme des tours. Les rues étaient pleines de
périls inconnus: camions, voitures, automobiles. De grands et forts
chevaux traînaient d'énormes chariots. Sous des câbles monstrueux,
tendus en l'air, des cars électriques filaient rapidement et
cliquetaient, à travers le brouillard, hurlant leur instante menace,
comme font les lynx, dans les forêts du Nord.
Toutes ces choses étaient autant de manifestations de puissance. À
travers elles, derrière elles, l'homme contrôlait et gouvernait.
C'était colossal et terrifiant. Croc-Blanc eut peur, comme jadis,
lorsque arrivant du Wild au camp de Castor-Gris, quand il était petit,
il avait senti sa faiblesse devant les premiers ouvrages des dieux. Et
quelle innombrable quantité de dieux il voyait maintenant! Leur foule
affairée lui donnait le vertige. Le tonnerre des rues l'assourdissait
et leur incessant mouvement, torrentueux et sans fin, le bouleversait.
Jamais autant il n'avait senti sa dépendance du dieu d'amour. Il le
suivait, collé sur ses talons, quoi qu'il dût advenir.
Une nouvelle épreuve l'attendait qui, longtemps par la suite, demeura
comme un cauchemar dans son cerveau et dans ses rêves. Après qu'ils
eurent, tous deux, traversé la ville, ils arrivèrent dans une gare
pleine de wagons où Croc-Blanc fut abandonné par son maître (il le
crut du moins) et enchaîné dans un fourgon, au milieu d'un
amoncellement de malles et de valises. Là commandait un dieu trapu et
herculéen, qui faisait grand bruit et, en compagnie d'autres dieux,
traînait, poussait, portait les colis, qu'il recevait ou débarquait.
Croc-Blanc, dans cet _inferno_, ne reprit ses esprits qu'en
reconnaissant, près de lui, les sacs de toile qui enfermaient les
effets de son maître. Alors il se mit à monter la garde sur ces
paquets.
Au bout d'une heure, Weedon Scott apparut.
--Il était temps que vous veniez; grogna le dieu du fourgon. Votre
chien ne prétend pas me laisser mettre un doigt sur vos colis.
Croc-Blanc fut emmené hors du fourgon. Il fut très étonné. La cité
fantastique avait disparu. On l'avait enfermé dans une chambre qui
était semblable à celle d'une maison et, à ce moment, la cité
était autour de lui. Depuis, la cité s'était éclipsée. Sa rumeur
ne bruissait plus à ses oreilles. Mais une souriante campagne,
l'entourait, baignée de paix, de silence et de soleil. Il
s'ébahit, durant un bon moment, de la transformation. Puis il accepta
le fait comme une manifestation de plus du pouvoir, souvent
incompréhensible, de ses dieux. Cela ne regardait qu'eux.
Une voiture attendait. Un homme et une femme s'approchèrent. Puis les
bras de la femme se levèrent et entourèrent vivement le cou du
maître. C'était là un acte hostile, Croc-Blanc se mit à gronder
avec rage.
--_All right!_ mère, dit Scott, s'écartant aussitôt et empoignant
l'animal. Il a cru que vous me vouliez du mal et c'est une chose
qu'il ne peut supporter.
--Je ne pourrai donc vous embrasser, mon fils, qu'en l'absence de
votre chien! dit-elle en riant, quoiqu'elle fût encore pâle et
défaite de la frayeur qu'elle avait éprouvée.
--Nous lui apprendrons bientôt à se mieux comporter.
Et comme Croc-Blanc, l'œil fixe, continuait à gronder:
--Couché, Sir! Couché!
L'animal obéit, à contrecœur.
--Maintenant, mère!
Scott ouvrit ses bras, sans quitter du regard Croc-Blanc, toujours
hérissé et qui fit mine de se redresser.
--À bas! À bas! répéta Scott.
Croc-Blanc se laissa retomber. Il surveilla des yeux, avec anxiété, la
répétition de l'acte hostile. Aucun mal n'en résulta, pas plus
que de l'embrassade, qui se produisit ensuite, du dieu inconnu.
Alors les sacs furent chargés sur la voiture, où montèrent le dieu
d'amour et les dieux étrangers. Croc-Blanc suivit en trottant,
vigilant et hérissé, signifiant ainsi aux chevaux qu'il veillait sur
le maître emporté par eux, si rapidement, sur le sol.
Un quart d'heure après, la voiture franchissait un portail de pierre
et s'engageait sur une belle avenue, bordée de noyers qui la
recouvraient de leurs arceaux. À droite et à gauche, s'étendaient
de vastes et vertes pelouses, semées de grands chênes, aux puissantes
ramures. Au delà, en un pittoresque contraste, des prairies aux foins
mûrs, dorés et roussis par le soleil. Des collines brunes, couronnées
de hauts pâturages, fermaient l'horizon. À l'extrémité de
l'avenue s'élevait, à flanc de coteau, une maison aux nombreuses
fenêtres et au porche profond.
D'admirer tout ce beau paysage Croc-Blanc n'eut point le loisir, car
la voiture avait à peine pénétré dans le domaine qu'un gros chien
de berger, au museau pointu et aux yeux brillants, l'assaillait, fort
irrité et à bon droit, contre l'intrus.
Le chien, se jetant entre lui et le maître, se mit en devoir de le
chasser. Croc-Blanc, hérissant son poil, s'élançait déjà pour sa
mortelle et silencieuse riposte, lorsqu'il s'arrêta brusquement,
les pattes raides, troublé et se refusant au contact. Le chien était
une femelle, et la loi de sa race interdisait à Croc-Blanc de
l'attaquer. L'instinct du loup reparaissait et son devoir était de
lui obéir. Mais il n'en était pas de même de la part du chien de
berger. Son instinct, à lui, était la haine ardente du Wild.
Croc-Blanc était un loup, le maraudeur héréditaire qui faisait sa
proie des troupeaux et qu'il convenait, depuis des générations, de
combattre.
Tandis que Croc-Blanc retenait son élan, la chienne bondit sur lui et
enfonça ses crocs dans son épaule. Il gronda involontairement, et ce
fut tout. Il se détourna et tenta seulement de l'éviter. Mais la
chienne s'acharnait et, le poursuivant, de-ci de-là, ne lui laissait
aucun répit.
--Ici, Collie! appela l'homme étranger qui était dans la voiture.
Weedon Scott se mit à rire.
--Père, ne vous inquiétez pas. Il fait son éducation. Mieux vaut
qu'il commence dès à présent.
La voiture continuait à rouler et toujours Collie bloquait la route à
Croc-Blanc, refusant, malgré ses ruses et ses détours, de le laisser
passer. Le maître aimé allait disparaître. Alors, désespéré,
Croc-Blanc, se souvenant d'un de ses vieux modes de combat, donna à
son adversaire une violente poussée de l'épaule. En une seconde; la
chienne fut culbutée et, tandis qu'elle poussait des cris perçants,
Croc-Blanc détalait pour rejoindre la voiture qu'il trouva arrêtée
au seuil de la maison.
Là, il subit une nouvelle attaque. Un chien de chasse bondit sur lui de
côté, sans qu'il le vît, et si impétueusement qu'il ne put
résister au choc et roula par terre, sens dessus dessous. Aussitôt
relevé, il bondit à son tour, en proie à une rage folle, et c'en
était fait du chien si Collie, remise sur ses pattes, ne fût revenue,
de plus en plus furieuse contre le brigand du Wild. Elle fonça, à
angle droit, sur Croc-Blanc qui, pour la seconde fois, fut renversé sur
le sol.
À ce moment Weedon Scott intervint. Il se saisit de Croc-Blanc, tandis
que son père appelait les chiens.
--Voilà, dit Scott, une chaude réception pour un pauvre loup de
l'Arctique. Il est connu pour n'avoir été jeté bas qu'une seule
fois dans sa vie, et il vient de l'être ici, deux fois, en trente
secondes.
D'autres dieux étrangers étaient sortis de la maison. Un certain
nombre d'entre eux restèrent à distance respectueuse. Mais deux
femmes recommencèrent l'acte hostile de se suspendre au cou du
maître. Croc-Blanc cependant toléra cet acte, aucun mal ne semblant,
décidément, en provenir et les bruits que les femmes-dieux faisaient
avec leur bouche ne paraissant pas menaçants. Tous les dieux présents
se mirent ensuite en frais de gentillesses envers lui. Mais il les
avertit, avec un grondement, de se montrer prudents, et le maître fit
de même avec sa bouche, tout en le tapotant amicalement sur la tête.
Les dieux montèrent ensuite l'escalier du perron, afin d'entrer
dans la maison. Une des femmes-dieux avait passé ses bras autour du cou
de Collie et la calmait avec des caresses. Mais Collie demeurait
grinçante et surexcitée, comme outragée par la présence tolérée de
ce loup, et persuadée intérieurement que les dieux étaient dans leur
tort. Dick, le chien, avait été se coucher en haut de l'escalier et,
lorsque passa Croc-Blanc, collé aux talons de son maître, il gronda
vers lui.
--Vous, venez, loup! dit Scott. C'est vous qui allez entrer.
Croc-Blanc entra, les pattes raides, la queue droite et fière, sans
perdre Dick des yeux, afin de se garer d'une attaque de flanc, prêt
aussi à faire face à tout danger qui pourrait fondre de l'intérieur
de la maison. Rien de redoutable ne se produisit. Puis il examina tout,
autour de lui, et cela fait, se coucha, avec un grognement de
satisfaction, aux pieds de son maître. Mais il demeura l'oreille aux
aguets. Qui sait quels périls l'épiaient peut-être, sous ce grand
toit de la maison, qui pesait sur sa tête comme le plafond d'une
trappe?
XXIII
LE DOMAINE DU DIEU
Non seulement Croc-Blanc était capable, par sa nature, de s'adapter
aux gens et aux choses, mais il raisonnait et comprenait la nécessité
de cette adaptation. Ici, à _Sierra-Vista_ (c'était le nom du domaine
du juge Scott, père de Weedon Scott), il se sentit rapidement chez lui.
Dick, après quelques bouderies et formalités, s'était résigné à
accepter la présence du loup, imposée par ses maîtres. Même il
n'aurait pas mieux demandé que de devenir son ami. Mais Croc-Blanc ne
se souciait pas d'aucune amitié de ses semblables. Il avait toujours
vécu hors de son espèce et désirait y demeurer. Les avances de Dick
n'eurent point de succès, et il les repoussa. Le bon chien renonça
à son idée et ne prit pas garde à Croc-Blanc, désormais, plus que
celui-ci ne prenait garde à lui.
Il n'en fut pas de même avec Collie. Si elle tolérait Croc-Blanc,
qui était sous la protection des dieux, elle ne pouvait se résigner à
le laisser en paix. Trop de loups avaient ravagé les troupeaux et
combattu contre ses ancêtres pour qu'elle le pût ainsi oublier.
Prenant avantage de son sexe, elle ne perdait aucune occasion de le
maltraiter, de ses dents pointues. Croc-Blanc tendait patiemment la
fourrure protectrice de son épaule, puis reprenait sa marche, calme et
digne. Si elle mordait trop fort, il courait en cercle, en détournant
la tête, irrité, mais impassible. Il finit par prendre l'habitude,
quand il la voyait venir, de se lever et de s'en aller, en lui cédant
aussitôt la place.
Croc-Blanc, dans sa vie nouvelle, avait beaucoup à apprendre. Tout
était, ici, beaucoup plus compliqué que sur la Terre du Nord. De même
que Castor-Gris, le maître avait une famille, qui partageait sa
nourriture, son feu, ses couvertures, et qui devait être respectée
comme lui-même. Et elle était bien plus nombreuse que celle de
l'Indien. Il y avait d'abord, avec sa femme, le juge Scott, père de
Weedon. Puis les deux sœurs de celui-ci, Beth et Mary; puis sa femme
Alice, et encore ses enfants, Weedon et Maud, un garçon de quatre ans
et une fille de six. Croc-Blanc, sans pouvoir comprendre quels liens de
parenté unissaient au dieu d'amour tout ce monde, consentit à se
laisser caresser par chacun. Il apprit aussi à jouer avec les enfants
qu'il voyait être particulièrement chers au maître, et oublia en
leur faveur toutes les méchancetés et toutes les tyrannies qu'il
avait subies de la part des enfants indiens. Il supportait, avec
conscience, toutes leurs folies et, s'ils l'ennuyaient trop, il
s'écartait d'eux avec dignité. Il finit même par les aimer. Mais
personne ne put jamais tirer de lui le moindre ronronnement. Le ronron
était pour le maître seul.
Quant aux domestiques, un traitement différent devait leur être
appliqué. Croc-Blanc les tolérait, comme étant une propriété de son
maître; ils cuisinaient et lavaient les plats, et accomplissaient
diverses autres besognes, juste comme Matt faisait là-bas, au Klondike.
Il n'avait pas à se laisser caresser par eux et ne leur devait aucune
affection.
Le domaine du dieu, qui s'étendait hors de la maison, était vaste,
mais non sans limites. Au-delà des dernières palissades qui
l'entouraient, étaient les domaines particuliers d'autres dieux.
Sur la Terre du Nord, le seul animal domestique était le chien.
Beaucoup d'autres animaux vivaient dans le Wild, et ces animaux
appartenaient de droit aux chiens, lorsque ceux-ci pouvaient les
maîtriser. Durant toute sa vie, Croc-Blanc avait dévoré les choses
vivantes qu'il rencontrait. Il n'entrait pas dans sa tête que, sur
la Terre du Sud, il dût en être autrement. Vagabondant autour de la
maison, au lever du soleil, il tomba sur un poulet qui s'était
échappé de la basse-cour. Il fut sur lui dans un instant. Le poulet
poussa un piaulement effaré et fut dévoré. Nourri de bon grain, il
était gras et tendre, et Croc-Blanc, se pourléchant les lèvres,
décida qu'un tel plat était tout à fait délectable.
Plus avant dans la journée, il eut la chance de rencontrer un autre
poulet, qui se promenait près de l'écurie. Un des grooms[40] courut
au secours de la volaille. Ignorant du danger qu'il courait, il prit
pour toute arme un léger fouet de voiture. Au premier coup, Croc-Blanc,
qu'un gourdin aurait peut-être fait reculer, laissa le poulet pour
l'homme. Tandis que le fouet le cinglait à nouveau, il sauta
silencieusement à la gorge du groom, qui tomba à la renverse en criant:
«Mon Dieu!», puis lâcha son fouet pour se couvrir la gorge avec
ses bras. Les avant-bras saignants et lacérés jusqu'à l'os, il se
releva et tenta de gagner l'écurie. L'opération eût été
malaisée si Collie n'eût fait, à ce moment, son entrée en scène.
Elle s'élança, furibonde, sur Croc-Blanc. C'était bien elle qui
avait raison; les faits le prouvaient et justifiaient ses préventions,
en dépit de l'erreur des dieux, qui ne savaient pas. Le brigand du
Wild continuait ses anciens méfaits.
Le groom s'était mis à l'abri et Croc-Blanc reculait devant les
dents menaçantes de Collie. Il lui présenta son épaule, puis tenta de
la lasser, en courant en cercle. Mais Collie ne voulait pas renoncer à
châtier le coupable. En sorte que Croc-Blanc, jetant aux vents sa
dignité, se décida à décamper à travers champs.
--Voilà qui lui apprendra, dit Scott, à laisser tranquilles les
poulets. Mais, je lui donnerai moi-même une leçon, la prochaine fois
que je l'y prendrai.
Deux nuits plus tard, l'occasion voulue se présenta, et plus
magnifique que Scott ne l'avait prévue. Croc-Blanc avait observé de
près la basse-cour et les habitudes des poulets. Lorsque la nuit fut
venue et quand tous les poulets furent juchés sur leurs perchoirs, il
grimpa sur une pile de bois, qui était voisine, d'où il gagna le
toit du poulailler. Il se laissa, de là, glisser sur le sol et
pénétra dans la place. Ce fut un carnage bien conditionné. Lorsque,
le matin, Scott sortit, cinquante poules blanches de Leghorn, dont les
cadavres étaient restés à dévorer, accueillirent son regard,
soigneusement alignées par le groom, sur le perron de la maison.
Le maître siffla, surpris et plein d'admiration pour ce
chef-d'œuvre, et Croc-Blanc accourut, qui le regardait dans les yeux,
sans honte aucune. Loin d'avoir conscience de son crime, il marchait
avec orgueil, comme s'il avait accompli une action méritoire et digne
d'éloges. Scott se pinça les lèvres, navré de sévir, et parla
durement. Il n'y avait que colère dans sa voix. Puis, s'étant
emparé de Croc-Blanc, il lui tint le nez sur les poulets assassinés
et, en même temps, le gifla lourdement.
Lorsque Croc-Blanc était, autrefois, giflé par Castor-Gris ou par
Beauty-Smith, il en éprouvait une souffrance physique. Maintenant,
s'il arrivait qu'il le fût par le dieu d'amour, le coup, quoique
plus léger, entrait plus profondément en lui. La moindre tape lui
semblait plus dure à supporter que, jadis, la pire bastonnade. Car elle
signifiait que le maître était mécontent. Jamais plus il ne courut
après un poulet.
Bien plus, Scott l'ayant conduit, dans le poulailler même, au milieu
des poulets survivants, Croc-Blanc, en voyant sous son nez la vivante
nourriture, fut sur le point, tout d'abord, de céder à son instinct.
Le maître refréna de la voix cette impulsion et, dès lors, Croc-Blanc
respecta le domaine des poulets; il ignora leur existence. Et comme le
juge Scott semblait douter que cette conversion fût définitive,
Croc-Blanc fut enfermé, tout un après-midi, dans le poulailler. Il ne
se passa rien. Croc-Blanc se coucha et finit par s'endormir.
S'étant réveillé, il alla boire, dans l'auge, un peu d'eau.
Puis, ennuyé de se voir captif, il prit son élan, bondit sur le toit
du poulailler et sauta dehors. Calmement, il vint se présenter à la
famille, qui l'observait du perron de la maison, et le juge Scott, le
regardant en face, prononça seize fois, avec solennité:
--Croc-Blanc, vous valez mieux que je ne pensais.
Croc-Blanc apprit pareillement qu'il ne devait pas toucher aux poulets
appartenant aux autres dieux. Il y avait aussi des chats, des lapins et
des dindons; tous ceux-ci devaient être laissés en paix et, en
général, toutes les choses vivantes. Même dans la solitude des
prairies, une caille pouvait, sans dommage, lui voltiger devant le nez.
Frémissant et tendu de désir, il maîtrisait son instinct et demeurait
immobile, parce que telle était la loi des dieux. Un jour, cependant,
il vit Dick qui avait fait lever un lapin de garenne et qui le
poursuivait. Le maître était présent et ne s'interposait pas; il
encourageait même Croc-Blanc à se joindre à Dick. Une nouvelle loi en
résultait: les lapins de garenne n'étaient pas «tabou», comme
les animaux domestiques; ni les écureuils, ni les cailles, ni les
perdrix. C'étaient des créatures du Wild, sur lesquelles les dieux
n'étendaient pas leur protection, comme ils faisaient sur les bêtes
apprivoisées. Il était permis aux chiens d'en faire leur proie.
Toutes ces lois étaient infiniment complexes, leur observance exacte
était souvent difficile et l'inextricable écheveau de la
civilisation, qui refrénait constamment ses impulsions naturelles,
bouleversait Croc-Blanc.