Croc-Blanc se hérissa, gronda, mais se coucha par terre. Il fixait
cette main du regard, sans perdre de vue celle qui tenait le gourdin
suspendu, menaçant, au-dessus de sa tête. Matt détacha la chaîne du
collier et revint en arrière.
Croc-Blanc pouvait à peine croire qu'il était libre. Bien des mois
s'étaient écoulés depuis qu'il appartenait à Beauty-Smith et,
durant cette période, il n'avait jamais connu un moment de liberté.
On le détachait seulement lorsqu'on le menait au combat et, celui-ci
terminé, on l'enchaînait derechef.
Il ne savait que faire de lui. Peut-être quelque nouvelle diablerie des
dieux se préparait-elle à ses dépens. Il se mit à marcher lentement,
précautionneusement, se tenant sans cesse sur ses gardes. Ce qui se
passait là était sans précédent. À tout hasard il s'écarta des
deux hommes qui l'observaient et se dirigea, à pas comptés, vers la
cabane, où il entra. Rien n'arriva. Sa perplexité ne fit
qu'augmenter. Il ressortit, fit une douzaine de pas en avant et
regarda ses dieux, intensément.
--Ne va-t-il pas s'échapper? interrogea Scott.
Matt eut un mouvement des épaules.
--C'est à risquer. C'est le seul moyen de nous renseigner.
--Pauvre bête! murmura Scott, avec pitié. Ce qu'elle attend,
c'est quelque signe d'humaine bonté.
Et, ce disant, il alla vers la cabane. Il y prit un morceau de viande,
qu'il revint jeter à Croc-Blanc, lequel bondit à distance,
soupçonneux et attentif.
À ce moment, un des chiens vit la viande et se précipita sur elle.
--Ici, Major! cria Scott.
Mais l'avertissement venait trop tard. Déjà Croc-Blanc s'était
élancé et avait frappé. Le chien roula sur le sol. Lorsqu'il se
releva, le sang coulait, goutte à goutte, de sa gorge et traçait sur
la neige une traînée rouge.
--C'est trop de méchanceté! dit Scott. Mais la leçon est bonne.
Matt s'était porté en avant pour châtier Croc-Blanc. Il y eut un
nouveau bond, des dents brillèrent, une exclamation retentit. Puis
Croc-Blanc, toujours grondant, se recula de plusieurs mètres, tandis
que Matt, qui s'était arrêté, examinait sa jambe.
--Il a touché droit au but, annonça-t-il, en montrant la déchirure
de son pantalon, celle du caleçon qui était dessous, et la tache de
sang qui grandissait.
--Il n'y a pas d'espoir avec lui, je vous l'avais bien dit,
prononça Scott, avec tristesse. Après toutes nos méditations à son
sujet, la seule conclusion à laquelle nous arrivions est celle-ci...
Tout en parlant, il avait, comme à regret, pris son revolver, en avait
ouvert le barillet et s'était assuré que l'arme était chargée.
Matt intercéda.
--Ce chien a vécu dans l'Enfer, Mister Scott. Nous ne pouvons
attendre de lui qu'il se transforme instantanément en un bel ange
blanc. Donnons-lui du temps.
--Pourtant, regardez Major.
Matt se tourna vers le chien, qui gisait dans la neige, au milieu
d'une flaque de sang, et se préparait à rendre son dernier soupir.
--La leçon est bonne, c'est vous-même qui l'avez dit, Mister
Scott. Major a tenté de prendre sa viande à Croc-Blanc, il en est
mort. C'était fatal. Je ne donnerais pas grand'chose d'un chien
qui ne ferait pas respecter son droit en pareil cas.
--Un droit tant que vous voudrez, mais il y a une limite!
Matt s'entêta:
--Moi aussi, j'ai mérité ce qui m'arrive. Avais-je besoin de le
frapper? Laissons-le vivre, pour cette fois. S'il ne s'améliore
pas, je le tuerai moi-même.
--Je te l'accorde, dit Scott, en mettant de côté son revolver.
Dieu sait que je ne désire pas le tuer, ni le voir tuer! Mais il est
indomptable. Laissons-le courir librement et voyons ce que de bons
procédés peuvent faire de lui. Essayons cela.
Scott marcha vers Croc-Blanc et commença à lui parler avec
gentillesse.
--Vous vous y prenez mal, objecta Matt. Ne vous risquez pas sans un
gourdin.
Mais Scott secoua la tête, bien décidé à gagner la confiance de
Croc-Blanc, qui demeurait soupçonneux. Quel événement se préparait?
Il avait tué le chien du dieu, mordu le dieu qui était son compagnon.
Un châtiment terrible ne pouvait manquer. Hérissé, montrant ses
crocs, les yeux alertes, tout son être en éveil, il se tenait en
garde. Le dieu n'avait pas de gourdin. Il souffrit qu'il
s'approchât tout près de lui. La main du dieu s'avança et se mit
à descendre sur sa tête. Il se courba et tendit ses nerfs.
N'était-ce pas le danger qui prenait corps? Quelque trahison qui se
préparait? Il connaissait les mains des dieux, leur puissance
surnaturelle, leur adresse à frapper. Puis il n'avait jamais aimé
qu'on le touchât. Il gronda, plus menaçant, tandis que la main
continuait à descendre. Il ne désirait point mordre cependant et il
laissa le péril inconnu s'approcher encore. Mais l'instinct de la
conservation surgit, plus impérieux que sa volonté, et l'emporta.
Weedon Scott s'était cru assez vif et adroit pour éviter, le cas
échéant, toute morsure. Il ignorait la rapidité déconcertante avec
laquelle, pareil au serpent qui se détend, frappait Croc-Blanc. Il
poussa un cri, en sentant qu'il était atteint, et prit sa main
blessée dans son autre main.
Matt était entré dans la cabane et en sortait avec un fusil.
--Ici, Matt! cria Scott. Que prétendez-vous?
--Je vous ai fait une promesse, tout à l'heure répondit Matt,
froidement. Je vais la tenir. J'ai dit que je le tuerais moi-même, à
son prochain méfait.
--Non, ne le tuez pas.
--Je le tuerai, ne vous déplaise! Regardez plutôt...
C'était maintenant au tour de Scott de plaider pour Croc-Blanc.
Comment aurait-il pu s'amender en aussi peu de temps? On ne pouvait
déjà jeter le manche après la cognée. C'est lui Scott, qui
s'était montré imprudent. Il était seul coupable.
Croc-Blanc, durant ce colloque, demeurait hérissé et agressif,
décidé toujours à lutter contre le châtiment de plus en plus
terrible qu'il avait conscience d'avoir encouru. Sans doute un
traitement qui serait l'égal de celui que lui avait, un jour,
infligé Beauty-Smith se préparait. Ce n'était plus toutefois vers
Scott, mais vers Matt qu'il menaçait.
--Si je vous écoute, dit Matt, c'est moi qui vais être dévoré.
--Pas du tout, c'est à votre fusil, non à vous, qu'il en veut.
Voyez comme il est intelligent! Il sait, comme vous et moi, ce qu'est
une arme à feu. Baissez votre fusil!
Matt obéit.
--Étonnant, en effet, s'exclama-t-il. Maintenant il ne dit plus
rien. Cela vaut la peine de renouveler l'expérience.
Matt reprit son fusil, qu'il avait déposé contre la cabane, et
Croc-Blanc de se remettre aussitôt à gronder. Matt reposa le fusil,
fit mine de s'en éloigner, et les lèvres de Croc-Blanc redescendirent
sur ses dents.
--Maintenant, dit Scott, faites jouer votre arme.
Matt revint vers le fusil, le prit et le porta lentement à son épaule.
Le grondement et l'agitation recommencèrent, pour arriver à leur
paroxysme lorsque le canon du fusil se mit à descendre et que
Croc-Blanc vit qu'on le couchait en joue. À l'instant même où
l'arme fut à son niveau, il fit un bond de côté et s'enfuit dans
la cabane. Matt arrêta là l'expérience. Abandonnant son fusil, il
se tourna vers son patron et dit avec solennité:
--Je suis de votre avis, Mister Scott. Ce chien est trop intelligent
pour être tué.
[Note 38: «Montagne de la Peau-d'Élan». (_Note des Traducteurs._)]
XX
LE MAÎTRE D'AMOUR
Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que Croc-Blanc avait
été libéré. La main qui lui avait rendu sa liberté était
maintenant enveloppée d'un bandage, cachée par un pansement et
soutenue par une écharpe, afin d'arrêter le sang.
Comme Scott s'approchait de lui, il fit entendre son grondement, qui
signifiait qu'il ne voulait pas se soumettre au châtiment mérité.
Car cette idée ne l'avait pas abandonné depuis la veille. Déjà,
dans le passé, il avait subi des châtiments retardés. Or, il avait
commis un sacrilège qualifié, en enfonçant ses dents dans la chair
sacrée d'un dieu, d'un dieu à peau blanche, supérieur aux autres!
Il était dans l'ordre des choses et dans la coutume des dieux que
cet acte fût terriblement payé.
Le dieu, s'étant avancé, s'assit à quelques pas de lui. Rien de
dangereux en cela. Quand les dieux punissent, ils sont toujours debout.
D'ailleurs, le dieu n'avait ni gourdin, ni fouet, ni arme à feu.
Lui-même, en outre, était libre. Point de chaîne, ni de bâton, pour
le retenir. Il lui était loisible de, s'échapper et de se mettre en
sûreté, s'il y avait lieu.
Le dieu était resté tranquille et n'ayant esquissé aucun mouvement,
le grondement commencé reflua dans la gorge de Croc-Blanc et expira.
Alors le dieu parla. Le poil se dressa sur le cou de Croc-Blanc, et le
grondement se précipita en avant. Mais le dieu continua à ne faire
aucun geste hostile et à parler paisiblement. Il parlait sans arrêt,
avec douceur et sans hâte. Jamais nul n'avait parlé ainsi à
Croc-Blanc, avec autant de charme dans la voix, et il sentit quelque
chose, il ne savait quoi, remuer en lui. En dépit des préventions de
son instinct, une certaine confiance le poussa vers ce dieu; il lui
sembla qu'il était en sécurité en sa compagnie.
Au bout d'un long moment, le dieu se leva et entra dans la cabane.
Lorsqu'il en sortit, Croc-Blanc l'examina minutieusement et la
crainte lui revint. Mais le dieu n'avait encore ni arme, ni gourdin;
il ne cachait rien derrière son dos, de sa main blessée, et, dans son
autre main, il tenait un petit morceau de viande.
Le dieu était revenu s'asseoir à la même place que tout à
l'heure. Croc-Blanc dressa ses oreilles et regarda avec soupçon,
alternativement, le dieu et la viande, prêt à bondir au loin, à la
moindre alerte. Mais le châtiment était retardé. Le dieu se
contentait de lui tendre, proche du museau, le morceau de viande, qui ne
semblait dissimuler rien de dangereux. Les dieux, cependant, ont tous
les pouvoirs et une trahison, savamment machinée, pouvait se cacher
derrière cette viande, inoffensive en apparence. Malgré les gestes
aimables avec lesquels elle lui était offerte, il était plus sage de
n'y pas toucher. L'expérience du passé avait prouvé, surtout avec
les femmes des Indiens, que viande et châtiment se mêlaient souvent,
d'une façon déplorable.
Le dieu finit par jeter la viande dans la neige, aux pieds de
Croc-Blanc, qui la flaira avec attention, sans la regarder. Les yeux
étaient toujours pour le dieu. Rien n'arriva encore. Le dieu lui
offrit un second morceau. Il refusa à nouveau de le prendre et, de
nouveau, le dieu le lui jeta. Ceci fut répété un grand nombre de
fois. Mais un moment arriva où le dieu refusa de jeter le morceau. Il
le garda dans sa main et, fermement, le lui présenta.
La viande était bonne, et Croc-Blanc avait faim. Pas à pas, avec
d'infinies précautions, il s'approcha. Puis il se décida. Sans
quitter le dieu du regard, les oreilles couchées, le poil
involontairement dressé en crête sur son cou, un sourd grondement
roulant dans son gosier, afin d'avertir qu'il se tenait sur ses
gardes et ne prétendait pas être joué, il allongea la tête et prit
le morceau, le mangea. Rien n'arriva. Morceau par morceau, il mangea
toute la viande et, toujours, rien n'arrivait. Le châtiment était
encore différé.
Croc-Blanc lécha ses babines et attendit. Le dieu s'avança et parla
à nouveau, avec bonté. Puis il étendit la main. La voix inspirait la
confiance, mais la main inspirait la crainte. Croc-Blanc se sentait
tiraillé violemment par deux impulsions opposées. Il se décida pour
un compromis, grondant et couchant ses oreilles, mais ne mordant pas. La
main continua à descendre, jusqu'à toucher l'extrémité de ses
poils, tout hérissés. Il recula et elle le suivit, pressant davantage
contre lui. Il frissonnait et voulait se soumettre, mais il ne pouvait
oublier en un jour tout ce que les dieux lui avaient fait souffrir. Puis
la main s'éleva et redescendit alternativement, en une caresse. Il
suivit ses mouvements, en se taisant et en grondant tour à tour, car
les véritables intentions du dieu n'apparaissaient pas nettement
encore. La caresse se fit plus douce; elle frotta la base des oreilles
et le plaisir éprouvé s'en accrut.
Matt, à ce moment, sortit de la cabane, tenant une casserole d'eau
grasse qu'il venait vider au-dehors.
--J'en suis éplapourdi! s'écria-t-il en apercevant Scott.
Et, comme celui-ci continuait à caresser Croc-Blanc:
--Vous êtes peut-être un ingénieur très expert. Mais vous avez
manqué votre vocation, qui était, encore petit garçon, de vous
engager dans un cirque, comme dompteur de bêtes!
En entendant Matt, Croc-Blanc s'était aussitôt reculé. Il grondait
vers lui, mais non plus vers Scott, qui le rejoignit, remit sa main sur
la tête de l'animal et le caressa comme avant.
C'était le commencement de la fin, de la fin, pour Croc-Blanc, de son
ancienne vie et du règne de la haine. Une autre existence, immensément
belle, était pour lui à son aurore. Il faudrait sans doute, de la part
de Weedon Scott, beaucoup de soins et de patience pour la réaliser. Car
Croc-Blanc n'était plus le louveteau, issu du Wild sauvage, qui
s'était donné Castor-Gris pour seigneur, et dont l'argile était
prête à prendre la forme qu'on lui destinerait. Il avait été
formé et durci dans la haine; il était devenu un être de fer, de
prudence et de ruse. Il lui fallait maintenant refluer tout entier, sous
la pression d'une puissance nouvelle, qui était l'Amour. Weedon
Scott s'était donné pour tâche de réhabiliter Croc-Blanc, ou
plutôt de réhabiliter l'humanité du tort qu'elle lui avait fait.
C'était pour Scott une affaire de conscience. La dette de l'homme
envers l'animal devait être payée.
Tout d'abord Croc-Blanc ne vit en son nouveau dieu qu'un dieu
préférable à Beauty-Smith. C'est pourquoi, une fois détaché, il
resta. Et, pour prouver sa fidélité, il se fit de lui-même le gardien
du bien de son maître. Tandis que les chiens du traîneau dormaient, il
veillait et rôdait autour de la maison. Le premier visiteur nocturne
qui se présenta pour voir Scott dut livrer combat à Croc-Blanc, avec
un gourdin, jusqu'à ce que Scott vînt le secourir. Bientôt
Croc-Blanc apprit à juger les gens. L'homme qui venait droit et ferme
vers la porte de la maison, on pouvait le laisser passer, tout en le
surveillant jusqu'au moment où, la porte s'étant ouverte, il avait
reçu le salut du maître. Mais l'homme qui se présentait sans faire
de bruit, avec une démarche oblique et hésitante, regardant avec
précaution et semblant chercher le secret, celui-là ne valait rien. Il
n'avait qu'une chose à faire, s'enfuir en vitesse et sans
demander son reste.
Scott continuait, chaque jour, à choyer et à caresser Croc-Blanc, qui
prit goût, de plus en plus, à ses caresses. Quand la main le touchait,
il grondait toujours, mais c'était l'unique son que put émettre
son gosier, la seule note que sa gorge eût appris à proférer. Il eût
voulu l'adoucir, mais il n'y parvenait pas. Et pourtant, dans ce
grondement, l'oreille attentive de Scott arrivait à discerner comme
un ronron. Lorsque son dieu était près de lui, Croc-Blanc ressentait
une joie ardente; si le dieu s'éloignait, l'inquiétude lui
revenait, un vide s'ouvrait en lui et l'oppressait comme un néant.
Dans le passé, il avait eu pour but unique son propre bien-être et
l'absence de toute peine. Il en allait, maintenant, différemment.
Dès le lever du jour, au lieu de rester couché dans le coin bien chaud
et bien abrité, où il avait passé la nuit, il s'en venait attendre,
sur le seuil glacé de la cabane, durant des heures entières, le
bonheur de voir la face de son dieu, d'être amicalement touché par
ses doigts et de recevoir une affectueuse parole. Sa propre incommodité
ne comptait plus. La viande, la viande même, passait au second plan, et
il abandonnait son repas commencé, afin d'accompagner son maître,
s'il le voyait partir pour la ville.
C'était un vrai dieu, un dieu d'amour, qu'il avait rencontré et
il s'épanouissait à ses chauds rayons. Adoration silencieuse et sans
expansion extérieure. Car il avait été trop longtemps malheureux et
sans joie, pour savoir exprimer sa joie; trop longtemps il avait vécu
replié sur lui-même, pour pouvoir s'épandre. Parfois, quand son
dieu le regardait et lui parlait, une sorte d'angoisse semblait
l'étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce
qu'il sentait.
Il ne tarda pas à comprendre qu'il devait laisser en repos les chiens
de son maître. Après leur avoir fait reconnaître sa maîtrise sur eux
et sa supériorité d'ancien chef de file, il ne les troubla plus.
Mais ils devaient s'effacer devant lui, quand il passait, et lui
obéir en tout ce qu'il exigeait. Pareillement, il tolérait Matt,
comme étant une propriété de son maître. C'était Matt qui, le
plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que
cette nourriture lui venait de son maître. Ce fut Matt aussi qui tenta
le premier de lui mettre des harnais et de l'atteler au traîneau, en
compagnie des autres chiens. Matt n'y réussit pas. Il ne se soumit
qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta,
par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail, qui était la
volonté de son maître. Il ne fut satisfait, toutefois, qu'après
avoir repris, en dépit de Matt qui ignorait ses capacités, son ancien
rôle de chef de file.
--S'il m'est permis, dit Matt un jour, d'expectorer ce qui est
en moi, je mets en fait, Mister Scott, que vous fûtes bien inspiré en
payant pour ce chien le prix que vous en avez donné. Vous avez
proprement roulé Beauty-Smith, abstraction faite des coups de poing
dont vous l'avez gratifié.
Pour toute réponse, Weedon Scott fit briller dans ses yeux gris un
éclair de l'ancienne colère et murmura, à part lui: «La brute!»
Au printemps suivant, Croc-Blanc eut une grande émotion. Le maître
d'amour disparut. Divers emballages et paquetages avaient précédé
son départ. Mais Croc-Blanc ignorait ce que signifiaient ces choses et
ne s'en rendit compte que par la suite.
Cette nuit-là, vainement, sur le seuil de la cabane, il attendit le
retour du maître. À minuit, le vent glacial qui soufflait le
contraignit à chercher en arrière un abri; il sommeilla quelque peu.
Mais, vers deux heures du matin, son anxiété le reprit. Il revint
s'étendre sur le seuil glacé, les oreilles tendues, à l'écoute
du pas familier. Le matin, la porte s'ouvrit et Matt sortit. Il le
regarda pensivement.
Matt n'avait aucun moyen d'expliquer à l'animal ce que celui-ci
désirait connaître. Les jours s'écoulaient et le maître ne
revenait pas. Croc-Blanc, qui jusque-là n'avait jamais eu de maladie,
tomba malade, tellement malade que Matt dut le traîner à
l'intérieur de la cabane. Puis, dans la prochaine lettre qu'il
écrivit à Scott, il ajouta un post-scriptum à ce sujet.
Weedon Scott se trouvait à _Circle City_[39] lorsqu'il lut: «Ce
damné loup ne veut plus travailler; il ne prétend pas manger. Je ne
sais que faire de lui. Il voudrait connaître ce que vous êtes devenu
et je ne sais comment le lui dire. Je crois qu'il est en train de
mourir.»
Les renseignements étaient exacts. Croc-Blanc, s'il lui arrivait de
sortir, se laissait rosser, à tour de rôle, par tous les chiens de
l'attelage. Dans la cabane, il gisait sur le plancher, près du
poêle, sans accepter de nourriture. Que Matt lui parlât gentiment ou
jurât après lui, c'était tout un. Il se contentait de tourner vers
l'homme ses tristes yeux, puis laissait retomber sa tête sur ses
pattes de devant et ne bougeait plus.
Alors une nuit vint où Matt, qui lisait à mi-voix, en faisant remuer
ses lèvres, tressaillit. Croc-Blanc avait sourdement gémi, puis
s'était dressé, les oreilles levées vers la porte, et écoutait
intensément. Un moment après, un bruit de pas se fit entendre et, la
porte s'étant ouverte, Weedon Scott entra. Les deux hommes se
serrèrent la main. Puis Scott regarda autour de lui.
--Où est le loup? demanda-t-il.
Il découvrit Croc-Blanc, qui s'était à nouveau étendu près du
poêle et qui n'avait pas bondi vers lui, comme eût fait un chien
ordinaire.
--Sainte fumée! s'exclama Matt, regardez s'il remue la queue.
Ça n'arrête pas.
Weedon Scott appela Croc-Blanc, qui vint aussitôt, sans exubérance.
Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une
lumière. Scott s'accroupit sur ses talons, bien en face de lui, et
commença à lui caresser savamment la base des oreilles, le cou, les
épaules, toute l'épine dorsale. Croc-Blanc reprit son grondement
doux; puis, portant subitement sa tête en avant, il alla l'enfouir
entre le bras et les côtes de son maître, cachant son bonheur et se
dodelinant.
Avec le retour du maître aimé, Croc-Blanc se rétablit rapidement. Il
ne sortit pas de la cabane durant deux nuits et un jour. Quand il
reparut dehors, les autres chiens, qui avaient oublié sa force
naturelle, ne se souvenant que de sa faiblesse dernière, se jetèrent
sur lui. Leur déroute ne se fit pas attendre. Ils s'enfuirent en
hurlant et ne revinrent que le soir, un à un, humbles et rampants, pour
témoigner de leur soumission.
Assez longtemps après, Scott et Matt étaient, une nuit, assis l'un en
face de l'autre, s'adonnait à une partie de cartes, préliminaire
habituel du coucher. Ils entendirent au dehors un grand cri et des
grondements sauvages.
--Le loup, dit Matt, est après quelqu'un!
Les durant deux hommes prirent la lampe et s'élancèrent. Ils
trouvèrent un autre homme étendu sur le dos, dans la neige. Ses bras
étaient repliés l'un sur l'autre, et il s'en servait pour
protéger sa face et sa gorge. Le besoin s'en faisait sentir, car
Croc-Blanc était dans une rage folle, combattant méchamment et
poussant son attaque aux endroits les plus vulnérables. De l'épaule
au poignet, les manches étaient lacérées et la chemise de flanelle
bleue n'était plus qu'un haillon. Les bras eux-mêmes étaient
horriblement déchirés et le sang en coulait à flots.
Weedon Scott saisit Croc-Blanc par le cou et l'entraîna, se
débattant comme un diable. Pendant ce temps, Matt aidait l'homme à
se relever. Celui-ci, en abaissant ses bras, découvrit la bestiale
figure de Beauty-Smith. Matt recula, comme s'il avait touché un
charbon ardent. Beauty-Smith clignota des yeux à la lumière de la
lampe, regarda autour de lui et, en apercevant Croc-Blanc que Scott
tentait d'apaiser, donna de nouveaux signes de terreur.
Matt, au même moment, remarqua deux objets tombés dans la neige. Il
les examina et reconnut une chaîne d'acier et un fort gourdin. Il les
montra à Weedon Scott qui secoua la tête, sans rien dire. Puis il posa
sa main sur l'épaule de Beauty-Smith, tout tremblant, et le fit
pirouetter sur lui même.
Pas un mot ne fut échangé.
Quand le dieu de haine fut parti, le dieu d'amour caressa Croc-Blanc
et lui parla.
--On a essayé de vous voler, hein? Et vous n'avez pas voulu. Bien,
bien; il s'était trompé, n'est-ce pas?
--Il a dû croire, à l'accueil qu'il a reçu, qu'une légion de
démons l'assaillait! ricana Matt.
Croc-Blanc, encore agité et le poil hérissé, grondait toujours. Puis,
lentement, ses poils retombèrent et un doux ronron se mit à ronfler
dans sa gorge.
[Note 39: Ou Cercle Cité, la «Ville de Cercle Arctique». (_Note des
Traducteurs._)]
XXI
LE LONG VOYAGE
C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût,
qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le
savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau.
--Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis
qu'il soupait avec Scott.
Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte,
douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la
plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était
pas encore envolé.
--Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt.
--Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit
Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait
une arrière-pensée différente de ses paroles.
--C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup
en Californie?
--Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large,
poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me
ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne
mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter.
--C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt.
Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement
interrogateur lui succéda encore.