était la ville la plus proche. Là se trouvaient des boutiques de
boucher, où la viande pendait sans défense. À cette viande il était
interdit de toucher. Beaucoup de gens s'arrêtaient en le voyant,
l'examinaient avec curiosité et, ce qui était le pire, le
caressaient. Tous ces périlleux contacts de mains inconnues, il devait
les subir. Après quoi les gens s'en allaient, comme satisfaits de
leur propre audace.
Parfois, certains petits garçons, sur les routes avoisinant Sierra
Vista, se faisaient un jeu, quand il passait, de lui lancer des pierres.
Il savait qu'il ne lui était pas permis de les poursuivre; mais
l'idée de justice qui était en lui souffrait de cette contrainte. Un
jour, le maître sauta hors de la voiture, son fouet en main, et
administra une correction aux petits garçons, qui désormais
n'assaillirent plus Croc-Blanc avec leurs cailloux. Croc-Blanc en fut
fort satisfait.
Trois chiens qui, sur la route de San José, rôdaient toujours à ses
carrefours, autour des bars, avaient pris l'habitude de bondir sur lui
dès qu'ils l'apercevaient. Il supportait cet assaut, en se
contentant de gronder pour les tenir à distance et les empêcher de
mordre. Même si un coup de dent l'atteignait, il refusait de se
battre. Un jour, les maîtres des chiens poussèrent ouvertement sur lui
ces méchants animaux. Le maître arrêta sa voiture.
--Allez! Allez sur eux! dit-il.
Croc-Blanc hésitait. Il regarda le maître, regarda les chiens, et il
demanda des yeux s'il comprenait bien. Le maître fit un signe
affirmatif, avec sa tête.
--Allez sur eux, vieux! répéta-t-il. Allez sur eux, vieux
compagnon, et mangez-les!
Croc-Blanc se rua sur ses ennemis, qui firent face. Il y eut un grand
brouhaha, des cris, des grondements, des claquements de dents, une
bousculade de corps. Un nuage de poussière s'éleva de la route et
cacha la bataille. Au bout de quelques minutes, deux gisaient, abattus,
et le troisième était en fuite. Il traversa une mare, franchit une
haie et gagna les champs. Croc-Blanc le suivit, de son allure de loup,
muette et rapide, le rejoignit et l'égorgea.
Après cette triple exécution, il n'y eut plus de querelles avec
aucuns chiens. Le bruit s'en répandit dans toute la région et les
hommes défendirent à leurs chiens de molester Croc-Blanc.
[Note 40: «Valet d'écurie». (_Note des Traducteurs._)]
XXIV
L'APPEL DE L'ESPÈCE
Les mois passèrent. La nourriture, à Sierra Vista, était abondante,
et le travail était nul. Croc-Blanc, gras et prospère, vivait heureux.
Non seulement il se trouvait matériellement sur la Terre du Sud, mais
l'existence s'épanouissait pour lui comme un été. Aucun entourage
hostile ne l'enveloppait plus. Le danger, le mal et la mort ne
rôdaient plus dans l'ombre; la menace de l'Inconnu et sa terreur
s'étaient évanouies. Seule, Collie n'avait pas pardonné le
meurtre des poulets et décevait toutes les tentatives de Scott pour la
réconcilier avec Croc-Blanc. Elle était une peste pour le coupable,
s'attachait à ses pas comme un policeman. S'il s'arrêtait un
instant, pour se divertir à regarder un pigeon ou une poule, elle
fonçait sur lui aussitôt. Le meilleur moyen de la calmer qu'eût
trouvé Croc-Blanc était de s'accroupir par terre, sa tête entre les
pattes, et semblant dormir. Elle en était toute décontenancée et se
taisait net.
Inconsciemment, Croc-Blanc oubliait la neige. Parfois seulement, durant
les grosses chaleurs de l'été, lorsqu'il souffrait du soleil, il
se remémorait, en un vague désir, la froidure de la Terre du Nord.
Le maître montait souvent à cheval et l'accompagner était pour
Croc-Blanc un des principaux devoirs de sa vie. Sur la Terre du Nord, il
avait prouvé sa fidélité à Castor-Gris en portant les harnais du
traîneau; ici, il n'y avait plus de traîneau à tirer, ni de
fardeau à recevoir sur le dos. Suivre le cheval du maître était une
façon de payer son tribut. La plus longue course ne le fatiguait pas
et, après avoir couru durant cinquante milles, de son allure de loup,
régulière et inlassable, il sautait encore joyeusement.
Au cours d'une de ces promenades, il arriva que le maître tentait
d'apprendre à un pur sang, plein d'intelligence, comment ouvrir et
fermer une barrière sans que le cavalier eût besoin de descendre à
terre. À plusieurs reprises, Scott avait amené le cheval devant la
barrière et s'était efforcé de lui faire accomplir le mouvement
nécessaire. L'animal s'effrayait, reculait, se cabrait, de plus en
plus énervé. Éperonné vigoureusement, il s'abattit sur ses genoux
et, des pieds de derrière, se mit à ruer. Croc-Blanc, qui observait ce
spectacle avec une anxiété croissante, n'y pouvant plus tenir,
bondit à la tête du cheval et se mit soudain à aboyer. Cet aboi
était le premier qu'il eût proféré de sa vie.
L'intervention fut désastreuse. Le cheval se releva, s'élança au
galop à travers champs; un lapin lui partit dans les jambes, lui
faisant faire un brusque écart. Il tomba sur Scott, en lui cassant une
jambe. Croc-Blanc sautait déjà à la gorge de la malheureuse bête,
lorsque le maître l'arrêta de la voix.
Scott, étendu sur le sol, chercha dans ses poches un crayon et du
papier, mais n'en trouva pas. Il se résolut à envoyer Croc-Blanc au
logis, sans autre explication.
--À la maison! dit-il. Allez à la maison!
Mais Croc-Blanc ne semblait pas vouloir le quitter. Il renouvela son
ordre, plus impérativement. Croc-Blanc, qui savait ce que signifiait
«À la maison!», le regarda, en semblant réfléchir, s'éloigna,
puis revint et poussa un gémissement plaintif. Scott lui parla
gentiment, mais avec fermeté. Croc-Blanc coucha ses oreilles, écouta
et parut s'efforcer de comprendre.
--Vous m'écoutez bien, vieux compagnon! disait le maître. Allez,
allez tout droit à la maison! _All right!_ Vous leur direz ce qui
m'arrive. Allez, loup, allez, vous! Droit à la maison!
Croc-Blanc, sans saisir le sens exact de toutes ces paroles, comprit que
la volonté du maître était qu'il se rendît à la maison. Il fit
volte-face et trotta au loin, à contre-cœur, en se retournant de temps
à autre, pour regarder en arrière.
--Allez! criait Scott. Allez!
La famille était réunie sur le perron, à prendre le frais, lorsque
Croc-Blanc arriva, haletant et poussiéreux.
--Weedon est revenu, annonça la mère de Scott, en voyant l'animal.
Les enfants coururent vers Croc-Blanc et commencèrent à vouloir jouer
avec lui. Il les évita et, comme ils l'avaient acculé dans un coin,
entre un rocking-chair et un banc, il gronda sauvagement, en essayant de
se dégager. La femme de Scott eut un frémissement.
--Je tremble toujours, dit-elle, qu'il ne se jette sur eux, quelque
jour, sans crier gare.
--Un loup est un loup! prononça sentencieusement le juge Scott. Il
est prudent de ne pas s'y fier. Sans doute y a-t-il en lui quelques
gouttes de sang de chien...
Il n'avait pas achevé sa phrase qu'il aperçut devant lui
Croc-Blanc, qui grondait, avec une mine singulière.
--Allez-vous-en, Sir! Allez coucher! ordonna le juge.
Croc-Blanc se retourna vers la femme du maître et saisit avec ses dents
le bas de sa robe, tirant sur la fragile étoffe jusqu'à ce qu'il
l'eût déchirée. Alice poussa un cri de frayeur.
--J'espère qu'il n'est pas devenu enragé, dit la mère de
Scott. J'ai toujours répété à mon fils que notre chaud climat ne
valait rien pour un animal venu de l'Arctique.
Croc-Blanc maintenant s'était tu et ne grondait plus. Il demeurait
immobile, la tête levée, et regardant en face la famille qui le
fixait. Des spasmes muets lui secouaient la gorge, et tout son corps se
convulsait, comme s'il eût tenté d'exprimer l'inexprimable.
--On croirait, dit Beth, qu'il essaie de parler!
À ce moment, la parole vint à Croc-Blanc, sous la forme d'un
aboiement éclatant. Ce fut le second et le dernier de sa vie. Mais il
s'était fait comprendre.
--Quelque accident est arrivé à Scott! dit Alice, avec décision.
Et tout le monde accompagna Croc-Blanc, qui déjà descendait les
marches du perron en regardant si on le suivait.
Après cet événement, l'hôte de Sierra-Vista trouva au foyer une
place meilleure. Même le groom, dont Croc-Blanc avait lacéré les
bras, admettait que c'était là le plus sage des chiens, ne fût-il
qu'un loup. Le juge Scott abondait dans ce sens et soutenait son
opinion, à grand renfort de preuves, qu'il puisait dans son
encyclopédie et dans divers livres d'histoire naturelle.
Le second hiver que Croc-Blanc allait passer sur la Terre du Sud
approchait et les jours commençaient à décroître. Et voilà qu'il
fit une étrange découverte. Les dents de Collie n'étaient plus si
dures. Elle ne mordait plus qu'en se jouant, gentiment et sans faire
mal. Il oublia toutes les misères qu'il lui avait dues et, quand elle
venait minauder autour de lui, il lui répondait avec gravité, aimable,
solennel et ridicule.
Elle l'entraîna, un jour, dans une longue course, à travers prés et
bois. Le maître, guéri, devait cette après-midi, monter à cheval.
Croc-Blanc ne l'ignorait pas. Le cheval attendait, tout sellé, à la
porte de la maison, Croc-Blanc hésita tout d'abord. Mais un sentiment
plus profond que la loi des dieux qu'il avait apprise, plus impérieux
que sa propre volonté, le dominait. Et, lorsqu'il vit Collie qui le
mordillait et folâtrait devant lui, la balance pencha vers elle. Il
tourna le dos et la suivit. Le maître se promena seul, ce jour-là,
cependant que, dans les bois, Croc-Blanc courait côte à côte avec
Collie, comme sa mère Kiche et le vieil Un-Œil avaient jadis couru de
compagnie, dans les forêts silencieuses de la Terre du Nord.
XXV
LE SOMMEIL DU LOUP
Ce fut à l'époque où les journaux étaient pleins de l'audacieuse
évasion de la prison de San-Quentin du célèbre convict Jim Hall. Cet
homme avait été créé mauvais et la société ne l'avait pas
amélioré. La société est dure, et Jim Hall était un frappant
exemple de sa dureté. Elle avait fait de lui une bête, bête humaine
sans doute, mais aussi féroce que les pires carnassiers.
Les châtiments n'avaient jamais pu le briser. C'était le seul
traitement qu'il avait jamais connu, depuis le temps où, bébé,
l'asile de San Francisco l'avait recueilli, tendre argile prête à
recevoir la forme qu'on lui donnerait. Il avait fait le mal et, trois
fois, on l'avait emprisonné. Plus férocement la société le
frappait, et plus indomptable il luttait contre elle. Camisole de force,
jeûne et coups de gourdin étaient son lot ordinaire.
Au cours de son troisième emprisonnement, il fut livré à un gardien
qui était une bête brute, presque aussi sauvage que lui. Le gardien
portait un trousseau de clefs et un revolver. Jim Hall n'avait que ses
mains nues et ses dents. C'était à peu près la seule différence
qu'il y eût entre eux. Le gardien, mieux armé, en profitait pour
persécuter l'homme à son gré. Il le maltraitait et mentait, sur
lui, à ses chefs. Jim Hall bondit un jour sur son bourreau et, le
prenant au gosier, avec ses dents, tenta de l'égorger, comme eût
fait un animal de la jungle.
Cet acte valut à Jim Hall d'être enfermé dans la cellule des
incorrigibles. Il y vécut désormais, sans la quitter jamais. Le
plafond, les murs, le plancher étaient de fer. Jamais il ne voyait le
ciel ni le soleil. Le jour n'était qu'un crépuscule, la nuit
qu'un noir silence. Il était enseveli vivant, dans une tombe de fer.
Pas une face humaine n'apparaissait plus à ses yeux; il
n'entendait plus une parole. Lorsqu'on lui jetait sa nourriture, il
grondait comme une bête en cage. Durant des jours et des nuits, il lui
arrivait de rugir sa haine à l'univers. Puis, durant des semaines et
des mois, il ne faisait plus entendre aucun son, et son âme silencieuse
se dévorait elle-même. C'était une sorte d'être monstrueux et
terrible, tel qu'en pourrait enfanter le cerveau d'un fou.
Il vécut ainsi durant trois ans. Une nuit enfin, il s'échappa. Le
gardien-chef, à cette nouvelle, haussa les épaules et déclara que
c'était impossible. Mais la cellule était vide et le corps d'un
gardien étranglé gisait en travers de la porte. Deux autres gardiens,
qu'il avait pareillement strangulés sans bruit, avec ses mains,
marquaient son passage dans les corridors de la prison et son évasion
par-dessus le mur d'enceinte.
Nanti des armes enlevées aux trois gardiens, il fuyait, arsenal vivant,
à travers monts et vaux, poursuivi par toute la force organisée de la
société. Sa tête avait été mise à prix et, dans l'espoir de
toucher la prime, des fermiers le traquaient avec des fusils de chasse.
Sa mort pourrait payer une gênante hypothèque ou servir à envoyer un
fils au collège. Des citadins avaient pris, eux aussi, leur fusil, pour
l'amour du bien public. Une meute de chiens féroces suivait sa trace,
au sang qui coulait de ses pieds ensanglantés. Et d'autres chiens,
chiens policiers qui courent au nom de la loi et sont payés par la
société, ne le lâchaient pas non plus, acharnés à sa piste, avec
l'aide du téléphone, du télégraphe et de trains spéciaux. Il
arrivait parfois que Jim Hall fût rejoint par ses poursuivants.
Héroïquement, de part et d'autre, on se faisait face, derrière un
fil de fer barbelé. Le lendemain, dans les villes, les gens se
délectaient à lire dans leur journal, après déjeuner, les détails
de la rencontre. Il y avait eu un mort et tant de blessés. Mais
d'autres hommes s'étaient levés, qui avaient repris la poursuite
ardente.
Puis, tout à coup, Jim Hall disparut; vainement les chiens quêtèrent
sur sa piste perdue. Jusque dans les vallées les plus lointaines,
d'inoffensifs bergers se voyaient mettre la main au collet, par des
hommes armés, et étaient contraints de prouver leur identité. Et,
simultanément, en une douzaine de flancs de montagnes, les restes du
convict étaient soi-disant découverts par des gens avides de toucher
la prime du sang.
Les journaux, cependant, étaient lus à Sierra-Vista, avec autant de
crainte que d'intérêt. Les femmes n'étaient pas rassurées et
vainement le juge Scott affectait de rire de leur terreur, par des
«bah!» répétés. C'était lui qui, dans les derniers jours de son
exercice, avait condamné Jim Hall. Du crime qui lui était imputé,
pour une fois, Jim Hall était innocent. La police avait, par un
procédé dont elle est coutumière, décidé de liquider son compte et
machiné sa perte, en produisant de faux témoignages. Le juge Scott,
ignorant de la vérité, avait prononcé son arrêt de bonne foi. Mais
Jim Hall l'avait cru complice et, lorsqu'il s'entendit condamner
à cinquante ans de mort vivante, il se dressa dans la salle
d'audience et se mit à hurler sa haine contre celui qui le frappait.
Tandis que les policiers le traînaient dehors, il rugit qu'il se
vengerait un jour.
Croc-Blanc ne pouvait rien connaître de tout cela. Mais du jour où
l'on apprit à Sierra Vista que Jim Hall s'était évadé, il y eut
entre le loup-chien et Alice, la femme du maître, un secret. Chaque
nuit, après que tout le monde s'en était allé coucher, Alice
sortait de sa chambre et faisait entrer Croc-Blanc dans le hall du
rez-de-chaussée. Le matin, elle descendait la première et le remettait
dehors. Car l'usage n'était point qu'il dormît dans la maison.
Or, une nuit, Croc-Blanc s'éveilla, dans le silence, et, sans bruit,
renifla. Le message que l'air lui apporta fut qu'un dieu étranger
était présent. Il tendit l'oreille et des bruits étouffés,
d'imperceptibles mouvements furent perçus par lui. Il ne gronda pas.
Ce n'était pas sa manière. Le dieu étranger apparut, glissant comme
une ombre. Plus silencieux encore, Croc-Blanc le suivit. Il avait
appris, dans le Wild, quand il chassait de la viande vivante, à ne
point se trahir.
Le dieu étranger s'arrêta au pied du grand escalier et écouta.
Croc-Blanc, immobile comme s'il était mort, surveillait et attendait.
En haut de l'escalier était la chambre du maître et, à côté
d'elle, étaient les chambres des autres dieux de la maison, qui
formaient le bien le plus cher du maître. Croc-Blanc commença à se
hérisser, mais attendit encore. Le pied du dieu étranger s'éleva.
Il commençait à monter.
C'est alors que Croc-Blanc frappa. Sans avertissement, selon sa
coutume, il lança son corps en avant, comme la pierre d'une fronde,
et s'abattit sur le dos du dieu étranger. De ses pattes de devant, il
s'accrocha sur ses épaules, tandis qu'il entrait ses crocs dans sa
nuque. Le dieu tomba à la renverse et ils s'écrasèrent tous deux
sur le plancher.
La maison s'était éveillée, en alarme. Chacun, se penchant sur
l'escalier, entendait au bas un bruit pareil à celui que ferait une
bataille de démons. Des coups de revolver se mêlaient à des
grondements. Une voix d'homme jeta un cri d'horreur et d'angoisse.
Puis il y eut un grand fracas de verres brisés et de meubles
renversés. Et, rapidement, tout se tut. Seuls, des halètements,
semblables à des bulles d'air qui crèvent en sifflant à la surface
de l'eau, montaient encore du gouffre obscur. Puis, plus rien.
Weedon Scott tourna un bouton électrique. L'escalier et le hall
s'emplirent de lumière. Accompagné du juge Scott, il descendit avec
précaution, revolver en main. Mais il n'y avait plus de danger. Parmi
le naufrage des meubles renversés et disloqués, étendu sur le côté,
cachant du bras son visage, un homme gisait. Weedon Scott se pencha sur
lui, déplia son bras et tourna sa face vers la lumière. Par la gorge
ouverte la vie s'était enfuie.
--Jim Hall! dit le juge Scott.
Le père et le fils se regardèrent et se comprirent.
Ils se retournèrent ensuite vers Croc-Blanc. Lui aussi était couché
sur le flanc, les yeux clos. Sa paupière se souleva légèrement. Il
regarda ceux qui étaient inclinés sur lui et sa queue eut un
mouvement, à peine visible, pour saluer son maître. Weedon Scott le
caressa et, de son gosier, sortit un ronron reconnaissant. Mais les
paupières se refermèrent bientôt et le corps retomba, comme un sac,
sur le plancher.
Un chirurgien fut, sur-le-champ, mandé par téléphone. L'aube
blanchissait les fenêtres lorsque l'homme de l'art arriva.
--Sincèrement, il a une chance sur mille d'en revenir,
prononça-t-il après une heure et demie d'examen. Une patte cassée;
trois côtes brisées, dont une au moins a perforé le poumon; sans
parler de tout son sang qu'il a perdu et de probables lésions
internes. Sans doute a-t-il été projeté en l'air. Je passe sur les
trois balles qui l'ont traversé de part en part. Une chance sur mille
est trop d'optimisme. Il n'en a pas une sur dix mille.
--De cette unique chance rien ne doit être négligé, répliqua le
juge Scott. Faites fonctionner, s'il le faut, les rayons X. Tentez
n'importe quoi et ne regardez pas à la dépense. Weedon,
télégraphiez à San Francisco et mandez le docteur Nichols. Ce n'est
pas pour vous offenser, chirurgien... Mais, vous comprenez, tout doit
être fait pour lui.
Le chirurgien sourit avec indulgence.
--Je comprends, dit-il. Vous devez le soigner comme un être humain,
un enfant malade. Je reviendrai à dix heures. Observez sa température.
Croc-Blanc fut donc admirablement soigné. Quelqu'un ayant proposé
d'engager une infirmière professionnelle, les filles de Scott
repoussèrent avec indignation cette idée. Si bien que Croc-Blanc gagna
la chance sur dix mille, à peine accordée par le chirurgien. Mais
celui-ci n'avait jamais soigné que des êtres civilisés, descendant
de civilisés, et toute autre était la vitalité de Croc-Blanc, qui
venait directement du Wild. Son erreur de jugement ne fut donc pas
blâmée.
Ligoté comme un captif, privé de tout mouvement par le plâtre et les
pansements, le patient languit cependant, durant des semaines. Il
dormait, pendant de longues heures, et toutes sortes de rêves
l'agitaient. Les fantômes du passé se levaient devant lui et
l'entouraient. Il se revoyait, vivant dans la tanière, avec Kiche, ou
rampant, en tremblant, aux pieds de Castor-Gris, pour lui rendre
hommage, ou courant, d'une course effrénée, devant Lip-Lip et
l'attelage hurlant du traîneau, harcelé par le fouet cinglant de
Mit-Sah. Il revivait sa morne existence près de Beauty-Smith et ses
anciens combats. On l'entendait gémir et gronder, dans son sommeil,
comme s'il luttait encore. Mais le pire de ses cauchemars était de
rêver que, couché sous un buisson, il épiait un écureuil, attendant
que le petit quadrupède s'aventurât sur le sol. Alors, comme il
s'élançait, l'écureuil se transformait soudain en un car
électrique qui, menaçant et terrible, énorme comme une montagne,
s'avançait sur lui pour l'écraser, hurlant, cliquetant et crachant
des étincelles. Ou bien c'était le faucon, planant au ciel, qu'il
défiait, et qui se précipitait du haut de l'azur sous la forme
encore du car fatal. Retombé dans les mains de Beauty-Smith, les
spectateurs, autour de lui, faisaient cercle dans la neige. À
l'arrêt, au milieu de la piste, il attendait que la porte de la
clôture s'ouvrît et donnât passage à son adversaire. Mais
c'était, une fois de plus, le car qui se montrait et qui fonçait
droit sur lui.
Quand le dernier pansement eut été enlevé par le chirurgien, en
présence de tous les hôtes réunis de Sierra Vista, Croc-Blanc essaya
de se lever et de marcher vers Scott, qui l'appelait. Mais il vacilla
et tomba de faiblesse, tout honteux de manquer au service qu'il devait
au maître.
--Voici le loup béni! s'écrièrent les femmes.
Le juge Scott les regarda d'un air de triomphe:
--J'avais bien dit que c'était un loup! L'acte accompli par
lui n'est pas d'un simple chien. C'est bien un loup.
--Un loup béni..., appuya la femme du juge.
--C'est fort bien dit, et il n'aura plus ici d'autre nom.
Le chirurgien déclara:
--Il faut maintenant lui réapprendre à marcher. La leçon peut
débuter dès aujourd'hui. Conduisez-le dehors.
Croc-Blanc fut remis sur ses pattes, dont les muscles, peu à peu,
commencèrent à jouer, et c'était à qui le soutiendrait. Tremblant
et se balançant, escorté comme un roi, il parvint à gagner la
pelouse. Après qu'il s'y fut reposé, le cortège poursuivit sa
route et le conduisit jusqu'à l'écurie.
Là, sur le seuil, était étendue Collie, entourée d'une
demi-douzaine de petits chiens qui s'ébattaient au soleil. Croc-Blanc
les contempla, avec des yeux étonnés. Collie gronda vers lui et il se
tint à distance.
Tandis qu'une des femmes maintenait Collie dans ses bras, le maître,
avec son pied, aida l'un des petits chiens à venir vers Croc-Blanc.
Il se hérissa soupçonneusement; mais le maître lui assura que tout
allait bien, quoique Collie, par ses grondements, protestât du
contraire. Le petit chien se mit à gambader autour de lui. Il coucha
ses oreilles et l'observa avec curiosité. Puis leurs nez se
touchèrent et il sentit la chaude petite langue sur son museau. Il tira
la sienne et, sans savoir exactement pourquoi, il lécha la figure du
petit.
Les dieux, à ce spectacle, s'étaient mis à applaudir et poussaient
des cris de plaisir. Croc-Blanc en fut tout décontenancé. Ensuite, sa
faiblesse l'ayant repris, il se coucha, et les autres petits chiens
vinrent à leur tour, au grand mécontentement de Collie, l'entourer
en folâtrant.
Par un reste de son ancienne sauvagerie solitaire, son premier mouvement
fut de repousser les importuns. Puis, parmi les applaudissements des
dieux, il se décida, d'un air grave, à leur permettre de grimper et
de jouer sur son dos et sur ses flancs. Et, tandis que les petits chiens
continuaient leurs bouffons ébats et leurs luttes joyeuses, patiemment,
les yeux mi-clos, il s'endormit au soleil.
FIN