On alla jusqu'à lui présenter une grande femelle de lynx et, cette

fois, il combattit pour sa vie. La vitesse du lynx valait la sienne et

sa férocité n'était pas inférieure à celle de Croc-Blanc. Tandis

qu'il n'avait que ses crocs pour seules armes, le lynx luttait avec

toutes les griffes de ses quatre pattes, en même temps qu'avec ses

dents acérées. La victoire resta cependant à Croc-Blanc et les

combats cessèrent jusqu'à nouvel ordre. Il avait épuisé toutes les

variétés possibles d'adversaires.

Il redevint donc un simple objet d'exhibition. Cela dura jusqu'au

printemps, lorsque advint dans le pays un nommé Tim Keenan, tenancier

de jeux, qui amenait avec lui le premier bull-dog que l'on eût vu au

Klondike. Que ce chien et Croc-Blanc dussent entrer en lice, face à

face, était chose inévitable. Durant une semaine, le combat qui se

préparait fit l'objet de toutes les conversations, dans le monde

spécial qui fréquentait certains quartiers de la ville.

[Note 35: _Pound_, poids de 453 gr. 568. (_Note des Traducteurs_).]

[Note 36: Cent, monnaie américaine valant au pair 0 fr. 05 centimes.

(_Note des Traducteurs._)]

[Note 37: Deux sortes de chiens sont employés dans l'Amérique du Nord,

pour l'attelage des traîneaux: le chien du Labrador et le Malemute, ou

chien-loup, qui n'aboie pas à la manière des chiens ordinaires, mais

seulement grogne et hurle, comme font les loups. C'est à cette race

que se rattache Croc-Blanc. Le Malemute est un voleur expert. Il

retirera fort bien les chaussures de cuir d'un dormeur, pour s'en

faire un repas. Demeuré à demi sauvage, il combat comme font les

loups, par morsures et bonds alternés et jusqu'à ce que mort s'ensuive,

pour son adversaire ou pour lui-même. (_Note des Traducteurs._)]

XVIII

LA MORT ADHÉRENTE

Lorsque l'heure de la rencontre fut venue, Beauty-Smith détacha la

chaîne qui retenait Croc-Blanc et se retira en arrière. Croc-Blanc,

pour une fois, ne fit pas une attaque immédiate. Il demeura immobile,

les oreilles pointées en avant, alerte et curieux, observant

l'étrange animal qu'il avait devant lui. Jamais il n'avait vu un

semblable chien. Tim Keenan poussa le bull-dog, en lui disant, à

mi-voix: «Vas-y...» Le bull-dog se dandinait au centre du cercle

qui entourait les deux champions, court, trapu et l'air gauche. Il

s'arrêta, après quelques pas, et loucha vers Croc-Blanc.

Il y eut des cris dans la foule:

--Vas-y, Cherokee! Crève-le, Cherokee! Bouffe-le!

Mais Cherokee ne semblait pas disposé à combattre. Il tourna la tête

vers les gens qui criaient, en clignant de l'œil et en agitant son

bout de queue, avec bonne humeur. Ce n'était pas qu'il eût peur de

Croc-Blanc. Non, c'était simple paresse de sa part. Il ne lui

semblait pas, d'ailleurs, qu'il fût dans ses obligations de

combattre le chien qu'on lui présentait. Cette espèce ne figurait

point sur la liste à laquelle il était accoutumé et il attendait

qu'on lui offrît un autre chien.

Tim Keenan entra dans l'enceinte et, se courbant vers Cherokee, se mit

à lui gratter les deux épaules, à lui rebrousser le poil, afin de

l'inciter à aller de l'avant. Le résultat en fut d'irriter le

chien peu à peu. Cherokee commença à gronder, d'abord en sourdine,

puis plus âprement dans sa gorge. Au rythme des doigts correspondait

celui des grondements qui, à mesure que le mouvement de la main

s'accélérait, devenaient plus intenses et se terminèrent,

brusquement, en un aboi furieux.

Tout ce manège ne laissait pas non plus Croc-Blanc insensible. Son poil

se soulevait sur son cou et sur ses épaules. Tim Keenan, après une

dernière poussée et une excitation plus vive, abandonna Cherokee à

lui-même et le bull-dog fut pour s'élancer. Mais déjà Croc-Blanc

avait frappé. Un cri d'admiration et de stupeur s'éleva. Avec la

rapidité et la souplesse d'un chat, plutôt que d'un chien, il

avait couvert la distance qui le séparait de son adversaire, puis avait

rebondi au large, après l'avoir lacéré.

Le bull-dog saignait d'une oreille arrachée et d'une large morsure

dans son cou épais. Il n'eut pas l'air d'y prêter attention, ne

laissa pas échapper une plainte, mais marcha sur Croc-Blanc. La

vélocité de l'un, l'inébranlable tenue de l'autre passionnaient

la foule; les premiers paris se renouvelèrent avec une mise augmentée;

d'autres furent engagés. La même attaque et la même parade se

répétèrent.

Croc-Blanc bondit encore en avant, lacéra, puis reflua en arrière,

sans être touché. Et encore son étrange ennemi le suivit, sans trop

se presser, sans lenteur excessive; mais délibérément, avec

détermination, comme on traite une affaire. Il avait, de toute

évidence, un but qu'il se proposait, et une méthode pour arriver à

ce but. Le reste ne comptait pas et ne devait pas le distraire.

Croc-Blanc s'en aperçut et cela le rendit perplexe. Il en était tout

dérouté. Ce chien était décidément bien étrange. Il avait le poil

ras et ne possédait point de fourrure protectrice. Les morsures

s'enfonçaient sans peine dans une chair grasse, qu'aucun matelas ne

protégeait, et il ne semblait pas que l'animal eût la capacité de

s'en défendre. Il ne se fâchait pas non plus et saignait sans se

plaindre; ce qui était non moins déconcertant. À peine un léger

cri, lorsqu'il avait reçu son châtiment.

Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir.

Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était

jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi.

Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait

appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de

biaiser autour de lui.

Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût

voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas

et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang

de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête

étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement

Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant

un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en

agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il

reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière

Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et

tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de

l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à

l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé.

Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee

s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il

atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces

rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes

saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le

renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son

épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait.

Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il

avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première

fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il

tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat,

mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut

lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog

s'étaient incrustées dans sa gorge.

La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la

poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération

frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce

poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant,

n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé

par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de

tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui,

une peur aveugle et désespérée.

Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant

pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de

détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se

contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise.

Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de

secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc

l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses

mouvements giratoires.

Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa

tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons

joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait

ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels

il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut

exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille

aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant

et cherchant son souffle.

Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser

complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que

les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de

mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles

travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement

spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee,

là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le

lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de

combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte.

Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux

adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos

et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre.

Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était

mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat,

l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être

éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées,

hors de la portée de cette attaque imprévue.

Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui,

dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter

le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et

l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le

jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du

bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents.

Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la

sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de

plus en plus difficilement.

La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié

pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux,

au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et

refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un

homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il

étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire,

avec dérision et mépris.

L'effet de ce geste ne se fit pas attendre. Croc-Blanc, en proie à

une rage sauvage, appela à lui tout ce qui lui restait de forces et se

remit sur ses pattes. Mais, après avoir traîné encore autour du

cercle les cinquante pounds qu'il portait, sa colère tourna en

panique. Il ne vit plus que la mort adhérente à sa gorge et,

trébuchant, tombant, se relevant, enlevant son ennemi de terre, il

lutta vainement, non plus pour vaincre, mais pour sauver sa vie. Il

tomba à la renverse, exténué, et le bulldog en profita pour enfouir

dans sa gueule un bourrelet de peau et de poil encore plus gros. La

strangulation complète était proche. Des cris, des applaudissements

s'élevèrent, à la louange du vainqueur. On clama: «Cherokee!

Cherokee!» Cherokee répondit en remuant le tronçon de sa queue,

mais sans se laisser distraire de sa besogne. Il n'y avait aucune

relation de sympathie entre sa queue et ses mâchoires massives. L'une

pouvait s'agiter joyeusement, sans que les autres détendissent leur

implacable étau.

Une diversion inattendue survint, sur ces entrefaites. Un bruit de

grelots résonna, mêlé à des aboiements de chiens de traîneau. Les

spectateurs tournèrent la tête, craignant de voir arriver la police.

Il n'en était rien. Le traîneau venait, à toute vitesse, de la

direction opposée à celle du fort et les deux hommes qui le montaient

rentraient, sans doute, de quelque voyage d'exploration. Apercevant la

foule ils arrêtèrent leurs chiens et s'approchèrent, afin de se

rendre compte du motif qui réunissait tous ces gens.

Celui qui conduisait les chiens portait moustache. L'autre, un grand

jeune homme, était rasé à fleur de peau. Il était tout rouge du sang

que l'air glacé et la rapidité de la course lui avaient fait affluer

au visage.

Croc-Blanc continuait à agoniser et ne tentait plus de lutter. Seuls,

des spasmes inconscients le soulevaient encore, par saccades, en une

résistance machinale, qui s'éteindrait bientôt, avec son dernier

souffle. Beauty-Smith ne l'avait pas perdu de vue, une seule minute;

même les nouveaux venus ne lui avaient pas fait tourner la tête.

Lorsqu'il s'aperçut que les yeux de son champion commençaient à

se ternir, quand il se rendit compte que tout espoir de vaincre était

perdu, l'abîme de brutalité où se noyait son cerveau submergea le

peu de raison qui lui demeurait. Perdant toute retenue, il s'élança

férocement sur Croc-Blanc, pour le frapper. Il y eut des cris de

protestation et des sifflets, mais personne ne bougea.

Beauty-Smith persistait à frapper la bête, à coups de souliers

ferrés, lorsqu'un remous se produisit dans la foule. C'était le

grand jeune homme qui se frayait un passage, écartant les gens, à

droite et à gauche, sans cérémonie ni douceur. Lorsqu'il parvint

sur l'arène, Beauty-Smith était justement en train d'envoyer un

coup de pied à Croc-Blanc et, une jambe levée, se tenait en équilibre

instable sur son autre jambe. L'instant était bon et le grand jeune

homme en profita pour appliquer à Beauty-Smith un maître coup de

poing, en pleine figure. Beauté fut soulevé du sol, tout son corps

cabriola en l'air, puis il retomba violemment à la renverse, sur la

neige battue. Se tournant ensuite vers la foule, le grand jeune homme

cria:

--Vous êtes des lâches! Vous êtes des brutes!

Il était en proie à une indicible colère, à une colère sainte. Ses

yeux gris avaient des lueurs métalliques et des reflets d'acier, qui

fulguraient vers la foule. Beauty-Smith, s'étant remis debout,

s'avança vers lui, reniflant et apeuré. Le nouveau venu, sans

attendre de savoir ce qu'il voulait et ignorant l'abjection du

personnage, pensa que Beauté désirait se battre. Il se hâta donc de

lui écraser la face d'un second coup de poing avec un:

--Vous êtes une brute!

Beauty-Smith, renversé à nouveau, jugea que le sol était la place la

plus sûre qu'il y eût pour lui et il resta couché, là où il

était tombé, sans plus essayer de se relever.

--Venez ici, Matt, et aidez-moi! dit le grand jeune homme à son

compagnon, qui l'avait suivi dans le cercle.

Les deux hommes se courbèrent vers les combattants. Matt soutint

Croc-Blanc, prêt à l'emporter dès que les mâchoires de Cherokee se

seraient détendues. Mais le grand jeune homme tenta en vain, avec ses

mains, d'ouvrir la gueule du bull-dog. Il suait, tirait, soufflait, en

s'exclamant, entre chaque effort:

--Brutes!

La foule commença à grogner et à murmurer. Les plus hardis

protestèrent qu'on venait les déranger dans leur amusement. Mais ils

se taisaient dès que le grand jeune homme, quittant son occupation, les

fixait des yeux et les interpellait:

--Brutes! Ignobles brutes!

--Tous vos efforts ne servent de rien, Mister Scott, dit Matt à la

fin. Vous ne pourrez les séparer en vous y prenant ainsi.

Ils se relevèrent et examinèrent les deux bêtes, toujours rivées

l'une à l'autre.

--Il ne saigne pas beaucoup, prononça Matt, et ne va pas mourir

encore.

--La mort peut survenir dans un instant, répondit Scott. Là!

Voyez-vous? Le bull-dog a remonté encore un peu sa morsure.

Il frappa Cherokee sur la tête, durement et plusieurs fois. Les dents,

pour cela, ne se desserrèrent point. Cherokee remuait son tronçon de

queue; ce qui voulait dire qu'il comprenait la signification des

coups, mais aussi qu'il savait être dans son droit et accomplir

strictement son devoir, en refusant de lâcher sa prise.

--Allons! Quelqu'un de vous ne viendra-t-il pas nous aider? cria

Scott à la foule, en désespoir de cause.

Mais son appel demeura vain. On se moqua de lui, on lui donna de

facétieux conseils, on le blagua, avec ironie.

Il fouilla dans l'étui qui pendait à sa ceinture et en tira un

revolver, dont il s'efforça d'introduire le canon entre les

mâchoires de Cherokee. Il taraudait si dur qu'on entendait

distinctement le crissement de l'acier contre les dents. Les deux

hommes étaient à genoux, courbés sur les deux bêtes. Tim Keenan

s'avança vers eux, sur l'arène, et, s'étant arrêté devant

Scott, lui toucha l'épaule en disant:

--Ne brisez pas ses dents, étranger!

--Alors c'est son cou que je lui briserai! répondit Scott, en

continuant son mouvement de va-et-vient avec le canon du revolver.

--Je dis: Ne brisez pas ses dents! répéta le maître de Cherokee,

d'un ton plus solennel encore.

Mais son bluff fut inutile et Scott ne se laissa pas démonter. Il leva

les yeux vers son interlocuteur et lui demanda froidement:

--Votre chien?

Tim Keenan émit un grognement affirmatif.

--Alors, venez à ma place et brisez sa prise.

Tim Keenan s'irrita:

--Étranger, je n'ai pas pour habitude de me mêler des choses que

je ne saurais faire. Je serais impuissant à ouvrir ce cadenas.

--En ce cas, ôtez-vous de là et ne m'embêtez pas. Je suis

occupé.

Scott avait déjà réussi à insinuer le canon du revolver sur un des

côtés de la mâchoire. Il manœuvra, tant et tant, qu'il atteignit

l'autre côté. Après quoi, comme il eût fait avec un levier, il

desserra peu à peu les dents du bull-dog. Matt sortait, à mesure, de

la gueule entr'ouverte, le bourrelet de peau et de poil de Croc-Blanc.

--Préparez-vous à recevoir votre chien, ordonna Scott, d'un ton

péremptoire, à Tim Keenan, qui était demeuré debout, sans

s'éloigner.

Tim Keenan obéit et, se penchant, saisit fortement Cherokee, qu'une

dernière pesée du revolver décrocha complètement. Le bull-dog se

débattait avec vigueur.

--Tirez-le au large! commanda Scott.

Tim Keenan et Cherokee, l'un traînant l'autre, s'éloignèrent

parmi la foule.

Croc-Blanc fit, pour se relever, plusieurs efforts inutiles. Comme il

était arrivé à se remettre sur ses pattes, ses jarrets, trop faibles,

le trahirent et il s'affaissa mollement. Ses yeux étaient mi-clos et

leur prunelle toute terne; sa gueule était béante et la langue

pendait, gonflée et inerte. Il avait l'aspect d'un chien qui a

été étranglé à mort. Matt l'examina.

--Il est à bout. Mais il respire encore.

Beauty-Smith, durant ce temps, s'était remis droit et s'approcha.

--Matt, combien vaut un bon chien de traîneau? demanda Scott.

Le conducteur du traîneau, encore agenouillé sur Croc-Blanc, calcula

un moment.

--Trois cents dollars, répondit-il.

--Et combien pour un chien en marmelade comme celui-ci?

--La moitié.

Scott se tourna vers Beauty-Smith:

--Entendez-vous, Mister la brute? Je vais prendre votre chien et vous

donner pour lui cent cinquante dollars!

Il ouvrit son portefeuille et compta les billets. Mais Beauty-Smith

croisa ses mains derrière son dos et refusa de prendre la somme.

--J'suis pas vendeur, dit-il.

--Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis

acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient.

Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott

avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se

courba, en prévision du coup.

--J'ai mes droits! gémit-il.

--Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet

argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau?

--C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur.

Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon

bien; j'suis volé. Un homme a ses droits.

--Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un

homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une

bête brute.

--Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith.

J'aurai la loi pour moi.

--Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai

expulser de la ville. Est-ce compris?

Un grognement fut la réplique.

--Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère.

--Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer.

--Oui, qui?

--Oui, Sir.

--Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de

grands éclats de rire s'élevèrent.

Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait

Croc-Blanc vers le traîneau.

Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient

restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan

rejoignit un de ces groupes.

--Quelle est cette gueule? demanda-t-il.

--Weedon Scott, répondit quelqu'un.

--Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables!

--Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec

toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous

ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est

intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son

meilleur copain.

--Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan.

C'est pourquoi je l'ai ménagé.

XIX

L'INDOMPTABLE

--J'en désespère! déclara Weedon Scott.

Il était assis au seuil de la cabane de bois qu'il habitait, près de

Dawson, et regardait Matt, le conducteur de ses chiens, qui leva les

épaules en signe de découragement. Tous deux observaient Croc-Blanc,

hérissé au bout de sa chaîne tendue, grondant férocement et se

démenant, afin de se jeter sur l'attelage de son nouveau possesseur.

Quant aux chiens de l'attelage, Matt leur avait donné quelques bonnes

leçons, leçons appuyées d'un bâton, leur enseignant qu'il

fallait laisser tranquille Croc-Blanc. Ils étaient, en ce moment,

couchés à quelque distance, oublieux, apparemment, de l'existence

même de leur acrimonieux compagnon.

--C'est un loup, et il n'y a nul moyen de l'apprivoiser! reprit

Weedon Scott.

--Gardons-nous, sur ce point, d'être trop absolus, objecta Matt.

Peut-être, quoi que vous disiez, y a-t-il une part de chien en lui. Ce

qui est certain, en tout cas, et je ne crains pas de l'affirmer...

Ici Matt s'arrêta et secoua la tête d'un air entendu, en regardant

le _Moosehide Mountain_[38] comme pour lui confier son secret.

--Bon! ne soyez pas avare de votre science, dit Scott un peu

aigrement, après quelques minutes d'attente. Quelle est votre idée?

Crachez-nous cela.

Matt retourna son pouce vers Croc-Blanc.

--Loup ou chien, c'est tout un; celui-ci a déjà été

apprivoisé.

--Non!

--Je dis oui. N'a-t-il pas déjà porté des harnais? Regardez à

cette place, vous y verrez la marque qu'ils ont laissée sur sa

poitrine.

--Matt, vous avez raison. C'était un chien de traîneau, avant que

Beauty-Smith eût acquis l'animal.

--Et je ne vois pas d'obstacle à ce qu'il le redevienne.

--Qu'est-ce qui vous le fait penser? demanda Scott avec vivacité.

Mais, ayant considéré Croc-Blanc, il reprit un air désolé.

--Nous l'avons depuis deux semaines déjà et, s'il a fait des

progrès, c'est en sauvagerie.

--Il faudrait que vous me laissiez agir à mon gré. Il y a une chance

encore que nous n'avons pas courue. C'est de le lâcher pour un

moment.

Scott eut un geste d'incrédulité.

--Oui, je sais, reprit Matt. Vous avez essayé déjà de le détacher,

sans seulement parvenir à vous en approcher. Mais voilà, vous

n'aviez pas de gourdin.

--Alors, tentez le coup vous-même.

Le conducteur de chiens prit un solide bâton et s'avança vers

Croc-Blanc enchaîné, qui se mit aussitôt à observer le gourdin avec

la même attention que prête un lion en cage à la cravache de son

dompteur.

--Regardez-moi ses yeux, dit Matt. C'est un bon signe. Il n'est

pas bête et se garde bien de s'élancer sur moi. Non, non, il n'est

pas sot.

Croc-Blanc · 第 12 / 15 段