depuis longtemps dans la contrée. Ils se dénommaient eux-mêmes, avec
orgueil, les _Sour-Doughs_[32], parce qu'ils préparaient, sans levure,
un pain légèrement acidulé. Ils ne professaient que du dédain pour
les autres hommes blancs qu'amenaient les vapeurs, et qu'ils
désignaient sous le nom de _Chechaquos_, parce que ceux-ci faisaient, au
contraire, lever leur pain pour le cuire.
Il y avait, de ce fait, antagonisme entre les uns et les autres, et les
gens du fort se réjouissaient de tout ce qui survenait de désagréable
aux nouveaux arrivants. Spécialement, ils se divertissaient beaucoup
des mauvais traitements infligés aux chiens qui débarquaient, par
Croc-Blanc et sa détestable bande. À chaque vapeur qui faisait halte,
ils ne manquaient pas de descendre au rivage et d'assister à
l'inévitable bataille. De la tactique adroite et méchante employée
par Croc-Blanc et par les chiens indiens, ils riaient à gorge
déployée.
L'un d'eux surtout, parmi ces hommes, s'intéressait à ce genre
de sport. Au premier coup de sifflet du steamboat, il arrivait en
courant, et, lorsque le dernier combat était terminé, il remontait
vers le fort, la face comme alourdie du regret que le massacre eût
déjà pris fin. Chaque fois qu'un inoffensif chien du Sud avait été
terrassé et jetait son râle d'agonie sous les crocs de la troupe
ennemie, incapable de contenir sa joie, il se mettait à gambader et à
pousser des cris de bonheur. Et, toujours aussi, il lançait vers
Croc-Blanc un dur regard d'envie pour tout le mal dont celui-ci était
l'auteur.
Cet antipathique individu avait été baptisé _Beauty_[33] par les autres
hommes du Fort. _Beauty-Smith_ était le seul nom qu'on lui connaissait
dans la région. Nom qui était, bien entendu, une antithèse, car celui
qui le portait n'était rien moins qu'une beauté. La nature
s'était montrée avare envers lui. C'était un petit bout
d'homme, au corps maigriot, sur lequel était posée une tête plus
maigre encore; un simple point, eût-on dit. Aussi, dans son enfance,
avant d'être dénommé Beauté par ses compagnons, le surnommait-on
_Pinhead_[34]. En arrière, cette tête descendait, toute droite et d'une
seule pièce, vers le cou; tandis qu'en avant le crâne, en forme de
pain de sucre, rejoignait un front bas et large, à partir duquel la
nature semblait avoir regretté soudain sa parcimonie. Devenue prodigue
à l'excès, elle avait voulu de gros yeux, séparés par une distance
double de l'écart normal. La mâchoire, élargissant démesurément
le reste de la face, était effroyable. Énorme et pesante, elle
proéminait en avant et semblait, en-dessous, reposer à même sur la
poitrine, comme si le cou eût été impuissant à en soutenir le poids.
Cette mâchoire, telle qu'elle était, donnait une impression
d'indomptable énergie. Impression mensongère, exagération
incohérente de la nature, car Beauté était connu de tous pour être
un faible entre les faibles, un lâche entre les plus lâches.
Nous achèverons de le décrire en disant que ses dents étaient longues
et jaunes, et que les deux canines, plus longues encore que leurs
sœurs, dépassaient comme des crocs, de ses lèvres minces. Ses yeux
étaient jaunes, comme ses dents, et chassieux comme si la nature y eût
fait ruisseler toutes les humeurs qu'elle tenait en réserve dans les
canaux du visage. Quant à ses cheveux, couleur de boue et de poussière
jaunâtre, ils poussaient sur sa tête, rares et irréguliers, pointant
sur le devant de son crâne en touffes et paquets déconcertants.
Beauté, en somme, était un vrai monstre. Ce dont il n'était pas
responsable, assurément, et ne pouvait être blâmé, n'ayant pas
moulé lui-même l'argile dont il était pétri.
Dans le fort, il faisait la cuisine pour les autres hommes, lavait la
vaisselle et était chargé de tous les gros travaux. On ne le
méprisait pas; on le tolérait, par humanité et parce qu'il était
utile. On en avait peur aussi. Il y avait toujours à craindre, dans une
de ses rages de lâche, un coup de fusil dans le dos ou du poison dans
le café. Mais personne ne savait préparer comme lui le fricot et, quel
que fût l'effroi qu'il inspirait, Beauté était bon cuisinier.
Tel était l'homme qui délectait ses regards des féroces prouesses
de Croc-Blanc et n'eut plus bientôt qu'un désir, le posséder. Il
commença par faire des avances au louveteau, qui feignit de les
ignorer. Puis, les avances devenant plus pressantes, celui-ci se
hérissa, montra les dents et prit du large. Croc-Blanc n'aimait pas
cet homme, dont l'odeur était mauvaise. Il pressentait que le mal
était en lui. Il craignait sa main étendue et l'affectation de ses
paroles mielleuses. Il le haïssait.
Chez les êtres simples, la notion du bien et du mal est simpliste
elle-même. Le bien est représenté par toutes choses qui apportent
contentement et satisfaction, et évitent la peine. Le mal signifie tout
ce qui est incommode et désagréable, tout ce qui menace et frappe.
Croc-Blanc devinait que Beauty-Smith était le mal. Aussi était-il sage
de le haïr. De ce corps difforme et de cette âme perverse
s'échappaient, pour le louveteau, d'occultes émanations,
semblables à ces brouillards pestilentiels qui s'élèvent des
marécages.
Croc-Blanc se trouvait présent au campement de Castor-Gris, lorsque,
pour la première fois, Beauté y fit son apparition. Avant qu'il ne
fût en vue et dès le bruit, sur le sol, de ses pas lointains,
Croc-Blanc avait su qui venait et avait commencé à hérisser son poil.
Quoiqu'il fût, à ce moment-là, confortablement couché, en un
délicieux farniente, il se dressa vivement et, tandis que l'homme
approchait, se glissa, à la manière des loups, sur le bord du
campement. Il ne put savoir ce qu'on disait, mais vit bien que
l'homme et Castor-Gris causaient ensemble. Par moments, l'homme le
montrait du doigt, et il grondait alors, comme si la main, dont il
était distant de cinquante pieds, se fût exactement abaissée sur lui.
L'homme, qui s'en apercevait, riait, et Croc-Blanc reculait de plus
en plus, vers le couvert des bois voisins, en rampant doucement par
terre.
Castor-Gris refusait de vendre la bête. Son commerce l'avait enrichi,
déclarait-il, et il n'avait besoin de rien. Croc-Blanc était
d'ailleurs un animal de valeur, le plus robuste des chiens du
traîneau et le meilleur chef de file. Il n'avait pas son pareil dans
toute la région du Mackenzie et du Yukon. Il savait combattre comme pas
un et tuait un autre chien aussi aisément qu'un homme tue une mouche.
(À cet éloge, les yeux de Beauty-Smith s'allumaient et, d'une
langue ardente, il léchait ses lèvres minces.) Non, décidément,
Croc-Blanc n'était pas à vendre.
Mais Beauty-Smith savait la façon de s'y prendre avec les Indiens. Il
rendit à Castor-Gris de fréquentes visites et, chaque fois, était
cachée sous son habit une noire bouteille. Une des propriétés du
whisky est d'engendrer la soif. Castor-Gris eut soif. Les muqueuses
brûlées de son estomac s'enfiévrèrent, et celui-ci commença à
réclamer, avec une exaspération croissante, le liquide corrosif. En
même temps, le cerveau de l'Indien, bouleversé par l'horrible
stimulant, enlevait au malheureux tout scrupule pour satisfaire sa
passion. Les bénéfices acquis par la vente des fourrures et des
mocassins se mirent à partir et, à mesure que s'aplatissait la
bourse de Castor-Gris, sa force de résistance diminuait aussi.
Finalement, argent, marchandises et volonté, tout s'en était allé.
Rien ne demeurait à Castor-Gris que sa soif prodigieuse, qui régnait
diaboliquement en lui et dont la puissance augmentait à chaque souffle
qu'il émettait sans avoir bu.
C'est alors que Beauté revint à la charge et reparla de la vente de
Croc-Blanc. Mais, cette fois, le prix offert était payable en
bouteilles, non en dollars, et les oreilles de Castor-Gris étaient
mieux ouvertes pour entendre.
--Le chien est à toi, finit-il par dire, si tu peux mettre la main
dessus.
Les bouteilles furent livrées. Mais, deux jours après, ce fut
Beauty-Smith qui revint dire à Castor-Gris:
--Attrape-le donc toi-même!
Croc-Blanc, en rentrant un soir au campement, vit, avec un sourire de
satisfaction, que le terrible dieu blanc, contrairement à son habitude,
n'était pas là. Il s'étendit par terre avec volupté, comme si un
poids qui pesait sur lui avait disparu.
Sa joie fut de courte durée. À peine était-il couché que Castor-Gris
vint vers lui, en titubant, et lui lia autour du cou une lanière de
cuir. Puis il s'assit à côté du louveteau, tenant d'une main la
lanière, tenant de l'autre une bouteille, à laquelle il buvait de
temps en temps, la levant en l'air, en se renversant la tête et avec
force glou-glous.
Une heure s'était écoulée de la sorte lorsqu'une légère
vibration du sol annonça que quelqu'un s'approchait. Croc-Blanc
tressaillit et se hérissa, tandis que l'Indien branlait stupidement
la tête. Le louveteau tenta de tirer doucement la lanière de la main
de son maître; mais les doigts, qui s'étaient un instant
relâchés, se contractèrent plus fortement et Castor-Gris se leva.
Beauté entra sous la tente et s'arrêta devant Croc-Blanc, qui
commença à gronder vers celui qu'il craignait et à surveiller les
mouvements de ses mains. Une d'elles s'étendit, se prit à
descendre sur sa tête. Son grondement se fit plus intense et plus
rauque. La main continuait à descendre lentement, tandis qu'il se
courbait sous elle, tout en la regardant, en proie à une colère
continue et qui semblait prête à éclater. Soudain, il alla pour
mordre; la main se rejeta vivement en arrière et les crocs retombant,
les uns sur les autres, claquèrent, comme une gueule de serpent qui
mord le vide. Beauté était terrifié et furieux. Mais Castor-Gris
donna une tape à Croc-Blanc, qui se coucha aussitôt au ras du sol, en
une respectueuse obéissance.
Cependant Beauty-Smith, que le louveteau ne cessait pas d'observer,
était parti, puis était revenu, porteur d'un gros gourdin.
Castor-Gris lui remit alors l'extrémité de la lanière et Beauté
fit le mouvement de s'en aller. La lanière se tendit. Croc-Blanc
résistait. Castor-Gris le gifla de droite et de gauche, afin qu'il se
levât et suivît. Il se leva, mais pour se précipiter en hurlant sur
l'étranger qui essayait de l'entraîner. Beauté, qui était paré,
ne broncha pas. D'un large mouvement, il lança son gourdin, puis
l'abattit sur Croc-Blanc, dont il arrêta l'élan à mi-route et
qu'il écrasa presque contre terre. Castor-Gris riait et approuvait.
Beauté tira la lanière à nouveau et Croc-Blanc, tout trébuchant,
rampa humblement à ses pieds.
Il ne renouvela pas son agression. Un coup de gourdin était suffisant
pour le convaincre que le dieu blanc savait manier cette arme et il
était trop sage pour ne pas se plier à l'inévitable. Il suivit donc
les talons de Beauty-Smith, lugubre, sa queue entre les jambes, mais en
grondant toujours, sourdement. Beauty-Smith le surveillait prudemment,
du coin de l'œil, et tenant prêt son gourdin.
Quand ils furent arrivés au fort, Beauté, l'ayant solidement
attaché, s'en alla coucher. Croc-Blanc attendit une heure environ.
Puis, jouant des dents, en dix secondes, il fut libre. Il n'avait pas
perdu de temps à mordre à tort et à travers. Juste ce qu'il
fallait. La lanière avait été coupée en deux tronçons, aussi
proprement qu'avec un couteau. Croc-Blanc, quittant ensuite le fort,
s'était trotté, tout droit vers le campement de Castor-Gris. Il ne
devait aucune fidélité à ce dieu bizarre et terrible qui l'avait
emmené. Il s'était donné à Castor-Gris et à lui seul il
appartenait.
Mais ce qui s'était déjà passé recommença. Castor-Gris
l'attacha à nouveau, avec une autre lanière, et, dès le matin, le
ramena à Beauty-Smith. L'aventure, ici, se corsa. Beauty-Smith lui
administra une effroyable volée. Lié fortement, Croc-Blanc ne pouvait
que s'abandonner à sa rage intérieure et subir le châtiment qui lui
était dévolu. Fouet et gourdin conjuguaient sur lui leurs effets.
C'était un des pires traitements qu'il eût reçus en sa vie. Même
la raclée dont Castor-Gris l'avait gratifié dans son enfance
n'était que du lait en regard de celle-ci.
Beauty-Smith se complaisait à la tâche. Il en rayonnait. Ses gros yeux
flambaient méchamment, tandis qu'il lançait en avant fouet ou
gourdin, et que Croc-Blanc jetait ses cris de douleur et ses grondements
inutiles. Car Beauté était cruel à la façon des lâches. Tremblant
et rampant lui-même devant les coups ou les menaces des autres hommes,
il prenait sa revanche sur des créatures plus faibles que lui. Tout
être vivant aime à dominer un autre être et Beauté ne faisait pas
exception à la règle. Impuissant devant sa race, il exerçait sa
vindicte sur les races inférieures. Réflexes inconscients, puisque,
nous l'avons dit, il ne s'était pas créé.
Le louveteau n'ignorait pas pourquoi ce châtiment était tombé sur
lui. Lorsque Castor-Gris lui avait passé une lanière autour du cou et
en avait remis l'extrémité à Beauty-Smith, Croc-Blanc savait que la
volonté de son dieu était qu'il allât avec Beauty-Smith. Et,
lorsque celui-ci l'avait attaché, dans le fort, il savait aussi que
la volonté du dieu blanc était qu'il demeurât là. Il avait, par
conséquent, désobéi à ces deux dieux et mérité le châtiment qui
avait suivi. Maintes fois, dans le passé, il avait vu des chiens
changer de maîtres, et ceux qui s'enfuyaient battus comme il
l'avait été.
Mais, si sage qu'il fût, des forces latentes en sa nature l'avaient
emporté sur sa sagesse. La principale de ces forces était la
fidélité. Il n'aimait pas Castor-Gris et cependant, même devant son
impérative volonté et sa colère, il lui demeurait fidèle. Il ne
pouvait s'en empêcher. La fidélité était une qualité inhérente
à sa race, celle qui sépare son espèce des autres espèces, et qui
fait que le loup et le chien sauvage sont capables de quitter la
liberté de l'espace pour devenir les compagnons de l'homme.
La raclée terminée, Croc-Blanc fut attaché dans le fort, non plus
avec une lanière de cuir, mais au bout d'un bâton. Il n'en
persista pas moins dans sa fidélité à Castor-Gris. Castor-Gris était
son propre dieu, son dieu particulier, et, en dépit de la volonté du
dieu, il ne prétendait pas renoncer à lui. Son dieu l'avait livré
et trahi, mais cela ne comptait pas. Ce qui seul comptait, c'est
qu'il s'était, à ce dieu, donné corps et âme, sans réserve
aucune. Et ce don de lui-même ne pouvait être révoqué.
Il renouvela, durant la nuit, son exploit de la veille. Lorsque les
hommes du fort furent endormis, il s'attaqua au bâton auquel il
était lié. Le bâton était attaché de si près à son cou qu'il ne
semblait pas possible qu'il pût arriver à le mordre. C'est là un
acte dont tout chien est réputé incapable. Il y réussit cependant, à
force de tordre ses muscles et de contorsions acharnées. Ce fut un cas
sans précédent. Toujours est-il que Croc-Blanc quitta le fort, en
trottant, au petit matin, portant pendue à son cou la moitié du bâton
qu'il avait rongé.
La sagesse lui commandait de ne pas revenir vers Castor-Gris qui, deux
fois déjà, l'avait trahi. La survivance de sa fidélité le ramena,
pour être, une troisième fois, livré et abandonné. Il fut rattaché
par l'Indien et remis à Beauty-Smith, lorsque celui-ci vint le
réclamer.
La correction eut lieu sur place et augmenta encore en cruauté.
Castor-Gris regardait tranquillement, tandis que l'homme blanc
manœuvrait sa trique. Il ne donnait plus sa protection. Croc-Blanc
n'était plus son chien. Lorsque les coups s'arrêtèrent, le
louveteau était à moitié mort. Un faible chien du Sud n'eût pas
survécu; lui, il ne mourut pas tout à fait. Son étoffe était plus
solide, sa vitalité plus tenace. Mais il était à ce point défaillant
qu'il ne pouvait plus se porter et que Beauty-Smith dut attendre, pour
l'emmener, qu'il eût repris quelques forces. Aveugle et chancelant,
il suivit alors les pas de son bourreau.
Il fut ensuite attaché à une chaîne qui défiait ses dents et ce fut
en vain qu'il s'évertua à arracher le cadenas qui reliait cette
chaîne à une grosse poutre.
Quelques jours après, Castor-Gris, devenu un parfait alcoolique et en
pleine banqueroute, quitta le Porcupine pour refaire à rebours son long
voyage sur le Mackenzie. Croc-Blanc demeurait, sur le Yukon, la
propriété d'un homme plus qu'à demi fou et le type achevé de la
brute. Mais qu'est-ce qu'un loup peut bien comprendre à la folie?
Pour Croc-Blanc, son nouveau maître était un dieu sinistre, mais
toujours un dieu. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait se
soumettre à sa volonté, obéir à son désir, se plier à sa
fantaisie.
[Note 32: Les «Pâtes-Aigres». (_Note des Traducteurs._)]
[Note 33: «Beauté».]
[Note 34: «Tête d'épingle».]
XVII
LE RÈGNE DE LA HAINE
Sous la tutelle du dieu fou, Croc-Blanc devint à son tour un être
vraiment diabolique. Il était tenu enchaîné dans un enclos situé
derrière le fort et où Beauty-Smith venait l'agacer, l'irriter et
le repousser vers l'état sauvage, par toutes sortes de menus
tourments. L'homme avait découvert l'irritation spontanée du jeune
loup, dès que celui-ci voyait rire de lui, et il ne manquait pas à cet
amusement, qui faisait suite toujours à ses traitements inhumains.
C'était un rire sonore et méprisant, à grands éclats, et, tout en
riant, le dieu tendait ses doigts vers Croc-Blanc, en signe de
dérision. Dans ces moments, Croc-Blanc sentait sa raison s'en aller.
Dans les transports de rage auxquels il s'abandonnait, il devenait
plus fou que Beauty-Smith lui-même.
Croc-Blanc avait été, hier, l'ennemi de sa race. Il devenait
maintenant, avec une férocité encore accrue, l'ennemi de tout ce qui
l'entourait. Sa haine était aveugle et sans la moindre étincelle de
raison. Il haïssait la chaîne qui l'attachait, le passant qui
l'épiait à travers les barreaux de son enclos, le chien qui
accompagnait ce passant et qui grondait méchamment, en insultant à son
malheur. Il haïssait les matériaux de l'enclos qui l'emprisonnait
et bientôt, par-dessus tout, il prit en haine Beauty-Smith.
Mais Beauté avait un but dans sa conduite. Un beau jour, un certain
nombre d'hommes blancs se réunirent autour de l'enclos de
Croc-Blanc, et Beauté, étant entré, gourdin en main, détacha la
chaîne du cou du jeune loup. Celui-ci, lorsque son maître fut sorti,
put aller et venir en liberté dans l'enclos et commença par vouloir
se jeter sur les hommes blancs qui étaient dehors. Il était
magnifiquement terrible. Sa taille atteignait alors plus de cinq pieds
de long et deux pieds et demi à la hauteur de l'épaule. Il avait
hérité, par sa mère, des lourdes proportions du chien, en sorte
qu'il pesait, sans une once de graisse ni de chair superflue, dans les
quatre-vingt-dix pounds[35]. Il était tout muscles, tout os et tout
nerfs, ce qui est la plus belle condition d'un combattant.
La porte de l'enclos s'ouvrit à nouveau. Croc-Blanc attendit.
Quelque chose d'extraordinaire allait, sans nul doute, se produire. La
porte s'ouvrit moins étroitement, puis se referma, à toute volée,
sur un énorme mâtin qu'elle avait laissé passer.
Croc-Blanc n'avait jamais vu de chien de cette espèce, mais il ne fut
troublé, ni de la forte taille, ni de l'air arrogant de l'intrus.
Il ne vit en lui qu'un objet, qui n'était ni bois ni fer, et sur
lequel il allait enfin pouvoir décharger sa haine.
Il bondit sur le mâtin et, d'un coup de crocs, lui déchira le côté
du cou. Le mâtin secoua sa tête, en grondant horriblement, et
s'élança à son tour sur Croc-Blanc, qui, sans attendre la riposte,
se mit, selon sa tactique, à bondir à droite, à bondir à gauche,
lançant ses crocs, puis reculant à nouveau, sans livrer prise un
instant.
Du dehors, les hommes criaient et applaudissaient, tandis que
Beauty-Smith était comme en extase du merveilleux succès de ses
pratiques. Il n'y eut, dès l'abord, aucun espoir de victoire pour
le mâtin. Il manquait de présence d'esprit dans la conduite du
combat et ses mouvements étaient insuffisamment alertes. Finalement, il
fut dégagé et traîné dehors par son propriétaire, tandis que
Beauty-Smith frappait à tour de bras, avec son gourdin, sur le dos de
Croc-Blanc pour lui faire lâcher prise. Il y eut alors le paiement
d'un pari et des pièces de monnaie cliquetèrent dans la main de
Beauty-Smith.
De ce jour, tout le désir de Croc-Blanc fut de voir des hommes se
réunir autour de son enclos. Car cette réunion signifiait un combat,
et c'était la seule voie qui lui restait pour extérioriser sa force
de vie, pour exprimer la haine que Beauty-Smith lui avait savamment
inculquée. Et de ses capacités combatives Beauty-Smith n'avait pas
trop préjugé, car il demeurait invariablement le vainqueur.
Trois chiens, dans une de ces rencontres, furent successivement abattus
par lui. Dans une autre, un loup adulte, nouvellement enlevé au Wild,
fut projeté, d'une seule poussée, à travers la porte de l'enclos.
Une troisième fois, il eut à combattre contre deux chiens,
simultanément. Ce fut sa plus rude bataille. Mais il finit par les tuer
tous deux et faillit lui-même en crever.
Lorsque commencèrent à tomber les premières neiges de l'automne et
que le fleuve se mit à charrier, Beauté prit passage, avec Croc-Blanc,
sur un steamboat qui remontait, vers Dawson, le cours du Yukon. Grande
était, par toute la contrée, la réputation de Croc-Blanc. On le
connaissait sous le nom du «loup combattant», dans les moindres
recoins du pays, et la cage dans laquelle il était enfermé, sur le
pont du bateau, était environnée de curieux.
Il rageait et grondait vers eux, ou bien se couchait, d'un air
tranquille, en observant tous ces gens, dans les profondeurs de sa
haine. Comment ne les eût-il pas haïs? Haïr était sa passion et il
s'y noyait. La vie, pour lui, était l'Enfer. Fait pour la liberté
sauvage, il devait subir d'être captif et reclus. Les gens le
regardaient, agitaient des bâtons entre les barreaux de sa cage, pour
le faire gronder, puis riaient de lui.
Quand le steamboat fut arrivé à Dawson, Croc-Blanc vint à terre. Mais
toujours dans sa cage et livré aux regards du public. On payait
cinquante cents[36], en poussière d'or, le droit de le voir. Afin que
les assistants en eussent pour leur argent et que l'exhibition gagnât
en intérêt, aucun repos ne lui était laissé. Dès qu'il se
couchait pour dormir, un coup de bâton le réveillait.
Entre-temps, et dès qu'un combat pouvait être organisé, il était
sorti de sa cage et conduit au milieu des bois, à quelques milles de la
ville. L'opération s'effectuait d'ordinaire pendant la nuit, pour
éviter l'intervention des policiers à cheval du territoire. Après
plusieurs heures d'attente, au point du jour, arrivaient et
l'assistance, et le chien contre lequel il devait combattre.
Il eut pour adversaires des chiens de toutes tailles et de toutes races.
On était en terre sauvage, sauvages étaient les hommes, et la plupart
des rencontres étaient à mort. La mort était pour les chiens, cela va
de soi, puisque Croc-Blanc continuait à combattre. Il ne connaissait
toujours pas de défaite. L'entraînement auquel il s'était livré
avec Lip-Lip et les jeunes chiens du camp indien, lui servait, à cette
heure. Pas un de ses adversaires n'arrivait à le culbuter. Chiens du
Mackenzie, chiens esquimaux ou du Labrador, mastocs ou malemutes, chiens
aboyeurs et chiens muets, tous étaient impuissants contre lui[37].
Jamais il ne perdait pied. C'est là que le public l'attendait. Mais
toujours il déconcertait cet espoir. Non moins rapide était la
promptitude de son attaque. À ce point qu'il mettait à mal son
adversaire neuf fois sur dix, avant même que celui-ci se fût paré
pour la défense. Le fait se renouvela si souvent que l'usage
s'établit de ne point lâcher Croc-Blanc avant que le chien adverse
eût achevé ses préliminaires de bataille, ou même se fût rué le
premier à l'assaut.
Peu à peu, les rencontres de ce genre se firent plus rares. Les
partenaires se décourageaient, ne trouvant plus de champion de force
équivalente à lui opposer. Beauty-Smith était forcé de lui donner à
combattre des loups, qu'il se procurait. Ces loups étaient capturés
au piège, par des Indiens, et l'annonce d'un de ces duels ne
manquait pas d'attirer un important concours de spectateurs.