grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant
l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur
habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient
presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui
vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture
coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les
autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul.
Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque
animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent
d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres
de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture
qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux,
qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande.
Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs
mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont
on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les
chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour,
mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient
mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient.
Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse,
abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils
y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups.
Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois.
L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres
chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna
plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses
affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les
arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le
prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors
de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne
manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il
était trop lent encore.
Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez
d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il
chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et
n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que
lui et bien plus féroce.
Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint
vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes,
épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant
d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier
qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à
Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître
était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le
sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait.
Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin.
S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se
joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe
sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il
courut sur le jeune loup, le tua et le mangea.
La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de
nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose
à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de
ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût
infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur
lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux
jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais
Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser
leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il
se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala.
Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers
la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y
trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des
dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour
une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit
son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à
résister encore longtemps, en une telle famine.
L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que
lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta
pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos,
avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua
vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en
compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans
la tanière abandonnée et y dormit tout un jour.
Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se
rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il
traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens
opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent.
Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc.
S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent
un méfiant coup d'œil.
Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne
et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son
dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect
de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un
mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il
gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de
fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit
rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que
son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides,
et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en
trottant, le long de la falaise.
Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la
forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait
vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un
campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin
d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient
familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à
cet endroit.
Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir
qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de
gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il
entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette
colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait
dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était
allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers
le village, vint droit à la tente de Castor-Gris.
Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris
de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se
coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris.
XV
L'ENNEMI DE SA RACE
S'il y avait eu dans la nature de Croc-Blanc quelque aptitude,
fût-elle le dernier fruit d'un atavisme très ancien, de fraterniser
avec les représentants de sa race, plus rien de cette aptitude
n'aurait pu subsister du jour où il fut choisi pour être à son tour
le chef de file de l'attelage du traîneau. Car, dès lors, les autres
chiens l'avaient haï. Ils l'avaient haï pour le supplément de
viande que lui donnait Mit-Sah; haï pour toutes les faveurs,
imaginaires ou réelles, qu'il recevait de l'Indien; haï parce
qu'il courait toujours en avant d'eux, balançant devant leurs yeux
le panache de sa queue, faisant fuir éternellement hors de leur portée
son train de derrière, en une vision constante, qui les rendait fous.
Par un contre-coup fatal, Croc-Blanc avait rendu haine pour haine. Le
rôle qui lui avait été dévolu n'était rien moins qu'agréable.
Être contraint de courir avec, à ses trousses, la troupe hurlante,
dont chaque chien avait été, depuis trois ans, étrillé et asservi
par lui, était quelque chose dont tout son être se révoltait. Il le
fallait, pourtant, sous peine de la vie, et cette volonté de vivre
était plus impérieuse encore. À l'instant où Mit-Sah donnait le
signal du départ, tout l'attelage, d'un même mouvement,
s'élançait en avant, sur Croc-Blanc, en poussant des cris ardents et
furieux. Pour lui, pas de résistance possible. S'il se retournait sur
ses poursuivants, Mit-Sah lui cinglait la face de la longue lanière de
son fouet. Nulle ressource que de décamper à toute volée. Sa queue et
son train de derrière étaient impuissants à mettre à la raison la
horde forcenée, devant laquelle il fallait qu'il parût fuir. Chaque
bond qu'il faisait en avant était une violence à son orgueil, et il
bondissait tout le jour.
C'était la volonté des dieux que cédât son orgueil, qu'il
comprimât les élans de sa nature, que son être révolté renonçât
à s'élancer sur les chiens qui le talonnaient. Et derrière la
volonté des dieux, il y avait, pour lui donner force de loi, les trente
pieds de long du fouet mordant, en boyau de cariboo. Il ne pouvait que
ronger son frein, en une sourde révolte intérieure, et donner
carrière à sa haine.
Nul être ne devint jamais, autant que lui, l'ennemi de sa race. Il ne
demandait pas de quartier et n'en accordait aucun. Différent de la
plupart des chefs de file d'attelage, qui, lorsque le campement est
établi et lorsque les chiens sont dételés, viennent se mettre sous la
protection des dieux, Croc-Blanc, dédaignant cette précaution, se
promenait hardiment, en toute liberté, à travers le campement,
infligeant, chaque nuit, à ses ennemis, la rançon des affronts qu'il
avait subis durant le jour.
Avant qu'il ne fût promu leader, la troupe des chiens s'était
habituée à se retirer de son chemin. Maintenant il n'en était plus de
même. Excités par la longue poursuite du jour, accoutumés à le voir
fuir et leur cerveau s'entraînant à l'idée de la maîtrise
incontestée qu'ils exerçaient durant ce temps sur leur adversaire, les
chiens ne pouvaient se décider à reculer devant lui et à lui livrer
le passage. Dès qu'il apparaissait parmi eux, il y avait tumulte et
bataille, grondements et morsures, et balafres mutuelles. L'atmosphère
que respirait Croc-Blanc était surchargée d'inimitié haineuse et
mauvaise.
Lorsque Mit-Sah criait à l'attelage son commandement d'arrêt,
Croc-Blanc obéissait aussitôt, et les autres chiens de vouloir se
jeter immédiatement sur lui. Mais le grand fouet de Mit-Sah était là
qui veillait et les en empêchait. Aussi les chiens avaient-ils compris
que, si le traîneau s'arrêtait par ordre de Mit-Sah, il fallait
laisser en paix Croc-Blanc. Si, par contre, Croc-Blanc s'arrêtait
sans ordre, il était permis de s'élancer sur lui et de le détruire,
si on le pouvait. De cela Croc-Blanc ne tarda pas, de son côté, à se
rendre compte, et il ne s'arrêta plus de lui-même.
Mais les chiens ne purent jamais prendre l'habitude de le laisser
tranquille au campement. Chaque soir, en hurlant, ils s'élançaient
à l'attaque, oublieux de la leçon de la nuit précédente, et la
nouvelle leçon qu'ils recevaient était destinée à être aussi vite
oubliée. La haine qu'ils ressentaient pour Croc-Blanc avait
d'ailleurs des racines plus profondes dans la dissemblance qu'ils
sentaient exister entre eux et lui. Cette seule cause aurait suffi à la
faire naître. Comme lui sans doute, ils étaient des loups
domestiqués. Mais, domestiqués depuis des générations, ils avaient
perdu l'accoutumance du Wild, dont ils n'avaient conservé qu'une
notion, celle de son Inconnu, de son Inconnu terrible et toujours
menaçant. C'était le Wild, dont il était demeuré plus proche,
qu'ils haïssaient dans leur compagnon. Celui-ci le personnifiait pour
eux; il en était le symbole. Et, quand ils découvraient leurs dents
en face de lui, ils se défendaient, en leur pensée, contre les
obscures puissances de destruction qui les environnaient, dans l'ombre
de la forêt, qui les épiaient sournoisement, au delà de la limite des
feux du campement.
La seule leçon que les chiens tirèrent de ces combats fut que le jeune
loup était trop redoutable pour être affronté seul à seul. Ils ne
l'attaquaient que formés en masse, sans quoi il les eût tous tués
l'un après l'autre, en une seule nuit. Grâce à cette tactique,
ils lui échappèrent. Il pouvait bien culbuter un chien, les pattes en
l'air, mais la troupe entière était aussitôt sur lui, avant qu'il
n'ait eu le temps de donner à la gorge le coup mortel. Au premier
signe du conflit, les chiens, même occupés à se quereller entre eux,
formaient bloc et lui faisaient face.
Pas davantage ils ne pouvaient, malgré leurs efforts, réussir à
occire Croc-Blanc. Il était, à la fois, trop vif pour eux, trop
formidable et trop prudent. Il évitait les endroits resserrés et
prenait le large, dès qu'ils essayaient de l'encercler. Quant à le
culbuter, pas un chien n'était capable de réussir l'opération.
Ses pattes s'accrochaient au sol avec la même ténacité qu'il se
cramponnait lui-même à la vie. Car se maintenir debout était vivre et
se laisser renverser était la mort. Nul mieux que lui ne le savait.
Ainsi Croc-Blanc se dressait contre ses propres frères, amollis par les
feux de l'homme, affaiblis par l'ombre protectrice que les dieux
avaient étendue sur eux, et les dominait. Il avait déclaré vendetta
à tous les chiens. Et, si féroce était cette vendetta que
Castor-Gris, tout sauvage et barbare qu'il fût lui-même, ne pouvait
s'empêcher d'en être émerveillé. Jamais, il le jurait, il n'y
avait eu sur la terre le pareil de cet animal.
Croc-Blanc approchait de ses cinq ans lorsque Castor-Gris l'emmena en
un autre grand voyage. Longtemps on se souvint, parmi les villages
riverains du Mackenzie, d'où ils passèrent dans les Montagnes
Rocheuses entre le Porcupine[29] et le Yukon[30], du carnage de chiens
auquel se livra Croc-Blanc. Sur toute sa race, il s'adonna librement
à la vengeance. Il y avait là des tas de chiens naïfs et sans
défiance, n'ayant pas appris à déjouer ses coups rapides, à se
garder de son attaque brusquée, que ne précédait aucun avertissement.
Tandis qu'ils perdaient leur temps en préliminaires de batailles et
hérissaient leur poil, il était déjà sur eux, sans un aboi, tel un
éclair qui porte la mort, à l'instant même où on le voit, et il
les massacrait, avant qu'ils ne fussent seulement revenus de leur
surprise.
Il était, en vérité, devenu un admirable champion. Il savait
économiser ses forces et jamais ne les outrepassait. Jamais non plus il
ne se perdait en une longue bataille. Si le coup rapide qu'il portait
était manqué, aussi rapidement il se retirait en arrière. Comme tous
les loups, il n'aimait pas les corps à corps ni les contacts
prolongés. Le contact, c'était le piège, le danger ignoré, lui
avait appris le Wild. L'important était de se tenir libre de toute
étreinte, de bondir à son gré sur l'adversaire, de rester juge, à
distance, de la marche de la bataille. Ce système lui assurait
d'ordinaire une victoire facile sur les chiens qui se rencontraient
avec lui, pour la première fois. Sans doute y avait-il des exceptions.
Il arrivait que plusieurs chiens réussissaient à sauter sur lui et à
le rosser, avant qu'il ne pût se dégager. D'autres fois, un chien
isolé lui administrait une profonde morsure. Mais ce n'étaient là
que des accidents peu fréquents et, en règle générale, il se
retirait indemne de toutes ces rencontres.
Une autre de ses qualités était de posséder une notion rigoureusement
exacte du temps et de la distance. C'était inconscient et
automatique. Sans réflexion ni calcul de sa part, l'organe visuel
dont il était doué portait juste, au-delà de la moyenne qui se
rencontre chez les autres bêtes de sa race. Son cerveau recevait
parallèlement l'impression des nerfs optiques et, par un mécanisme
bien réglé, qu'il devait à la nature, en tirait aussitôt parti.
L'action suivait de près, bien réglée dans l'espace et dans le
temps, et une fraction infinitésimale de seconde, nettement perçue et
utilisée, suffisait souvent à assurer à Croc-Blanc la victoire.
La caravane arriva durant l'été à Fort Yukon. Castor-Gris, après
avoir profité du gel de l'hiver pour traverser les rivières qui
coulent entre le Mackenzie et le Yukon, avait occupé le printemps à la
chasse, dans les Montagnes Rocheuses. Lorsque la débâcle des glaces
fut venue, il s'était construit un canot et avait descendu le courant
du Porcupine jusqu'au point de jonction de ce fleuve avec le Yukon,
sous le Cercle Arctique exactement. C'est à cet endroit que se trouve
le vieux fort, qui appartient à l'Hudson's Bay Company.
Les Indiens y étaient nombreux, les provisions abondantes, l'animation
sans précédent. C'était l'été de 1898. Des milliers de chercheurs
d'or étaient venus, eux aussi, jusqu'au Yukon, se dirigeant vers Dawson
et le Klondike. Ils étaient encore à des centaines de milles du but de
leur voyage et beaucoup d'entre eux, cependant, étaient en route depuis
un an. Le moindre parcours effectué par eux était de cinq mille
milles. Beaucoup venaient de l'autre hémisphère.
Là, Castor-Gris s'arrêta. Une rumeur était parvenue à ses
oreilles, de la course à l'or, et il apportait avec lui plusieurs
ballots de fourrures, d'autres de mitaines, d'autres de mocassins.
L'espoir de larges profits l'avait incité à s'aventurer en cette
longue course. Mais ce qu'il avait espéré ne fut rien en regard de
la réalité. Ses rêves les plus extravagants n'avaient pas escompté
un gain de plus de cent pour cent. C'étaient mille pour cent qui
s'offraient à lui. En bon Indien, quand il vit cela, il installa sans
hâte et soigneusement son commerce, décidé à prendre l'été
entier, et l'hiver suivant au besoin, pour tirer tout le parti
possible et le plus avantageux de sa marchandise.
Ce fut à Fort Yukon que Croc-Blanc vit les premiers hommes blancs.
Comparés aux Indiens qu'il avait connus, ils lui semblèrent des
êtres d'une autre espèce, une race de dieux supérieurs. Son
impression fut qu'ils possédaient un plus grand pouvoir, et c'est
dans le pouvoir que réside la divinité des dieux.
Ce fut un sentiment qu'il éprouva, plus qu'il ne raisonna cette
impression. De même que, dans son enfance, l'ampleur des tentes,
élevées par les premiers hommes qu'il avait rencontrés, avait
frappé son esprit comme une manifestation de puissance, de même encore
il était frappé maintenant par les maisons qu'il voyait et qui
étaient construites, comme le fort lui-même, de bûches massives.
Voilà qui était de la puissance. Le pouvoir des dieux blancs était
supérieur à celui des dieux qu'il avait adorés jusque-là,
supérieur même à celui de Castor-Gris, de ceux-ci le plus puissant,
et qui ne semblait plus, parmi les dieux à peau blanche, qu'un petit
dieu enfant.
Il s'était montré, d'abord, soupçonneux envers eux. Pendant les
premières heures qui suivirent son arrivée, avec grand soin il les
examinait, tout en craignant d'être remarqué lui-même, et il se
tenait à une prudente distance. Puis, voyant que près d'eux aucun
mal n'advenait aux chiens, il s'approcha davantage.
Ils l'examinaient, de leur côté, avec une extrême curiosité. Son
étrange apparence attirait leur attention et ils se le montraient du
doigt, les uns aux autres. Ces doigts tendus ne disaient rien de bon à
Croc-Blanc et, quand les dieux blancs tentaient de s'approcher de lui,
il montrait les dents et se reculait. Pas un ne réussit à poser sa
main sur lui et, si quelqu'un avait insisté, ce n'eût pas été
sans dommage.
Croc-Blanc connut bientôt qu'un petit nombre de dieux blancs, pas
plus d'une douzaine, étaient fixés en cet endroit. Tous les deux ou
trois jours, un grand vapeur, qui était une autre et colossale
manifestation de puissance, accostait au rivage et demeurait quelques
heures. D'autres hommes blancs en descendaient à terre, puis se
rembarquaient. Le nombre de ceux-là semblait être infini. En un seul
jour, Croc-Blanc en vit plus qu'il n'avait vu d'Indiens dans toute
sa vie. Et, les jours qui suivirent, les hommes blancs continuaient à
arriver par le fleuve, à s'arrêter durant quelques instants, puis à
repartir sur le fleuve et à disparaître.
Mais, si les dieux blancs paraissaient comme tout-puissants, leurs
chiens ne comptaient pas pour beaucoup.
Ceci, Croc-Blanc le découvrit rapidement, en se mêlant à ceux de ces
chiens qui venaient à terre avec leurs maîtres. Ils étaient de formes
diverses et de grandeurs différentes. Les uns avaient les pattes
courtes, trop courtes, d'autres les avaient longues, trop longues. Ils
ne possédaient pas une fourrure semblable à la sienne, mais des poils
très fins; chez quelques-uns même, les poils étaient tellement ras
qu'on eût dit qu'ils n'en avaient point. Et pas un d'entre eux
ne savait combattre.
Étant donné son hostilité pour tous les représentants de sa race, il
était fatal que Croc-Blanc entrât en lutte avec les nouveaux venus. Il
n'y manqua pas et conçut immédiatement pour eux un profond mépris.
Ils étaient, de leur nature, ingénus et inoffensifs. En cas de combat,
ils menaient grand bruit et s'agitaient autour de leur adversaire,
demandant à leur force une victoire que donnent l'adresse et la ruse.
Ils s'élançaient, en aboyant, sur Croc-Blanc, qui sautait de côté
et qui, tandis qu'ils en étaient encore à se retourner, les happait
à l'épaule, les retournait sur le dos et leur portait son coup à la
gorge. Cela fait, Croc-Blanc se retirait à l'écart, livrant sa
victime aux chiens indiens, qui se chargeaient de l'achever. Car
c'était un sage. Il savait depuis longtemps que les dieux
s'irritent lorsqu'on tue leurs chiens, et les dieux blancs ne
faisaient pas exception à cette règle. Il se contentait donc de
préparer la besogne. Puis, à l'abri lui-même, il regardait
paisiblement pierres, bâtons, haches, et toutes sortes d'armes
contondantes s'abattre sur ses compagnons. Croc-Blanc était un grand
sage.
La vengeance des dieux outragés ne laissait pas, parfois, d'être
terrible. L'un d'eux ayant vu son chien, un setter[31], mis en
pièces sous ses yeux, prit un revolver. Il fit feu, coup sur coup, six
fois de suite, et six des agresseurs restèrent sur la place, morts ou
à demi. Autre manifestation de puissance, qui se grava profondément
dans le cerveau de Croc-Blanc.
Peu lui importaient, au reste, ces fâcheuses aventures, puisqu'il
était toujours assez habile pour s'en tirer indemne. Le meurtre des
chiens des hommes blancs avait été pour lui, tout d'abord, un simple
divertissement; il devint bientôt son unique occupation. C'était la
seule manière d'utiliser son temps, tandis que Castor-Gris
s'adonnait à son commerce et faisait fortune. Avec la troupe des
chiens indiens, il attendait l'arrivée des vapeurs et, dès que
l'un d'eux avait accosté, le jeu commençait. Ses compagnons
avaient, à leur tour, appris à être sages. Aussitôt qu'elle voyait
les hommes blancs, revenus de leur première surprise, siffler leurs
chiens pour les rappeler à bord, et se préparant à foncer sur elle,
la bande s'éparpillait à toute vitesse. Puis le jeu cessait, pour
reprendre au prochain bateau.
Toujours Croc-Blanc était chargé d'allumer la querelle avec les
chiens étrangers. Il y réussissait facilement. Car, pour eux, plus
encore que pour ses compagnons, il était le Wild sauvage, abandonné et
trahi par eux, et qu'ils craignaient obscurément de voir les
reprendre. Venus du doux monde du Sud vers les rives du Yukon, sur la
sombre et redoutable Terre du Nord, ils ne pouvaient résister longtemps
à l'inconsciente impulsion qui les poussait à s'élancer sur
Croc-Blanc. Si amollis qu'ils fussent par l'accoutumance des villes,
et si oublieux du passé de leurs ancêtres, si lointaine que fût en
eux la notion du Wild, ils la sentaient soudain tressaillir au fond de
leur être, dès qu'ils se trouvaient en présence de la créature
hybride qu'était Croc-Blanc. Devant le loup qui était en lui et qui
leur apparaissait tout à coup, dans la claire lumière du jour, ils se
souvenaient de l'ancien ennemi.
Il était pour eux une proie légitime, comme eux-mêmes, pour lui, en
étaient une.
[Note 29: Le _Porcupine_ ou «Fleuve du Porc-Épic». (_Note des
Traducteurs._)]
[Note 30: Le _Yukon_ ou Yakou, dont le Porcupine est un affluent, va se
jeter, comme le Mackenzie, dans l'Océan glacial Arctique. (_Idem._)]
[Note 31: Chien d'arrêt. (_Note des Traducteurs._)]
XVI
LE DIEU FOU