au début de l'année et, par conséquent, âgés de neuf à dix mois,
tandis que le louveteau n'en comptait que huit. Chaque bête était
reliée au traîneau par une corde indépendante, fixée à un anneau.
Il n'y avait pas deux cordes de la même dimension, et la différence
de longueur de chacune d'elles correspondait, au minimum, à la
longueur du corps d'un chien. Le traîneau était un «toboggan» en
écorce de bouleau, et son avant se relevait, comme fait la pointe
d'un sabot, afin de l'empêcher de plonger dans la neige. La charge
était répartie également sur toute la surface du véhicule, d'où
les chiens rayonnaient en éventail.
La différence de longueur des cordes empêchait les chiens de se battre
entre eux, car celui qui aurait voulu le faire ne pouvait s'en prendre
utilement qu'au chien qui le suivait et, en se retournant vers lui, il
s'exposait en même temps au fouet du conducteur, qui n'eût point
manqué de le cingler en pleine figure. S'il prétendait, au
contraire, attaquer le chien qui le précédait, il tirait plus vivement
le traîneau et, comme le chien poursuivi en faisait autant, pour
n'être point atteint, tout l'attelage, entraîné par l'exemple,
accélérait son allure.
Mit-Sah était, comme son père, un homme sage. Il n'avait pas été
sans remarquer les persécutions dont Croc-Blanc était victime de la
part de Lip-Lip. Mais alors Lip-Lip avait un autre maître et Mit-Sah ne
pouvait faire plus que de lui lancer quelques pierres. Ayant acquis
maintenant Lip-Lip, il commença à assouvir sur lui sa vengeance en
l'attachant au bout de la plus longue corde. Lip-Lip en devint, du
coup, le leader de la troupe. C'était, en apparence, un honneur. En
réalité, loin de commander aux autres chiens, il devenait le but de
leurs persécutions et de leur haine.
La troupe ne voyait de lui, en effet, que le large panache de sa queue
et ses pattes de derrière, qui détalaient sans répit, spectacle
beaucoup moins intimidant que n'était auparavant celui de sa
crinière hérissée et de ses crocs étincelants. Les chiens, en
l'apercevant toujours dans cette posture, ne manquèrent pas, dans
leur raisonnement, de conclure qu'il avait peur d'eux et qu'il les
fuyait, ce qui leur donna immédiatement l'envie de lui courir sus.
Dès l'instant où le traîneau s'ébranla, tout l'attelage partit
aux trousses de Lip-Lip, en une chasse effrénée et qui dura le jour
entier. Il avait été tenté d'abord de se retourner vers ses
poursuivants, jaloux de sa dignité offensée et plein de courroux. Mais
chaque fois qu'il l'essayait, le fouet de cariboo[27], long de trente
pieds, que maniait Mit-Sah, lui cinglait la figure, le contraignant à
reprendre sa place et à repartir au triple galop. Lip-Lip aurait pu
faire face à la troupe des chiens, mais il ne pouvait affronter ce
fouet terrible, qui ne lui laissait d'autre alternative que de garder
sa corde tendue et ses flancs à l'abri des dents de ses compagnons.
Une ruse encore meilleure vint à l'esprit du jeune Indien. Afin
d'activer cette poursuite sans fin du chef de file, Mit-Sah se mit à
favoriser Lip-Lip aux dépens des autres chiens, ce qui aiguisait leur
haine et leur jalousie. Il lui donnait de la viande en leur présence,
et n'en donnait qu'à lui seul. Ils en devenaient fous furieux.
Tandis que Lip-Lip mangeait, protégé par le fouet de Mit-Sah, ils
faisaient rage autour de lui. Et, même s'il n'y avait pas de
viande, Mit-Sah, tenant les chiens à distance, leur laissait croire
qu'il en distribuait à Lip-Lip.
Quant à Croc-Blanc, il avait pris tranquillement son travail. La course
qu'il avait couverte, quand il était revenu s'abandonner aux dieux,
était plus grande que celles qu'on lui imposait maintenant et, mieux
que les autres jeunes chiens, il avait conscience de l'inutilité de
la révolte. Les persécutions qu'il avait supportées de la part des
chiens n'avaient fait que le rejeter davantage vers l'homme. Kiche
était oubliée, et sa principale préoccupation était désormais de se
rendre favorables les dieux qu'il avait acceptés pour maîtres. Aussi
trimait-il dur, se pliant à la discipline qu'on exigeait de lui, et
toujours prêt à obéir. Bon vouloir et fidélité sont les
caractéristiques du loup et du chien sauvage, quand ils se sont
domestiqués, et le louveteau possédait ces qualités au suprême
degré.
Sauf pendant le travail, il ne frayait pas avec le reste de
l'attelage. Il se souvenait des mauvais traitements anciens, quand
Lip-Lip ameutait contre lui ses petits compagnons. C'était, à cette
heure, au tour de Lip-Lip de ne plus oser s'aventurer loin de la
protection des dieux et, dès qu'il s'écartait de Castor-Gris, de
Mit-Sah ou de Kloo-Kooch, tous les chiens lui tombaient dessus.
Croc-Blanc, à ce spectacle, savourait pleinement sa vengeance. Il
n'avait pas pardonné davantage aux autres chiens, qu'il prenait
plaisir à rosser, à toute occasion, appliquant dans son intégralité
la loi: _Opprimer le faible et obéir au fort._ Aucun d'eux, même le
plus hardi, n'osait plus essayer de lui voler sa viande. Bien au
contraire, ils dévoraient tous, précipitamment, leur propre repas,
dans la crainte que le louveteau ne vînt le leur ravir. Lui, de son
côté, mangeait sa part le plus rapidement qu'il pouvait, et malheur
alors au chien qui n'avait encore terminé. Un grondement et un
éclair des crocs, et ce chien était libre de confier son indignation
aux impassibles étoiles, tandis que Croc-Blanc finissait la viande à
sa place.
Ainsi le louveteau se fit à lui-même un orgueilleux isolement. Les
récalcitrants, s'il s'en trouvait, étaient férocement mis au pas.
Aussi sévère que celle des dieux était la discipline imposée par
Croc-Blanc à ses compagnons. Il exigeait d'eux le plus absolu
respect, tenant pour crime l'esquisse même d'une résistance. Bref,
il était devenu un monstrueux tyran. Et, tant que dura le voyage, sa
situation parmi les autres chiens, petits ou grands, fut, ma foi! fort
enviable.
Plusieurs mois s'écoulèrent. Castor-Gris continuait son voyage. Les
forces du louveteau s'étaient accrues par les longues heures passées
à courir sur la neige, en tirant le traîneau, et l'éducation de son
esprit s'était également parfaite. Il avait entièrement parcouru le
cercle du monde au milieu duquel il vivait, et la notion qui lui en
demeurait était toute matérielle et dénuée d'idéal. Le monde
avait achevé de lui apparaître féroce et brutal, un monde où
n'existaient ni affection, ni caresse, un monde sans chaleur pour les
cœurs et sans charme pour l'esprit.
Il ne ressentait pas d'affection pour Castor-Gris. C'était un dieu,
il est vrai, mais un dieu sauvage entre tous, qui jamais ne caressait ni
ne prononçait une bonne parole. Croc-Blanc, sans doute, était heureux
de reconnaître sa suprématie physique, sous l'égide de laquelle il
était venu du Wild, pour s'abriter. Mais il subsistait en sa nature
des profondeurs insondées, que Castor-Gris avait toujours ignorées.
L'Indien administrait la justice avec un gourdin. Il récompensait le
mérite, non par une bienveillante caresse, mais simplement en ne
frappant pas.
Et cette main de l'animal-homme, qui eût pu lui être si douce, ne
semblait au louveteau qu'un organe fait pour distribuer pierres,
claques, coups de fouet et de bâton, pinçons et tiraillements
douloureux du poil et de la chair. Plus cruelle encore que la main des
hommes était celle des enfants, lorsqu'il rencontrait des bandes de
ceux-ci, dans les campements d'Indiens que croisait la caravane. Une
fois même, il avait failli avoir un œil crevé par un flageolant et
titubant papoose[28]. Depuis lors, il ne pouvait tolérer les enfants.
Dès qu'il les voyait accourir vers lui, avec leurs mains de mauvais
augure, il se hâtait de s'échapper.
Peu après cette aventure, dans un campement voisin du Grand-Lac de
l'Esclave, il commit sa première infraction à la loi qu'il avait
apprise de Castor-Gris, que le plus impardonnable des crimes était de
mordre un des dieux. Selon l'usage admis pour tous les chiens, il
s'en allait fourrager à travers le campement, afin de chercher sa
nourriture. Un garçon découpait, à l'aide d'une hache, de la
viande d'élan congelée, et les éclats en volaient dans la neige.
Croc-Blanc, s'étant arrêté, commença à se repaître de ces
débris. Mais, ayant remarqué que le garçon avait déposé sa hache et
s'était saisi d'un gros gourdin, il sauta en arrière, juste à
temps pour éviter le coup qui s'abattait sur lui. Le garçon le
poursuivit et, comme il était étranger dans le camp, le louveteau, ne
sachant où se réfugier, se trouva bientôt acculé, entre deux tentes,
contre un haut talus de terre.
Il n'y avait pour lui aucune issue, que le passage entre deux tentes,
que gardait l'Indien. Celui-ci, le gourdin levé, s'avançait
déjà, prêt à frapper. Croc-Blanc était furieux. Il connaissait la
loi de maraude, qui voulait que tous les déchets de viande
appartinssent au chien qui les trouvait. Il n'avait rien fait de mal,
ni rompu la loi, et cependant ce garçon était là, prêt à le battre.
À peine se rendit-il compte lui-même de ce qui arrivait. Ce fut un
sursaut de rage. Le garçon ne le sut pas davantage, sinon qu'il se
trouva culbuté dans la neige, avec sa main, qui tenait le gourdin,
largement déchirée par les dents du louveteau.
Croc-Blanc n'ignorait pas qu'il avait, en agissant ainsi, rompu à
son tour la loi des dieux. Il avait enfoncé ses crocs dans la chair
sacrée de l'un d'eux et n'avait rien à attendre qu'un terrible
châtiment. Il s'enfuit près de Castor-Gris et s'alla coucher
derrière ses jambes, dès qu'il vit arriver le garçon mordu, qui
réclamait vengeance, accompagné de sa famille.
Mais les plaignants durent s'en aller sans être satisfaits.
Castor-Gris prit la défense du louveteau, et Mit-Sah et Kloo-Kooch.
Croc-Blanc écoutait la bataille des mots et surveillait les gestes
irrités des deux partis. Et il apprit ainsi, non seulement que son acte
était justifié, mais aussi qu'il y a dieux et dieux. Ici étaient
ses dieux et là en étaient d'autres, qui n'étaient point les
mêmes. Des premiers il devait tout accepter, justice ou injustice,
c'était tout comme; mais, des seconds, il n'était pas forcé de
subir ce qui était injuste. C'était son droit, en ce cas, de leur
répondre avec ses dents. Cela aussi était une loi des dieux.
Le jour n'était pas terminé que Croc-Blanc en apprit davantage sur
cette loi. Mit-Sah était seul en train de ramasser du bois pour le feu,
dans la forêt, lorsqu'il se rencontra avec le garçon qui avait été
mordu. Des mots grossiers furent échangés. Bientôt, d'autres
garçons étant accourus, ils attaquèrent tous Mit-Sah. Le combat fut
dur pour lui, et il recevait des coups de droite et de gauche.
Croc-Blanc regarda d'abord, en simple spectateur, ce qui se passait.
C'était une affaire de dieux, qui ne le concernait pas. Puis il
comprit que Mit-Sah était un de ses dieux particuliers, que l'on
maltraitait. Par une impulsion immédiate, il bondit au milieu des
combattants. Cinq minutes après, le paysage était couvert de garçons
en fuite et le sang, qui coulait des blessures de plusieurs d'entre
eux, rougissant la neige, témoignait que les dents du louveteau
n'avaient pas été inactives.
Lorsque Mit-Sah, de retour à la tente, raconta l'aventure,
Castor-Gris ordonna que de la viande fût donnée à Croc-Blanc,
beaucoup de viande. Le louveteau gorgé s'endormit devant le feu et
sut que la loi qu'il avait apprise, quelques heures auparavant, avait
été ainsi vérifiée.
D'autres conséquences résultaient de cette loi. De la protection du
corps de ses dieux à celle de leurs biens, il n'y avait qu'un pas,
qui fut vite franchi par le louveteau. Il devait défendre ce qui
appartenait à ses dieux, dût-il même mordre les autres dieux, quoique
ce fût là un acte sacrilège en soi. Les dieux sont tout-puissants et
un chien est incapable de lutter contre eux. Croc-Blanc cependant avait
appris à leur tenir tête, à les combattre fièrement et sans crainte.
Le devoir s'élevait au-dessus de la peur.
Il y avait, d'autre part, des dieux poltrons, et tels étaient ceux
qui venaient voler le bois de son maître. Le louveteau connut quel
temps s'écoulait entre son appel d'alarme et l'arrivée à
l'aide de Castor-Gris. Il comprit aussi que c'était la peur de
l'Indien, plus encore que la sienne, qui faisait sauver le voleur.
Quant à lui, il fonçait droit sur l'intrus et entrait ses dents où
il pouvait. Son goût pour la solitude et son éloignement instinctif
des autres chiens le désignaient d'eux-mêmes pour ce rôle de
gardien des biens de Castor-Gris, qui l'entraîna et le dressa à cet
emploi. Il n'en devint que plus revêche et plus sauvage encore. Ainsi
se scellaient et se précisaient les termes du contrat signé par
Croc-Blanc avec l'homme. Contre la possession d'un dieu de chair et
de sang il échangeait sa propre liberté. Nourriture et feu, protection
et société étaient au premier rang des dons qu'il recevait du dieu.
En retour, il gardait les biens du dieu, défendait sa personne,
travaillait pour lui et lui obéissait.
Kiche même était devenue un souvenir du passé. Le louveteau, pour se
livrer à l'homme, avait abandonné à tout jamais la liberté, le
Wild et sa race. S'il lui arrivait de rencontrer Kiche, les termes du
contrat lui interdiraient de la suivre. C'était un devoir
qu'accomplissait Croc-Blanc envers le dieu qui était le sien. Mais
dans ce devoir n'entrait pas d'amour. L'amour était un sentiment
qu'il continuait à ignorer.
[Note 27: Long fouet fait avec les intestins du cariboo, ou caribou,
sorte de renne de l'Amérique du Nord. (_Note des Traducteurs._)]
[Note 28: _Papoose_, petit enfant, dans le dialecte des Peaux-Rouges.
(_Note des Traducteurs._)]
XIV
LA FAMINE
Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On
était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva
le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais.
Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau
était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes
chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité
force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des
chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et
ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus
nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des
loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de
sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée
dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect
physique.
Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à
retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage.
Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme
lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi
grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi
n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux
avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux.
Parmi les vieux chiens se trouvait un certain _Baseek_, au poil
grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le
faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes
jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant,
il se rendait compte du changement survenu dans son développement et
dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que
s'affaiblir avec l'âge.
Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement
d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un
sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart
derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il
dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui.
Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la
chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la
témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé,
regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre
eux.
Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes
chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse
pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se
serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste
courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se
hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec
mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de
l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en
cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût
pas trop ignominieuse.
Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir
intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir
et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre.
Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la
viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la
flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien
n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument
en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses
yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la
chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne
put résister au désir d'y goûter sans tarder.
C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps,
d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se
résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la
viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir.
Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans,
et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres
calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en
l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se
remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau.
Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure
irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé
loin de la viande.
La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et
menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en
arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la
bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et
plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit
un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec
calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent
été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son
attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas
hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses
blessures saignantes.
Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en
lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il
allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne
craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours
insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou
à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas
plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures
d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille.
Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux
récalcitrants.
Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul,
un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente,
qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il
tomba en plein sur Kiche.
S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague,
mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son
ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au
louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui
s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se
précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les
dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des
anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit
vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui
ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se
recula en arrière, tout démonté et fort intrigué.
Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas
créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de
ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce
n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa
présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à
proximité.
Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils
étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc
flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche,
qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin.
Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient,
moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient
ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher
son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et
menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à
vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus,
dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus,
dans la sienne, gardé place pour lui.
Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille
à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois,
renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son
voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une
loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les
femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du
monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et
impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de
l'Inconnu et celle de la mort.
D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et
plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer
selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant.
L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des
formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la
pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu
vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais
ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé
en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout
de même un chien et non un loup. Son caractère avait été
pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie.
C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu
échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les
autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait
chaque jour davantage.
Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc
souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait
supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée,
chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de
n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son
côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait
en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité,
l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait,
pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des
heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa
portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa
colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un
fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que
l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc,
rendu fou par les rires.