C'était la justice de l'animal-homme qui se manifestait et, même

en l'état pitoyable où il se trouvait, le louveteau en éprouva un

petit frisson de reconnaissance. Sur les talons de Castor-Gris et

jusqu'à sa tente, il boita avec soumission, à travers le camp. Ainsi

avait-il appris que le droit au châtiment est une prérogative que les

dieux se réservent à eux-mêmes et dénient à toute autre créature

au-dessous d'eux.

Pendant la nuit qui succéda, tandis que chacun reposait dans le camp,

Croc-Blanc se souvint de sa mère et souffrit en pensant à elle. Il

souffrit un peu trop haut et réveilla Castor-Gris, qui le battit. Par

la suite, il pleura plus discrètement, lorsque les dieux étaient à

portée de l'entendre. Mais, parfois, rôdant seul à l'orée de la

forêt, il donnait libre cours à son chagrin, et criait tout haut, en

gémissant et en appelant.

Durant la période de sa vie qui suivit, il aurait pu, grâce à la

liberté dont il jouissait encore, céder au souvenir de la caverne et

du torrent, et s'en retourner dans le Wild. Mais la mémoire de sa

mère était la plus forte. Comme les chasses des animaux-hommes les

entraînaient loin du camp et les y ramenaient ensuite, peut-être aussi

reviendrait-elle un jour. Et il demeurait en esclavage, en soupirant

après elle.

Esclavage qui n'était pas entièrement malheureux. Car le louveteau

continuait à s'intéresser à beaucoup de choses. Quelque événement

imprévu surgissait toujours et les actions étranges auxquelles se

livrent les animaux-hommes n'ont pas de fin. Il apprenait,

simultanément, comment il convenait de se conduire avec Castor-Gris.

Obéissance absolue et soumission en tout lui étaient demandées. En

retour, il échappait aux coups et sa vie était tolérable.

De plus, Castor-Gris, parfois, lui donnait lui-même un morceau de

viande et, tandis qu'il le mangeait, le défendait contre les autres

chiens. Ce morceau de viande prenait, pour Croc-Blanc, une valeur

beaucoup plus considérable qu'une douzaine d'autres reçus de la

main des femmes. C'était bizarre. Mais cela était.

Jamais Castor-Gris ne caressait. Et cependant (était-ce l'effet du

poids de sa main et celui de son pouvoir surnaturel, ou d'autres

causes intervenaient-elles, que le louveteau ne réussissait pas à se

formuler?) il était indéniable qu'un certain lien d'attachement

se formait entre Croc-Blanc et son rude seigneur.

Sournoisement, par des voies cachées, aussi bien que par la force des

pierres volantes, des coups de bâton et des claques de la main, les

chaînes du louveteau rivaient autour de lui leur réseau. Les aptitudes

inhérentes à son espèce, qui lui avaient, dès l'abord, rendu

possible de s'acclimater au foyer de l'homme, étaient susceptibles

de perfection. Elles se développèrent dans la vie du camp, au milieu

des misères dont elle était faite, et lui devinrent secrètement

chères avec le temps. Mais tout ce qui le préoccupait encore, pour le

moment, était le chagrin d'avoir perdu Kiche, l'espoir qu'elle

reviendrait et la soif de recouvrer un jour la libre existence qui avait

été la sienne.

[Note 26: Terme de boxe, signifiant qui n'a pas assez de poids pour

être classé. (_Note des Traducteurs._)]

XI

LE PARIA

Lip-Lip continuait à assombrir les jours de Croc-Blanc. Celui-ci en

devint plus méchant et plus féroce qu'il ne l'eût été de sa

nature. Il acquit, parmi les animaux-hommes eux-mêmes, une réputation

déplorable. S'il y avait, quelque part dans le camp, du trouble et

des rumeurs, des cris et des batailles, ou si une femme se lamentait

pour un morceau de viande qu'on lui avait volé, on était sûr de

trouver Croc-Blanc mêlé à l'affaire. Les animaux-hommes ne

s'inquiétèrent pas de rechercher les causes de sa conduite; ils ne

virent que les effets, et les effets étaient mauvais. Il était pour

tous un perfide voleur, un mécréant qui ne songeait qu'à mal faire,

un perturbateur endurci. Tandis qu'il les regardait d'un air

narquois et toujours prêt à fuir sous une grêle éventuelle de

cailloux, les femmes irritées ne cessaient de lui répéter qu'il

était un loup, un indigne loup, destiné à faire une mauvaise fin.

Il se trouva de la sorte proscrit parmi la population du camp.

Tous les jeunes chiens suivaient envers lui la conduite de Lip-Lip et

joignaient leurs persécutions à celles de son ennemi. Peut-être

sentaient-ils obscurément la différence originelle qui le séparait

d'eux, sa naissance dans la forêt sauvage, et cédaient-ils à cette

inimitié instinctive que le chien domestique éprouve pour le loup.

Quoi qu'il en soit, une fois qu'ils se furent déclarés contre

Croc-Blanc, ce fut désormais chose réglée et leurs sentiments ne se

modifièrent plus.

Les uns après les autres, ils connurent la morsure de ses dents, car il

donnait plus qu'il ne recevait. En combat singulier il était toujours

vainqueur. Mais ses adversaires lui refusaient le plus qu'ils

pouvaient ce genre de rencontre. Dès qu'il entrait en lutte avec

l'un d'eux, c'était le signal pour tous les jeunes chiens

d'accourir et de se jeter sur lui.

De la nécessité de tenir tête à cette coalition, Croc-Blanc tira des

enseignements utiles. Il apprit comment il convenait de se conduire pour

résister à une masse d'assaillants, tout en causant à un adversaire

séparé le plus de dommage, dans le plus bref délai. Rester debout sur

ses pattes, au milieu du flot ennemi, était une question de vie ou de

mort, et il se pénétra bien de cette idée. Il se fit souple comme un

chat. Même de grands chiens pouvaient le heurter, par derrière ou de

côté, de toute la force de leurs corps lourds. Soit qu'il fût

projeté en l'air, soit qu'il se laissât glisser sur le sol, il se

retrouvait toujours debout, solidement ancré à notre mère la terre.

Lorsque les chiens combattent, ils ont coutume, pour annoncer la

bataille, de gronder, de hérisser le poil de leur dos et de raidir

leurs pattes. Croc-Blanc s'instruisit à supprimer ces préambules.

Tout délai dans l'attaque signifiait pour lui l'arrivée de la

meute entière. Aussi s'abstint-il de donner aucun avertissement. Il

fonçait droit sur l'ennemi, sans lui laisser le temps de se mettre en

garde, le mordait, déchirait et lacérait en un clin d'œil. Un chien

avait ses épaules déchiquetées et ses oreilles mises en rubans avant

de savoir même ce qui lui arrivait.

Ainsi surpris, le chien était en outre aisément renversé, et un chien

renversé expose fatalement à son adversaire le dessous délicat de son

cou, qui est le point vulnérable où se donne la mort. C'était une

opération que des générations de loups chasseurs avaient enseignée

à Croc-Blanc. Comme il n'avait pas atteint le terme de sa croissance,

ses crocs n'étaient pas encore assez longs ni assez forts pour lui

permettre de réussir par ses seuls moyens ce genre d'attaque. Mais

beaucoup de jeunes chiens étaient venus au camp avec un cou déjà

entamé et à demi ouvert. Si bien qu'un jour, s'attaquant à l'un

de ses ennemis, sur la lisière de la forêt, il le renversa, les pattes

en l'air, le traîna sur le sol et, lui coupant la grosse veine du

cou, lui prit la vie.

Il y eut, ce soir-là, une grande rumeur dans le camp. Croc-Blanc avait

été vu et son méfait fut rapporté au maître du chien mort. Les

femmes se remémorèrent les diverses circonstances des viandes volées

et Castor-Gris fut assiégé par un concert de voix furieuses. Mais il

défendit résolument l'entrée de sa tente, où il avait mis

Croc-Blanc à l'abri et refusa, envers et contre tous, le châtiment

du coupable.

Croc-Blanc fut donc haï des chiens et haï des hommes. Durant tout le

temps de sa croissance, il ne connut jamais un instant de sécurité.

Menacé par la main des uns et par les crocs des autres, il n'était

accueilli que par les grondements de ses congénères, par les

malédictions et par les coups de pierre de ses dieux. Le regard

scrutant l'horizon tout autour de lui, il était sans cesse aux

aguets, alerte à l'attaque ou à la riposte, prêt à bondir en

avant, en faisant luire l'éclair de ses dents blanches, ou à sauter

en arrière, en grondant.

Et, quand il grondait, nul chien dans le camp ne pouvait, jeune ou

vieux, rivaliser avec lui. Dans son grondement il incorporait tout ce

qui peut s'exprimer de cruel, de méchant et d'horrible. Avec son

nez, serré par des contractions ininterrompues, ses poils qui se

hérissaient en vagues successives, sa langue, qu'il sortait et

rentrait, et qui était pareille à un rouge serpent; avec ses oreilles

couchées, ses prunelles étincelantes de haine, ses lèvres retournées

et les crochets découverts de ses crocs, il apparaissait à ce point

diabolique qu'il pouvait compter, pour quelques instants, sur un

arrêt net de n'importe lequel de ses assaillants. De cet arrêt il

savait, bien entendu, tirer parti. Aussi bien cette hésitation dans

l'attaque se transformait-elle souvent, même chez les gros chiens,

épouvantés, en une honorable retraite.

Toute la troupe des jeunes chiens était tenue par lui responsable des

persécutions isolées dont il était l'objet. Et, puisqu'ils ne

l'avaient pas admis à courir en leur compagnie, Croc-Blanc, en

retour, ne permettait pas à un seul d'entre eux de s'isoler de ses

compagnons. Sauf Lip-Lip, ils étaient tous contraints de demeurer

collés les uns aux autres, afin de pouvoir, le cas échéant, se

défendre mutuellement contre l'implacable ennemi qu'ils

s'étaient fait. Un petit chien rencontré seul hors du camp, par le

louveteau, était un petit chien mort. Ou, s'il échappait, c'était

à grand peine, poursuivi par Croc-Blanc, jusqu'au milieu des tentes,

en hurlant de terreur et en ameutant bêtes et gens.

Le louveteau finit même par attaquer les jeunes chiens, non pas

seulement quand il les trouvait isolés, mais quand aussi il les

rencontrait en troupe. Alors, dès que le bloc fonçait sur lui, il

prenait prestement la fuite et distançait sans peine ses adversaires.

Mais, dès que l'un de ceux-ci, emporté par le feu de la chasse,

dépassait les autres poursuivants, Croc-Blanc se retournait brusquement

et lui réglait son affaire. Puis il détalait à nouveau. Le

stratagème ne manquait jamais de réussir, car les jeunes chiens

s'oubliaient sans cesse, tandis que le louveteau demeurait toujours

maître de lui.

Cette petite guerre n'avait ni fin ni trêve. Elle était devenue,

pour les jeunes chiens, une sorte d'amusement, d'amusement mortel.

Croc-Blanc, qui connaissait mieux qu'eux le Wild, se plaisait à les

entraîner à travers les bois qui avoisinaient le camp. Là, ils ne

tardaient pas à s'égarer et se livraient à lui, par leurs cris et

leurs appels, tandis qu'il courait, silencieux, à pas de velours,

comme une ombre mobile parmi les arbres, à la manière de son père et

de sa mère.

Un autre de ses tours favoris consistait à faire perdre sa trace aux

petits chiens, en traversant quelque cours d'eau. Parvenu sur

l'autre rive, il s'étendait tranquillement sous un buisson et se

divertissait en écoutant les cris de déception qui ne manquaient pas

de s'élever.

Dans cette situation d'hostilité perpétuelle avec tous les êtres

vivants, toujours attaqué ou attaquant, et toujours indomptable, le

développement spirituel de Croc-Blanc était rapide et unilatéral.

L'état dans lequel il se trouvait n'était pas un sol favorable

pour faire fleurir affection et bonté. C'était là sentiments dont

le louveteau n'avait pas la moindre lueur. Le seul code qui lui avait

été enseigné était d'obéir au fort et d'opprimer le faible.

Castor-Gris était un dieu et un fort. Croc-Blanc, par conséquent lui

obéissait. Mais les chiens plus jeunes que lui, ou moins vigoureux,

étaient des faibles, c'est-à-dire une chose bonne à détruire. Son

éducation avait pour directive le culte du pouvoir. Il se fit plus vif

dans ses mouvements que les autres chiens du camp, plus rapide à

courir, plus alerte, avec des muscles et des nerfs de fer, plus

résistant, plus cruel, plus féroce et meurtrier, plus rusé et plus

intelligent. Il était nécessaire qu'il devînt tout cela, pour

qu'il pût résister et survivre à l'ambiance ennemie qui

l'enveloppait.

XII

LA PISTE DES DIEUX

À la chute de l'année, quand les jours furent devenus plus courts et

quand la morsure du froid eut reparu dans l'air, Croc-Blanc trouva

l'occasion, qu'il avait si souvent cherchée, de reprendre sa

liberté.

Il y avait, depuis plusieurs jours, un grand brouhaha dans le camp. Les

tentes avaient été démontées et la tribu, avec armes et bagages,

s'apprêtait à aller chercher un autre terrain de chasse. Croc-Blanc

surveillait, avec des yeux ardents, ce remue-ménage inaccoutumé et,

lorsqu'il vit les tentes abattues et pliées, les canots amenés au

rivage et chargés, il comprit de quoi il s'agissait.

Déjà un certain nombre de canots s'étaient éloignés du bord et

quelques-uns avaient disparu au tournant du fleuve, lorsque, très

délibérément, le louveteau se résolut à demeurer en arrière. Il

attendit un moment propice pour se glisser hors du camp et gagner les

bois. Afin de dissimuler sa piste, il entra dans le fleuve, où la glace

commençait à se former; puis, après en avoir, pendant quelque temps,

suivi la rive en nageant, il se blottit dans un épais taillis et

attendit.

Les heures passèrent et il les occupa à faire quelques sommes. Il

dormait, quand il fut réveillé soudain par la voix de Castor-Gris, qui

l'appelait par son nom. D'autres voix se joignirent à celle de son

maître et il entendit que la femme de l'Indien prenait part à la

recherche, ainsi que Mit-Sah, qui était le fils de Castor-Gris.

Croc-Blanc tremblait de peur. Mais, quoique une impulsion intérieure le

poussât à sortir de sa cachette, il ne bougea point. Bientôt les voix

se moururent au loin et, après une nouvelle attente de plusieurs

heures, le louveteau rampa hors du taillis, afin de se réjouir

librement du succès de son entreprise. Il se mit à jouer et à

gambader autour des arbres. Cependant l'obscurité venait et voilà

que, tout à coup, il eut conscience de sa solitude.

Il s'assit sur son derrière et se prit à réfléchir, écoutant le

vaste silence de la forêt. Un trouble inconnu l'envahit. Il sentait

le péril partout en embuscade autour de lui, un péril invisible et

insoupçonné, qui se cachait dans l'ombre noire des troncs d'arbres

énormes.

Il faisait froid aussi. Et il n'y avait plus ici les chauds recoins

d'une tente où se réfugier. Le froid lui montait dans les pattes, et

il s'efforçait de s'en garder en les levant successivement, l'une

après l'autre. Ou bien il recourbait sur elles sa queue touffue, pour

les couvrir. Tout ensemble repassait dans sa mémoire une succession

d'images qui s'y étaient imprimées. Il revoyait le camp, ses

tentes et la lueur des feux. Il entendait les voix stridentes des

femmes, les basses grondantes des hommes et les aboiements des chiens.

Il avait faim, et il se souvenait des morceaux de viande et de poisson

qu'on lui jetait. Ici, pas de viande, rien que l'inexprimable et

menaçant silence.

Son esclavage l'avait amolli. En perdant le sens des responsabilités,

il s'était affaibli et ne savait plus comment se gouverner. Au lieu

du bruissement de la vie coutumière, silence et nuit l'étreignaient.

Il en était paralysé. Qu'allait-il advenir?

Il frissonna. Quelque chose de colossal et de formidable venait de

traverser le champ de sa vision. C'était l'ombre d'un arbre,

projetée par la lune, dont la face s'était dégagée des nuages qui

la voilaient. Il se rassura et gémit doucement. Puis il tut son

gémissement, de peur que celui-ci n'éveillât l'attention du

péril embusqué autour de lui.

Contracté par le froid de la nuit, un autre arbre fit entendre un

craquement violent. C'était directement au-dessus de sa tête. Il

glapit de frayeur et une panique folle le saisit. De toutes ses forces

il courut vers le camp. Un invincible besoin de la protection et de la

société de l'homme s'emparait de lui. La senteur de la fumée des

feux emplissait ses narines; dans ses oreilles bourdonnaient les sons

et les cris coutumiers. Il sortit enfin de la forêt, de son obscurité

et de ses ombres, pour parvenir à un terrain découvert, qu'inondait

le clair de lune. Des yeux, il y chercha vainement le camp. Il avait

oublié. Le camp était parti.

Il s'était brusquement arrêté de courir, car où aller, maintenant?

Il erra, lamentable et abandonné, sur l'emplacement déserté où

s'étaient élevées les tentes, flairant les tas de décombres et les

détritus laissés par les dieux. Combien il se fût réjoui d'une

volée de pierres, lancées sur lui par une femme irritée, combien

heureux eût-il été de la lourde main de Castor-Gris s'abattant sur

lui pour le frapper! Même Lip-Lip eût été le bienvenu, et avec lui

les grondements de la troupe entière des chiens.

Il arriva ainsi à la place de la tente de Castor-Gris et, au beau

milieu du sol, il s'assit, puis pointa son nez vers la lune. Parmi les

spasmes qui lui contractaient le gosier, il ouvrit sa gueule béante, et

une clameur en jaillit, qui venait de son cœur brisé, qui disait sa

solitude et son effroi, son chagrin d'avoir perdu Kiche, toutes ses

peines et toutes ses misères passées, et son appréhension aussi des

dangers de demain. Ce fut, pour la première fois, le long et lugubre

hurlement du loup, lancé par lui, à pleine gorge.

L'aube du jour dissipa une partie de ses craintes, mais accrut le

sentiment de sa solitude, par le spectacle de la terre nue qui

s'étendait autour de lui. Sa résolution fut bientôt arrêtée. Il

s'enfonça à nouveau dans la forêt et, suivant la rive du fleuve, il

entreprit d'en descendre le cours.

Il courut toute la journée, sans prendre aucun repos. Son corps de fer

ignorait la fatigue et semblait créé pour courir toujours. Une

hérédité d'endurance rendait possible au louveteau un effort sans

fin et lui permettait d'imposer à sa chair, même meurtrie, de

marcher quand même en avant. Là où le fleuve se resserrait entre des

falaises abruptes, il les contournait pour en atteindre le sommet. Il

traversait, à gué ou à la nage, les affluents qu'il rencontrait,

rivières et ruisseaux. Souvent, il se risquait à suivre la glace qui

commençait à se former en bordure de la rive. Parfois il lui arrivait

de passer à travers, et il lui fallait lutter contre le courant, pour

n'être point noyé. Sa pensée demeurait fixée sur la piste des

dieux. Sa seule crainte était qu'ils n'eussent quitté le bord du

fleuve pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres.

Croc-Blanc était d'une intelligence au-dessus de la moyenne de celle

de son espèce. Cependant sa conception mentale n'était pas assez

formée pour se porter sur l'autre rive du Mackenzie. Que serait-il

advenu si la piste des dieux s'était poursuivie de ce côté? Pas un

moment cette idée ne pénétra le cerveau du louveteau. Plus tard,

quand il eut voyagé davantage à travers le monde, quand il eut acquis

plus d'âge et d'expérience, et connu plus de pistes et de fleuves,

il n'eût pas manqué de songer à cette éventualité et de s'en

inquiéter. À cette heure, il allait en aveugle, ne faisant entrer en

ligne de compte dans ses calculs que la rive seule du Mackenzie sur

laquelle il se trouvait.

Toute la nuit encore, il courut, butant, dans l'obscurité; contre

des obstacles qui le retardaient, sans l'arrêter. Vers le milieu du

second jour, son corps, si dur qu'il fût, commença à fléchir; sa

volonté le soutenait seul. Il courait depuis trente heures et n'avait

pas mangé depuis quarante, ce qui diminuait ses forces. Ses plongées

répétées dans l'eau glacée avaient terni comme un vieux feutre sa

magnifique fourrure.

Les larges coussinets de ses pieds étaient meurtris et saignaient. Il

s'était mis à boiter et sa boiterie augmentait d'heure en heure.

Pour comble de malheur, le ciel s'obscurcit et la neige commença

brutalement à tomber, à la fois cinglante et fondante, glissante sous

les pieds et lui cachant la vue du paysage qu'il traversait. Sa marche

en fut encore retardée.

Castor-Gris avait décidé de camper, cette nuit-là sur la rive

opposée du Mackenzie. Mais, un peu avant la nuit, un élan, qui était

venu boire dans le fleuve, sur cette même rive que suivait Croc-Blanc,

avait été aperçu par Kloo-Kooch, la femme de Castor-Gris. Si la bête

n'était pas venue boire, si Mit-Sah n'avait pas gouverné en

longeant la terre, à cause de la neige, si Kloo-Kooch n'avait pas vu

l'animal et si Castor-Gris ne l'avait pas tué d'un heureux coup

de fusil, les faits qui en résultèrent eussent pris un autre cours. Le

louveteau, ne trouvant pas l'Indien, aurait passé outre et s'en

serait allé plus loin, soit pour mourir, soit pour retrouver sa voie

vers ses frères sauvages et redevenir un des leurs, c'est-à-dire un

loup, jusqu'au terme de ses jours.

La nuit était tout à fait tombée. La neige descendait plus épaisse

et Croc-Blanc geignait, à mi-voix, en trébuchant et boitant de plus en

plus, lorsqu'il rencontra, sur le sol blanc, une piste fraîche. Si

fraîche était-elle que nul doute n'était possible sur son origine.

Retrouvant toute son ardeur, il la suivit, du bord du fleuve, jusque

parmi les arbres. Les bruits du campement ne tardèrent pas à frapper

ses oreilles et bientôt il vit la lueur du feu, Kloo-Kooch en train de

faire la cuisine, et Castor-Gris accroupi, qui mordait dans un gros

morceau de suif cru. Il y avait de la viande fraîche dans le camp!

Le louveteau s'attendait à être battu. Il se tapit par terre, à

cette pensée, et ses poils se hérissèrent légèrement. Mais il

avança quand même. Il craignait et détestait le châtiment qu'il

savait lui être réservé, mais il savait aussi que le confort du feu

l'attendait, et la protection des dieux, et la société des chiens,

société d'ennemis sans doute, société cependant, qui était ce à

quoi surtout il aspirait.

Il s'avança donc, contracté sur lui-même, faisant des courbettes et

se traînant sur son ventre, jusqu'à la lumière du foyer.

Castor-Gris l'aperçut et s'arrêta de mâcher son suif. Croc-Blanc

rampa droit vers lui, la tête basse, dans toute l'abjection de sa

honte et de sa soumission. Chaque pouce de terrain que gagnait son

ventre se faisait plus lent et plus pénible. Finalement, il se coucha

aux pieds du maître, en la possession duquel il s'abandonnait, corps

et âme. De sa propre volonté, il était venu s'asseoir, livrer sa

liberté.

Le louveteau tremblait, en attendant le châtiment qui allait

immanquablement tomber sur lui. Il y eut, au-dessus de sa tête, un

mouvement de la main de Castor-Gris. Il se courba, d'un geste

instinctif. Le coup ne s'abattit pas. Alors il se risqua à lever son

regard. Castor-Gris séparait en deux le morceau de suif! Castor-Gris

lui offrait un des deux morceaux! Très doucement et non sans quelque

défiance, il flaira d'abord le suif, puis le mangea. Castor-Gris

ordonna de lui apporter de la viande et, tandis qu'il mangeait, le

garda contre les autres chiens.

Ainsi repu, Croc-Blanc s'étendit aux pieds de Castor-Gris, regardant

avec amour le feu qui le réchauffait, clignant des yeux et tout

somnolent, certain désormais que le lendemain ne le trouverait pas

errant à l'abandon, à travers la noire forêt, mais dans la

compagnie des animaux-hommes, et côte à côte avec les dieux auxquels

il s'était donné.

XIII

LE PACTE

À la fin de décembre, Castor-Gris entreprit un voyage sur la glace du

fleuve Mackenzie, accompagné de Mit-Sah et de Kloo-Kooch. Il prit la

conduite, pour lui-même et pour sa femme, d'un premier traîneau,

tiré par les gros chiens. Un second traîneau, plus petit, fut confié

à Mit-Sah, et les jeunes chiens y furent attelés. Ce traîneau était

un jouet plutôt qu'autre chose, et cependant il faisait les délices

de Mit-Sah, qui commençait ainsi à jouer son rôle dans le monde et en

était tout fier. À son tour, il apprenait à conduire les chiens et à

les dresser. Le petit traîneau n'était pas d'ailleurs sans avoir

son utilité, car il portait près de deux cents livres de bagages et de

nourriture.

Le louveteau avait vu les chiens du camp travailler sous le harnais.

Aussi ne fut-il point trop effarouché lorsqu'on l'attela pour la

première fois. On lui passa autour du cou un collier rembourré de

mousse et que deux lanières reliaient à une courroie qui se croisait

sur sa poitrine et sur son dos. À cette courroie était attachée une

longue corde, qui servait à tirer le traîneau.

Croc-Blanc · 第 8 / 15 段