enfants y pénétraient et en sortaient sans aucun mal, et les chiens
aussi tenter d'y entrer, mais en être chassés rudement, de la voix
ou au moyen de pierres volantes. Bientôt Croc-Blanc, quittant les
côtés de Kiche, rampait à son tour, avec précaution, vers la tente
la plus proche. Sa curiosité, sans cesse en éveil, le besoin
d'apprendre et de connaître, par sa propre expérience, le
poussaient. Les derniers pouces à franchir vers le mur de toile et de
peau le furent avec un redoublement de prudence et une avance
imperceptible. Les événements de la journée avaient préparé le
louveteau au contact de l'Inconnu, à ses manifestations les plus
merveilleuses et les plus inattendues. Enfin son nez toucha
l'enveloppe de la tente. Il attendit, rien n'arriva. Il flaira
l'étrange matière, saturée de l'odeur de l'homme, et prenant
l'enveloppe dans ses dents, donna une petite secousse. Rien n'arriva
encore, sinon qu'une partie de la tente se mit à remuer. Il secoua
plus hardiment. Le mouvement s'accentua. Il était ravi. Il secoua
toujours plus fort et récidiva jusqu'à ce que la tente entière fût
en mouvement. Alors le cri perçant d'un Indien se fit entendre et
effraya le louveteau, qui revint en toute hâte vers sa mère. Mais
jamais plus depuis il n'eut peur des énormes tentes.
Cette émotion passée, Croc-Blanc s'écarta à nouveau de Kiche qui,
liée à un pieu, ne pouvait le suivre.
Il ne tarda pas à rencontrer un jeune chien, un peu plus grand et plus
âgé que lui, qui venait à sa rencontre, à pas comptés, et
dissimulant des intentions belliqueuses. Le nom du jeune chien, que le
louveteau connut par la suite, en l'entendant appeler, était Lip-Lip.
Il était déjà redoutable et, par ses luttes avec les autres petits
chiens, avait acquis l'expérience de la bataille.
Lip-Lip appartenait à la race des chiens-loups, qui avait le plus de
parenté avec Croc-Blanc; il était jeune et semblait peu dangereux.
Aussi le louveteau se préparait-il à le recevoir en ami. Mais, quand
il vit que la marche de l'étranger se raidissait et que ses lèvres
retroussées découvraient ses dents, il se raidit lui aussi et
répondit en montrant sa mâchoire. Ils se mirent à tourner en rond,
l'un autour de l'autre, hérissés et grondant. Ce manège dura
plusieurs minutes et Croc-Blanc commençait à s'en amuser, comme
d'un jeu, quand tout à coup, avec une surprenante vivacité, Lip-Lip
sauta sur lui, lui jeta une morsure rapide et sauta, derechef, en
arrière.
La morsure avait atteint le louveteau à son épaule déjà blessée par
le lynx et qui, dans le voisinage de l'os, était intérieurement
demeurée douloureuse. La surprise et le coup lui arrachèrent un
gémissement; mais, l'instant d'après, en un bond de colère, il
s'élança sur Lip-Lip et le mordit furieusement. Lip-Lip, nous
l'avons dit, était déjà rompu au combat. Trois fois, quatre fois,
une demi-douzaine de fois, ses petits crocs pointus s'acharnèrent sur
Croc-Blanc, qui, tout décontenancé, finit par lâcher pied et par se
sauver, honteux et dolent, près de sa mère, en lui demandant
protection.
Ce fut sa première bataille avec Lip-Lip. Elle ne devait pas être la
dernière. Car, de ce jour, ils se trouvèrent en quelque sorte
ennemis-nés, étant chacun d'une nature en opposition perpétuelle
avec celle de l'autre.
Kiche lécha doucement son petit et tenta de s'opposer à ce qu'il
s'éloignât d'elle désormais. Mais la curiosité de Croc-Blanc
allait toujours croissant. Oublieux de sa mésaventure, il se remit
incontinent en route, afin de poursuivre son enquête. Il tomba sur un
des animaux-hommes, sur Castor-Gris, qui était assis sur ses talons,
occupé avec des morceaux de bois et des brins de mousse, répandus
devant lui sur le sol. Le louveteau s'approcha et regarda. Castor-Gris
fit des bruits de bouche que Croc-Blanc interpréta non hostiles, et il
vint encore plus près.
Femmes et enfants apportaient de nouveaux bouts de bois et d'autres
branches à l'Indien. C'était évidemment là l'affaire du
moment. Le louveteau s'approcha jusqu'à toucher le genou de
Castor-Gris, oubliant, telle était sa curiosité, que celui-ci était
un terrible animal-homme. Soudain, il vit entre les mains de
Castor-Gris, comme un brouillard qui s'élevait des morceaux de bois
et de la mousse. Puis une chose vivante apparut, qui brillait et qui
tournoyait, et était de la même couleur que le soleil dans le ciel.
Croc-Blanc ne connaissait rien du feu. La lueur qui en jaillissait
l'attira, comme la lumière du jour l'avait, dans sa première
enfance, conduit vers l'entrée de la caverne, et il rampa vers la
flamme. Il entendit Castor-Gris éclater de rire au-dessus de sa tête.
Le son du rire, non plus, n'était pas hostile. Alors il vint toucher
la flamme avec son nez et, en même temps, sortit sa petite langue pour
la lécher.
Pendant une seconde, il demeura paralysé. L'Inconnu, qui l'avait
guetté parmi les bouts de bois et la mousse, l'avait férocement
saisi par le nez. Puis il sauta en arrière, avec une explosion de
glapissements affolés «Ki-yis! Ki-yis! Ki-yis!»
Kiche, en l'entendant, se mit à bondir au bout de son bâton, en
grondant, furieuse, parce qu'elle ne pouvait venir au secours du
louveteau. Mais Castor-Gris riait à gorge déployée, tapant ses
cuisses avec ses mains et contant l'histoire à tout le campement,
jusqu'à ce que chacun éclatât, comme lui, d'un rire inextinguible.
Quant à Croc-Blanc, assis sur son derrière, il criait, de plus en plus
éperdu: «Ki-yis! Ki-yis!» et seul, abandonné de tous, faisait au
milieu des animaux-hommes une pitoyable petite figure.
C'était le pire mal qu'il avait encore connu. Son nez et sa langue
avaient été tous deux mis à vif par la chose vivante, couleur de
soleil, qui avait grandi entre les mains de Castor-Gris. Il cria, cria
interminablement, et chaque explosion nouvelle de ses hurlements était
accueillie par un redoublement d'éclats de rire des animaux-hommes.
Il tenta d'adoucir avec sa langue la brûlure de son nez, mais les
deux souffrances, se juxtaposant, ne firent qu'en produire une plus
grande, et il cria plus désespérément que jamais.
À la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'était le rire et ce
qu'il signifiait. Il ne nous est pas donné de nous expliquer comment
certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que
nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la
claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en
eut honte.
Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brûlures lui faisaient
éprouver, mais parce qu'il fut vexé, dans son amour-propre, de se
voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours
furieuse au bout de son bâton, comme une bête enragée, vers Kiche, la
seule créature au monde qui ne riait pas de lui.
Le crépuscule tomba et la nuit vint. Croc-Blanc demeurait couché près
de sa mère. Son nez et sa langue étaient endoloris. Mais un autre et
plus grand sujet de trouble le tourmentait. Il regrettait la tanière
où il était né, il aspirait à la quiétude enveloppante de la
caverne, sur la falaise, au-dessus du torrent. La vie était devenue
trop peuplée. Ici, il y avait trop d'animaux-hommes, hommes, femmes
et enfants, qui faisaient tous des bruits irritants, et il y avait des
chiens toujours aboyant et mordant, qui éclataient en hurlements à
tout propos et engendraient de la confusion.
La tranquille solitude de sa première existence était finie. Ici,
l'air même palpitait de vie, en un incessant murmure et
bourdonnement, dont l'intensité variait brusquement, d'un instant
à l'autre, et dont les notes diverses lui portaient sur les nerfs et
irritaient ses sens. Il en était crispé et inquiet, et immensément
las, avec la crainte perpétuelle de quelque imminente catastrophe.
Il regardait se mouvoir et aller et venir dans le camp les
animaux-hommes. Il les regardait avec le respect distant que met
l'homme entre lui et les dieux qu'il invente. Dans son obscure
compréhension, ils étaient, comme ces dieux pour l'homme, de
surprenantes créatures, des êtres de puissance disposant à leur gré
de toutes les forces de l'Inconnu. Seigneurs et maîtres de tout ce
qui vit et de tout ce qui ne vit pas, forçant à obéir tout ce qui se
meut et imprimant le mouvement à ce qui ne se meut pas, ils faisaient
jaillir de la mousse et du bois mort la flamme couleur de soleil, la
flamme qui vivait et qui mordait.
Ils étaient des faiseurs de feu! Ils étaient des dieux!
[Note 23: _Grey Beaver._]
[Note 24: _Salmon Tongue._]
[Note 25: _Three Eagles._]
X
LA SERVITUDE
Chaque jour était pour Croc-Blanc l'occasion d'une expérience
nouvelle. Tout le temps que Kiche resta attachée à son bâton, il
courut seul, par tout le camp, quêtant, furetant, s'instruisant. Il
fut vite au courant des diverses habitudes des animaux-hommes. Mais la
connaissance n'entraîne pas toujours l'admiration. Plus il se
familiarisa avec eux, plus aussi il détesta leur supériorité et
redouta leur pouvoir mystérieux qui, d'autant qu'il était plus
grand, rendait plus menaçante leur divinité.
La déception est souvent donnée à l'homme de voir ses dieux
renversés et piétinés sur leurs autels. Mais au loup et au chien
sauvage, venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette déconvenue
n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et
surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination, nous
masquant leur réalité, nous égarant comme des aveugles qui tâtonnent
dans le royaume de la pensée, en d'abstraites conceptions de
toute-puissance et de beauté suprêmes, le loup et le chien sauvage,
assis à notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et
d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant
dans le temps comme dans l'espace, pour accomplir leurs actes et leurs
fins.
Aucun effort de foi n'est nécessaire pour croire à un tel dieu. Nul
écart de la volonté ne peut induire à lui désobéir, ni à le
renier. Ce dieu-là se tient debout, immuable sur ses deux jambes de
derrière, un gourdin à la main, immensément puissant, livré à
toutes les passions, affectueux ou irrité, selon le moment, pouvoir
mystérieux enveloppé de chair, de chair qui saigne parfois, à
l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse
qu'aucune autre à dévorer.
Croc-Blanc subit la loi commune. Les animaux-hommes furent pour lui,
dès l'abord, sans erreur possible, les dieux auxquels il était
nécessaire de se soumettre. Comme Kiche, sa mère, avait, au premier
appel de son nom, repris sa chaîne, il leur voua tout de suite
obéissance. Il suivit leurs pas, comme un esclavage fatal. Quand ils
marchaient près de lui, il s'écartait pour leur faire place.
Lorsqu'ils l'appelaient, il accourait. S'ils menaçaient, il se
couchait à leurs pieds. Et s'ils lui commandaient de s'en aller, il
s'éloignait précipitamment. Car derrière chacun de leurs désirs
était le pouvoir immédiat d'en exiger l'exécution. Pouvoir qui
s'exprimait lui-même en tapes de la main, en coups de bâton, en
pierres volantes et en cinglants coups de fouet.
Il appartenait aux animaux-hommes, comme tous les chiens du campement
leur appartenaient. Ses actions étaient à eux, son corps était à
eux, pour être battu et piétiné, et pour le supporter sans
récrimination. Telle fut la leçon vite apprise par lui. Elle fut dure,
étant donné ce qui s'était déjà développé, dans sa propre
nature, de force personnelle et d'indépendance. Mais, tandis qu'il
prenait en haine cet état de choses nouveau, il apprenait en même
temps, et sans le savoir, à l'aimer. C'était, en effet, le souci
de sa destinée remis en d'autres mains, un refuge pour les
responsabilités de l'existence. Et cela constituait une compensation,
car il est toujours plus aisé d'appuyer sa vie sur une autre que de
vivre seul.
Il n'arriva pas sans révoltes à s'abandonner ainsi corps et âme,
à rejeter le sauvage héritage de sa race et le souvenir du Wild. Il y
eut des jours où il rampait sur la lisière de la forêt et y demeurait
immobile, écoutant des voix lointaines qui l'appelaient. Puis il
s'en retournait vers Kiche, inquiet et malheureux, pour gémir
doucement et pensivement près d'elle, pour lui lécher la face, en
semblant se plaindre et l'interroger.
Le louveteau avait rapidement appris tous les tenants et aboutissants de
la vie du camp. Il connut l'injustice des gros chiens et leur
gloutonnerie, quand la viande et le poisson étaient jetés, à
l'heure des repas. Il vint à savoir que les hommes étaient
d'ordinaire plus justes, les enfants plus cruels, les femmes plus
douces et plus disposées à lui lancer un morceau de viande ou d'os.
Après deux ou trois aventures fâcheuses avec les mères des tout
petits chiens, il se rendit compte qu'il était de bonne politique de
laisser celles-ci toujours tranquilles, de se tenir aussi loin d'elles
que possible et, en les voyant venir, de les éviter.
Mais le fléau de sa vie était Lip-Lip. Plus âgé, plus grand et plus
fort que lui, Lip-Lip avait choisi Croc-Blanc pour son souffre-douleur.
Le louveteau se défendait avec vaillance, mais il était
_out-classed_[26].
Son ennemi lui était trop supérieur, et Lip-Lip devint pour lui un
vrai cauchemar. Dès qu'il se risquait un peu loin de sa mère, il
était sûr de voir apparaître le gredin, qui se mettait à le suivre,
en aboyant et en le menaçant, et qui attendait le moment opportun,
c'est-à-dire qu'aucun animal-homme ne fût présent, pour
s'élancer sur lui et le contraindre au combat. Lip-Lip l'emportait
invariablement et s'en glorifiait de façon démesurée. Ces
rencontres étaient le meilleur plaisir de sa vie et le perpétuel
tourment de celle de Croc-Blanc.
Le louveteau, cependant, n'en fut pas abattu. Si dures que fussent
pour lui toutes ces défaites, il ne se soumit pas. Mais la persécution
sans fin qu'il subissait eut sur son caractère une influence
néfaste. Croc-Blanc devint méchant et sournois. Ce qu'il y avait
d'originellement sauvage dans sa nature s'aggrava. Ses poussées
joyeuses d'enfant ingénu ne trouvèrent plus d'expression. Jamais
il ne lui fut permis de jouer et gambader avec les autres petits chiens
du camp. Dès qu'il arrivait auprès d'eux, Lip-Lip, fonçant sur
lui, le roulait et le faisait fuir, terrifié, ou, s'il voulait
résister, engageait la bataille jusqu'à sa mise en déroute.
Croc-Blanc fut ainsi sevré de beaucoup des joies de son enfance, ce qui
le rendit plus vieux que son âge. Il se replia sur lui-même et
développa son esprit. Il devint rusé et, dans ses longs moments de
far-niente, médita sur les meilleurs moyens de duper et frauder.
Empêché de prendre, à la distribution quotidienne, la part qui lui
revenait de viande et de poisson, il se transforma en habile voleur.
Contraint de s'approvisionner lui-même, il s'en acquittait si bien
qu'il devint pour les femmes des Indiens une calamité. Il apprit à
ramper dans le camp, comme un serpent, à se montrer avisé, à
connaître en toute occasion la meilleure façon de se conduire, à
s'informer, par la vue ou l'ouïe, de tout ce qui pouvait
l'intéresser, afin de n'être point pris ensuite au dépourvu, et
aussi à recourir à mille artifices pour éviter son implacable
persécuteur.
Ce fut au plus fort de cette persécution qu'il joua son premier grand
jeu et goûta, grâce aux ressources de son esprit, aux joies
savoureuses de la revanche. Comme Kiche, quand elle était avec les
loups, avait leurré les chiens, pour les attirer hors du campement des
hommes et les envoyer à la mort, ainsi le louveteau, par une manœuvre
à peu près semblable, réussit à attirer Lip-Lip sous la mâchoire
vengeresse de Kiche. Battant en retraite, tout en combattant, Croc-Blanc
entraîna son ennemi à sa suite, ici, puis là, parmi les différentes
tentes du camp. C'était un excellent coureur, plus rapide qu'aucun
autre petit chien de sa taille et plus alerte que Lip-Lip. Sans donner
toutefois toute sa vitesse, il se contenta de garder la distance
nécessaire, celle d'un bond environ, entre lui et son poursuivant.
Lip-Lip, excité par la chasse et par l'approche imminente de la
victoire, perdit toute prudence et oublia l'endroit où il se
trouvait. Quand il s'en rendit compte, il était trop tard. Après
avoir traversé, à fond de train, une dernière tente, il tomba en
plein sur Kiche, attachée à son bâton. Il jeta un cri de stupeur,
mais déjà les crocs justiciers se refermaient sur lui. Quoique Kiche
fût liée, il lui fut impossible de se dégager d'elle. Elle le mit
sur le dos, les pattes en l'air, de manière à l'empêcher de fuir,
tout en le déchirant et lacérant.
Quand il parvint enfin à se rouler hors de sa portée, il se remit sur
ses pieds, en un affreux désordre, blessé à la fois dans son corps et
dans sa pensée. Sa fourrure pendait autour de lui, en touffes humides,
que les dents baveuses de la louve avaient tordues. Il demeura là où
il s'était relevé et, ouvrant largement sa petite gueule, éclata en
une longue et lamentable plainte de chien battu. Mais il n'eut pas le
temps d'achever sa lamentation. Croc-Blanc, fondant sur lui, lui
planta ses crocs dans son train de derrière. Il n'avait plus de force
pour combattre et honteusement se sauva vers sa tente, talonné par son
ancienne victime, qui s'acharnait à ses trousses. Quand il eut
rejoint son domicile, les femmes vinrent à son secours et le louveteau,
transformé en démon, fut finalement chassé par elles, en une
fusillade de cailloux.
Le jour vint où Castor-Gris, décidant que Kiche était réhabituée à
la vie des hommes, la délia. Croc-Blanc fut ravi que la liberté fût
rendue à sa mère. Il l'accompagna joyeusement au milieu du camp et,
voyant qu'il demeurait à ses côtés, Lip-Lip conserva entre eux deux
une distance respectueuse. Le louveteau avait beau se hérisser à son
approche et marcher en raidissant les pattes, Lip-Lip ignorait le défi.
Quelle que fût sa soif de vengeance, il était trop sage pour accepter
le combat dans de telles conditions et préférait attendre le jour où
il se rencontrerait à nouveau en tête à tête avec Croc-Blanc.
Ce même jour, le louveteau et sa mère s'en vinrent rôder à la
lisière de la forêt qui avoisinait le camp. Croc-Blanc y avait amené
Kiche, pas à pas, l'entraînant en avant, quand elle hésitait. Le
torrent, la caverne et la forêt tranquille l'appelaient, et il
continua ses efforts pour qu'elle le suivît plus loin. Il courait
quelques pas, puis s'arrêtait et regardait en arrière. Mais elle ne
bougeait plus. Il gémit plaintivement et gronda, en courant de droite
et de gauche, sous les taillis. Puis il revint vers elle, lui lécha le
museau et se reprit à courir loin d'elle. Elle ne bougea toujours
pas. Alors il rebroussa chemin et la regarda avec une supplication
ardente de ses yeux, qui tomba quand il vit Kiche détourner la tête et
porter sa vue vers le camp.
La voix intérieure qui l'appelait là-bas, dans la vaste solitude, sa
mère l'entendait comme lui. Mais un autre et plus fort appel sonnait
aussi en elle, celui du feu et de l'homme, l'appel que, parmi tous
les animaux, le loup a seul entendu, le loup et le chien sauvage, qui
sont frères.
Kiche, s'étant tournée, se mit à trotter lentement vers le camp.
Plus solide que le lien matériel du bâton qui l'avait attachée
était sur elle l'emprise de l'homme. Invisibles et mystérieux, les
dieux la maintenaient en leur pouvoir et refusaient de la lâcher.
Croc-Blanc se coucha sous un bouleau et pleura doucement. L'odeur
pénétrante des sapins, la senteur subtile des bois imprégnaient
l'atmosphère et remémoraient au louveteau son ancienne vie de
liberté, avant les jours de servitude. Mais plus que l'appel du Wild,
plus que celui de l'homme, l'attirance de sa mère était puissante
sur lui, car si jeune était-il encore. L'heure de son indépendance
n'était pas arrivée. Il se releva, désolé, et trotta lui aussi
vers le camp, faisant halte, une fois ou deux, pour s'asseoir par
terre, gémir et écouter la voix qui chantait au fond de la forêt.
Le temps qu'il est donné à une mère de demeurer avec ses petits
n'est pas bien long dans le Wild. Sous la domination de l'homme, il
est souvent plus court encore. Ainsi en fut-il pour Croc-Blanc.
Castor-Gris se trouvait être le débiteur de Trois-Aigles, qui était
sur le point d'entreprendre une course du fleuve Mackenzie au Grand
Lac de l'Esclave. Une bande de toile écarlate, une peau d'ours,
vingt cartouches et Kiche remboursèrent sa dette.
Le louveteau vit sa mère emmenée à bord du canot de Trois-Aigles et
tenta d'aller vers elle. Un coup qu'il reçut de l'Indien le
repoussa à terre. Le canot s'éloigna. Il s'élança dans l'eau
et nagea à sa suite, sourd aux cris d'appel de Castor-Gris. Dans la
terreur où il était de perdre sa mère, il en avait oublié le pouvoir
même d'un animal-homme et d'un dieu.
Mais les dieux sont accoutumés à être obéis et Castor-Gris, irrité,
lança un autre canot à la poursuite de Croc-Blanc. Après l'avoir
rejoint, il le saisit par la peau du cou et l'éleva hors de l'eau.
Il ne le déposa pas d'abord dans le canot. Le tenant d'une main
suspendu, il lui administra de l'autre une solide râclée. Oui, pour
une râclée, c'en fut une. Lourde était la main, chaque coup visait
à blesser, et les coups pleuvaient, innombrables.
Frappé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, Croc-Blanc
oscillait, en avant, en arrière, comme un balancier de pendule
frénétique et désordonné. Les impressions qu'il éprouva furent
diverses. À la première surprise succéda l'effroi, pendant un
instant, au contact répété de la main qui le frappait. Mais la peur
fit bientôt place à la colère. La libre nature du louveteau prit le
dessus. Il montra les dents et osa gronder à la face du dieu
courroucé. Le dieu s'en exaspéra davantage. Les coups redoublèrent,
plus rudes et plus adroits à blesser.
Castor-Gris continuait à battre, Croc-Blanc à gronder. Mais cela ne
pouvait pas toujours durer. Il fallait que l'un des deux eût le
dernier mot. Ce fut Croc-Blanc qui céda. La peur le reprit. Pour la
première fois, il connaissait véritablement la main de l'homme. Les
coups de pierres ou de bâton qu'il avait eu déjà l'occasion de
recevoir étaient des caresses, comparés aux coups présents. Il se
soumit et commença à pleurer et à gémir. Durant un moment, chaque
coup tirait une plainte de son gosier. Puis son affolement grandit, et
ses cris se succédèrent sans interruption, leur rythme ne gardant plus
aucun rapport avec celui de son châtiment.
À la fin, l'Indien arrêta la main qui frappait. Le louveteau pendait
à son autre main, sans mouvement, et continuait à crier. Ceci parut
satisfaire Castor-Gris, qui jeta rudement Croc-Blanc au fond du canot.
Le canot, durant ce temps, s'en était allé au fil de l'eau.
Castor-Gris s'avança pour prendre la rame. Le louveteau était sur
son passage. Il le frappa barbarement de son pied. La libre nature de
Croc-Blanc eut une nouvelle révolte et il enfonça ses dents dans le
pied de l'homme, à travers le mocassin qui le chaussait.
Le châtiment déjà reçu n'était rien, comparé à celui qui allait
suivre. La colère de Castor-Gris fut aussi terrible que fut grand
l'effroi du louveteau. Non seulement la main, mais aussi la dure rame
de bois, furent mises en œuvre contre lui, et tout son petit corps
était brisé et rompu, quand Castor-Gris le rejeta au fond du canot.
Et, cette fois, de propos délibéré, il recommença à le frapper du
pied.
Croc-Blanc ne renouvela pas son attaque. Il venait d'apprendre une
autre leçon de son esclavage. Jamais, quelle que soit la circonstance,
on ne doit mordre le dieu qui est votre seigneur et maître. Son corps
est sacré et le toucher des dents est, avec évidence, l'offense
impardonnable entre toutes, le crime entre les crimes.
Lorsque le canot eut rejoint le rivage, le louveteau y gisait,
gémissant et inerte, attendant la volonté de Castor-Gris. C'était
la volonté de Castor-Gris qu'il vînt à terre, et à terre il fut
lancé, sans ménagement aucun pour ses meurtrissures. Il rampa en
tremblant. Lip-Lip, qui était présent et avait, du rivage, assisté à
toute l'affaire, se précipita sur lui, en le voyant si faible, et
entra ses dents dans sa chair.
Croc-Blanc était hors d'état de se défendre et il lui serait
arrivé malheur, si Castor-Gris, enlevant Lip-Lip d'un solide coup de
pied, ne l'avait lancé à distance respectable.