était savante à capturer la viande et jamais elle ne manquait de lui
en apporter sa part. De plus elle n'avait peur de rien. Il ne se rendait
pas compte qu'elle avait plus appris et en connaissait plus que lui,
d'où sa plus grande bravoure, et ne voyait que la puissance supérieure
qui était en elle. Elle le forçait aussi à l'obéissance et, plus il
prenait de l'âge, moins elle était patiente envers lui. Aux coups de
nez et aux coups de pattes avaient succédé de cuisantes morsures. Et
pour cela encore, il la respectait.
Une troisième famine revint, qui fut particulièrement dure, et le
louveteau connut à nouveau, cette fois avec une conscience plus nette,
l'aiguillon de la faim. La louve chassait sans discontinuer, quêtant
partout un gibier qu'elle ne trouvait pas, et souvent ne rentrait
même pas dormir dans la caverne.
Le louveteau chassait comme elle, en mortelle angoisse, et lui non plus
ne trouvait rien. Mais cette détresse contribuait à développer son
esprit et il grandit en science et en sagesse. Il observa de plus près
les habitudes de l'écureuil et s'appliqua à courir sur lui, plus
prestement, pour s'en saisir. Il étudia les mœurs des souris-des-bois
et s'exerça à creuser le sol avec ses griffes, afin de les tirer de
leurs trous. L'ombre même du faucon ne le fit plus fuir sous les
taillis. Assis sur son derrière, en terrain découvert, il allait
même, dans son désespoir, jusqu'à provoquer l'oiseau redoutable qu'il
voyait planer dans le ciel. Car il savait que là-haut, dans le bleu,
c'était de la viande qui flottait, de cette viande que réclamaient si
intensément ses entrailles. Mais le faucon dédaigneux refusait de
venir livrer bataille au louveteau, qui s'en allait en gémissant, de
désappointement et de faim.
La famine, un jour, se termina. La louve apporta de la chair au logis.
Une chair singulière et différente de la chair coutumière. C'était
un petit de lynx, de l'âge approximatif du louveteau, mais un peu
moins grand. Il était tout entier pour lui. La louve, il l'ignorait,
avait déjà satisfait sa faim en dévorant tout le reste de la portée.
Il ne savait pas non plus tout ce qu'il y avait, dans cet acte, de
désespéré. La seule chose qui l'intéressait était la satisfaction
de son estomac, et chaque bouchée du petit lynx, qu'il avalait,
augmentait son contentement.
Un estomac plein incite au repos et le louveteau, étendu dans la
caverne, s'endormit contre sa mère. Un grondement de la louve, tel
qu'il n'en avait encore ouï de semblable, le réveilla en sursaut.
Jamais, peut-être, elle n'en avait, dans sa vie, poussé d'aussi
terrible. Car, elle, elle savait bien que l'on ne dépouille pas
impunément une tanière de lynx. La mère-lynx arrivait. Le louveteau
la vit, dans la pleine lumière de l'après-midi, accroupie à
l'entrée de la caverne.
Sa fourrure, à cette vue, se souleva, puis retomba le long de son
échine. Point n'était ici besoin d'instinct, ni de raisonnement.
Le cri de rage de l'intruse, commencé en sourd grognement, puis
s'enflant tout à coup en un horrifique hurlement, disait clairement
le danger. Le louveteau, pourtant, sentit en lui bouillonner le prodige
de la vie. Il se dressa sur son séant et se rangea aux côtés de sa
mère, en grondant vaillamment. Mais elle le rejeta loin d'elle, en
arrière, avec mépris.
La mère-lynx ne pouvait bondir, le boyau d'entrée de la caverne
étant trop bas et trop étroit. Elle s'avança, en rampant, prête à
s'élancer dès qu'il lui serait loisible. Mais alors la louve
s'abattit sur elle et la terrassa.
Le louveteau ne distinguait pas grand chose de la bataille. Les deux
bêtes grondaient, crachaient, hurlaient et s'entredéchiraient. Le
lynx combattait des griffes et des dents; la louve n'usait que de ses
dents. Le louveteau, profitant d'un moment propice, s'élança, lui
aussi, et enfonça ses crocs dans une des pattes de derrière du lynx.
Il s'y suspendit en grognant et, sans qu'il s'en rendît compte,
il paralysa par son poids les mouvements de cette patte, apportant ainsi
à sa mère une aide appréciable. Un virement du combat, entre les deux
adversaires, le refoula et lui fit lâcher prise.
L'instant d'après, mère-louve et mère-lynx étaient séparées.
Avant qu'elles ne se ruassent à nouveau l'une contre l'autre, le
lynx frappa le louveteau d'un coup de sa large patte de devant, qui
lui lacéra l'épaule jusqu'à l'os et l'envoya rouler contre le
mur de la caverne. Ses cris aigus et ses hurlements plaintifs
s'ajoutèrent au vacarme des rugissements.
Il avait cessé de gémir que la lutte durait encore. Il eut le temps
d'être repris d'un second accès de bravoure et la bataille, en se
terminant, le retrouva rageusement pendu à la patte de derrière du
lynx.
Celui-ci avait succombé. La louve était, pour sa part, fort mal en
point. Elle tenta de caresser le louveteau et de lécher son épaule
blessée. Mais le sang qu'elle avait perdu avait à ce point épuisé
ses forces qu'elle demeura, tout un jour et toute une nuit, étendue
sur le corps de son ennemi, sans pouvoir faire un mouvement et respirant
à peine. Pendant une semaine entière, elle ne quitta point la
tanière, sauf pour aller boire, et sa marche était lente et pénible.
Le lynx, au bout de ce temps, était complètement dévoré, et les
blessures de la louve assez cicatrisées pour lui permettre de courir à
nouveau le gibier.
L'épaule du louveteau demeurait encore raide et endolorie et, durant
quelque temps, il boita. Mais le monde, désormais, lui paraissait
autre. Depuis la bataille avec le lynx, sa confiance en lui-même
s'était accrue. Il avait mordu dans un ennemi, en apparence plus
puissant que lui, et avait survécu. Son allure en était devenue plus
hardie. Quoique la terreur mystérieuse de l'Inconnu, toujours
intangible et menaçante, continuât à peser sur lui, beaucoup de sa
timidité avait disparu.
Il commença à accompagner sa mère dans ses chasses et à y jouer sa
partie. Il apprit férocement à tuer et à se nourrir de ce qu'il
avait tué. Le monde vivant se partageait pour lui en deux catégories.
Dans la première, il y avait lui et sa mère. Dans la seconde, tous les
autres êtres qui vivaient et se mouvaient. Ceux-ci se classaient, à
leur tour, en deux espèces. Ceux qui, comme lui-même et sa mère,
tuaient et mangeaient; ceux qui ne savaient pas tuer ou tuaient
faiblement. De là surgissait la loi suprême. La viande vivait sur la
viande, la vie sur la vie. Il y avait les mangeurs et les mangés. La
loi était Mange ou sois Mangé.
Sans se la formuler, sans la raisonner, ni y penser même, le louveteau
vivait cette loi. Il avait mangé les petits du ptarmigan. Le faucon
avait mangé la mère-ptarmigan, puis aurait voulu le manger lui aussi.
Devenu plus fort, c'est lui qui avait souhaité manger le faucon. Il
avait mangé le petit du lynx et la mère-lynx l'aurait mangé, si
elle n'avait pas été elle-même tuée et mangée. À cette loi
participaient tous les êtres vivants. La viande dont il se nourrissait,
et qui lui était nécessaire pour exister, courait devant lui sur le
sol, volait dans les airs, grimpait aux arbres ou se cachait dans la
terre. Il fallait se battre avec elle pour la conquérir et, s'il
tournait le dos, c'était elle qui courait après lui. Chasseurs et
chassés, mangeurs et mangés, chaos de gloutonnerie, sans merci et sans
fin, ainsi le louveteau n'eût-il pas manqué de définir le monde,
s'il eût été tant soit peu philosophe, à la manière des
hommes[22].
Mais la vie et son élan avaient aussi leurs charmes. Développer et
faire jouer ses muscles constituait pour le louveteau un plaisir sans
fin. Courir sus après une proie était une source d'émotions et de
frémissements délicieux. Rage et bataille donnaient de la joie. La
terreur même et le mystère de l'Inconnu avaient leur attirance.
Puis toute peine portait en elle sa rémunération, dont la première
était celle de l'estomac plein et d'un bon sommeil reposant aux
chauds rayons du soleil. Aussi le louveteau ne querellait-il pas la vie,
qui dans le fait seul qu'elle existe trouve sa raison d'être, ni
l'hostilité ambiante du monde qui l'entourait. Il était plein de
sève, très heureux et tout fier de lui-même.
[Note 22: Victor Hugo a écrit:
«_La vie est une joie où le meurtre fourmille
Et la création se dévore en famille...
L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe.
Le lynx tacheté saute et saisit l'antilope...
La louve est sur l'agneau, comme l'agneau sur l'herbe...
Le colibri, sitôt qu'il a faim devient tigre...
De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore.
L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore.
C'est l'ivresse et la loi._»
[La Légende des Siècles, nouvelle série, tome II.] (_Note des
Traducteurs._)]
IX
LES FAISEURS DE FEU
Sur eux, à l'improviste, tomba le louveteau. Ce fut de sa faute. Il
avait manqué de prudence et marché sans voir. Encore lourd de sommeil
(il avait chassé toute la nuit et venait à peine de se réveiller), il
avait quitté la caverne et était, en trottant, descendu vers le
torrent, pour y boire. À vrai dire, le sentier lui était familier et
jamais nul accident ne lui était arrivé.
Il avait dépassé le sapin renversé, traversé la clairière et
courait parmi les arbres. Au même instant, il vit et flaira. Devant
lui, assises par terre, en silence, étaient cinq choses vivantes,
telles qu'il n'en avait jamais rencontrées de semblables.
C'était sa première vision de l'humanité.
Les cinq hommes, à son aspect, et cela le surprit, ne bondirent pas sur
leurs pieds, ne montrèrent pas leurs dents, ni ne grondèrent. Ils ne
firent pas un mouvement, mais demeurèrent silencieux et fatidiques.
Le louveteau, non plus, ne bougea pas. Tout l'instinct de sa nature
sauvage l'eût cependant poussé à fuir, si un autre instinct ne
s'était, impératif et soudain, élevé en lui. Un étonnement
inconnu s'emparait de son esprit. Il se sentait amoindri tout à coup
par une notion nouvelle de sa petitesse et débilité. Un pouvoir
supérieur, très loin, très haut au-dessus de lui, s'appesantissait
sur son être et le maîtrisait.
Le louveteau n'avait jamais vu d'homme, et pourtant l'instinct de
l'homme était en lui. Dans l'homme il reconnaissait obscurément
l'animal qui avait combattu et vaincu tous les autres animaux du Wild.
Ce n'étaient pas seulement ses yeux qui regardaient, mais ceux de
tous ses ancêtres, prunelles qui avaient, durant des générations,
encerclé dans l'ombre et la neige d'innombrables campements
humains, épié de loin, sur l'horizon, ou de plus près, dans
l'épaisseur des taillis, l'étrange bête à deux pattes qui était
le seigneur et maître de toutes les choses vivantes.
Cet héritage moral et surnaturel, fait de crainte et de luttes
accumulées, pendant des siècles, étreignait le louveteau, trop jeune
encore pour s'en dégager. Loup adulte, il eût pris rapidement la
fuite. Tel qu'il était, il se coucha, paralysé d'effroi, acceptant
déjà la soumission que sa race avait consentie, le premier jour où un
loup vint s'asseoir au feu de l'homme, pour s'y chauffer.
Un des Indiens finit par se lever, marcha dans sa direction et
s'arrêta au-dessus de lui. Le louveteau se colla davantage encore
contre le sol. C'était l'Inconnu, concrétisé en chair et en sang,
qui se penchait sur lui, pour le saisir. Sa fourrure eut un hérissement
inconscient, ses lèvres se rétractèrent et il découvrit ses petits
crocs. La main qui le surplombait, comme une condamnation, hésita et
l'homme dit en riant:
--_Wabam wabisca ip pit tah!_ (Regardez les crocs blancs!)
Les autres Indiens se mirent à rire lourdement et excitèrent l'homme
à saisir le louveteau. Tandis que la main s'abaissait, plus bas, plus
bas, une violente lutte intérieure se livrait chez celui-ci, entre les
divers instincts qui le partageaient. Il ne savait s'il devait
seulement gronder, ou combattre. Finalement, il gronda jusqu'au moment
où la main le toucha, puis engagea la bataille. Ses dents brillèrent
et mordirent. L'instant d'après il reçut, sur un des côtés de la
tête, un coup qui le fit basculer. Alors tout instinct de lutte
l'abandonna. Il se prit à gémir comme un enfantelet et l'instinct
de la soumission l'emporta sur tous les autres. S'étant relevé, il
s'assit sur son derrière en piaulant. Mais l'Indien qu'il avait
mordu était en colère et le louveteau reçut un second coup sur
l'autre côté de la tête. Il piaula encore plus fort.
Les quatre autres Indiens s'esclaffaient de plus en plus, si bien que
leur camarade se mit à rire lui aussi. Ils entourèrent tous le
louveteau et se moquèrent de lui, tandis qu'il geignait, de terreur
et de peine.
Tout à coup, bête et Indiens dressèrent l'oreille. Le louveteau
savait ce qu'annonçait le bruit qui se faisait entendre et, cessant
de gémir, il jeta un long cri, où il y avait plus de joie maintenant
que d'effroi. Puis il se tut et attendit, attendit l'arrivée de sa
mère, de sa mère libératrice, indomptable et terrible, qui savait si
bien combattre, et tuait tout ce qui lui résistait, et n'avait jamais
peur.
Elle arrivait, courant et grondant. Elle avait perçu la plainte de son
petit et se précipitait pour le secourir. Elle bondit au milieu du
groupe, magnifique, transfigurée dans sa furieuse et inquiète
maternité. Son irritation protectrice était un réconfort pour le
louveteau, qui sauta vers elle, avec un petit cri joyeux, tandis que les
animaux-hommes se reculaient, en hâte, de plusieurs pas. La louve
s'arrêta, près de son petit, qui se pressait contre elle, et fit
face aux Indiens. Un sourd grondement sortit de son gosier. La menace
contractait sa face et son nez, qui se plissait, se relevait presque
jusqu'à ses yeux, en une prodigieuse et mauvaise grimace de colère.
Il y eut alors un cri que lança l'un des hommes.
--_Kiche!_--voilà ce qu'il cria, avec une exclamation de
surprise.
Le louveteau sentit, à cette voix, vaciller sa mère.
--_Kiche!_--cria l'homme à nouveau, durement, cette fois, et
d'un ton de commandement.
Et le louveteau vit alors sa mère, la louve impavide, se plier
jusqu'à ce que son ventre touchât le sol, en geignant et en remuant
la queue, avec tous les signes coutumiers de soumission et de paix. Il
n'y comprenait rien et était stupéfié. La terreur de l'homme le
reprenait. Son instinct ne l'avait pas trompé et sa mère le
subissait comme lui. Elle aussi rendait hommage à l'animal-homme.
L'Indien qui avait parlé vint vers elle. Il posa sa main sur sa tête
et elle ne fit que s'en aplatir davantage. Elle ne grondait, ni ne
tentait de mordre. Les autres Indiens s'étaient pareillement
rapprochés et, rangés autour de la louve, ils la palpaient et
caressaient, sans aviver chez elle la moindre velléité de résistance
ou de révolte.
Les cinq hommes étaient fort excités et leurs bouches menaient grand
bruit. Mais comme ce bruit n'avait rien de menaçant, le louveteau se
décida à venir se coucher près de sa mère, se hérissant encore de
temps à autre, mais faisant de son mieux pour se soumettre.
--Ce qui se passe n'a rien de surprenant, dit un des Indiens. Le
père de Kiche était un loup. Il est vrai que sa mère était une
chienne. Mais mon frère ne l'avait-il pas attachée dans les bois,
trois nuits durant, au moment de la saison des amours. Alors c'est un
loup qui la couvrit.
--Un an s'est écoulé, Castor-Gris[23], depuis que Kiche s'est
échappée.
--Tu comptes bien, Langue-de-Saumon[24]. C'était à l'époque de
la famine que nous avons subie, alors que nous n'avions plus de viande
à donner aux chiens.
--Elle a vécu avec les loups, dit un troisième Indien.
--Cela paraît juste, Trois-Aigles[25], répartit Castor-Gris, en
touchant de sa main le louveteau, et en voici la preuve.
Le louveteau, au contact de la main, esquissa un grognement. La main se
retira et lui administra une calotte. Sur quoi, il recouvrit ses crocs
et s'accroupit avec soumission. La main revint alors et le frotta
amicalement derrière les oreilles, et tout le long de son dos.
--Ceci prouve cela, reprit Castor-Gris. Il est clair que sa mère est
Kiche. Mais, une fois de plus, son père est un loup. C'est pourquoi
il y a en lui peu du chien et beaucoup du loup. Ses crocs sont blancs,
et _White Fang_ (Croc-Blanc) doit être son nom. J'ai parlé. C'est
mon chien. Kiche n'était-elle pas la chienne de mon frère? Et mon
frère n'est-il pas mort?
Pendant un instant, les animaux-hommes continuèrent à faire du bruit
avec leurs bouches. Durant ce colloque, le louveteau, qui venait de
recevoir un nom dans le monde, demeurait tranquille et attendait. Puis
Castor-Gris, prenant un couteau dans un petit sac qui pendait sur son
estomac, alla vers un buisson et y coupa un bâton. Croc-Blanc
l'observait. Aux deux bouts du bâton, l'Indien fixa une lanière.
Avec l'une, il attacha Kiche par le cou et, ayant conduit la louve
près d'un petit sapin, y noua l'autre lanière.
Croc-Blanc suivit sa mère et se coucha près d'elle. Il vit
Langue-de-Saumon avancer la main vers lui, et la peur le reprit. Kiche,
de son côté, regardait avec anxiété. Mais l'Indien, élargissant
ses doigts et les recourbant, le roula sens dessus dessous et commença
à lui frotter le ventre d'une manière délicieuse. Le louveteau, les
quatre pattes en l'air, se laissait tripoter, gauche et cocasse, et
sans essayer de résister. Comment d'ailleurs l'aurait-il pu dans la
position où il se trouvait? Si l'animal-homme avait l'intention de
le maltraiter, il lui était livré sans défense et était incapable de
fuir.
Il se résigna donc et se contenta de gronder doucement. C'était plus
fort que lui. Mais Langue-de-Saumon n'eut point l'air de s'en
apercevoir et ne lui donna aucun coup sur la tête. Il continua, au
contraire, à le frictionner de haut en bas, et le louveteau sentit
croître le plaisir qu'il en éprouvait. Lorsque la main caressante
passa sur ses flancs, il cessa tout à fait de gronder. Puis, quand les
doigts remontèrent à ses oreilles, les pressant moelleusement vers
leur base, son bonheur ne connut plus de bornes. Quand, enfin, après
une dernière et savante friction, l'Indien le laissa tranquille et
s'en alla, toute crainte s'était évanouie dans l'esprit du
louveteau. Sans doute d'autres peurs l'attendaient dans l'avenir.
Mais, de ce jour, confiance et camaraderie étaient établies avec
l'homme, en société de qui il allait vivre.
Au bout de quelque temps, Croc-Blanc entendit s'approcher des bruits
insolites. Prompt à observer et à classer, il les reconnut aussitôt
comme étant produits par l'animal-homme. Quelques instants plus tard,
en effet, toute la tribu indienne surgissait du sentier. Il y avait
beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, quarante têtes au total,
tous lourdement chargés des bagages du camp, de provisions de bouche et
d'ustensiles.
Il y avait aussi beaucoup de chiens et ceux-ci, à l'exception des
tout petits, n'étaient pas moins chargés que les gens. Des sacs
étaient liés sur leur dos et chaque bête portait un poids de vingt à
trente livres. Croc-Blanc n'avait, auparavant, jamais vu de chiens,
mais cette première vision lui suffit pour comprendre que c'était
là un animal appartenant à sa propre espèce, avec quelque chose de
différent. Quant aux chiens, ce fut surtout la différence qu'ils
sentirent en apercevant le louveteau et sa mère.
Il y eut une ruée effroyable. Croc-Blanc se hérissa, hurla et mordit
au hasard dans le flot qui, gueules ouvertes, déferlait sur lui. Il
tomba et roula sous les chiens, éprouvant la morsure cruelle de leurs
dents et, lui-même, mordant et déchirant, au-dessus de sa tête,
pattes et ventres. Il entendait, dans la mêlée, les hurlements de
Kiche qui combattait pour lui, les cris des animaux-hommes et le bruit
de leurs gourdins dont ils frappaient les chiens, qui, sous les coups,
gémissaient de douleur.
Tout ceci fut seulement l'histoire de quelques secondes. Le louveteau,
remis sur pied, vit les Indiens qui le défendaient, repousser les
chiens en arrière, à l'aide de bâtons et de pierres, et le sauver
de l'agression féroce de ses frères qui, pourtant, n'étaient pas
tout à fait ses frères. Et, quoiqu'il n'y eût point place en son
cerveau pour la conception d'un sentiment aussi abstrait que celui de
la justice, il sentit, à sa façon, la justice des animaux-hommes. Il
connut qu'ils édictaient des lois et les imposaient.
Étrange était aussi la façon dont ils procédaient pour dicter leurs
lois. Dissemblables de tous les animaux que le louveteau avait
rencontrés jusque-là, ils ne mordaient ni ne griffaient. Ils
imposaient leur force vivante par l'intermédiaire des choses mortes.
Celles-ci leur servaient de morsures. Bâtons et pierres, dirigés par
ces bizarres créatures, sautaient à travers les airs, à l'instar de
choses vivantes, et s'en allaient frapper les chiens.
Il y avait là, pour son esprit, un pouvoir extraordinaire et
inexplicable, qui dépassait les bornes de la nature et était d'un
dieu. Croc-Blanc, cela va de soi, ignorait tout de la divinité. Tout au
plus pouvait-il soupçonner que des choses existaient au-delà de celles
dont il avait la notion. Mais l'étonnement et la crainte qu'il
ressentait en face des animaux-hommes était assez exactement comparable
à l'étonnement et à la crainte qu'aurait éprouvés un homme se
trouvant, sur le faîte de quelque montagne, devant un être divin, qui
tiendrait des foudres dans chaque main et les lancerait sur le monde
terrifié.
Le dernier chien ayant été refoulé en arrière, le charivari prit
fin. Le louveteau se mit à lécher ses meurtrissures. Puis il médita
sur son premier contact avec la troupe cruelle de ses prétendus frères
et sur son introduction parmi eux. Il n'avait jamais songé que
l'espèce à laquelle il appartenait pût contenir d'autres spécimens
que le vieux loup borgne, sa mère et lui-même. Ils constituaient à
eux trois, dans sa pensée, une race à part. Et, tout à coup, il
découvrait que beaucoup d'autres créatures s'apparentaient à sa
propre espèce. Il lui parut obscurément injuste que le premier
mouvement de ces frères de race eût été de bondir sur lui et de
tenter de l'anéantir.
Il était non moins chagrin de voir sa mère attachée avec un bâton,
même en pensant que c'était la sagesse supérieure des animaux-hommes
qui l'avait voulu. Cela sentait l'esclavage. À l'esclavage il n'avait
pas été habitué. La liberté de rôder, de courir, de se coucher par
terre, là où il lui plaisait, avait été son lot jusqu'à ce jour et,
maintenant, il était captif. Les mouvements de sa mère étaient
réduits à la longueur du bâton auquel elle était liée. Et à ce
même bâton il était comme lié lui-même, car il n'avait pas encore
eu l'idée qu'il pouvait se séparer de sa mère.
Il n'aima pas cette contrainte. Il n'aima pas non plus quand les
animaux-hommes, s'étant levés, se remirent en marche. Un
animal-homme, malingre d'aspect, prit dans sa main la lanière du
bâton qui attachait Kiche et emmena la louve derrière lui. Derrière
Kiche suivait Croc-Blanc, grandement perturbé et tourmenté par la
nouvelle aventure qui s'abattait sur lui.
Le cortège descendit la vallée, continuant bien au-delà des plus
longues courses du louveteau, jusqu'au point où le torrent se jetait
dans le fleuve Mackenzie. À cet endroit, des canots étaient juchés en
l'air, sur des perches, et s'étendaient des claies destinées à
faire sécher le poisson.
On s'arrêta et on campa. La supériorité des animaux-hommes
s'affirmait de plus en plus. Plus encore que leur domination sur les
chiens aux dents aiguës, ce spectacle marquait leur puissance. Grâce
à leur pouvoir d'imprimer du mouvement aux choses immobiles, il leur
était loisible de changer la vraie face du monde.
La plantation et le dressage des perches destinées à monter le camp
attira l'attention du louveteau. Cette opération était peu de chose,
accomplie par les mêmes créatures qui lançaient à distance des
bâtons et des pierres. Mais, quand il vit les perches se réunir et se
couvrir de toiles et de peaux, pour former des tentes, Croc-Blanc fut
stupéfait. Ces tentes, d'une colossale et impressionnante grandeur,
s'élevaient partout autour de lui, grandissant à vue d'œil, de
tous côtés, comme de monstrueuses formes de vie. Elles emplissaient le
champ presque entier de sa vision et, menaçantes, le dominaient
lui-même. Lorsque la brise les agitait, en de grands mouvements, il se
couchait sur le sol, effaré et craintif, sans toutefois les perdre des
yeux, prêt à bondir et à fuir au loin, s'il lui arrivait de les
voir se précipiter sur sa tête.