dû laisser derrière elle le louveteau et l'abandonner à lui-même.
Non seulement elle lui avait inculqué, à coups de nez et à coups de
patte, l'interdiction de s'approcher de l'entrée de la caverne,
mais une crainte spontanée était intervenue chez lui, pour le
détourner de sortir. Jamais, dans la courte vie qu'il avait vécue
dans la tanière, il n'avait rien rencontré qui pût l'effrayer, et
cependant la crainte était en lui. Elle lui venait d'un atavisme
ancestral et lointain, à travers des milliers et des milliers de vies.
C'était un héritage qu'il tenait directement de son père et de la
louve, mais ceux-ci l'avaient, à leur tour, reçu par échelons
successifs de toutes les générations de loups disparues avant eux.
Crainte! Legs du Wild, auquel nul animal ne peut se soustraire!
Bref, le louveteau gris connut la crainte avant de savoir de quelle
étoffe elle était faite. Sans doute la mettait-il au nombre des
inévitables restrictions de l'existence, dont il avait eu déjà la
notion. Son dur emprisonnement dans la caverne, la rude bousculade de sa
mère quand il se risquait à vouloir sortir, la faim inapaisée de
plusieurs famines, autant de choses qui lui avaient enseigné que tout
n'est pas liberté dans le monde, qu'il y a pour la vie des limites
et des contraintes. Obéir à cette loi, c'était échapper aux coups
et travailler pour son bonheur. Sans raisonner comme l'eût fait un
homme, il se contentait d'une classification simpliste: ce qui heurte
et ce qui ne heurte pas, et, en conclusion, éviter ce qui est classé
dans la première catégorie, afin de pouvoir jouir de ce qui est
classé dans la seconde.
Tant par soumission à sa mère que par cette crainte imprécise et
innommée qui pesait sur lui, il se tenait donc éloigné de
l'ouverture de la caverne, qui demeurait pour lui un blanc mur de
lumière. Quand la louve était absente, il dormait la plupart du temps.
Dans les intervalles de son sommeil, il restait très tranquille,
réprimant les cris plaintifs qui lui gonflaient la gorge et
contractaient son museau.
Une fois, comme il était couché tout éveillé, il entendit un son
bizarre, qui venait du mur blanc. C'était un glouton[19] qui,
tremblant de sa propre audace, se tenait sur le seuil de la caverne,
reniflant avec précaution ce que celle-ci pouvait contenir. Le
louveteau, ignorant du glouton, savait seulement que ce reniflement
était étrange, qu'il était quelque chose de non classé et, par
suite, un inconnu redoutable. Car l'inconnu est un des principaux
éléments de la peur. Le poil se hérissa sur le dos du louveteau gris,
mais il se hérissa en silence, tangible expression de son effroi.
Pourtant, quoique au paroxysme de la terreur, le louveteau demeurait
couché, sans faire un mouvement ni aucun bruit, glacé, pétrifié dans
son immobilité, mort en apparence. Sa mère, rentrant au logis, se mit
à gronder en sentant la trace du glouton et bondit dans la caverne.
Elle lécha son petit et le pétrit du nez, avec une véhémence
inaccoutumée d'affection. Le louveteau comprit vaguement qu'il
avait échappé à un grand et mauvais danger.
D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le
louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de
vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre
lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de
la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui
montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque
bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance
se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de
la caverne.
Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de
lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait.
Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait
prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il
entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière.
Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui
lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante.
La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de
vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de
la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté
devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la
lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était
comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace.
Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au
point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le
mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi
modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des
arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait
les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne.
Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était,
encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la
caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette
hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent
échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa
frayeur, il jetait son défi à l'immense univers.
Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et,
intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait
peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il
remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil;
un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente
du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et
s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était
accroupi.
Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol
plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce
qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se
mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent
sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En
sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au
museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le
bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara
de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus;
sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La
crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le
louveteau jappait comme un petit chien apeuré.
Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était
couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein,
où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un
long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et
qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa
toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui
le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de
derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le
faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars.
Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui
desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier
homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins
tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance
aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un
parfait explorateur.
Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait,
les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc
mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un
écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en
plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda.
Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada
rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des
piaulements sauvages.
Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il
rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec
confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans[20]
s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le
vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec
sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses
hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à
tire-d'aile.
Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout
embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des
choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait
de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place,
tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que
l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être
prêt.
Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la
distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait
les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il
se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les
cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait
dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes
la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus
objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces
mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à
chaque pas, au monde ambiant.
C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande
(quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande,
dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue
d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de
ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre,
choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné,
dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous
ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de
l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit
buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de
sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le
louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur
petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa
patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut
une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule;
l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même
temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses
mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud
coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable
à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents
et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et
ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille.
Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère,
puis il commença à ramper, pour sortir du nid.
Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la
mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement
des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les
coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur.
Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda,
puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes
de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan
continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la
première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout
de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait
pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui
était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en
lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait
maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop
heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait
de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé.
Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de
la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y
repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à
son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au
bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le
tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se
regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori
déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher
prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il
tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa
mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups
tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le
louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une
peu glorieuse retraite.
Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante,
la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels
gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que
quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa
tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et,
instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En
même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa
rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des
hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu.
Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement
ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan
voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte
l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et
ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui
passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan,
les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur
qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui.
Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il
avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et
elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand
elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait
mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de
grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant
emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller
et voir.
Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu
d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait
à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et
s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille
de l'Inconnu[21]. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la
bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de
l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La
suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort;
elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait
pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en
possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des
chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la
somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son
imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout.
Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer
dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme
si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et
venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée,
et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance.
Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la
berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il
nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet
endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu
duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le
louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien.
L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt
au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens
dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il
gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course.
Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi
paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était
finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua
avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une
leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se
mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était
pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce
qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence,
d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais
s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de
l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se
renforçait désormais de l'expérience acquise.
Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué
que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère,
et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau
était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce
seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus,
il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une
impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne
et d'y retrouver sa mère.
Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et
qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide,
devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une
petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir
peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre
chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de
quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant
à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya
de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit
entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu
de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la
lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut
simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents
acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair.
Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la
mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans
l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa
blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette
mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que,
relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus
vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il
n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens.
Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa
progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle
approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps
d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent,
dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et
agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis
qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus
près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du
louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un
moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était
attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la
chair.
Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune
et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua
en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne
détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait
des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la
vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire.
Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son
histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers
les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la
gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La
louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la
belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps
jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent
sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort.
Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès
d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait
les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le
retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été
retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en
revinrent à la caverne, où ils s'endormirent.
[Note 19: Petit animal carnassier de l'Amérique du Nord, extrêmement
féroce. (_Note des Traducteurs._)]
[Note 20: _Moose-bird._ Ces oiseaux ont l'habitude de venir se poser sur
le dos des élans, qu'ils débarrassent de leurs parasites, comme font
chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (_Note des
Traducteurs._)]
[Note 21: Ceci, qui pourrait paraître exagéré, est très véridique
cependant. J'ai vu, durant l'hiver, une poule accomplir le même acte
sur le bassin de ma cour. Il avait neigé et, comme elle voyait l'eau
noire au milieu de la neige, elle la prit pour du terrain solide. Ce
fait n'est pas isolé, paraît-il. (_Note d'un des Traducteurs._)]
VIII
LA LOI DE LA VIANDE
Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos,
il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette
sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère.
Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il
se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin,
pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et
élargissant le cercle de ses courses.
Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa
faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était
utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de
règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il
pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives.
Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il
avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un
écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui
répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un
oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait
jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de
ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre
mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche
buisson.
Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de
l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un
danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà
l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et
déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel.
Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers
meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce
désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa
colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile
prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que
les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les
arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les
surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol.