Lorsque la louve avait commencé à aller chasser au dehors, elle avait

dû laisser derrière elle le louveteau et l'abandonner à lui-même.

Non seulement elle lui avait inculqué, à coups de nez et à coups de

patte, l'interdiction de s'approcher de l'entrée de la caverne,

mais une crainte spontanée était intervenue chez lui, pour le

détourner de sortir. Jamais, dans la courte vie qu'il avait vécue

dans la tanière, il n'avait rien rencontré qui pût l'effrayer, et

cependant la crainte était en lui. Elle lui venait d'un atavisme

ancestral et lointain, à travers des milliers et des milliers de vies.

C'était un héritage qu'il tenait directement de son père et de la

louve, mais ceux-ci l'avaient, à leur tour, reçu par échelons

successifs de toutes les générations de loups disparues avant eux.

Crainte! Legs du Wild, auquel nul animal ne peut se soustraire!

Bref, le louveteau gris connut la crainte avant de savoir de quelle

étoffe elle était faite. Sans doute la mettait-il au nombre des

inévitables restrictions de l'existence, dont il avait eu déjà la

notion. Son dur emprisonnement dans la caverne, la rude bousculade de sa

mère quand il se risquait à vouloir sortir, la faim inapaisée de

plusieurs famines, autant de choses qui lui avaient enseigné que tout

n'est pas liberté dans le monde, qu'il y a pour la vie des limites

et des contraintes. Obéir à cette loi, c'était échapper aux coups

et travailler pour son bonheur. Sans raisonner comme l'eût fait un

homme, il se contentait d'une classification simpliste: ce qui heurte

et ce qui ne heurte pas, et, en conclusion, éviter ce qui est classé

dans la première catégorie, afin de pouvoir jouir de ce qui est

classé dans la seconde.

Tant par soumission à sa mère que par cette crainte imprécise et

innommée qui pesait sur lui, il se tenait donc éloigné de

l'ouverture de la caverne, qui demeurait pour lui un blanc mur de

lumière. Quand la louve était absente, il dormait la plupart du temps.

Dans les intervalles de son sommeil, il restait très tranquille,

réprimant les cris plaintifs qui lui gonflaient la gorge et

contractaient son museau.

Une fois, comme il était couché tout éveillé, il entendit un son

bizarre, qui venait du mur blanc. C'était un glouton[19] qui,

tremblant de sa propre audace, se tenait sur le seuil de la caverne,

reniflant avec précaution ce que celle-ci pouvait contenir. Le

louveteau, ignorant du glouton, savait seulement que ce reniflement

était étrange, qu'il était quelque chose de non classé et, par

suite, un inconnu redoutable. Car l'inconnu est un des principaux

éléments de la peur. Le poil se hérissa sur le dos du louveteau gris,

mais il se hérissa en silence, tangible expression de son effroi.

Pourtant, quoique au paroxysme de la terreur, le louveteau demeurait

couché, sans faire un mouvement ni aucun bruit, glacé, pétrifié dans

son immobilité, mort en apparence. Sa mère, rentrant au logis, se mit

à gronder en sentant la trace du glouton et bondit dans la caverne.

Elle lécha son petit et le pétrit du nez, avec une véhémence

inaccoutumée d'affection. Le louveteau comprit vaguement qu'il

avait échappé à un grand et mauvais danger.

D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le

louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de

vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre

lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de

la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui

montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque

bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance

se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de

la caverne.

Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de

lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait.

Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait

prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il

entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière.

Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui

lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante.

La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de

vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de

la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté

devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la

lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était

comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace.

Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au

point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le

mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi

modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des

arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait

les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne.

Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était,

encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la

caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette

hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent

échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa

frayeur, il jetait son défi à l'immense univers.

Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et,

intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait

peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il

remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil;

un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente

du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et

s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était

accroupi.

Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol

plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce

qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se

mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent

sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En

sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au

museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le

bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara

de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus;

sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La

crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le

louveteau jappait comme un petit chien apeuré.

Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était

couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein,

où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un

long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et

qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa

toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui

le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de

derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le

faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars.

Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui

desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier

homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins

tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance

aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un

parfait explorateur.

Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait,

les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc

mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un

écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en

plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda.

Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada

rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des

piaulements sauvages.

Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il

rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec

confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans[20]

s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le

vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec

sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses

hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à

tire-d'aile.

Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout

embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des

choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait

de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place,

tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que

l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être

prêt.

Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la

distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait

les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il

se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les

cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait

dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes

la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus

objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces

mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à

chaque pas, au monde ambiant.

C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande

(quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande,

dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue

d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de

ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre,

choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné,

dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous

ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de

l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit

buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de

sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le

louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur

petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa

patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut

une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule;

l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même

temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses

mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud

coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable

à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents

et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et

ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille.

Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère,

puis il commença à ramper, pour sortir du nid.

Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la

mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement

des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les

coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur.

Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda,

puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes

de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan

continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la

première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout

de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait

pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui

était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en

lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait

maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop

heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait

de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé.

Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de

la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y

repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à

son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au

bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le

tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se

regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori

déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher

prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il

tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa

mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups

tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le

louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une

peu glorieuse retraite.

Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante,

la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels

gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que

quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa

tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et,

instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En

même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa

rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des

hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu.

Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement

ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan

voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte

l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et

ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui

passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan,

les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur

qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui.

Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il

avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et

elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand

elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait

mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de

grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant

emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller

et voir.

Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu

d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait

à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et

s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille

de l'Inconnu[21]. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la

bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de

l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La

suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort;

elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait

pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en

possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des

chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la

somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son

imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout.

Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer

dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme

si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et

venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée,

et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance.

Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la

berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il

nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet

endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu

duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le

louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien.

L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt

au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens

dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il

gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course.

Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi

paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était

finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua

avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une

leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se

mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était

pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce

qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence,

d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais

s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de

l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se

renforçait désormais de l'expérience acquise.

Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué

que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère,

et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau

était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce

seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus,

il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une

impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne

et d'y retrouver sa mère.

Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et

qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide,

devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une

petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir

peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre

chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de

quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant

à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya

de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit

entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu

de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la

lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut

simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents

acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair.

Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la

mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans

l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa

blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette

mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que,

relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus

vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il

n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens.

Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa

progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle

approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps

d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent,

dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et

agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis

qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus

près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du

louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un

moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était

attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la

chair.

Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune

et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua

en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne

détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait

des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la

vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire.

Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son

histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers

les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la

gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La

louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la

belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps

jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent

sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort.

Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès

d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait

les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le

retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été

retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en

revinrent à la caverne, où ils s'endormirent.

[Note 19: Petit animal carnassier de l'Amérique du Nord, extrêmement

féroce. (_Note des Traducteurs._)]

[Note 20: _Moose-bird._ Ces oiseaux ont l'habitude de venir se poser sur

le dos des élans, qu'ils débarrassent de leurs parasites, comme font

chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (_Note des

Traducteurs._)]

[Note 21: Ceci, qui pourrait paraître exagéré, est très véridique

cependant. J'ai vu, durant l'hiver, une poule accomplir le même acte

sur le bassin de ma cour. Il avait neigé et, comme elle voyait l'eau

noire au milieu de la neige, elle la prit pour du terrain solide. Ce

fait n'est pas isolé, paraît-il. (_Note d'un des Traducteurs._)]

VIII

LA LOI DE LA VIANDE

Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos,

il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette

sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère.

Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il

se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin,

pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et

élargissant le cercle de ses courses.

Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa

faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était

utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de

règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il

pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives.

Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il

avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un

écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui

répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un

oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait

jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de

ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre

mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche

buisson.

Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de

l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un

danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà

l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et

déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel.

Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers

meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce

désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa

colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile

prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que

les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les

arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les

surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol.

Croc-Blanc · 第 5 / 15 段