Le vieux loup, n'ayant point été invité à y pénétrer, continuait

à se tenir à l'entrée de la caverne. Il se coucha sur le sol et,

vainement, essaya de dormir. Tout d'abord, il avait faim. Puis son

attention était attirée par le renouveau du monde au brillant soleil

d'avril, qui resplendissait sur la neige. S'il somnolait, il

percevait vaguement des coulées d'eau murmurantes et, soulevant la

tête, il se plaisait à les écouter. En cette belle fin de journée,

le soleil s'inclinait sur l'horizon et toute la Terre du Nord, enfin

réveillée, semblait l'appeler. La nature renaissait. Partout passait

dans l'air l'effluve du printemps. On sentait la vie croître sous

la neige et la sève monter dans les arbres. Les bourgeons brisaient les

prisons de l'hiver.

Un-Œil invita du regard sa compagne à venir le rejoindre. Mais

elle ne manifestait aucun désir de se lever. Une demi-douzaine

d'oiseaux-de-la-neige[17], traversèrent le ciel, devant lui. Il en

éprouva un frémissement. L'instant était bon pour se mettre en

chasse. De nouveau il regarda la louve, qui n'en eut cure. Il se

recoucha, désappointé, et essaya encore de dormir.

Un petit bourdonnement métallique frôla ses oreilles et vint

s'arrêter à l'extrémité de son nez. Une fois, deux fois, sur son

nez il passa la patte, puis s'éveilla tout à fait. C'était un

unique moustique, un moustique adulte, qui avait traversé l'hiver,

engourdi au creux de quelque vieille souche, et qu'avait dégelé le

soleil. Un-Œil ne put résister plus longtemps à l'appel de la

nature, d'autant que sa faim allait croissant. Il rampa vers la louve

et essaya de la décider à sortir. Elle refusa, en grondant vers lui.

Alors il partit seul, dans la radieuse lumière, sur la neige molle,

douce aux pas, mais qui entravait sa marche. Il traversa plus facilement

le lit glacé du torrent, où la neige, protégée des rayons du soleil

par l'ombre des grands sapins qui le bordaient, était restée dure et

cristalline. Puis il retomba dans la neige fondante, où il pataugea

pendant plusieurs heures, et ne revint à la caverne qu'au milieu de

la nuit, plus affamé qu'il ne l'était en partant. Il n'avait pu

atteindre le gibier qu'il avait rencontré et, tandis qu'il

s'enlisait, les lapins légers, bottés de neige, s'étaient

éclipsés prestement.

Il s'arrêta à l'orée du couloir d'entrée de la tanière,

surpris d'entendre venir jusqu'à lui des sons faibles et

singuliers, qui certainement n'étaient pas émis par la louve. Ils

lui semblaient suspects, quoiqu'il ne pût dire qu'ils lui étaient

totalement inconnus.

Il avança, en rampant sur le ventre, avec précaution. Mais, comme il

débouchait dans la caverne, la louve lui signifia, par un énergique

grognement, d'avoir à se tenir à distance. Il obéit, intéressé au

suprême degré par les petits cris qu'il entendait, auxquels se

mêlaient comme des ronflements et des gémissements étouffés.

S'étant roulé en boule, il dormit jusqu'au matin. Dans le

clair-obscur de la tanière, il aperçut alors, entre les pattes de la

louve et pressés tout le long de son ventre, cinq petits paquets

vivants, informes et débiles, vagissants, et dont les yeux étaient

encore fermés à la lumière.

Quoique ce spectacle ne lui fût pas nouveau, dans sa longue carrière,

ce n'en était pas moins chaque fois, pour le vieux loup, un nouvel

étonnement. La louve le regardait avec inquiétude et ne perdait de vue

aucun de ses mouvements. Elle grondait sourdement, à tout moment,

haussant le ton dès qu'il faisait mine d'avancer. Quoique pareille

aventure ne lui fût jamais advenue, son instinct, qui était fait de la

mémoire commune de toutes les mères-loups et de leur successive

expérience, lui avait enseigné qu'il y avait des pères-loups qui se

repaissaient de leur impuissante progéniture et dévoraient leurs

nouveau-nés. C'est pourquoi elle interdisait à Un-Œil d'examiner

de trop près les louveteaux qu'il avait procréés.

À l'instinct ancestral de la mère-loup en correspondait un autre

chez le vieux loup, qui était commun à tous les pères-loups.

C'était qu'il devait incontinent, et sans se fâcher, tourner le

dos à sa jeune famille et aller quérir, là où il le fallait, la

chair nécessaire à sa propre subsistance et à celle de sa compagne.

Il trotta, trotta, jusqu'à cinq ou six milles de la tanière, sans

rien rencontrer. Là, le torrent se divisait en plusieurs branches, qui

remontaient vers la montagne. Il tomba sur une trace fraîche, la flaira

et, l'ayant trouvée tout à fait récente, il commença à la suivre,

s'attendant à voir paraître d'un instant à l'autre l'animal

qui l'avait laissée. Mais il observa bientôt que les pattes qui

étaient marquées étaient de beaucoup plus larges que les siennes et

il estima qu'il ne tirerait rien de bon du conflit.

Un demi-mille plus loin, un bruit de dents qui rongeaient parvint à

l'ouïe fine de ses oreilles. Il avança et découvrit un porc-épic,

debout contre un arbre et faisant sa mâchoire sur l'écorce. Un-Œil

approcha, avec prudence, mais sans grand espoir. Il connaissait ce genre

d'animaux, quoiqu'il n'en eût pas encore rencontré de spécimens

si haut dans le Nord, et jamais, au cours de sa vie, un porc-épic ne

lui avait servi de nourriture. Il savait aussi, cependant, que la chance

et l'opportunité du moment jouent leur rôle dans l'existence.

Personne ne peut dire exactement ce qui doit arriver, car, avec les

choses vivantes, l'imprévu est de règle. Il continua donc à

avancer.

Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes

les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient

une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse,

reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en

avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui

avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il

l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation

douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le

jour où le dard était tombé de lui-même.

Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du

porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit.

Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant

l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre

tendre et désarmé.

Une demi-heure après, il était encore là. Il se releva, gronda contre

la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent

déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics

enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour

baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la

louve, il fallait trouver à manger.

Il rencontra enfin un ptarmigan[18]. Comme il débouchait à pas de

velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui

était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son

museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de

s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte,

se jeta sur lui et le saisit dans ses dents.

Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la

neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les

dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il

commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et,

revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant

le ptarmigan dans sa gueule.

Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une

ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y

trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà

rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la

continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui

avait imprimé ainsi son passage.

Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent,

qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à

cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse

femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la

même boule, impénétrable et hérissée.

D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné

sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être

sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé

le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à

travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait

jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train

de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux

prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à

manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé.

Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres.

Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part

de viande.

Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule

épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y

tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux

loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence

inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle

atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait

supporter.

Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt

croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que

son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements

mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se

détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter

involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui

s'étalait, comme à plaisir, devant lui.

Le porc-épic n'était pas encore entièrement déroulé quand il

découvrit son ennemi. Au même instant, rapide comme la foudre, le lynx

frappa. La patte aux griffes acérées, recourbées comme des crochets,

atteignit le ventre douillet et, revenant en arrière, d'un brusque

mouvement, le déchira. Mais le porc-épic avait vu le lynx un millième

de seconde avant le coup, et ce temps lui suffit pour implanter, d'un

contre-coup de sa queue, dans la patte qui se retirait, une moisson de

dards. Au cri d'agonie de la victime répondit instantanément le

hurlement de surprise et de douleur de l'énorme chat.

Un-Œil s'était dressé, pointant ses oreilles et balançant sa queue

derrière lui. Le lynx, qui avait d'abord reculé, se rua, d'un bond

sauvage, sur l'auteur de ses blessures. Le porc-épic qui, piaulant et

grognant, tentait en vain, pour sa défense, de replier en boule sa

pauvre anatomie brisée, eut encore la force de détendre sa queue et

d'en frapper le félin. Le lynx, dont le nez était devenu semblable

à une pelote monstrueuse, éternua, rugit et tenta de se débarrasser,

à l'aide de ses pattes, des dards féroces. Il traîna son nez dans

la neige, le frotta contre des branches d'arbres et des buissons et,

ce faisant, il sautait sur lui-même, en avant, en arrière, de côté,

se livrant à des culbutes d'acrobate, à des pirouettes de fou, en

une frénésie de souffrance et d'épouvante.

Le vieux continuait à observer. Il vit non sans effroi, et sa fourrure

s'en hérissa sur son dos, le lynx, qui avait tout à coup cessé ses

culbutes, rebondir en l'air, en un dernier saut, plus haut que les

autres, en poussant une longue clameur éperdue, puis s'élancer sur

le sentier, droit devant lui, hurlant à chaque pas qu'il faisait.

Ce fut seulement lorsque les cris se perdirent au loin que le vieux loup

se risqua hors de sa cachette et s'avança vers le porc-épic.

Soigneusement il marcha sur la neige, comme si elle eut été jonchée

de dards, prêts à percer la sensible plante de ses pieds. Le

porc-épic, à son approche, poussa son cri de bataille et fit claquer

ses longues dents. Il avait réussi à s'enrouler de nouveau, mais

sans former, comme auparavant, une boule parfaite et compacte. Ses

muscles étaient trop profondément atteints. À moitié déchiré, il

saignait abondamment.

Un-Œil commença par enfourner dans sa gueule, à grosses bouchées, de

la neige imprégnée de sang, la mâcha et, l'ayant trouvée bonne,

l'avala. Ce lui fut un excitant de l'appétit et sa faim n'en fit

qu'augmenter. Mais il était un trop vieux routier de la vie pour

oublier sa prudence habituelle. Il attendit, tandis que le porc-épic

continuait à grincer des dents et à jeter des cris variés, plaintes

et grognements, entrecoupés de piaillements aigus. Bientôt, un

tremblement agita la bête agonisante et les aiguilles s'abaissèrent.

Puis le tremblement cessa. Les longues dents eurent un ultime

claquement, toutes les aiguilles retombèrent et le corps, détendu, ne

bougea plus.

D'un brusque coup de patte, Un-Œil retourna sur son dos le

porc-épic. Rien ne se produisit. Il était certainement mort. Après

avoir attentivement examiné comment il était conformé, le vieux loup

le prit dans ses dents, avec précaution, et se mit en devoir de

l'emmener, moitié traînant le corps, moitié le portant, et

allongeant le cou pour tenir à distance de son propre corps la masse

épineuse.

Puis il se souvint qu'il oubliait quelque chose et, posant par terre

son fardeau, il trotta vers l'endroit où il avait laissé le

ptarmigan. En ce qui concernait l'oiseau, son parti fut aussitôt

pris. Il le mangea. Il s'en retourna ensuite et reprit le porc-épic.

Lorsqu'il arriva à la caverne, avec le résultat de sa chasse du

jour, la louve inspecta ce qu'il apportait et, se tournant vers lui,

le lécha légèrement sur le cou. L'instant d'après, elle grogna

encore, en guise d'avertissement qu'il eût à garder sa distance

entre lui et les louveteaux. Mais le grognement n'était plus si

menaçant. Il était moins rauque et semblait vouloir se faire

pardonner. La crainte instinctive éprouvée par la louve pour le père

de sa progéniture se dissipait, car le vieux loup se conduisait comme

un bon père-loup doit le faire et il ne songeait point à manger ses

enfants.

[Note 17: _Snow birds._ Espèce de gélinotte et de poule sauvage.

(_Note des Traducteurs._)]

[Note 18: Grand oiseau de la famille des coqs de bruyère. (_Note des

Traducteurs._)]

VI

LE LOUVETEAU GRIS

Il différait de ses frères et sœurs. Leur fourrure trahissait déjà

la teinte rouge qui était un héritage de leur mère. Lui au contraire,

tenait entièrement du père. Il était le seul louveteau gris de la

portée. Sa descendance de l'espèce loup était directe. Il n'avait

avec Un-Œil d'autre différence que de posséder ses deux yeux, au

lieu d'être borgne.

C'est par le toucher que le louveteau, avant que ses yeux se fussent

ouverts, acquit la première notion des êtres et des choses. Il connut

ainsi ses deux frères et ses deux sœurs. En tâtonnant, il commença

à jouer avec eux, sans les voir. Déjà aussi, il apprenait à gronder

et son petit gosier, qu'il faisait vibrer pour émettre des sons,

semblait grincer, lorsqu'il se mettait en colère.

Par le toucher, le goût et l'odorat, il connut sa mère, source de

chaleur, de fluide nourriture et de tendresse. Il sentait surtout

qu'elle avait une langue mignonne et caressante, qu'elle passait sur

son doux petit corps, pour l'adoucir encore plus. Et elle s'en

servait pour le ramener sans cesse contre elle, plus profondément, et

l'endormir.

Ainsi se passa, en majeure partie, le premier mois de la vie du

louveteau. Puis ses yeux s'ouvrirent et il apprit à connaître plus

nettement le monde qui l'entourait.

Ce monde était baigné d'obscurité, mais il l'ignorait, car il

n'avait jamais vu d'autre monde. La lumière que ses yeux avaient

perçue était infiniment faible, mais il ne savait pas qu'il y eût

une autre lumière. Son monde aussi était très petit. Il avait pour

limites les parois de la tanière. Le louveteau n'en éprouvait nulle

oppression, puisque le vaste monde du dehors lui était inconnu.

Il avait, cependant, rapidement découvert que l'une des parois de son

univers, l'entrée de la caverne, par où filtrait la lumière,

différait des autres. Il avait fait cette découverte, encore

inconscient de sa propre pensée, avant même que ses yeux se fussent

ouverts et eussent regardé devant eux. La lumière avait frappé ses

paupières closes, produisant, à travers leur rideau, de légères

pulsations des nerfs optiques, où s'étaient allumés de petits

éclairs de clarté, d'une impression délicieuse. Vers la lumière

avait, en une attraction irrésistible, aspiré chaque fibre de son

être vivant, vers elle s'était tourné son corps, comme la substance

chimique de la plante vire d'elle-même vers le soleil.

Il avait, dès lors, mécaniquement rampé vers l'entrée de la

caverne, et ses frères et sœurs avaient agi comme lui. Pas une fois

ils ne s'étaient dirigés vers les sombres retraits des autres

parois. Tous ces petits corps potelés, pareils à autant de petites

plantes, rampaient aveuglément vers le jour, qui était pour eux une

nécessité de l'existence, et tendaient à s'y accrocher, comme les

vrilles de la vigne au tuteur qui la soutient. Plus tard, quand ils

eurent un peu grandi et lorsque leur conscience individuelle naquit en

eux, avec ses désirs et ses impulsions, l'attraction de la lumière

ne fit que s'accroître. Sans trêve ils rampaient et s'étalaient

vers elle, repoussés en arrière par leur mère. Ce fut à cette

occasion que le louveteau gris connut d'autres attributs de sa mère

que la langue douce et caressante. Dans son insistance à ramper vers la

lumière, il apprit que la louve avait un nez, dont elle lui

administrait un coup bien appliqué, et, plus tard, une patte avec

laquelle elle le renversait sur le dos et le roulait comme un tonnelet,

en lui donnant des tapes, vives et bien calculées.

Il sut ainsi ce qu'étaient les coups, les risques qu'il courait

volontairement d'en recevoir et comment, au contraire, il convenait

d'agir pour les éviter. C'était le début de ses généralisations

sur le monde. Aux actes automatiques succédait la connaissance des

causes.

C'était un fier petit louveteau, carnivore comme ses frères et

sœurs. Ses ancêtres étaient des tueurs et des mangeurs de viande, de

viande seule vivaient son père et sa mère. Le lait même qu'il avait

sucé, à sa naissance, n'était que de la chair directement

transformée. Et maintenant âgé d'un mois, ayant, depuis une

semaine, ses yeux ouverts, il commençait lui-même à manger de la

viande, mâchée et à demi digérée par la louve, qui la dégorgeait

ensuite dans la gueule des cinq louveteaux, en appoint du lait de ses

mamelles.

Il était le plus vigoureux de la portée. Plus sonore que celui de ses

frères et sœurs était, dans son gosier, le glapissement de sa voix.

Le premier, il apprit le tour de rouler, d'un adroit coup de patte, un

de ses petits compagnons. Le premier encore, attrapant l'un d'eux

par l'oreille, il le renversa et piétina, en grondant sans desserrer

ses mâchoires. Ce fut lui qui donna le plus de tracas à sa mère pour

le retenir près d'elle, loin de l'entrée de la caverne.

Si l'attrait du jour le fascinait, il ignorait ce qu'était une

porte et il ne voyait dans l'entrée de la caverne qu'un mur

lumineux. Ce mur était le soleil de son univers, la chandelle dont il

était le papillon. Et il s'acharnait obstinément dans cette

direction, sans savoir qu'il y eût quelque chose au-delà.

Étrange était pour lui ce mur de lumière. Son père, qu'il avait

appris à reconnaître pour un être semblable à sa mère, et qui

apportait de la viande à manger, avait une manière toute particulière

de marcher dans le mur, de s'y éloigner et d'y disparaître. Cela,

le louveteau ne pouvait se l'expliquer. Il avait tenté de s'avancer

dans les autres murs de la caverne, mais ceux-ci avaient heurté

rudement l'extrémité délicate de son nez. Il avait renouvelé

plusieurs fois l'expérience, puis s'était finalement tenu

tranquille. Il acceptait le pouvoir que possédait son père de

disparaître dans un mur comme une faculté qui lui était spéciale, de

même que le lait et la viande à demi digérée étaient des

particularités personnelles de sa mère.

Il n'était pas donné, en somme, au louveteau, de penser à la façon

des humains. Incertaine était la voie dans laquelle travaillait son

cerveau. Mais ses conclusions n'en étaient pas moins nettes, à son

point de vue. Le pourquoi des choses ne l'inquiétait pas; leur

manière d'être l'intéressait seule. Il s'était cogné le nez

contre les parois de la caverne, et cela lui avait suffi pour qu'il

n'insistât pas. Ce qu'il était impuissant à faire, son père

pouvait le faire. C'était une autre constatation, qu'il ne

cherchait point à s'expliquer. Le fait tenait lieu pour lui de

raisonnement, et le souci de la logique ne préoccupait pas autrement

son esprit. Celui des lois de la physique encore moins.

Comme la plupart des créatures du Wild, il ne tarda point à connaître

la famine. Un temps arriva, où non seulement la viande vint à manquer,

mais où le lait se tarit dans la poitrine de sa mère.

Les louveteaux, tout d'abord, poussèrent des cris plaintifs et des

gémissements, mais la faim les fit bientôt tomber en léthargie. Plus

de jeux ni de querelles, ni d'enfantines colères, ni d'exercices de

grondements. Cessèrent aussi les pérégrinations vers le mur lumineux.

Au lieu de cela, ils dormaient toujours, tandis que la vie qui était en

eux vacillait et mourait.

Un-Œil se désespérait. Il courait tout le jour et chassait au loin,

mais inutilement, et revenait dormir quelques heures seulement dans la

tanière, d'où la joie avait fui. La louve elle aussi, laissant là

ses petits, sortait à la recherche de la viande. Les premiers jours

après la naissance des louveteaux, le vieux loup avait fait plusieurs

voyages au camp des Indiens et raflé les lapins pris dans les pièges.

Mais, avec la fonte générale des neiges et le dégel des cours

d'eau, les Indiens s'étaient transportés plus loin et cette

fructueuse ressource avait tari.

Lorsque ses parents lui rapportèrent de nouveau à manger, le louveteau

gris revint à la vie et recommença à tourner son regard vers le mur

de lumière. Mais le petit peuple qui l'entourait était bien réduit.

Seule, une sœur lui restait. Le reliquat n'était plus.

Ayant repris des forces, il vit que sa sœur ne pouvait plus jouer. Elle

ne levait plus la tête, ni ne faisait aucun mouvement. Tandis que son

petit corps à lui s'arrondissait, avec la nourriture retrouvée, ce

secours était venu trop tard pour elle. Elle ne cessait point de dormir

et n'était plus qu'un mince squelette entouré de peau, où la

flamme baissait plus bas et plus bas, si bien qu'elle finit par

s'éteindre.

Puis vint un autre temps où le louveteau gris ne vit plus son père

paraître et disparaître dans le mur de lumière, et s'étendre, le

soir, pour dormir à l'entrée de la caverne. L'événement arriva

à la suite d'une seconde famine, moins dure cependant que la

première. La louve n'ignorait point pourquoi le vieux loup ne

reviendrait jamais. Mais il n'était pas pour elle de moyen qui lui

permît de communiquer au louveteau ce qu'elle connaissait.

Comme elle chassait, de son côté, vers la branche droite du torrent,

dans les parages où gîtait le lynx, elle avait rencontré une piste

tracée par le vieux loup et vieille d'un jour. L'ayant suivie, elle

avait trouvé, à son extrémité, d'autres empreintes, imprimées par

le lynx, et les vestiges d'une bataille dans laquelle le félin avait

eu la victoire. C'était de son compagnon, avec quelques os, tout ce

qui subsistait. Les traces du lynx, qui continuaient au delà, lui

avaient fait découvrir la tanière de l'ennemi. Mais, ayant reconnu,

à divers indices, que celui-ci y était revenu, elle n'avait pas osé

s'y aventurer.

Et toujours, depuis, la louve évitait la branche droite du torrent, car

elle savait que dans la tanière se trouvait une portée de petits et

elle connaissait le lynx pour une féroce créature, d'un caractère

intraitable, et un terrible combattant. Oui, certes, c'était bien,

pour une demi-douzaine de loups, de pourchasser un lynx et de le

repousser au faîte d'un arbre, crachant et se hérissant. Un combat

singulier était une tout autre affaire, surtout quand une mère-lynx

avait derrière elle une jeune famille affamée à défendre et à

nourrir. Un-Œil venait de l'apprendre à ses dépens.

Mais le Wild a ses lois et l'heure devait arriver où, pour le salut

de son louveteau gris, la louve, poussée elle aussi par l'implacable

instinct de la maternité, affronterait la tanière dans les rochers et

la colère de la mère-lynx.

VII

LE MUR DU MONDE

Croc-Blanc · 第 4 / 15 段