humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux.
La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son
cercle de flammes à demi-éteintes. Les autres loups ne pouvaient se
résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant
quelques minutes, ils demeurèrent encore sur place, écoutant les
bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement, eux aussi
prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve.
Un grand loup gris, un des leaders[12] habituels de la troupe, courait
en tête. Il grondait, pour avertir les plus jeunes de ne point rompre
l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs,
s'ils avaient la prétention de passer devant lui. Il augmenta son
allure à l'aspect de la louve qui, maintenant, trottait avec
tranquillité dans la neige, et ne tarda pas à la rejoindre.
Elle vint se ranger d'elle-même à son côté, comme si c'était
là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la
horde. Le grand loup gris ne grondait pas, ni ne montrait les dents,
quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance.
Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une
bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher
plus près d'elle. Et c'est elle, alors, qui grondait et montrait
ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordre durement
à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de
faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible
compagne, continuait à conduire la troupe, d'un air raide et vexé,
comme un amoureux éconduit.
Ainsi escortée sur son flanc droit, la louve était flanquée, sur son
flanc gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des
stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui
était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'il avait choisie
par rapport à la louve. Lui aussi mettait une obstination continue à
la serrer de près, à effleurer, de son museau balafré, sa hanche, son
épaule ou son cou. Elle le tenait à distance, comme elle faisait avec
son autre galant. Parfois les deux rivaux la pressaient simultanément,
en la bousculant avec rudesse, et, pour se dégager, elle redoublait, à
droite et à gauche, ses morsures aiguës. Tout en galopant de chaque
côté d'elle, les deux loups se menaçaient l'un l'autre, de
leurs dents luisantes. Seule, la faim plus impérieuse que l'amour,
les empêchait de se combattre.
Le vieux loup borgne avait près de lui, du côté opposé à la louve,
un jeune loup de trois ans, arrivé au terme de sa croissance, et qui
pouvait passer pour un des plus vigoureux de la troupe. Les deux bêtes,
quand elles étaient lasses, s'appuyaient amicalement l'une sur
l'autre, de l'épaule ou de la tête. Mais le jeune loup, par
moments, ralentissant sa marche d'un air innocent, se laissait
dépasser par son vieux compagnon et, sans être aperçu, se glissait
entre lui et la louve. La louve, frôlée par ce troisième amoureux, se
mettait à gronder et se retournait. Le vieux loup en faisait autant, et
aussi le grand loup gris, qui était à droite.
Devant cette triple rangée de dents redoutables, le jeune loup
s'arrêtait brusquement et s'asseyait sur son derrière, droit sur
ses pattes de devant, grinçant des crocs, lui aussi, et hérissant le
poil de son dos. Une confusion générale en résultait parmi les autres
loups, ceux qui fermaient la marche pressant ceux du front, qui
finalement s'en prenaient au jeune loup et lui administraient des
coups de crocs à foison. Il supportait ce traitement sans broncher et,
avec la foi sans limites qui est l'apanage de la jeunesse, il
répétait de temps à autre sa manœuvre, quoiqu'elle ne lui
rapportât rien de bon.
Les loups couvrirent dans cette journée un grand nombre de milles[13],
sans briser, dans ces incidents, leur formation serrée. À
l'arrière, boitaient les plus faibles, les très jeunes comme les
très vieux. Les plus robustes marchaient en tête. Tous, tant qu'ils
étaient, ils ressemblaient à une armée de squelettes. Mais leurs
muscles d'acier paraissaient une source inépuisable d'énergie.
Mouvements et contractions se succédaient, sans répit, sans fin que
l'on pût prévoir, et sans effort apparent ni fatigue. La nuit et le
jour qui suivirent, ils continuèrent leur course. Ils couraient à
travers la vaste solitude de ce monde désert, où ils vivaient seuls,
cherchant une autre vie à dévorer, pour perpétuer la leur.
Ils traversèrent des plaines basses et franchirent une douzaine de
petites rivières glacées, avant de trouver ce qu'ils quêtaient. Ils
tombèrent enfin sur des élans. Ce fut un gros mâle qu'ils
rencontrèrent d'abord. Voilà, à la bonne heure! de la viande et de
la vie, que ne défendaient point des feux mystérieux et des flammes
volant en l'air. Larges sabots et andouillers palmés, ils
connaissaient cela. Jetant au vent toute patience et leur prudence
coutumière, ils engagèrent aussitôt le combat. Celui-ci fut bref et
féroce. Le grand élan fut assailli de tous côtés. Vainement, les
roulant dans la neige, il assénait aux loups des coups adroits de ses
sabots, ou les frappait de ses vastes cornes, en s'efforçant de leur
fendre le crâne ou de leur ouvrir le ventre. La lutte était pour lui
sans issue. Il tomba sur le sol, la louve pendue à sa gorge, et sous
une nuée de crocs, accrochés partout où son corps pouvait livrer
prise, il fut dévoré vif, tout en combattant et avant d'avoir
achevé sa dernière riposte.
Il y eut, pour les loups, de la nourriture en abondance. L'élan
pesait plus de huit cents livres, ce qui donnait vingt pleines livres de
viande pour chacune des quarante gueules de la troupe. Mais, si
l'estomac des loups était susceptible de jeûnes prodigieux, non
moins prodigieuse était sa faculté d'absorption. Quelques os
éparpillés furent, en quelques heures, tout ce qui restait du
splendide animal, qui avait fait face, si vaillamment, à la horde de
ses ennemis.
Le repos vint ensuite, et le sommeil. Puis les jeunes mâles
commencèrent à se quereller entre eux. La famine était terminée;
les loups étaient arrivés à la Terre Promise. Ils continuèrent,
pendant quelques jours encore, à chasser de compagnie la petite bande
d'élans qu'ils avaient dépistée. Mais ils y mettaient maintenant
quelque précaution, s'attaquant de préférence aux femelles, plus
lourdes dans leurs mouvements, ou aux vieux mâles. Finalement, la
troupe des loups se partagea en deux parties, qui s'éloignèrent
chacune dans des directions différentes.
La louve, le grand loup gris, le vieux loup borgne et le jeune loup de
trois ans conduisirent une des deux troupes dans la direction de
l'est, vers le Mackenzie-River[14] et la région des Lacs. Chaque jour,
s'éclaircissait la petite cohorte. Les loups partaient, deux par
deux, mâle et femelle ensemble. Parfois, un mâle, sans femelle avec
qui s'accoupler, était chassé, à coups de dents, par les autres
mâles. Il ne resta plus, au bout du compte, que la louve et son trio
d'amoureux.
Tous trois portaient les marques sanglantes de ses morsures et elle
demeurait toujours inexorable à chacun d'eux. Mais ils continuaient
à ne pas se défendre contre ses crocs. Ils se contentaient, pour
apaiser son courroux, de se détourner, en remuant la queue et en
dansant devant elle de petits pas.
Aussi doux ils se montraient envers elle, aussi féroces étaient-ils
l'un vis-à-vis de l'autre. Le loup de trois ans sentait croître
son audace. Saisissant dans sa gueule, à l'improviste, l'oreille du
vieux loup, du côté où celui-ci était borgne, il la déchira
profondément et la découpa en minces lanières. Le vieux loup, s'il
était moins vigoureux et moins alerte que son jeune rival, lui était
supérieur en science et en sagesse. Son œil perdu et son nez balafré
témoignaient de son expérience de la vie et de la bataille. Nul doute
qu'il ne connût, en temps utile, ce qu'il avait à faire.
Magnifique en effet, lorsque l'heure en fut venue, et tragique à
souhait fut la bataille. Le vieux loup borgne et le grand loup gris se
réunirent pour attaquer ensemble le loup de trois ans et le détruire.
Ils l'entreprirent, sans pitié, chacun de leur côté. Oubliés les
jours de chasse commune, les jeux partagés jadis, et la famine subie
côte à côte. C'étaient choses du passé. La chose présente,
implacable et cruelle par-dessus toutes, était l'amour. La louve,
objet du litige, assise sur son train de derrière, regardait,
spectatrice paisible. Paisible et contente, car son jour à elle était
venu. C'est pour la posséder que les poils se hérissaient, que les
crocs frappaient les crocs, que la chair déchiquetée se convulsait.
Le loup de trois ans, c'était sa première affaire d'amour, perdit
la vie dans l'aventure. Les deux vainqueurs, quand il fut mort,
regardèrent la louve qui, sans bouger, souriait dans la neige. Mais le
vieux loup borgne était le plus roué des deux survivants. Il avait
beaucoup appris. Le grand loup gris, détournant la tête, était
occupé justement à lécher une blessure qui saignait à son épaule.
Son cou se courbait, pour cette opération, et la courbe en était
tournée vers le vieux loup. De son œil unique, celui-ci saisit
l'opportunité du moment. S'étant baissé pour prendre son élan,
il sauta sur la gorge qui s'offrait à ses crocs et referma sur elle
sa mâchoire. La déchirure fut large et profonde, et les dents
crevèrent au passage la grosse artère. Le grand loup gris eut un
grondement terrible et s'élança sur son ennemi, qui s'était
rapidement reculé. Mais déjà la vie fuyait hors de lui, son
grondement s'étouffait et n'était plus qu'une toux épaisse.
Ruisselant de sang et toussant, il combattit encore quelques instants.
Puis ses pattes chancelèrent, ses yeux s'assombrirent à la lumière
et ses sursauts devinrent de plus en plus courts.
La louve, pendant ce temps, toujours assise sur son derrière,
continuait à sourire. Elle était heureuse. Car ceci n'était rien
d'autre que la bataille des sexes, la lutte naturelle pour l'amour,
la tragédie du Wild, qui n'était tragique que pour ceux qui
mouraient. Elle était, pour les survivants, aboutissement et
réalisation.
Lorsque le grand loup gris ne bougea plus, le vieux borgne, Un-Œil[15]
(ainsi l'appellerons-nous désormais), alla vers la louve. Il y avait,
dans son allure, de la fierté de sa victoire et de la prudence. Il
était prêt à une rebuffade, si elle venait, et ce lui fut une
agréable surprise de voir que les dents de la louve ne grinçaient pas
vers lui avec colère. Son accueil, pour la première fois, lui fut
gracieux. Elle frotta son nez contre le sien et condescendit même à
sauter, gambader et jouer en sa compagnie, avec des manières
enfantines. Et lui, tout vieux et tout sage qu'il fût, comme elle il
fit l'enfant et se livra à maintes folies, pires que les siennes.
Il n'était plus question déjà des rivaux vaincus, ni du conte
d'amour écrit en rouge sur la neige. Une fois seulement, le vieux
loup dut s'arrêter de jouer, pour lécher le sang qui coulait de ses
blessures non fermées. Ses lèvres se convulsèrent, en un vague
grondement, et le poil de son cou eut un hérissement involontaire. Il
se baissa vers la neige encore rougie, comme s'il allait prendre son
élan, et en mordit la surface, dans un spasme brusque de ses
mâchoires. Au bout d'un moment, il ne pensa plus à rien derechef, et
courut vers la louve qui se sauva, en le conviant à sa suite au plaisir
de la chasse à travers bois.
Ils coururent, dès lors, toujours côte à côte, comme de bons amis
qui ont fini par se comprendre, chassant, tuant et mangeant en commun.
Ainsi passaient les jours, quand la louve commença à se montrer
inquiète. Elle semblait chercher, avec obstination, une chose qu'elle
ne trouvait pas.
Les abris que forment, en-dessous d'eux, les amas d'arbres tombés
étaient, pour elle, pleins d'attrait. Pénétrant dans les larges
crevasses qui s'ouvrent dans la neige, à l'abri des rocs
surplombants, elle y reniflait longuement. Un-Œil paraissait
complètement détaché de ces recherches, mais il n'en suivait pas
moins, avec bonne humeur et fidélité, tous les pas de la louve.
Lorsque celle-ci s'attardait un peu trop, dans ses investigations, ou
si le passage était trop étroit pour deux, il se couchait sur le sol
et attendait placidement son retour.
Sans se fixer de préférence en aucun lieu, ils pérégrinèrent à
travers diverses contrées. Puis, revenant vers le Mackenzie, ils
suivirent le fleuve, s'en écartant seulement pour remonter, à la
piste de quelque gibier, un de ses petits affluents.
Ils tombaient parfois sur d'autres loups qui, comme eux, marchaient
ordinairement par couples. Mais il n'y avait plus, de part ni
d'autre, de signes mutuels d'amitié, de plaisir à se retrouver, ni
de désir de se reformer en troupe. Quelquefois, ils rencontraient des
loups solitaires. Ceux-ci étaient toujours des mâles et ils faisaient
mine, avec insistance, de vouloir se joindre à la louve et à son
compagnon. Mais tous deux, épaule contre épaule, le crin hérissé et
les dents mauvaises, accueillaient de telle sorte ces avances que le
prétendant intempestif tournait bientôt le dos et s'en allait
reprendre sa course isolée.
Ils couraient dans les forêts paisibles, par une belle nuit de clair de
lune, quand Un-Œil s'arrêta soudain. Il dressa son museau, agita la
queue, leva une patte, à la manière d'un chien en arrêt, et ses
narines se dilatèrent pour humer l'air. Les effluves qui lui
parvinrent ne semblèrent pas le satisfaire et il se mit à respirer
l'air de plus belle, tâchant de comprendre l'impalpable message que
lui apportait le vent. Un reniflement léger avait suffi à renseigner
la louve et elle trotta de l'avant, afin de rassurer son compagnon. Il
la suivit, mal tranquillisé, et, à tout moment, il ne pouvait
s'empêcher de s'arrêter pour interroger du nez l'atmosphère.
Ils arrivèrent à une vaste clairière, ouverte parmi la forêt.
Rampant avec prudence, la louve s'avança jusqu'au bord de
l'espace libre. Le vieux loup la rejoignit, après quelque
hésitation, tous ses sens en alerte, chaque poil de son corps
s'irradiant de défiance et de suspicion. Tous deux demeurèrent côte
à côte, veillant, et reniflant.
Un bruit de chiens qui se querellaient et se battaient arrivait
jusqu'à leurs oreilles, ainsi que des cris d'hommes, au son
guttural, et des voix plus aiguës de femmes acariâtres et quinteuses.
Ils perçurent aussi le cri strident et plaintif d'un enfant. Sauf les
masses énormes que formaient les peaux des tentes, ils ne pouvaient
guère distinguer que la flamme d'un feu, devant laquelle des corps
allaient et venaient, et la fumée qui montait doucement du feu, dans
l'air tranquille. Mais les mille relents d'un camp d'Indiens
venaient maintenant aux narines des deux bêtes. Et ces relents
contaient des tas de choses, que le vieux loup ne pouvait pas
comprendre, mais qui de la louve étaient beaucoup moins inconnues.
Elle était étrangement agitée, et reniflait, reniflait, avec un
délice croissant. Un-Œil, au contraire, demeurait soupçonneux et ne
cachait pas son ennui. Il trahissait, à chaque instant, son désir de
s'en aller. Alors la louve se tournait vers lui, lui touchait le nez
avec son nez, pour le rassurer; puis elle regardait à nouveau vers le
camp. Son expression marquait une envie impérieuse, qui n'était pas
celle de la faim. Une force intérieure, dont elle tressaillait, la
poussait à s'avancer plus avant, à s'approcher de ce feu, à
s'aller coucher, près de sa flamme, en compagnie des chiens, et à se
mêler aux jambes des hommes.
Ce fut Un-Œil qui l'emporta. Il s'agita tant et si bien que son
inquiétude se communiqua à la louve. La mémoire aussi revint à
celle-ci de cette autre chose qu'elle cherchait si obstinément, et
qu'il y avait pour elle nécessité de trouver. Elle fit volte-face et
trotta en arrière, dans la forêt, au grand soulagement du vieux loup
qui la précédait, et qui ne fut rassuré qu'une fois le camp perdu
de vue.
Comme ils glissaient côte à côte et sans bruit, ainsi que des ombres,
au clair de lune, ils rencontrèrent un sentier. Leurs deux nez
s'abaissèrent, car des traces de pas y étaient marquées dans la
neige. Les traces étaient fraîches. Un-Œil courut en avant, suivi de
la louve, et avec toutes les précautions nécessaires. Les coussinets
naturels qu'ils avaient sous la plante de leurs pieds s'imprimaient
sur la neige, silencieux et moelleux comme un capiton de velours.
Le loup découvrit une petite tache blanche qui, légèrement, se
mouvait sur le sol blanc. Il accéléra son allure, déjà rapide.
Devant lui, bondissait la petite tache blanche.
Le sentier où il courait était étroit et bordé, de chaque côté,
par des taillis de jeunes sapins. Il rattrapa la petite tache blanche et
bond par bond l'atteignit. Il était déjà dessus. Un bond de plus,
et ses dents s'y enfonçaient. Mais, à cet instant précis, la petite
tache blanche s'éleva en l'air, droit au-dessus de sa tête, et il
reconnut un lapin-de-neige[16] qui, pendu dans le vide, à un jeune
sapin, bondissait, sautait, cabriolait en une danse fantastique.
Un-Œil, à ce spectacle eut un recul effrayé. Puis il s'aplatit sur
la neige, en grondant des menaces à l'adresse de cet objet, dangereux
peut-être et inexplicable. Mais la louve, étant arrivée, passa avec
dédain devant le vieux loup. S'étant, ensuite, tenue tranquille un
moment, elle s'élança vers le lapin qui dansait toujours en l'air.
Elle sauta haut, mais pas assez pour atteindre la proie convoitée, et
ses dents claquèrent les unes contre les autres, avec un bruit
métallique. Elle sauta, une seconde fois, puis une troisième.
Un-Œil, s'étant relevé, l'observait. Irrité de ces insuccès,
lui-même il bondit dans un puissant élan. Ses dents se refermèrent
sur le lapin et il l'attira à terre avec lui. Mais, chose curieuse!
le sapin n'avait point lâché le lapin. Il s'était, à sa suite,
courbé vers le sol et semblait menacer le vieux loup. Un-Œil desserra
ses mâchoires et, abandonnant sa prise, sauta en arrière, afin de se
garer de l'étrange péril. Ses lèvres découvrirent ses crocs, son
gosier se gonfla pour une invective, et chaque poil de son corps se
hérissa, de rage et d'effroi. Simultanément, le jeune sapin
s'était redressé et le lapin, à nouveau envolé, recommença à
danser dans le vide.
La louve se fâcha et, en manière de reproche, enfonça ses crocs dans
l'épaule du vieux loup. Celui-ci, de plus en plus épouvanté de
l'engin inconnu, se rebiffa et recula plus encore, après avoir
égratigné le nez de la louve. Alors indignée de l'offense, elle se
jeta sur son compagnon qui, en hâte, essaya de l'apaiser et
de se faire pardonner sa faute. Elle ne voulut rien entendre
et continua vertement à le corriger, jusqu'à ce que, renonçant à
l'attendrir, il détournât la tête et, en signe de soumission,
offrît de lui-même son épaule à ses morsures.
Le lapin, durant ce temps, continuait à danser en l'air, au-dessus
d'eux.
La louve s'assit dans la neige et le vieux loup qui, maintenant, avait
encore plus peur de sa compagne que du sapin mystérieux, se remit à
sauter vers le lapin. L'ayant ressaisi dans sa gueule, il vit
l'arbre se courber, comme précédemment, vers la terre. Mais, en
dépit de son effroi, il tint bon et ses dents ne lâchèrent point le
lapin. Le sapin ne lui fit aucun mal. Il voyait seulement, lorsqu'il
remuait, l'arbre remuer aussi et osciller sur sa tête. Dès qu'il
demeurait immobile, le sapin, à son tour, ne bougeait plus. Et il en
conclut qu'il était plus prudent de se tenir tranquille. Le sang
chaud du lapin, cependant lui coulait dans la gueule et il le trouvait
savoureux.
Ce fut la louve qui vint le tirer de ses perplexités. Elle prit le
lapin entre ses mâchoires, et, sans s'effarer du sapin qui oscillait
et se balançait au-dessus d'elle, elle arracha sa tête à l'animal
aux longues oreilles. Le sapin reprit, à l'instar d'un ressort qui
se détend, sa position naturelle et verticale, où il s'immobilisa,
et le corps du lapin resta sur le sol. Un-Œil et la louve dévorèrent
alors, à loisir, le gibier que l'arbre mystérieux avait capturé
pour eux.
Tout alentour étaient d'autres sentiers et chemins, où des lapins
pendaient en l'air. Le couple les inspecta tous. La louve acheva
d'apprendre à son compagnon ce qu'étaient les pièges des hommes
et la meilleure méthode à employer pour s'approprier ce qui s'y
était pris.
[Note 12: _Leader_, conducteur ou chef de file. (_Note des
Traducteurs._)]
[Note 13: Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (_Note des Traducteurs._)]
[Note 14: _Le Fleuve Mackenzie_ prend sa source dans les Montagnes
Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer
Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de
l'Esclave. (_Note des Traducteurs._)]
[Note 15: _One Eye._]
[Note 16: Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de
lapins blancs. (_Note des Traducteurs._)]
V
LA TANIÈRE
Pendant deux jours encore, ils demeurèrent dans les parages du camp
indien, Un-Œil toujours craintif et apeuré, la louve comme fascinée
au contraire par l'attirance du camp. Mais un matin, un coup de fusil
ayant claqué soudain auprès d'eux et une balle étant venue
s'aplatir contre le pied d'un arbre, à quelques pouces de la tête
du vieux loup, le couple détala de compagnie et mit vivement quelques
milles entre sa sécurité et le danger.
Après avoir couru deux jours durant, ils s'arrêtèrent. La louve
s'alourdissait et ralentissait son allure. Une fois, en chassant un
lapin, elle qui, d'ordinaire, l'eût joint facilement, dut
abandonner la poursuite et se coucher sur le sol pour se reposer.
Un-Œil vint à elle et, de son nez, gentiment, lui toucha le cou. Elle
le mordit, en guise de remerciement, avec une telle férocité qu'il
en culbuta en arrière et y demeura, tout estomaqué, en une pose
ridicule. Son caractère devenait de plus en plus mauvais, tandis que le
vieux loup se faisait plus patient et plus plein de sollicitude. Et plus
impérieux aussi devenait pour elle le besoin de trouver, sans tarder,
la chose qu'elle cherchait.
Elle la découvrit enfin. C'était à quelque mille pieds au-dessus
d'un petit cours d'eau qui se jetait dans le Mackenzie, mais qui, à
cette époque de l'année, était gelé dessus, gelé dessous, et ne
formait, jusqu'à son lit de rocs, qu'un seul bloc de glace.
Rivière blanche et morte, de sa source à son embouchure.
Distancée sans cesse par son compagnon, la louve trottait à petits
pas, quand elle parvint sur la haute falaise d'argile qui dominait le
cours d'eau. L'usure des tempêtes, à l'époque du printemps, et
la neige fondante avaient de part en part érodé la falaise et produit,
à une certaine place, une étroite fissure.
La louve s'arrêta, examina le terrain tout à l'entour, avec soin,
puis zigzaguant de droite et de gauche, elle descendit jusqu'à la
base de la falaise, là où sa masse abrupte émergeait de la ligne
inférieure du paysage. Cela fait, elle remonta vers la fissure et s'y
engagea.
Sur une longueur de trois pieds, elle fut forcée de ramper, mais au
delà les parois s'élevaient et s'élargissaient, pour former une
petite chambre ronde, de près de six pieds de diamètre. C'était sec
et confortable. Elle inspecta minutieusement les lieux, tandis que le
vieux loup, qui l'avait rejointe, demeurait à l'entrée du couloir
et attendait avec patience. Elle baissa le nez vers le sol et tourna en
rond, plusieurs fois, sur elle-même. Puis elle rapprocha
l'extrémité de ses quatre pattes et, détendant ses muscles, elle se
laissa tomber par terre, avec un soupir fatigué, qui était presque un
gémissement. Un-Œil, les oreilles pointées, l'observait maintenant
avec intérêt et la louve pouvait voir, découpé sur la claire
lumière, le panache de sa queue, qui allait et venait joyeusement.
Elle aussi, dressant ses oreilles en fines pointes, les mouvait en
avant, puis en arrière, tandis que sa gueule s'ouvrait béatement et
que sa langue pendait avec abandon. Et cette manière d'être
exprimait qu'elle était contente et satisfaite.