C'était la louve qui avait, la première, entendu le son des voix

humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux.

La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son

cercle de flammes à demi-éteintes. Les autres loups ne pouvaient se

résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant

quelques minutes, ils demeurèrent encore sur place, écoutant les

bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement, eux aussi

prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve.

Un grand loup gris, un des leaders[12] habituels de la troupe, courait

en tête. Il grondait, pour avertir les plus jeunes de ne point rompre

l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs,

s'ils avaient la prétention de passer devant lui. Il augmenta son

allure à l'aspect de la louve qui, maintenant, trottait avec

tranquillité dans la neige, et ne tarda pas à la rejoindre.

Elle vint se ranger d'elle-même à son côté, comme si c'était

là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la

horde. Le grand loup gris ne grondait pas, ni ne montrait les dents,

quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance.

Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une

bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher

plus près d'elle. Et c'est elle, alors, qui grondait et montrait

ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordre durement

à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de

faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible

compagne, continuait à conduire la troupe, d'un air raide et vexé,

comme un amoureux éconduit.

Ainsi escortée sur son flanc droit, la louve était flanquée, sur son

flanc gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des

stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui

était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'il avait choisie

par rapport à la louve. Lui aussi mettait une obstination continue à

la serrer de près, à effleurer, de son museau balafré, sa hanche, son

épaule ou son cou. Elle le tenait à distance, comme elle faisait avec

son autre galant. Parfois les deux rivaux la pressaient simultanément,

en la bousculant avec rudesse, et, pour se dégager, elle redoublait, à

droite et à gauche, ses morsures aiguës. Tout en galopant de chaque

côté d'elle, les deux loups se menaçaient l'un l'autre, de

leurs dents luisantes. Seule, la faim plus impérieuse que l'amour,

les empêchait de se combattre.

Le vieux loup borgne avait près de lui, du côté opposé à la louve,

un jeune loup de trois ans, arrivé au terme de sa croissance, et qui

pouvait passer pour un des plus vigoureux de la troupe. Les deux bêtes,

quand elles étaient lasses, s'appuyaient amicalement l'une sur

l'autre, de l'épaule ou de la tête. Mais le jeune loup, par

moments, ralentissant sa marche d'un air innocent, se laissait

dépasser par son vieux compagnon et, sans être aperçu, se glissait

entre lui et la louve. La louve, frôlée par ce troisième amoureux, se

mettait à gronder et se retournait. Le vieux loup en faisait autant, et

aussi le grand loup gris, qui était à droite.

Devant cette triple rangée de dents redoutables, le jeune loup

s'arrêtait brusquement et s'asseyait sur son derrière, droit sur

ses pattes de devant, grinçant des crocs, lui aussi, et hérissant le

poil de son dos. Une confusion générale en résultait parmi les autres

loups, ceux qui fermaient la marche pressant ceux du front, qui

finalement s'en prenaient au jeune loup et lui administraient des

coups de crocs à foison. Il supportait ce traitement sans broncher et,

avec la foi sans limites qui est l'apanage de la jeunesse, il

répétait de temps à autre sa manœuvre, quoiqu'elle ne lui

rapportât rien de bon.

Les loups couvrirent dans cette journée un grand nombre de milles[13],

sans briser, dans ces incidents, leur formation serrée. À

l'arrière, boitaient les plus faibles, les très jeunes comme les

très vieux. Les plus robustes marchaient en tête. Tous, tant qu'ils

étaient, ils ressemblaient à une armée de squelettes. Mais leurs

muscles d'acier paraissaient une source inépuisable d'énergie.

Mouvements et contractions se succédaient, sans répit, sans fin que

l'on pût prévoir, et sans effort apparent ni fatigue. La nuit et le

jour qui suivirent, ils continuèrent leur course. Ils couraient à

travers la vaste solitude de ce monde désert, où ils vivaient seuls,

cherchant une autre vie à dévorer, pour perpétuer la leur.

Ils traversèrent des plaines basses et franchirent une douzaine de

petites rivières glacées, avant de trouver ce qu'ils quêtaient. Ils

tombèrent enfin sur des élans. Ce fut un gros mâle qu'ils

rencontrèrent d'abord. Voilà, à la bonne heure! de la viande et de

la vie, que ne défendaient point des feux mystérieux et des flammes

volant en l'air. Larges sabots et andouillers palmés, ils

connaissaient cela. Jetant au vent toute patience et leur prudence

coutumière, ils engagèrent aussitôt le combat. Celui-ci fut bref et

féroce. Le grand élan fut assailli de tous côtés. Vainement, les

roulant dans la neige, il assénait aux loups des coups adroits de ses

sabots, ou les frappait de ses vastes cornes, en s'efforçant de leur

fendre le crâne ou de leur ouvrir le ventre. La lutte était pour lui

sans issue. Il tomba sur le sol, la louve pendue à sa gorge, et sous

une nuée de crocs, accrochés partout où son corps pouvait livrer

prise, il fut dévoré vif, tout en combattant et avant d'avoir

achevé sa dernière riposte.

Il y eut, pour les loups, de la nourriture en abondance. L'élan

pesait plus de huit cents livres, ce qui donnait vingt pleines livres de

viande pour chacune des quarante gueules de la troupe. Mais, si

l'estomac des loups était susceptible de jeûnes prodigieux, non

moins prodigieuse était sa faculté d'absorption. Quelques os

éparpillés furent, en quelques heures, tout ce qui restait du

splendide animal, qui avait fait face, si vaillamment, à la horde de

ses ennemis.

Le repos vint ensuite, et le sommeil. Puis les jeunes mâles

commencèrent à se quereller entre eux. La famine était terminée;

les loups étaient arrivés à la Terre Promise. Ils continuèrent,

pendant quelques jours encore, à chasser de compagnie la petite bande

d'élans qu'ils avaient dépistée. Mais ils y mettaient maintenant

quelque précaution, s'attaquant de préférence aux femelles, plus

lourdes dans leurs mouvements, ou aux vieux mâles. Finalement, la

troupe des loups se partagea en deux parties, qui s'éloignèrent

chacune dans des directions différentes.

La louve, le grand loup gris, le vieux loup borgne et le jeune loup de

trois ans conduisirent une des deux troupes dans la direction de

l'est, vers le Mackenzie-River[14] et la région des Lacs. Chaque jour,

s'éclaircissait la petite cohorte. Les loups partaient, deux par

deux, mâle et femelle ensemble. Parfois, un mâle, sans femelle avec

qui s'accoupler, était chassé, à coups de dents, par les autres

mâles. Il ne resta plus, au bout du compte, que la louve et son trio

d'amoureux.

Tous trois portaient les marques sanglantes de ses morsures et elle

demeurait toujours inexorable à chacun d'eux. Mais ils continuaient

à ne pas se défendre contre ses crocs. Ils se contentaient, pour

apaiser son courroux, de se détourner, en remuant la queue et en

dansant devant elle de petits pas.

Aussi doux ils se montraient envers elle, aussi féroces étaient-ils

l'un vis-à-vis de l'autre. Le loup de trois ans sentait croître

son audace. Saisissant dans sa gueule, à l'improviste, l'oreille du

vieux loup, du côté où celui-ci était borgne, il la déchira

profondément et la découpa en minces lanières. Le vieux loup, s'il

était moins vigoureux et moins alerte que son jeune rival, lui était

supérieur en science et en sagesse. Son œil perdu et son nez balafré

témoignaient de son expérience de la vie et de la bataille. Nul doute

qu'il ne connût, en temps utile, ce qu'il avait à faire.

Magnifique en effet, lorsque l'heure en fut venue, et tragique à

souhait fut la bataille. Le vieux loup borgne et le grand loup gris se

réunirent pour attaquer ensemble le loup de trois ans et le détruire.

Ils l'entreprirent, sans pitié, chacun de leur côté. Oubliés les

jours de chasse commune, les jeux partagés jadis, et la famine subie

côte à côte. C'étaient choses du passé. La chose présente,

implacable et cruelle par-dessus toutes, était l'amour. La louve,

objet du litige, assise sur son train de derrière, regardait,

spectatrice paisible. Paisible et contente, car son jour à elle était

venu. C'est pour la posséder que les poils se hérissaient, que les

crocs frappaient les crocs, que la chair déchiquetée se convulsait.

Le loup de trois ans, c'était sa première affaire d'amour, perdit

la vie dans l'aventure. Les deux vainqueurs, quand il fut mort,

regardèrent la louve qui, sans bouger, souriait dans la neige. Mais le

vieux loup borgne était le plus roué des deux survivants. Il avait

beaucoup appris. Le grand loup gris, détournant la tête, était

occupé justement à lécher une blessure qui saignait à son épaule.

Son cou se courbait, pour cette opération, et la courbe en était

tournée vers le vieux loup. De son œil unique, celui-ci saisit

l'opportunité du moment. S'étant baissé pour prendre son élan,

il sauta sur la gorge qui s'offrait à ses crocs et referma sur elle

sa mâchoire. La déchirure fut large et profonde, et les dents

crevèrent au passage la grosse artère. Le grand loup gris eut un

grondement terrible et s'élança sur son ennemi, qui s'était

rapidement reculé. Mais déjà la vie fuyait hors de lui, son

grondement s'étouffait et n'était plus qu'une toux épaisse.

Ruisselant de sang et toussant, il combattit encore quelques instants.

Puis ses pattes chancelèrent, ses yeux s'assombrirent à la lumière

et ses sursauts devinrent de plus en plus courts.

La louve, pendant ce temps, toujours assise sur son derrière,

continuait à sourire. Elle était heureuse. Car ceci n'était rien

d'autre que la bataille des sexes, la lutte naturelle pour l'amour,

la tragédie du Wild, qui n'était tragique que pour ceux qui

mouraient. Elle était, pour les survivants, aboutissement et

réalisation.

Lorsque le grand loup gris ne bougea plus, le vieux borgne, Un-Œil[15]

(ainsi l'appellerons-nous désormais), alla vers la louve. Il y avait,

dans son allure, de la fierté de sa victoire et de la prudence. Il

était prêt à une rebuffade, si elle venait, et ce lui fut une

agréable surprise de voir que les dents de la louve ne grinçaient pas

vers lui avec colère. Son accueil, pour la première fois, lui fut

gracieux. Elle frotta son nez contre le sien et condescendit même à

sauter, gambader et jouer en sa compagnie, avec des manières

enfantines. Et lui, tout vieux et tout sage qu'il fût, comme elle il

fit l'enfant et se livra à maintes folies, pires que les siennes.

Il n'était plus question déjà des rivaux vaincus, ni du conte

d'amour écrit en rouge sur la neige. Une fois seulement, le vieux

loup dut s'arrêter de jouer, pour lécher le sang qui coulait de ses

blessures non fermées. Ses lèvres se convulsèrent, en un vague

grondement, et le poil de son cou eut un hérissement involontaire. Il

se baissa vers la neige encore rougie, comme s'il allait prendre son

élan, et en mordit la surface, dans un spasme brusque de ses

mâchoires. Au bout d'un moment, il ne pensa plus à rien derechef, et

courut vers la louve qui se sauva, en le conviant à sa suite au plaisir

de la chasse à travers bois.

Ils coururent, dès lors, toujours côte à côte, comme de bons amis

qui ont fini par se comprendre, chassant, tuant et mangeant en commun.

Ainsi passaient les jours, quand la louve commença à se montrer

inquiète. Elle semblait chercher, avec obstination, une chose qu'elle

ne trouvait pas.

Les abris que forment, en-dessous d'eux, les amas d'arbres tombés

étaient, pour elle, pleins d'attrait. Pénétrant dans les larges

crevasses qui s'ouvrent dans la neige, à l'abri des rocs

surplombants, elle y reniflait longuement. Un-Œil paraissait

complètement détaché de ces recherches, mais il n'en suivait pas

moins, avec bonne humeur et fidélité, tous les pas de la louve.

Lorsque celle-ci s'attardait un peu trop, dans ses investigations, ou

si le passage était trop étroit pour deux, il se couchait sur le sol

et attendait placidement son retour.

Sans se fixer de préférence en aucun lieu, ils pérégrinèrent à

travers diverses contrées. Puis, revenant vers le Mackenzie, ils

suivirent le fleuve, s'en écartant seulement pour remonter, à la

piste de quelque gibier, un de ses petits affluents.

Ils tombaient parfois sur d'autres loups qui, comme eux, marchaient

ordinairement par couples. Mais il n'y avait plus, de part ni

d'autre, de signes mutuels d'amitié, de plaisir à se retrouver, ni

de désir de se reformer en troupe. Quelquefois, ils rencontraient des

loups solitaires. Ceux-ci étaient toujours des mâles et ils faisaient

mine, avec insistance, de vouloir se joindre à la louve et à son

compagnon. Mais tous deux, épaule contre épaule, le crin hérissé et

les dents mauvaises, accueillaient de telle sorte ces avances que le

prétendant intempestif tournait bientôt le dos et s'en allait

reprendre sa course isolée.

Ils couraient dans les forêts paisibles, par une belle nuit de clair de

lune, quand Un-Œil s'arrêta soudain. Il dressa son museau, agita la

queue, leva une patte, à la manière d'un chien en arrêt, et ses

narines se dilatèrent pour humer l'air. Les effluves qui lui

parvinrent ne semblèrent pas le satisfaire et il se mit à respirer

l'air de plus belle, tâchant de comprendre l'impalpable message que

lui apportait le vent. Un reniflement léger avait suffi à renseigner

la louve et elle trotta de l'avant, afin de rassurer son compagnon. Il

la suivit, mal tranquillisé, et, à tout moment, il ne pouvait

s'empêcher de s'arrêter pour interroger du nez l'atmosphère.

Ils arrivèrent à une vaste clairière, ouverte parmi la forêt.

Rampant avec prudence, la louve s'avança jusqu'au bord de

l'espace libre. Le vieux loup la rejoignit, après quelque

hésitation, tous ses sens en alerte, chaque poil de son corps

s'irradiant de défiance et de suspicion. Tous deux demeurèrent côte

à côte, veillant, et reniflant.

Un bruit de chiens qui se querellaient et se battaient arrivait

jusqu'à leurs oreilles, ainsi que des cris d'hommes, au son

guttural, et des voix plus aiguës de femmes acariâtres et quinteuses.

Ils perçurent aussi le cri strident et plaintif d'un enfant. Sauf les

masses énormes que formaient les peaux des tentes, ils ne pouvaient

guère distinguer que la flamme d'un feu, devant laquelle des corps

allaient et venaient, et la fumée qui montait doucement du feu, dans

l'air tranquille. Mais les mille relents d'un camp d'Indiens

venaient maintenant aux narines des deux bêtes. Et ces relents

contaient des tas de choses, que le vieux loup ne pouvait pas

comprendre, mais qui de la louve étaient beaucoup moins inconnues.

Elle était étrangement agitée, et reniflait, reniflait, avec un

délice croissant. Un-Œil, au contraire, demeurait soupçonneux et ne

cachait pas son ennui. Il trahissait, à chaque instant, son désir de

s'en aller. Alors la louve se tournait vers lui, lui touchait le nez

avec son nez, pour le rassurer; puis elle regardait à nouveau vers le

camp. Son expression marquait une envie impérieuse, qui n'était pas

celle de la faim. Une force intérieure, dont elle tressaillait, la

poussait à s'avancer plus avant, à s'approcher de ce feu, à

s'aller coucher, près de sa flamme, en compagnie des chiens, et à se

mêler aux jambes des hommes.

Ce fut Un-Œil qui l'emporta. Il s'agita tant et si bien que son

inquiétude se communiqua à la louve. La mémoire aussi revint à

celle-ci de cette autre chose qu'elle cherchait si obstinément, et

qu'il y avait pour elle nécessité de trouver. Elle fit volte-face et

trotta en arrière, dans la forêt, au grand soulagement du vieux loup

qui la précédait, et qui ne fut rassuré qu'une fois le camp perdu

de vue.

Comme ils glissaient côte à côte et sans bruit, ainsi que des ombres,

au clair de lune, ils rencontrèrent un sentier. Leurs deux nez

s'abaissèrent, car des traces de pas y étaient marquées dans la

neige. Les traces étaient fraîches. Un-Œil courut en avant, suivi de

la louve, et avec toutes les précautions nécessaires. Les coussinets

naturels qu'ils avaient sous la plante de leurs pieds s'imprimaient

sur la neige, silencieux et moelleux comme un capiton de velours.

Le loup découvrit une petite tache blanche qui, légèrement, se

mouvait sur le sol blanc. Il accéléra son allure, déjà rapide.

Devant lui, bondissait la petite tache blanche.

Le sentier où il courait était étroit et bordé, de chaque côté,

par des taillis de jeunes sapins. Il rattrapa la petite tache blanche et

bond par bond l'atteignit. Il était déjà dessus. Un bond de plus,

et ses dents s'y enfonçaient. Mais, à cet instant précis, la petite

tache blanche s'éleva en l'air, droit au-dessus de sa tête, et il

reconnut un lapin-de-neige[16] qui, pendu dans le vide, à un jeune

sapin, bondissait, sautait, cabriolait en une danse fantastique.

Un-Œil, à ce spectacle eut un recul effrayé. Puis il s'aplatit sur

la neige, en grondant des menaces à l'adresse de cet objet, dangereux

peut-être et inexplicable. Mais la louve, étant arrivée, passa avec

dédain devant le vieux loup. S'étant, ensuite, tenue tranquille un

moment, elle s'élança vers le lapin qui dansait toujours en l'air.

Elle sauta haut, mais pas assez pour atteindre la proie convoitée, et

ses dents claquèrent les unes contre les autres, avec un bruit

métallique. Elle sauta, une seconde fois, puis une troisième.

Un-Œil, s'étant relevé, l'observait. Irrité de ces insuccès,

lui-même il bondit dans un puissant élan. Ses dents se refermèrent

sur le lapin et il l'attira à terre avec lui. Mais, chose curieuse!

le sapin n'avait point lâché le lapin. Il s'était, à sa suite,

courbé vers le sol et semblait menacer le vieux loup. Un-Œil desserra

ses mâchoires et, abandonnant sa prise, sauta en arrière, afin de se

garer de l'étrange péril. Ses lèvres découvrirent ses crocs, son

gosier se gonfla pour une invective, et chaque poil de son corps se

hérissa, de rage et d'effroi. Simultanément, le jeune sapin

s'était redressé et le lapin, à nouveau envolé, recommença à

danser dans le vide.

La louve se fâcha et, en manière de reproche, enfonça ses crocs dans

l'épaule du vieux loup. Celui-ci, de plus en plus épouvanté de

l'engin inconnu, se rebiffa et recula plus encore, après avoir

égratigné le nez de la louve. Alors indignée de l'offense, elle se

jeta sur son compagnon qui, en hâte, essaya de l'apaiser et

de se faire pardonner sa faute. Elle ne voulut rien entendre

et continua vertement à le corriger, jusqu'à ce que, renonçant à

l'attendrir, il détournât la tête et, en signe de soumission,

offrît de lui-même son épaule à ses morsures.

Le lapin, durant ce temps, continuait à danser en l'air, au-dessus

d'eux.

La louve s'assit dans la neige et le vieux loup qui, maintenant, avait

encore plus peur de sa compagne que du sapin mystérieux, se remit à

sauter vers le lapin. L'ayant ressaisi dans sa gueule, il vit

l'arbre se courber, comme précédemment, vers la terre. Mais, en

dépit de son effroi, il tint bon et ses dents ne lâchèrent point le

lapin. Le sapin ne lui fit aucun mal. Il voyait seulement, lorsqu'il

remuait, l'arbre remuer aussi et osciller sur sa tête. Dès qu'il

demeurait immobile, le sapin, à son tour, ne bougeait plus. Et il en

conclut qu'il était plus prudent de se tenir tranquille. Le sang

chaud du lapin, cependant lui coulait dans la gueule et il le trouvait

savoureux.

Ce fut la louve qui vint le tirer de ses perplexités. Elle prit le

lapin entre ses mâchoires, et, sans s'effarer du sapin qui oscillait

et se balançait au-dessus d'elle, elle arracha sa tête à l'animal

aux longues oreilles. Le sapin reprit, à l'instar d'un ressort qui

se détend, sa position naturelle et verticale, où il s'immobilisa,

et le corps du lapin resta sur le sol. Un-Œil et la louve dévorèrent

alors, à loisir, le gibier que l'arbre mystérieux avait capturé

pour eux.

Tout alentour étaient d'autres sentiers et chemins, où des lapins

pendaient en l'air. Le couple les inspecta tous. La louve acheva

d'apprendre à son compagnon ce qu'étaient les pièges des hommes

et la meilleure méthode à employer pour s'approprier ce qui s'y

était pris.

[Note 12: _Leader_, conducteur ou chef de file. (_Note des

Traducteurs._)]

[Note 13: Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (_Note des Traducteurs._)]

[Note 14: _Le Fleuve Mackenzie_ prend sa source dans les Montagnes

Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer

Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de

l'Esclave. (_Note des Traducteurs._)]

[Note 15: _One Eye._]

[Note 16: Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de

lapins blancs. (_Note des Traducteurs._)]

V

LA TANIÈRE

Pendant deux jours encore, ils demeurèrent dans les parages du camp

indien, Un-Œil toujours craintif et apeuré, la louve comme fascinée

au contraire par l'attirance du camp. Mais un matin, un coup de fusil

ayant claqué soudain auprès d'eux et une balle étant venue

s'aplatir contre le pied d'un arbre, à quelques pouces de la tête

du vieux loup, le couple détala de compagnie et mit vivement quelques

milles entre sa sécurité et le danger.

Après avoir couru deux jours durant, ils s'arrêtèrent. La louve

s'alourdissait et ralentissait son allure. Une fois, en chassant un

lapin, elle qui, d'ordinaire, l'eût joint facilement, dut

abandonner la poursuite et se coucher sur le sol pour se reposer.

Un-Œil vint à elle et, de son nez, gentiment, lui toucha le cou. Elle

le mordit, en guise de remerciement, avec une telle férocité qu'il

en culbuta en arrière et y demeura, tout estomaqué, en une pose

ridicule. Son caractère devenait de plus en plus mauvais, tandis que le

vieux loup se faisait plus patient et plus plein de sollicitude. Et plus

impérieux aussi devenait pour elle le besoin de trouver, sans tarder,

la chose qu'elle cherchait.

Elle la découvrit enfin. C'était à quelque mille pieds au-dessus

d'un petit cours d'eau qui se jetait dans le Mackenzie, mais qui, à

cette époque de l'année, était gelé dessus, gelé dessous, et ne

formait, jusqu'à son lit de rocs, qu'un seul bloc de glace.

Rivière blanche et morte, de sa source à son embouchure.

Distancée sans cesse par son compagnon, la louve trottait à petits

pas, quand elle parvint sur la haute falaise d'argile qui dominait le

cours d'eau. L'usure des tempêtes, à l'époque du printemps, et

la neige fondante avaient de part en part érodé la falaise et produit,

à une certaine place, une étroite fissure.

La louve s'arrêta, examina le terrain tout à l'entour, avec soin,

puis zigzaguant de droite et de gauche, elle descendit jusqu'à la

base de la falaise, là où sa masse abrupte émergeait de la ligne

inférieure du paysage. Cela fait, elle remonta vers la fissure et s'y

engagea.

Sur une longueur de trois pieds, elle fut forcée de ramper, mais au

delà les parois s'élevaient et s'élargissaient, pour former une

petite chambre ronde, de près de six pieds de diamètre. C'était sec

et confortable. Elle inspecta minutieusement les lieux, tandis que le

vieux loup, qui l'avait rejointe, demeurait à l'entrée du couloir

et attendait avec patience. Elle baissa le nez vers le sol et tourna en

rond, plusieurs fois, sur elle-même. Puis elle rapprocha

l'extrémité de ses quatre pattes et, détendant ses muscles, elle se

laissa tomber par terre, avec un soupir fatigué, qui était presque un

gémissement. Un-Œil, les oreilles pointées, l'observait maintenant

avec intérêt et la louve pouvait voir, découpé sur la claire

lumière, le panache de sa queue, qui allait et venait joyeusement.

Elle aussi, dressant ses oreilles en fines pointes, les mouvait en

avant, puis en arrière, tandis que sa gueule s'ouvrait béatement et

que sa langue pendait avec abandon. Et cette manière d'être

exprimait qu'elle était contente et satisfaite.

Croc-Blanc · 第 3 / 15 段