Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand Henry, qui

avait pris la place d'arrière et poussait le traîneau, afin

d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement

étouffé. Derrière eux, en pleine vue et sur la même piste qu'ils

venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une

forme velue. La bête trottinait sans effort apparent, semblant glisser

plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arrêtés, elle

s'arrêta ainsi qu'eux et, ayant levé la tête, elle les regarda

avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur,

comme pour se faire d'eux une opinion.

--C'est la louve! dit Bill.

Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et il vint, derrière le

traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinèrent

l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur

avait déjà soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter

encore, en avant, de quelques pas, puis s'arrêter, puis recommencer

à diverses reprises le même manège, jusqu'à ce qu'il ne se

trouvât plus qu'à une courte distance. Alors il fit halte, la tête

dressée, près d'un groupe de sapins, et se remit à observer les

deux hommes. Il les considérait avec une insistance singulière, comme

eût pu le faire un chien, mais sans qu'il y eût rien dans ses yeux

du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était

celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bête,

aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt

grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des

spécimens les plus importants de l'espèce.

--Il doit mesurer près de deux pieds et demi à hauteur d'épaule,

constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long.

--Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai

jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge, et même sur

l'orangé. Elle a un ton cannelle.

La robe de la bête n'était point cependant de cette couleur et le

gris y dominait, comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et

indéfinissables reflets couraient par moment sur le poil, qui

trompaient et illusionnaient la vue.

--On dirait un rude et gros chien de traîneau, poursuivit Bill. Je ne

serais pas autrement étonné de voir cet animal remuer la queue.

--Hé! gros chien, appela-t-il. Venez, vous! quel que vous soyez!

--Il n'a pas de toi la moindre peur, dit Henry, en riant.

Bill agita sa main, fit semblant de menacer, cria à tue-tête. La bête

ne manifesta aucune crainte et se contenta de se mettre légèrement en

garde. Elle ne cessait point de dévisager les deux hommes, avec une

fixité affamée. Son désir évident était, si elle l'osait, de

venir à cette viande et de s'en repaître.

--Écoutez, Henry, dit Bill, en baissant la voix, très bas. Voici le

cas d'utiliser nos trois cartouches. Mais il faut ne point manquer le

coup et qu'il soit mortel, qu'en pensez-vous?

Henry approuva et Bill, avec mille précautions, amena à lui le fusil.

Mais à peine avait-il fait le geste de le lever vers son épaule que la

louve, faisant un saut de côté, hors de la piste, disparut parmi les

sapins.

Les deux compagnons se regardèrent. Henry sifflota, d'un air entendu,

et Bill, se morigénant lui-même, remit en place le fusil.

--Je devais m'y attendre, dit-il. Un loup assez instruit pour venir

partager le dîner de nos chiens doit être également renseigné sur

les coups de fusil. Sa science est la cause de tous nos malheurs. Mais

je le démolirai, aussi sûr que mon nom est Bill! Puisqu'il est trop

rusé pour être tué à découvert, j'irai le tirer de l'affût.

--Si vous voulez tenter de l'abattre, faites-le d'ici, conseilla

Henry. Que la bande survienne autour de vous, en admettant que vos trois

cartouches tuent trois bêtes, les autres vous régleront votre compte.

On campa de bonne heure, ce soir-là. Les trois chiens survivants

avaient remorqué moins vite le traîneau et avaient été las plus

tôt. Les deux hommes ne dormirent que d'un œil. Le cercle

d'ennemis s'était resserré encore. Sans cesse il fallait se

relever, pour attiser le feu, afin que la flamme ne tombât point.

--J'ai ouï des marins, dit Bill, me parler des requins qui ont

coutume de suivre les navires. Les loups sont les requins de la terre.

Ils s'y connaissent mieux que nous dans leurs affaires. Ils savent que

bientôt ils nous auront.

--Ils vous ont déjà à moitié, rétorqua Henry, avec rudesse, vous

qui vous laissez aller à parler ainsi. C'en est fait d'un homme,

dès l'instant où il se déclare perdu. Vous êtes, rien qu'en le

disant, à demi mangé.

--Ils en ont mangé d'autres, et qui nous valaient, vous et moi,

répondit Bill.

--Assez croassé! Vous m'excédez plus que de raison.

Henry tourna brusquement le dos à Bill, et il s'attendait à ce que

celui-ci, avec le caractère emporté qu'il lui connaissait,

s'irritât du ton tranchant de ses paroles. Mais Bill ne répondit

rien.

--Mauvais présage, songea Henry, dont les paupières se fermaient

malgré lui. Le moral de Bill, il n'y a pas à s'y tromper, est

gravement entamé. J'aurai, demain matin, fort à faire pour retaper

ce garçon.

[Note 9: Frog.]

[Note 10: _Spanker._]

[Note 11: Le _yard_ mesure environ 91 centimètres (914 millimètres),

soit un peu moins d'un mètre. (_Note des Traducteurs._)]

III

LE CRI DE LA FAIM

La journée débuta sous de meilleurs auspices. Les deux hommes

n'avaient pas perdu de chien durant la nuit et c'est l'esprit le

plus léger qu'ils se remirent en chemin, dans le silence, le noir et

le froid, Bill semblait avoir oublié ses sinistres pressentiments et

quand, à midi, les chiens renversèrent le traîneau, à un mauvais

passage, c'est en plaisantant qu'il accueillit l'accident.

C'était pourtant un effrayant pêle-mêle. Le traîneau, sens dessus

dessous, demeurait suspendu entre le tronc d'un arbre et un énorme

roc. Il fallut d'abord déharnacher les chiens, afin de les dégager

et de démêler leurs traits. Ceci fait et tandis que les deux hommes

s'occupaient de remettre sur pied le traîneau, Henry aperçut

N'a-qu'une-Oreille qui était en train de se défiler en rampant.

--Ici, toi, N'a-qu'une-Oreille! cria-t-il, en se retournant vers

le chien.

Mais le chien, au lieu de lui obéir, fit un bond en avant et se sauva,

en courant de toutes ses forces, ses harnais traînant derrière lui.

Tout là-bas, sur la piste, la louve l'attendait. En s'approchant

d'elle, il parut soudain hésiter et ralentit sa course. Il la

regardait fixement, avec crainte et désir à la fois. Elle semblait

l'aguicher et lui sourire de toutes ses dents, puis fit un pas vers

lui, en manière d'avance. N'a-qu'une-Oreille se rapprocha, mais

en se tenant encore sur ses gardes, la tête dressée, les oreilles et

la queue droites.

Quand il l'eut jointe, il essaya de frotter son nez contre le sien;

mais elle se détourna, avec froideur, et fit un pas en arrière. Elle

répéta plusieurs fois sa manœuvre, comme pour l'entraîner loin de

ses compagnons humains. À un moment (on eût dit qu'une vague

conscience du sort qui l'attendait flottait dans sa cervelle de

chien), N'a-qu'une-Oreille, s'étant retourné, regarda derrière

lui ses deux camarades de trait, le traîneau renversé et les deux

hommes qui l'appelaient. Mais la louve lui ayant tendu son nez, pour

qu'il s'y frottât, il en oublia aussitôt toute autre idée et se

reprit à la suivre au bout de quelques minutes, dans un prude et

nouveau recul qu'elle effectua.

Bill, pendant ce temps, avait songé au fusil. Mais celui-ci était pris

sous le traîneau et quand, avec l'aide d'Henry, il eut mis la main

dessus, le chien et la louve étaient trop éloignés de lui, trop près

aussi l'un de l'autre pour qu'il pût tirer.

Trop tard, N'a-qu'une-oreille connut son erreur. Les deux hommes le

virent qui revenait vers eux à fond de train. Mais déjà une douzaine

de loups maigres, bondissant dans la neige, fonçaient à angle droit

sur le chien, afin de lui couper la retraite. La louve avait, quant à

elle, cessé ses grâces et ses pudeurs, et s'était jetée sur son

amoureux, avec un rauque grognement. Il l'avait bousculée d'un coup

d'épaule et elle s'était jointe aux autres poursuivants. Elle le

talonnait de près.

--Où allez-vous? cria Henry, en posant sa main sur le bras de Bill.

Bill se dégagea, d'un mouvement brusque.

--Je ne puis, dit-il, supporter ce qui se passe. Ils ne doivent plus

avoir, si je puis l'empêcher, aucun de nos chiens.

Le fusil au poing, il s'enfonça dans les taillis qui bordaient le

sentier.

--Attention, Bill! lui jeta Henry, une dernière fois. Soyez prudent!

Henry, assis sur le traîneau, vit disparaître son compagnon.

N'a-qu'une-Oreille avait quitté la piste et tentait de rejoindre le

traîneau en décrivant un grand cercle. Henry l'apercevait par

instants, détalant à travers des sapins clairsemés et s'efforçant

de gagner les loups en vitesse, tandis que Bill allait essayer, sans nul

doute, d'enrayer la poursuite. Mais la partie était perdue

d'avance. D'autant que de nouveaux loups, sortant de partout, se

joignaient à la chasse.

Tout à coup, Henry entendit un coup de fusil, puis deux autres

succéder rapidement au premier, et il connut que la provision de

cartouches de Bill était finie. Il y eut un grand bruit, des

grondements et des cris. Henry reconnut la voix du chien, qui gémissait

et hurlait. Un cri de loup lui annonça qu'un des animaux avait été

atteint. Et ce fut tout. Gémissements et grognements moururent et le

silence retomba sur le paysage solitaire.

Henry demeura longtemps assis sur le traîneau. Il n'avait pas besoin

d'aller voir ce qui était advenu. Cela il le savait comme s'il en

eût été spectateur. Il se dressa pourtant, à un moment, avec un

tressaillement, et, dans une hâte fébrile, chercha la hache qui était

parmi les bagages. Puis il se rassit et songea longuement, en société

des deux chiens qui lui restaient et qui demeuraient à ses pieds,

couchés et tremblants.

Il se leva, à la fin, en proie à une immense faiblesse, comme si toute

force de résistance s'était anéantie en lui, et se mit en devoir

d'atteler les chiens au traîneau. Lui-même passa sur son épaule un

harnais d'homme et tira, de concert avec les deux bêtes. L'étape

fut courte. Dès que le jour commença à baisser, Henry se hâta

d'organiser le campement. Il donna aux chiens leur nourriture, fit

cuire et mangea son dîner, et dressa son lit près du feu.

Mais il n'avait pas encore fermé les yeux qu'il vit les loups

arriver et, cette fois, s'avancer tellement près qu'il n'y avait

pas à songer même à dormir. Ils étaient là, autour de lui, si peu

loin qu'il pouvait les regarder, comme en plein jour, couchés ou

assis autour du foyer, rampant sur leurs ventres, et tantôt avançant,

tantôt reculant. Certains d'entre eux dormaient, couchés en rond

dans la neige, comme des chiens. Il ne cessa pas, un seul instant,

d'aviver la flamme, car il savait qu'elle était le seul obstacle

entre sa chair et leurs crocs. Les deux chiens se pressaient contre lui,

implorant sa protection. De temps à autre, le cercle des loups

s'agitait, ceux qui étaient couchés se relevaient, et tous hurlaient

en chœur. Puis ils se recouchaient ou s'asseyaient, le cercle se

reformant plus près.

À force, cependant, d'avancer d'un pouce, puis d'un pouce, un

instant arriva où les loups le touchaient presque. Alors il prit des

brandons enflammés et commença à les jeter dans le tas de ses

ennemis. Ceux-ci bondissaient en arrière, d'un saut hâtif,

accompagné de cris de colère et de grognements peureux, quand une

branche, bien lancée, atteignait l'un d'eux.

Le matin trouva l'homme hagard et brisé, les yeux dilatés par le

manque de sommeil. Il cuisina et absorba son déjeuner. Puis quand la

lumière eut dispersé la troupe des loups, il s'occupa de mettre à

exécution un projet qu'il avait médité durant de longues heures de

la nuit. Ayant abattu, à coups de hache, de jeunes sapins, il en fit,

en les liant en croix, les traverses d'un échafaudage assez élevé,

dont quatre autres grands sapins, restés debout, formèrent les

montants. Se servant ensuite des courroies du traîneau comme de cordes,

et les chiens tirant avec lui, il hissa au sommet de l'échafaudage le

cercueil qu'il avait convoyé.

--Ils ont eu Bill, dit-il, en s'adressant au corps du mort, quand

celui-ci fut installé dans sa sépulture aérienne, et ils m'auront

peut-être. Mais, vous, jeune homme, ils ne vous auront pas.

Le traîneau filait maintenant derrière les chiens, qui haletaient

d'enthousiasme, car ils savaient, eux aussi, que le salut était pour

eux dans le chenil du Fort M'Gurry. Mais les loups n'avaient pas

été loin et c'est ouvertement qu'ils avaient, désormais, repris

leur poursuite. Ils trottinaient tranquillement derrière le traîneau,

ou rangés en files parallèles, leurs langues rouges pendantes, leurs

flancs maigres ondulant sur leurs côtes, qui se dessinaient à chacun

de leurs mouvements. Henry ne pouvait s'empêcher d'admirer qu'ils

fussent encore capables de se tenir sur leurs pattes, sans s'effondrer

sur la neige.

À midi, vers le Sud, ce ne fut pas seulement un reflet du soleil qui

apparut, mais l'astre lui-même, dont la partie supérieure émergea

de l'horizon, pâle et dorée. Henry vit là un heureux présage. Le

soleil était revenu et les jours allaient grandir. Mais sa joie fut de

courte durée. La lumière, presque aussitôt, se remit à baisser et il

s'occupa, sans plus tarder, de s'organiser pour la nuit. Les

quelques heures de clarté grisâtre et de terne crépuscule qu'il

avait encore devant lui furent utilisées à couper, pour le foyer, une

quantité de bois considérable.

Avec la nuit, la terreur revint, à son comble. Le besoin de sommeil,

pire que les loups, tenaillait Henry. Il s'endormit malgré lui,

accroupi près du feu, les couvertures sur ses épaules, sa hache entre

ses genoux, un chien à sa droite, un chien à sa gauche. Dans cet état

de demi-veille où il se trouvait, il apercevait la troupe entière qui

le contemplait, comme un repas retardé, mais certain. Il lui semblait

voir une bande d'enfants réunis autour d'une table servie, et

attendant qu'on leur permît de commencer à manger.

Puis, comme machinalement, ses yeux retombaient sur lui-même, et il

examinait son corps avec une attention bizarre, qui ne lui était pas

habituelle. Il tâtait ses muscles et les faisait jouer,

s'intéressant prodigieusement à leur mécanisme. À la lueur du

foyer, il ouvrait, étendait ou refermait les phalanges de ses doigts,

émerveillé de l'obéissance et de la souplesse de sa main qui, avec

brusquerie ou douceur, trépidait à sa volonté, jusqu'au bout des

ongles. Et, comme fasciné, il se prenait d'un incommensurable amour

pour ce corps admirable, auquel il n'avait, jusque-là, jamais prêté

attention, d'une tendresse infinie pour cette chair vivante, destinée

bientôt à repaître des brutes, à être mise en lambeaux.

Qu'était-il désormais? Un simple mets pour des crocs affamés, une

subsistance pour d'autres estomacs, l'égal des élans et des lapins

dont il avait tant de fois, lui-même, fait son dîner.

À quelques pieds devant lui, la louve aux reflets rouges était assise

dans la neige et le regardait, pensive. Leurs regards se croisèrent. Il

comprit sans peine qu'elle se délectait de lui, par anticipation. Sa

gueule s'ouvrait, avec gourmandise, découvrant les crocs blancs

jusqu'à leur racine. La salive lui découlait des lèvres, et elle se

pourléchait de la langue. Un spasme d'épouvante secoua Henry. Il fit

un geste brusque, pour se saisir d'un brandon et le lancer à la

louve. Mais celle-ci, non moins rapidement, s'était éclipsée. Alors

il se remit à contempler sa main, avec adoration, à examiner, l'un

après l'autre, tous ses doigts et comme ils s'adaptaient avec

perfection aux rugosités de la branche qu'il brandissait. Puis, comme

son petit doigt courait risque de se brûler, il le replia

délicatement, un peu en arrière de la flamme.

La nuit s'écoula cependant sans accident et le matin parut. Pour la

première fois, la lumière du jour ne dispersa pas les loups. Vainement

l'homme attendit leur départ. Ils demeurèrent en cercle autour de

lui et de son feu, avec une insolence qui brisa son courage, revenu avec

la clarté naissante. Il tenta cependant un effort surhumain pour se

remettre en route.

Mais à peine avait-il replacé son traîneau sur le sentier et

s'était-il écarté, de quelques pas, de la protection du feu,

qu'un loup, plus hardi que les autres, s'élança vers lui. La bête

avait mal calculé son élan; son saut fut trop court. Ses dents, en

claquant, se refermèrent sur le vide, tandis qu'Henry, pour se

préserver, faisait un bond de côté. Puis, reculant vers le feu, il

fit pleuvoir une mitraille de brandons sur les autres loups,

qui, excités par l'exemple, s'étaient dressés debout et s'apprêtaient

déjà à se jeter sur lui.

Il demeura assiégé toute la journée. Comme son bois menaçait de

s'épuiser, il étendit progressivement le foyer vers un énorme sapin

mort, qui s'élevait à peu de distance et qu'il atteignit de la

sorte. Il abattit l'arbre et passa le reste du jour à préparer, pour

la nuit, branches et fagots.

La nuit revint, aussi angoissante que la précédente, avec cette

aggravation que le besoin de dormir devenait, pour l'homme, de plus en

plus insurmontable. Henry, dans sa somnolence, vit la louve

s'approcher de lui à ce point, qu'il n'eût qu'à saisir un

brandon allumé pour le lui planter, d'un geste mécanique, en plein

dans la gueule. La louve hurla de douleur, en un brusque ressaut. Il

sentit l'odeur de la chair brûlée et regarda la bête secouer sa

tête, avec fureur.

Puis, de crainte de s'abandonner trop profondément au sommeil, Henry

attacha à sa main droite un tison de sapin, afin que la brûlure de la

flamme le réveillât lorsque la branche serait consumée. Il

recommença plusieurs fois l'opération. Chaque fois que la flamme, en

l'atteignant, le faisait sursauter, il en profitait pour recharger le

feu et envoyer aux loups une pluie de brandons incandescents, qui les

tenaient momentanément en respect. Un moment vint pourtant où la

branche, mal liée, se détacha de sa main sans qu'il s'en

aperçût. Et, s'étant endormi, il rêva.

Il lui sembla qu'il se trouvait dans le Fort M'Gurry. L'endroit

était chaud et confortable, et il jouait avec l'agent de la

factorerie. Le Fort était assiégé par les loups, qui hurlaient à la

grille d'entrée. Lui et son partenaire s'arrêtaient de jouer, par

instants, pour écouter les loups et rire de leurs efforts inutiles.

Mais un craquement se produisit soudain. La porte avait cédé et les

loups envahissaient la maison, fonçant droit sur lui et sur l'agent,

en redoublant de hurlements, tellement qu'il en avait la tête comme

brisée. Il s'éveilla, à ce moment, et le rêve se relia à la

réalité. Les loups hurlants étaient sur lui. Déjà l'un d'eux

avait refermé ses crocs sur son bras. D'un mouvement instinctif,

Henry sauta dans le feu et le loup lâcha prise, non sans laisser dans

la chair une large déchirure.

Alors commença une bataille de flammes. Ses épaisses mitaines

protégeant ses mains, Henry ramassait les charbons ardents, à pleines

poignées, et les jetait en l'air dans toutes les directions. Le

campement n'était qu'un volcan en éruption. Henry sentait son

visage se tuméfier, ses sourcils et ses cils grillaient, et la chaleur

qu'il éprouvait aux pieds devenait intolérable. Un brandon dans

chaque main, il se risqua à faire quelques pas en avant. Les loups

avaient reculé.

Il leur lança ses deux brandons, puis frotta de neige ses mitaines

carbonisées, et dans la neige il trépigna pour se refroidir les pieds.

Des deux chiens il ne restait plus trace. Ils avaient, de toute

certitude, continué à alimenter le repas inauguré par les loups, il y

avait plusieurs jours, avec Boule-de-Suif, et que lui-même,

vraisemblablement, terminerait sous peu.

--Vous ne m'avez pas encore! cria-t-il d'une voix sauvage, aux

bêtes affamées, qui lui répondirent, comme si elles avaient compris

ce qu'il disait, par une agitation générale et des grognements

répétés.

Mettant à exécution un nouveau plan de défense, il forma un cercle

avec une série de fagots, alignés à la file et qu'il alluma. Puis

il s'installa au centre de ce rempart de feu, couché sur son matelas,

afin de se préserver de l'humidité glaciale et de la neige fondante,

que liquéfiait sur le sol la chaleur du brasier, et demeura immobile.

Les loups, ne le voyant plus, vinrent s'assurer, à travers le rideau

de flammes, que leur proie était toujours là. Rassurés, ils reprirent

leur attente patiente, se chauffant au feu bienfaisant, en s'étirant

les membres et en clignotant béatement des yeux. La louve s'assit sur

son derrière, pointa le nez vers une étoile et commença un long

hurlement. Un à un, les autres loups l'imitèrent, et la troupe

entière, sur son derrière, le nez vers le ciel, hurla à la faim.

L'aube vint et le jour. La flamme brûlait plus bas. La provision de

bois était épuisée et il allait falloir la renouveler. Henry tenta de

franchir le cercle ardent qui le protégeait, mais les loups surgirent

aussitôt devant lui. Il leur lança, pour les écarter, quelques

brandons, qu'ils se contentèrent d'éviter, sans en être autrement

effrayés. Il dut renoncer au combat.

L'homme, vacillant, s'assit sur son matelas et ses couvertures. Il

laissa tomber sa poitrine sur ses genoux, comme si son corps eût été

cassé en deux. Sa tête pendait vers le sol. C'était l'abandon de

la lutte. De temps à autre, il relevait légèrement la tête, pour

observer l'extinction progressive du feu. Le cercle de flammes et de

braises se sectionnait par segments, qui diminuaient d'étendue et

entre lesquels s'élargissaient des brèches.

--Je crois, murmura-t-il, que bientôt vous pourrez venir et

m'avoir. Qu'importe à présent? Je vais dormir...

Une fois encore, il entr'ouvrit les yeux, et ce fut pour voir, par une

des brèches, la louve qui le regardait.

Combien de temps dormit-il? Il n'aurait su le dire. Mais, lorsqu'il

s'éveilla, il lui parut qu'un changement mystérieux s'était

produit autour de lui. Un changement à ce point étrange et inattendu

que son réveil en fut brusqué sur-le-champ. Il ne comprit point,

d'abord, ce qui s'était passé. Puis il découvrit ceci: les loups

étaient partis. Seul, le piétinement pressé de leurs pattes,

imprimées sur la neige, lui rappelait le nombre et l'acharnement

pressé de ses ennemis. Puis, le sommeil redevenant le plus fort, il

laissa retomber sa tête sur ses genoux.

Ce furent des cris d'hommes qui le réveillèrent, cette fois, mêlés

au bruit de traîneaux qui s'avançaient, à des craquements de

harnais, à des halètements époumonés de chiens de trait.

Quatre traîneaux, quittant le lit glacé de la rivière, venaient en

effet vers lui, à travers les sapins. Une demi-douzaine d'hommes

l'entouraient, quelques instants après. Accroupi au milieu de son

cercle de feu, qui se mourait, il les regarda, comme hébété, et

balbutia, les mâchoires encore empâtées:

--La louve rouge... Venue près des chiens au moment de leur repas...

D'abord elle mangea les chiens... Puis elle mangea Bill...

--Où est lord Alfred? beugla un des hommes à son oreille, en le

secouant rudement.

Il remua lentement la tête.

--Non, lui, elle ne l'a pas mangé... Il pourrit sur un arbre, au

dernier campement.

--Mort? cria l'homme.

--Oui, et dans une boîte... répondit Henry.

Il dégagea vivement son épaule de la main du questionneur.

--Hé! dites donc, laissez-moi tranquille! Je suis vidé à fond.

Bonsoir à tous.

Ses yeux clignotants se fermèrent, son menton rejoignit sa poitrine et,

tandis que les nouveaux arrivés l'aidaient à s'étendre sur les

couvertures, ses ronflements montaient déjà dans l'air glacé.

Une rumeur lointaine répondait à ses ronflements. C'était,

affaiblie par la distance, le cri de la troupe affamée des loups, à la

recherche d'une autre viande, destinée à remplacer l'homme qui

leur avait échappé.

IV

LA BATAILLE DES CROCS

Croc-Blanc · 第 2 / 15 段