L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son r

JACK LONDON

CROC-BLANC

(WHITE FANG)

_Traduction de Paul Gruyer et Louis Postif_

PARIS

LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie

21, RUE HAUTEFEUILLE, 21

MCMXXIII

TABLE

INTRODUCTION

I.--La piste de la viande

II.--La louve

III.--Le cri de la faim

IV.--La bataille des crocs

V.--La tanière

VI.--Le louveteau gris

VII.--Le mur du monde

VIII.--La loi de la viande

IX.--Les faiseurs de feu

X.--La servitude

XI.--Le paria

XII.--La piste des dieux

XIII.--Le pacte

XIV.--La famine

XV.--L'ennemi de sa race

XVI.--Le dieu fou

XVII.--Le règne de la haine

XVIII.--La mort adhérente

XIX.--L'indomptable

XX.--Le maître d'amour

XXI.--Le long voyage

XXII.--La terre du Sud

XXIII.--Le domaine du dieu

XXIV.--L'appel de l'espèce

XXV.--Le sommeil du loup

INTRODUCTION

JACK LONDON

QUELQUES MOTS SUR SA VIE ET SON ŒUVRE

_Il est le Gorki américain. Comme le célèbre Moscovite, avec des

réactions différentes tenant à la diversité des races, il connut les

pires misères physiques et morales. Comme lui, il se redressa là où

bien d'autres ont sombré et trouva le moyen de jeter sur le papier

une œuvre originale et puissante, d'une vie intense, qui a été

traduite à peu près dans toutes les langues, notamment en allemand, en

suédois, en hollandais, en norvégien et en russe._

_Il naquit à San-Francisco, en 1876. Son père, John London, exerçait

en Californie le métier de frappeur. Il allait et venait dans le

«ranch» et se louait, entre temps, comme gardien de ferme ou de

bestiaux. Les atavismes les plus variés se croisaient et se

superposaient dans le sang de la famille. Des Anglais, des Gallois, des

Hollandais, des Suisses, des Français et des Allemands, six races au

total, y avaient fusionné. Tous gens hardis et rudes, gens d'action

et gens d'aventure, gens dépourvus des préjugés sociaux du vieux

monde, qui avaient secoué derrière eux, sur le sol de leur patrie, la

poussière de leurs souliers et s'en étaient venus, par delà

l'Atlantique, interroger la vie et tenter un sort meilleur._

_Le petit Jack était le dernier de la lignée, la dernière pierre qui

allait rouler à son tour, en de rudes et chaotiques soubresauts._

_Personne, sur le ranch, ne lui enseigna à lire ni à écrire. À cinq

ans, il avait, seul, appris l'un et l'autre. Ses parents se

décidèrent à l'envoyer dans une école, durant les quelques loisirs

que lui laissait le travail manuel. Car, dès l'âge de huit ans, ils

l'avaient engagé comme garçon de ferme. C'était, au demeurant,

une école peu ordinaire. «Les élèves, nous a-t-il conté, étaient

assis dans la classe, chacun devant un pupitre. Mais, le plus souvent,

le magister était ivre. Alors tout le monde était debout et les plus

âgés de nous battaient le magister. Celui-ci prenait sa revanche sur

les plus jeunes et les rouait d'autant de coups qu'il en avait

lui-même encaissés. Oui, vraiment, c'était là une belle école!_»

_L'enfant commençait à réfléchir. Déjà il pensait. Il voyait plus

loin que la vie matérielle et sentait obscurément qu'un autre monde

moral existait, un autre univers que celui où il se débattait. Mais il

demeurait sans guide aucun. Ni parents, ni amis qui le comprissent;

personne avec qui formuler et échanger quelqu'une de ces idées qui

germaient en lui. Les hommes parmi lesquels il vivait ne connaissaient

qu'une joie, celle de l'alcool et, dès cinq ans, lui avaient appris

à s'enivrer._

_Il s'était procuré des livres et, dès qu'il en avait le loisir,

il les dévorait._ L'Alhambra, _de Washington Irving, suscita en lui un

grand enthousiasme[1]. À d'aide de vieilles briques, il se

construisit un château en miniature, avec des tours, des minarets et

des terrasses. Des inscriptions à la craie indiquaient l'emplacement

des principales scènes du roman. Mais il ne se trouva personne, parmi

les gens du ranch, pour comprendre ce chef-d'œuvre. Un jour, un homme

de la ville étant venu à la ferme, en bel habit de drap et en souliers

vernis, le petit Jack l'amena vers le palais qu'il avait bâti et

l'interrogea sur l'_Alhambra. _Le citadin était non moins ignare que

les gens du ranch._

_L'enfant se désespérait. L'existence à laquelle il semblait

condamné lui apparaissait effroyablement morne. Le spectacle même de

la nature, car il était un rêveur, mais non un contemplatif,

n'était pas pour lui une consolation. Il haïssait ces champs, ces

bois, ces vallons, ces collines, qui lui étaient une prison. Comme le

louveteau de Croc-Blanc, il voulait percer l'horizon qu'il avait

devant lui, il prétendait crever le mur du monde qui l'entourait et

jeter son défi à la vie_[2].

*

* *

_À onze ans, ses vœux furent comblés. Avec ses parents, il quitta le

ranch et s'en vint dans une ville, à Oakland, sur le Pacifique. Il y

partagea son temps entre la bibliothèque publique, qui était gratuite,

heureusement pour lui, la fréquentation des écoles et son nouveau

métier de crieur de journaux, où il s'égosillait et qui le faisait

vivre. Cette occupation encore n'était pas bien reluisante. Avec

quelque patience, il aurait pu, semble-t-il, étant donnée son

intelligence précoce, trouver mieux et se créer une situation sociale

acceptable. Mais le démon des aventures et la haine de toute sujétion

étaient en lui. Ses atavismes ancestraux le poussèrent vers

l'inconnu. Il fit un premier saut hors la loi et, quittant le foyer

familial, il s'aboucha avec des pilleurs d'huîtres, métier qui

était alors fort fructueux. Il eut la chance de ne pas se faire prendre

par les policiers._

_Puis il s'engagea sur une goélette de garde-pêche et, comme le

voleur qui se fait gendarme, il eut pour fonction désormais de

coopérer à la répression de la contrebande du poisson. Le métier

n'était pas sans risques. Les contrebandiers, Chinois, Grecs ou

Italiens, ne craignaient ni Dieu ni diable, et plus d'un garde-pêche

payait de sa vie son intervention. Il s'en tira sans écoper et, son

engagement terminé, il s'embarqua pour la chasse aux phoques, au

détroit de Behring et sur la côte du Japon._

_Revenu à terre, après de terribles moments de désespoir, dont il se

consolait dans l'ivresse, il rentra dans le giron familial et, comme

il se sentait robuste et bien musclé, il s'embaucha comme docker. Sur

son torse nu, ruisselant de sueur poussiéreuse et noire, il débarqua

du charbon. Afin de varier son labeur, il passa ensuite dans une

fabrique de jute, où la journée était de treize heures, de six heures

du matin à sept heures du soir. Il s'était créé à lui-même une

sorte d'Évangile social. Le travail physique était pour l'homme un

devoir, la sanctification de la vie et son salut. «L'orgueil que je

retirais d'une journée de besogne bien accomplie ne saurait se

concevoir. J'étais l'exploité idéal, l'esclave-type, heureux de

sa servitude.» C'est un zèle peu commun et dont les prêcheurs de

travail d'ordinaire se gardent fort. Le peu de répits que lui

laissaient l'usine et le repos, le jeune homme les consacrait à ses

premiers essais littéraires._

_Car le démon d'écrire ne l'avait point quitté. Et, comme un

journal de San-Francisco offrait un prix pour un article descriptif, sa

mère lui conseilla de tenter la chance. Il prit pour sujet:_ Un typhon

sur la côte japonaise. _La première nuit, entre minuit et cinq heures

et demie du matin, il aligna les deux mille mots exigés. La seconde

nuit, mécontent de son œuvre, il coucha sur son papier deux mille

autres mots. La troisième nuit, il fondit ensemble ses deux

compositions. Sa peine ne fut point vaine, car le premier prix lui fut

attribué. Le second et le troisième prix allèrent à des étudiants

de l'Université de Stanford et de celle de Berkeley, par-dessus

lesquels il passait ainsi._

_Encouragé par ce succès, il adressa au même journal un second

article, insuffisamment travaillé, et qui fut refusé. Cet échec le

découragea. Il prit un bâton au poing, un sac sur son dos et,

traversant tout le continent américain, s'en fut à pied, en

traînant le long des routes, jusqu'à Boston. Il s'en revint de

même, par le Canada, où il se fit condamner et emprisonner pour

vagabondage. En 1895, à dix-neuf ans, il est de retour à Oakland, où

nous le retrouvons portier de l'École Secondaire et... collaborateur

du Bulletin littéraire de la même école. Ces choses-là, évidemment,

ne se voient qu'en Amérique. Il donne au Bulletin ses premiers

contes, récits vécus de ses aventures de terre et de mer et de sa

randonnée pédestre. Cela dura ainsi pendant un an. Puis le métier de

portier le dégoûta._

_Jack vient à San-Francisco, où il se fait admettre à l'Université.

Mais le gain du pain quotidien demeure amer. Il lui faut s'embaucher

dans une blanchisserie et repasser des chemises, afin de pouvoir

étudier et écrire. Le fer chaud et la plume alternent dans sa main.

Mais de sa main lasse la plume tombait souvent, souvent sur le livre ses

yeux se fermaient. Au bout de trois mois, il n'y peut plus tenir._

_Alors, il part tout là-bas, vers le Nord, vers le Klondike et le pays

de l'or. Mais bientôt une épidémie de scorbut se déclare. Il

recommence, en sens inverse, le long voyage de quatre mille kilomètres,

et se retrouve à Oakland où, son père étant mort, tout le fardeau de

la famille lui retombe sur les épaules._

*

* *

_Des jours meilleurs allaient luire cependant._

_L'esprit de Jack London, parmi tant de traverses, commençait à se

former et sa pensée se précisait. Ses voyages à travers la société

et à travers le monde, pour mouvementés qu'ils eussent été, lui

avaient apporté une ample moisson de souvenirs émotifs et

d'impressions. Sa plume, errante dans le rêve, allait pouvoir

s'exercer sur des réalités. Dans les solitudes neigeuses du Klondike

et de la Terre du Nord, «où personne ne parle, où tout le monde

pense», il s'était longuement replié sur lui-même. «Mon

véritable horizon, dit-il, m'était apparu._»

_Cet horizon n'était plus celui du travail manuel, si noble qu'il

fût, et que force est bien d'abandonner, dans la société, à ceux

qui n'en peuvent accomplir d'autre. Il y avait d'ailleurs

pléthore de main-d'œuvre en Californie. Matériellement même, la

littérature était pour Jack le salut._

_Il commença par rédiger un récit d'un voyage au Klondike, qui ne

trouva pas d'amateur. Un roman fut pareillement dédaigné. Mais un

magazine californien accepta et publia un conte, qui fut payé cinq

dollars et eut du succès. Un autre magazine demanda un deuxième conte

et le paya quarante dollars. «Les choses commençaient à prendre

tournure et il devenait probable que je n'aurais plus besoin, pendant

quelque temps tout au moins, de décharger du charbon.» Pour beaucoup

qu'il eût vécu, Jack n'avait que vingt-quatre ans. Malgré ses

défauts et ses tares, cette société, maudite par lui dans sa misère,

lui tendait la main et se trouvait, en somme, avoir du bon._

_En 1900, paraissait le premier volume de Jack London,_ The Son of the

Wolf _(le Fils du Loup), recueil de récits du pays de l'or. «Dès

alors j'aurais pu, dit-il, gagner des sommes importantes comme

journaliste. Mais je m'y refusai, estimant qu'un journal, cette

machine à tuer les hommes, n'est nullement ce qui confient à un

jeune homme, à l'époque de sa formation._»

_Il continua donc à produire de nouveaux volumes qui, au nombre de

cinquante, se succédèrent sans interruption:_ L'Appel du Wild, le

Loup des Mers, Avant Adam, Radieuse Aurore, La Vallée de la Lune, Jerry

des Iles, Le Talon de Fer, Le Vagabond des Étoiles, Michaël, frère

de Jerry, _etc., auxquels il faut ajouter trois pièces de théâtre._

«_Je suis, écrivait-il, un adepte du travail méthodique et je

n'attends jamais l'inspiration. D'un tempérament naturellement

insouciant et fantaisiste, facilement mélancolique, je suis arrivé à

vaincre ces deux défauts. La discipline que j'ai connue comme matelot

a toujours laissé sur moi son empreinte et peut-être lui suis-je

redevable de la régularité de ma vie actuelle. Je ne prends que cinq

heures et demie de sommeil, limite précise que je m'accorde, et rien

n'a jamais été capable de me retenir plus longtemps au lit._»

_Les portraits de Jack London nous le montrent avec une large carrure et

de puissantes épaules--celles qui portaient les sacs de charbon,--des

yeux flambants d'intelligence dans sa face rasée, et un menton

proéminent, énergique et volontaire. D'autres portraits de lui

l'évoquent en boxeur, à demi nu, et faisant valoir les muscles de sa

poitrine et la force de ses biceps._

_En parfait Américain, en effet, il était devenu un fervent de tous les

sports. «J'aime la boxe, la natation, le yachting et même le

cerf-volant. Bien qu'aimant la ville, je préfère habiter sa banlieue

et jouir, près de la ville, de la campagne où la vie est meilleure et

plus naturelle. Je regrette de n'avoir pas appris la musique.

Aujourd'hui je m'adonnerais volontiers à la poésie, si je

possédais pour vivre un ou deux millions de dollars.» Un ou deux

millions de dollars pour faire décemment bouillir la marmite...

L'ancien pilleur d'huîtres et débardeur avait, avouons-le, fait du

chemin._

_La mort, hélas! fauchait en 1916, à quarante ans et en pleine

production, ce curieux et robuste gaillard. Depuis longtemps déjà il

souffrait d'une entérite chronique, à laquelle s'ajoutait un

épuisement nerveux qui lui avait fait perdre le sommeil. Le matin de

son dernier jour (22 novembre 1916), son domestique japonais ne put le

réveiller. Il appela la sœur de Jack, Elisa Shepard, qui elle-même

alla quérir Mistress Charmian London. Jack était dans un état de

prostration complet et il fut impossible de lui faire reprendre ses

sens. Il présentait tous les symptômes d'un empoisonnement du

sang. Quatre médecins furent mandés en hâte, d'Oakland et de

San-Francisco. Mais il expira dans l'après-midi. Ses restes furent

incinérés, selon sa volonté, et les cendres déposées dans un

endroit de sa propriété, qu'il avait désigné. Bien qu'il eût eu

l'intuition de sa fin prochaine, la veille de sa mort il avait fait sa

promenade habituelle et lu comme de coutume_[3].

*

* *

White Fang _ou_ Croc-Blanc, _que nous offrons aujourd'hui au public,

histoire d'un loup qui vient à la civilisation et se fait chien, est

comme_ The Call of the Wild _ou_ l'Appel du Wild, _histoire d'un chien

qui retourne à l'état sauvage et se refait loup, comme_ Jerry des

Iles _et_ Michaël, frère de Jerry, _histoires de chiens, un roman de

psychologie animale._

_D'autres auteurs ont mis en scène des animaux, mais dans un sens

différent. Ceux que nous présente La Fontaine, par exemple, et plus

près de nous R. Kipling, agissent en êtres humains et nous empruntent

nos sentiments, dont il deviennent, avec plus ou moins de bonhomie ou de

lyrisme, comme le miroir et le symbole. De nos caractères et de nos

passions ils sont comme les synthèses. Les bêtes de Jack London, au

contraire, agissent et pensent exclusivement en bêtes. L'auteur, dans

les mornes solitudes du Wild, le Grand Désert Blanc, qui de la terre

habitée monte vers le Cercle Arctique, les a longuement observés de

près. Il a vécu avec eux, côte à côte, en ami ou en ennemi. Il

s'est penché vers ces frères inférieurs, vers ces anneaux, moraux

comme physiques, de la grande chaîne des êtres, dont l'homme, avec

plus d'indignité parfois, occupe le sommet. Il a scruté leur pensée

rudimentaire, interrogé leur cerveau. Se faisant, en imagination,

chien, loup, lynx, porc-épic, écureuil, il s'est demandé quelle

conception, plus ou moins développée, plus ou moins restreinte, toutes

ces bêtes pouvaient bien avoir de la vie, ce qu'elles pouvaient en

sentir et en comprendre, sous quel angle visuel les mêmes événements

qui nous touchent pouvaient les atteindre et impressionner leurs

cerveaux._

_Quant au paysage évoqué, il n'est, en dehors de toute littérature

descriptive proprement dite, qu'un décor, tragique à souhait, pour

le drame qui s'y joue. Plus exactement, l'un et l'autre se

confondent, car, sur cette Terre du Nord, dont l'écrivain éveille

pour nous la poignante vision, il est impossible de séparer l'être

de l'ambiance où il vit et qui l'étreint, la créature de la

création. Rien ici ne saurait être factice. De Jack London on peut

dire avec raison que l'œuvre est l'homme même. Ce sont ses

ressouvenances, ses impressions, ses émotions, tout ce qu'il a vécu

lui-même, qu'il nous dépeint._

_Dans ce déchaînement des forces hostiles, parmi leur indestructible

pérennité, «où l'homme est moins qu'une pomme de terre»,

l'homme lutte cependant, il lutte et il pense. Il est le roseau

pensant de Pascal, et surtout le roseau agissant. Car l'action, sur la

Terre du Nord, est tout. Sans l'action, sans l'action perpétuelle,

la mort est là, embusquée, qui ne tarde guère._

_De même, avant de s'embarquer en une longue croisière sur le_ Snark,

_il écrira: «Me voici, chétif animal appelé homme. Un brin de

matière animée, cent soixante-cinq livres de chair, d'os, de nerfs,

de tendons et de cerveau, tout cela doux et tendre, vulnérable et

fragile, un brin de vie palpitante. Voilà tout ce que je suis. Autour

de moi vont les grandes forces naturelles, menaces colossales, Titans de

destruction, monstres dénués de sentiment, qui ont autant d'égards

envers moi que moi pour le grain de sable que j'écrase sous mon pied.

Ils ne me connaissent point, ils sont inconscients, impitoyables,

amoraux. Ces monstres ont nom les cyclones et les tornades, les éclairs

et le tonnerre, les lames furieuses et les trombes, les tremblements de

terre et les volcans, les écumes qui heurtent avec fracas la côte

hérissée de récifs, et les vagues qui bondissent par-dessus les

sabords des plus grands navires, faisant des hommes une bouillie ou les

projetant dans la mer. Aucun de ces monstres déchaînés ne connaît la

minuscule créature, toute sensitive, toute de nerfs et de faiblesse,

que les hommes, appellent Jack London et qui lui-même se croit quelque

chose et même un être supérieur. Dans le conflit de tous ces Titans,

dans le labyrinthe de périls dont ils m'enveloppent, je dois me

frayer un chemin. Et le brin de vie que je suis exultera en triomphant

d'eux._»

_C'est tout cela que rend admirablement Jack London, et son style alors

demeure net et ferme, ferme comme l'acte qu'il décrit. Tout ce qui

est tragique, chez lui, l'est à souhait. Sa plume, par contre,

devient plus indécise dès que la bataille de la vie se détend et que,

dépouillant sa rude écorce, il se fait sentimental. L'auteur

demeure, malgré lui, un être de drame et de souffrance. Parfois aussi,

lorsqu'il tend aux considérations générales, son style se fait plus

diffus. L'ancien fils du trappeur errant n'a pas suffisamment appris

à mettre en ordre le flot de ses pensées et celui de ses phrases. Il

est un émotif de premier ordre, mais la solide culture classique des

races latines lui a manqué. Le rôle du traducteur devient alors

infiniment délicat. Sans s'attacher obstinément à un mot à mot

littéral, que rend plus difficile encore la différence de génie des

langues anglo-saxonnes et de la langue française, celle-ci éprise

avant tout de netteté et de clarté, le traducteur doit s'efforcer de

faire jaillir, le plus fidèlement possible, la pensée enclose dans

l'original._

_Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, Jack London n'en

demeure pas moins une des plus originales et des plus puissantes

incarnations du génie anglo-saxon._

PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF.

[Note 1: On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et

romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de

nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en

Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des

meilleurs prosateurs anglais.]

[Note 2: CROC-BLANC: _Le Mur du monde._]

[Note 3: Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari

(Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent

être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a

également écrit divers autres volumes, dont _Jack London dans les Mers

du Sud_ et _Une femme parmi les Chasseurs de Têtes._]

I

LA PISTE DE LA VIANDE

De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapins

s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés

par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient

s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques, dans le jour

qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans

vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que

la pensée s'enfuyait, devant elle, au delà même de la tristesse.

Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique,

comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le

sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les

vains efforts de notre être. C'était le _Wild_, le Wild farouche,

glacé jusqu'au cœur, de la terre du Nord[4].

Sur la glace du fleuve et comme un défi au néant du Wild, peinait un

attelage de chiens-loups[5]. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait

de neige. À peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en

vapeur, pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux

transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons.

Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les

attachaient à un traîneau, qui suivait, assez loin derrière eux, tout

cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de

bouleaux, solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de

toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau, afin

qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle

qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était

fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait

presque toute la place. À côté d'elle, se tassaient divers autres

objets: des couvertures, une hache, une cafetière et une poêle à

frire.

Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et,

derrière le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le

traîneau, en gisait un troisième, dont le souci était fini.

Celui-là, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait

jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et

la vie lui est une offense. Il congèle l'eau, pour l'empêcher de

courir à la mer; il glace la sève sous l'écorce puissante des

arbres, jusqu'à ce qu'ils en meurent, et plus férocement encore,

plus implacablement, il s'acharne sur l'homme, pour le soumettre à

lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les

êtres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement.

Cependant, en avant et en arrière du traîneau, indomptables et sans

perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore

morts. Ils étaient vêtus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur

haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de

cristallisations glacées leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres,

toute leur figure, si bien qu'il eût été impossible de les

discerner l'un de l'autre. On eût dit des croque-morts masqués,

conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque

fantôme. Mais, sous ce masque, il y avait des hommes, qui avançaient

malgré tout, sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse

ironie, dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance

d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et

impassible que l'abîme infini de l'espace.

Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et

ménageant jusqu'à leur souffle. Partout autour d'eux était le

silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pèse

l'eau sur le corps du plongeur, à mesure qu'il s'enfonce plus

avant aux profondeurs de l'Océan.

Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour,

lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri

s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri

se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa

note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa.

On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la

sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur

ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie.

L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard

se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la

boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe.

Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son.

C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue

qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux

autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche

du second cri.

--Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant.

Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait

un effort pour parler.

--La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis

plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin.

Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la

clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux.

Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et

les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis,

à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le

cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les

chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher

à fuir et à se sauver dans les ténèbres.

--Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulièrement fidèles à

notre compagnie, observa Bill.

Henry, penché sur le feu et occupé à faire fondre un peu de glace,

pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis

sur le cercueil et ayant commencé à manger:

--Ils savent, dit-il, que près de nous leurs peaux sont sauves, et

ils préfèrent manger qu'être mangés. Ces chiens ne manquent pas

d'esprit.

Bill secoua la tête:

--Oh! je n'en sais rien!

Son camarade le regarda avec étonnement.

--C'est la première fois, Bill, que je vous entends suspecter

l'intelligence des chiens.

--Avez-vous remarqué, reprit l'autre, en mâchant des fèves avec

énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur

dîner. Combien avez-vous de chiens Henry?

--Six.

--Bien, Henry.

Bill s'arrêta un instant, comme pour donner plus de poids à ses

paroles.

--Nous disions que nous avions six chiens. J'ai pris six poissons

dans le sac et j'en ai donné un à chaque chien. Eh bien! je me suis

trouvé à court d'un poisson.

--Vous avez mal compté.

--Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J'ai pris

six poissons et N'a-qu'une-Oreille[6] n'en a pas eu. Alors je suis

revenu au sac et j'y ai pris un septième poisson, que je lui ai

donné.

--Nous n'avons que six chiens, répliqua Henry.

--Je n'ai pas dit qu'il n'y avait là que des chiens, mais

qu'ils étaient sept convives, à qui j'ai donné du poisson.

Henry s'arrêta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les

bêtes.

--En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six à présent.

--J'ai vu le septième convive s'enfuir à travers la neige.

Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara:

--Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin.

--Qu'entendez-vous par là?

--J'entends que l'excès de nos peines influe durement sur vos

nerfs et que vous commencez à voir des choses...

--C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill, avec

gravité. Mais les traces laissées derrière lui par le septième

animal sont encore marquées sur la neige. Je vous les montrerai, si

vous le désirez.

Henry ne répondit point et se remit à manger en silence. Lorsque

le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant

la bouche, du revers de sa main:

--Alors, Bill, vous croyez que cela était?

Un long cri d'appel, à la fois lamentable et sauvage, jaillissant de

l'obscurité, l'interrompit. Il se tut, pour écouter, et, tendant

la main dans la direction d'où le cri était issu:

--C'est un d'eux, dit-il, qui est venu?

Bill approuva de la tête.

--Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Vous avez remarqué

vous-même quel vacarme ont fait les chiens.

Cris et cris, après cris, se répondant, de près, de loin, de tous

côtés, semblaient avoir mué tout à coup le Wild en une maison de

fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient

venus se tasser, les uns contre les autres, autour du foyer, si près

que leurs poils en étaient roussis par la flamme.

Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, après en avoir

tiré quelques bouffées:

--Je songe, Henry, que celui qui est là-dedans (et il indiquait, de

son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement

plus heureux que vous et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager

aussi confortablement après notre mort, aurons-nous seulement, un jour,

quelques pierres sur notre carcasse? Ce qui me dépasse, c'est

qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays, un lord ou

quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu à trimarder pour

la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guêtres

sur cette fin de terre, abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne

puis le comprendre exactement.

--Il aurait pu vivre un bon vieil âge mûr, s'il était demeuré

chez lui, approuva Henry.

Bill allait continuer la conversation, quand il vit, dans le noir mur de

nuit qui se pressait sur eux et où toute forme était indistincte, une

paire d'yeux, brillants comme des braises. Il la montra à Henry, qui

lui en montra une seconde, puis une troisième. Un cercle d'yeux

étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se

déplaçait, ou disparaissait, pour reparaître à nouveau, l'instant

d'après.

La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient,

affolés, autour du feu, ou venaient, en rampant, se tapir entre les

jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux

bascula dans la flamme. Il se mit à pousser des hurlements plaintifs,

tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brûlée.

Ce remue-ménage fit se disperser le cercle d'yeux, qui se reforma,

une fois l'incident terminé et les chiens calmés.

--C'est, dit Bill, une fâcheuse et blâmable situation, de se

trouver à court de munitions.

Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon à étendre, sur des

branches de sapin préalablement disposées sur la neige, un lit de

couvertures et de fourrures.

Henry grogna, tout en commençant à délacer ses mocassins de peau de

daim:

--Combien, dites-vous, Bill, qu'il nous reste de cartouches?

--Trois. Et je voudrais qu'il y en eût trois cents. Je leur

montrerais alors quelque chose, à ces damnés.

Il secoua son poing, avec colère, vers les yeux luisants. Puis ayant

enlevé à son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant

le feu.

--Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu

50° sous zéro[7] depuis deux semaines. Plût à Dieu que nous

n'eussions pas entrepris cette expédition! je n'aime pas la

tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle

est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit

plus question! Heureux le jour où nous nous retrouverons, vous et moi,

au Fort M'Gurry, tranquillement assis auprès du feu et jouant aux

cartes. Voilà mes souhaits!

Henry poussa un nouveau grognement et se glissa dans le lit. Comme il

allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité:

--Dites-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre à nos bêtes

et attraper un poisson, pour quoi, dites-moi, les chiens ne lui sont-ils

pas tombés dessus? C'est là ce qui me tourmente.

--Vous vous faites, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry, d'une

voix ensommeillée. Vous n'étiez pas ainsi autrefois. Vous digérez

mal, je pense. Mais assez péroré! Dormez, sinon vous serez demain,

fort mal en point. Vous vous mettez, sans raison, la cervelle à

l'envers.

Les deux compagnons, là-dessus, s'assoupirent. Ils soufflaient

lourdement, côte à côte, sous la même couverture.

Le feu tomba peu à peu et les yeux brillants resserrèrent le cercle

qu'ils traçaient. Dès que deux d'entre eux s'avançaient, plus

proches, les chiens grondaient, apeurés et menaçants à la fois. Leurs

cris devinrent si forts, à un moment, que Bill s'éveilla.

Il descendit du lit avec précaution, afin de ne pas troubler le sommeil

de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Dès que la flamme se

fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le

groupe des chiens. Puis, s'étant frotté les paupières, il se reprit

à les regarder, avec plus d'attention. Après quoi, s'étant coulé

sous la couverture:

--Henry... Oh! Henry!

Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille.

--Qu'est-ce qui ne va pas? interrogea-t-il.

--Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont sept derechef.

Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants

après, il ronflait à poings fermés.

C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors du

lit son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point

naître avant que trois heures encore ne se fussent écoulées. Il se

mit, dans l'obscurité, à préparer le déjeuner, tandis que Bill

roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ.

--Dites-moi, Henry, demanda-t-il soudainement. Combien de chiens

prétendez-vous que nous avons?

--Six.

--Erreur! s'exclama Bill, triomphant.

--Sept, de nouveau? questionna Henry.

--Non. Cinq! Un est parti.

--L'Enfer! cria Henry, avec colère.

Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens:

--Vous avez raison, Bill, Boule-de-Suif[8] est parti.

--Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée

nous aura caché sa fuite.

--Ce n'est pas de chance, pour lui ni pour nous. Ils l'auront

avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant

dans leur gosier. Malédiction sur eux!

--Ce fut toujours un chien fou, observa Bill.

--Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se

suicider de la sorte?

Henry jeta un coup d'œil sur les survivants de l'attelage,

supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur

caractère et de leurs aptitudes.

--Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait à en faire

autant. On frapperait dessus à coups de bâton qu'ils refuseraient de

s'éloigner.

--J'ai toujours pensé, dit Bill, et je le répète, que

Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu fêlée.

Telle fut l'oraison funèbre d'un chien, mort en cours de route, sur

une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien

d'hommes, n'en ont pas même une semblable!

[Note 4: Le _Wild_ est un terme générique, intraduisible, qui, comme

le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle

désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types

qui la constituent. Le _Wild_ comprend, dans l'Amérique du Nord, la

région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui

ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace

éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait

partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol,

très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et

l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la

neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise

vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible

profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation

hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de

transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (_Note des

Traducteurs._)]

[Note 5: _Wolfdogs_, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par

leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels

des traîneaux. (_Idem._)]

[Note 6: _One Ear._]

[Note 7: Il s'agit de degrés Fahrenheit (_Note des Traducteurs._)]

[Note 8: _Fatty._]

II

LA LOUVE

Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement

rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu

joyeux et poussèrent de l'avant dans les ténèbres qui n'étaient

point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces,

continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid.

Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença à paraître. À

midi, le ciel, vers le Sud, parut se réchauffer et se teignit de

couleur rose. La ligne de démarcation se dessina, que met la rondeur de

la terre entre les pays méridionaux, où luit le soleil, et le monde du

Nord. Mais la couleur rose, rapidement, se fana. Un jour gris lui

succéda, qui dura jusqu'à trois heures, puis disparut à son tour,

et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et

silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse, à

droite, à gauche, recommencèrent, provoquant parmi les chiens, tout

harassés qu'ils fussent, de folles paniques.

--Je voudrais bien, dit Bill, en remettant, pour la vingtième fois,

les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et

nous laissent tranquilles.

--Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva

Henry.

Le campement fut dressé, comme le soir précédent. Henry surveillait

la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri, poussé

par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le

fit sursauter. Il releva le nez, juste à temps pour voir une forme

vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il

aperçut Bill, qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux,

mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue

et une partie du corps d'un saumon séché.

--Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a

reçu pour le reste. L'entendez-vous hurler?

--Et quelle figure avait-il, ce voleur? demanda Henry.

--Je n'ai pu le bien voir. Mais ce que je sais, c'est qu'il a

quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble à celle d'un

chien.

--Ce doit être, j'en jurerais, un loup apprivoisé.

--Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour être venu ici au moment

juste du dîner et emporter un morceau de poisson!

Les deux hommes, assis sur la boîte oblongue, avaient, après avoir

mangé, humé leurs pipes, comme ils en avaient l'habitude. Le cercle

d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus

proche.

Bill se reprit à gémir.

--Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur

quelque autre gibier, et qu'ils décampent à sa suite! Ce serait

pour nous un débarras...

Henry eut l'air de n'avoir pas entendu. Mais, comme Bill faisait

mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge.

--Arrêtez, Bill, vos croassements. Vous avez des crampes d'estomac,

je vous l'ai déjà dit, et c'est ce qui vous fait divaguer. Avalez

une pleine cuillerée de bi-carbonate de soude, cela vous calmera, je

vous assure et vous redeviendrez d'une plus plaisante compagnie.

Le matin suivant, d'énergiques blasphèmes, proférés par Bill,

réveillèrent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, à la lueur

du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui

agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses

grimaces.

--Hello! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau?

--Grenouille[9] a décampé, fut la réponse.

--Non?

--Je dis oui.

Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta

avec soin, après quoi il se joignit à Bill pour maudire les pouvoirs

malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien.

--Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill.

--Et celui-là n'était pas un chien fou, ajouta Henry.

Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funèbre.

Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent

attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente.

Les deux hommes peinaient, sans parler. Le silence n'était interrompu

que par les cris qui les poursuivaient et qui s'attachaient,

invisibles, à leur marche. Mêmes paniques des chiens, mêmes écarts

de leur part, hors du sentier tracé, et même lassitude physique et

morale des deux hommes, qui en résultait.

Quand le campement eut été établi, Bill, à la mode indienne, enroula

autour du cou des chiens une solide lanière de cuir, à laquelle était

lié, à son tour, un bâton de cinq à six pieds de long. Le bâton, à

son autre extrémité, était attaché, par une seconde lanière, à un

pieu fiché en terre. Les joints, de chaque côté, étaient si serrés

que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger.

--Regardez, Henry, dit Bill, avec satisfaction, si j'ai bien

travaillé! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles

jusqu'à demain. S'il en manque un seul à l'appel, je veux me

passer de mon café.

Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant à Bill le

cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisième soir, les

enserrait:

--Dommage, tout de même, fit-il, de ne pouvoir flanquer à ceux-ci

quelques bons coups de fusil! Ils ont compris que nous n'avions pas

de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis.

Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils

regardaient les formes vagues aller et venir, hors de la frontière de

lumière que marquait le feu. En observant avec attention les endroits

où une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la

silhouette de l'animal, qui se dessinait et se mouvait dans les

ténèbres.

Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens, les fit se

détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et

geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces dans la

direction de l'ombre, sur son bâton, qu'il mordait frénétiquement

et à pleines dents.

--Bill, regardez ceci! chuchota Henry.

Dans la lumière du feu, un animal, semblable à un chien, se glissait,

d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en même temps

audacieux et craintif, observant les deux hommes avec précaution, et

cherchait visiblement à se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille,

s'aplatissant vers lui, sur le sol, redoublait ses gémissements.

--C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la

meute. Quand elle a attiré un chien à sa suite, toute la bande tombe

dessus et le mange.

Au même moment, une des bûches empilées sur le feu dégringola, en

éclatant avec bruit. L'étrange animal, effaré, fit un saut en

arrière, dans les ténèbres, et disparut.

--Je pense une chose, dit Bill.

--Laquelle, s'il vous plaît?

--C'est que l'animal vu par nous est le même que celui qui a

été rossé hier par mon gourdin.

--Il n'y a pas au monde le plus léger doute sur ce point.

--Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa

familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas

naturelle et choque toutes les idées reçues.

--Ce loup en connait certainement plus qu'un loup qui se respecte ne

doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du

repas des chiens. Cet animal a de l'expérience.

--Le vieux Villan, dit Bill, en se parlant tout haut à lui-même,

possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir

avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi. Car je le tuai un beau

jour, dans un pacage d'élans, sur _Little Stick._ Le vieux Villan en

pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce

chien depuis trois ans. Tout ce temps, le chien était demeuré avec les

loups.

--Je pense, opina Henry, que vous avez trouvé la vérité. Ce loup

est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de

l'homme.

--Si j'ai quelque chance, de ce loup qui est un chien nous aurons la

peau, déclara Bill. Nous ne pouvons continuer à perdre d'autres

bêtes.

--Souvenez-vous qu'il ne nous reste plus que trois cartouches.

--Je le sais et les réserve pour un coup sûr.

Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner,

accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son

camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prêts.

Bill commença à manger, dormant encore.

Ayant remarqué que sa tasse à café était vide, il se pencha pour

atteindre la cafetière. Mais celle-ci était du côté d'Henry et

hors de sa portée.

--Dites-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement

d'amitié, n'avez-vous rien oublié de me donner?

Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tête. Bill

avança sa tasse vide.

--Vous n'aurez pas de café, prononça Henry.

--Aurait-il été renversé? demanda Bill avec anxiété.

--Ce n'est pas cela.

--Si vous m'en refusez, vous allez arrêter ma digestion.

--Vous n'en aurez pas!

Un flux de sang et de colère monta au visage de Bill.

--Voulez-vous, je vous prie, parler et vous expliquer?

--Gros-Gaillard[10] est parti.

Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tête et

compta les chiens.

--Comment cela est il arrivé? demanda-t-il, anéanti.

--Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-même

la lanière qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura

rendu sans doute ce service.

--Le damné chien! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré

son compère.

--En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose

qu'il est déjà digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans les

ventres de vingt loups différents.

Cette troisième oraison funèbre prononcée, Henry poursuivit:

--Maintenant, Bill, voulez-vous du café?

Bill fit un signe négatif.

--C'est bien certain? insista Henry, en levant la cafetière, il

est pourtant bon.

Mais Bill était têtu. Il mit sa tasse à l'écart.

--J'aimerais mieux, dit-il, être pendu ding-ding-dong. J'ai

donné ma parole et je la tiendrai.

Il absorba son déjeuner à sec et ne l'arrosa que de malédiction, à

l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais

tour.

--Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur

atteinte.

Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé

plus de cent yards[11], quand Henry, qui allait devant, heurta du pied,

dans l'obscurité, un objet qu'il ramassa, puis qu'il lança,

s'étant retourné, dans la direction de Bill.

--Tenez, Bill, dit-il, voilà quelque chose qui pourra vous être

utile.

Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de

Gros-Gaillard; le bâton auquel il avait été attaché.

--Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la

peau, et tout. Le bâton même est aussi net que le dessus de ma main;

ils ont mangé le cuir qui le garnissait à ses deux bouts. Ils ont

l'air terriblement affamés. Pourvu que vous et moi nous ne subissions

pas un sort identique avant d'être parvenus au terme de notre voyage!

Henry se mit à rire.

--C'est la première fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des

loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et

sauf. Prenez votre courage à deux mains et ne craignez rien. Ils ne

nous auront pas, mon fils.

--Voilà ce qu'on ne sait pas; oui, ce qu'on ne sait pas.

--Vous êtes pâle et avez une mauvaise circulation du sang. Il vous

faudrait de la quinine. Je vous en bourrerai quand nous serons arrivés.

Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents.

Apparition de la lumière à neuf heures; à midi, le reflet lointain,

vers le Sud, du soleil invisible; puis la grise après-midi,

précédant la nuit rapide. À l'heure où le soleil esquissait son

faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit:

--Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire.

--Soyez prudent et gardez-vous qu'il ne vous arrive malheur!

Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure après, vers

son compagnon, qui l'attendait avec une certaine anxiété.

--Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous,

courant de-ci, de-là, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont

sûrs de nous avoir et qu'il leur suffit de patienter. En attendant

ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent.

--Vous prétendez, observa Henry, qu'ils sont sûrs de nous avoir?

Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua:

--J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres à faire peur. Ils

n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien

entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas

loin. Leurs côtes sont pareilles à des planches à laver et leurs

estomacs remontés collent presque à l'épine dorsale. Ils en sont,

je puis vous le dire, à la dernière phase de la désespérance. Ils

sont à demi enragés et attendent.

Croc-Blanc · 第 1 / 15 段