Ce grand changement en amena un autre, qui se préparoit depuis plusieurs

années: ce fut la formation de la faculté de théologie en un corps

distinct et séparé. C'étoit comme théologiens que les mendiants avoient

voulu être admis dans l'Université contre la volonté du corps entier, et

le doctorat en théologie avoit été l'unique objet de leur ambition.

Introduits dans cette partie de l'enseignement, ils y avoient été

considérés d'abord comme des intrus par les artiens, et les professeurs

en médecine, qui s'obstinèrent long-temps encore à les repousser. Ce fut

donc une nécessité pour la faculté de théologie de tenir ses assemblées

à part, sans néanmoins se séparer de l'Université, aux priviléges de

laquelle elle n'avoit garde de renoncer, et dès lors elle forma un corps

distingué des _nations_. Présidée d'abord par le chancelier de l'église

de Paris, elle eut ensuite pour chef le plus ancien de ses membres, sous

le nom de doyen.

Quelques années après (en 1270), les facultés de droit et de médecine se

formèrent à son exemple en compagnie, eurent leurs sceaux particuliers,

des assemblées, une discipline qui leur fut propre; et l'Université prit

alors la forme qu'elle a toujours conservée depuis, c'est-à-dire qu'elle

fut composée de sept compagnies, les trois facultés de théologie, droit

et médecine et les quatre nations[356] de la faculté des arts.

Toutefois les trois facultés supérieures ne renfermèrent que des

docteurs; leurs bacheliers restèrent dans les nations, qui continuèrent

à former le corps de l'Université proprement dite, et sous ce rapport

leur supériorité, souvent contestée, ne put jamais recevoir de véritable

atteinte.

[Note 356: Elles se nommoient 1º la nation de France; 2º la nation de

Picardie; 3º la nation de Normandie; 4º la nation d'Angleterre[356-A].

Ces quatre nations avoient chacune leur chef, que l'on appeloit

procureur, et qui changeoit tous les ans.

Toutes ensemble elles formoient la faculté des arts, mais n'en étoient

pas moins quatre compagnies distinctes, dont chacune avoit son suffrage

dans les affaires générales de l'Université.

Le recteur, choisi par les nations ou leurs représentants, et tiré du

corps de la faculté des arts, étoit chef de toute l'Université, et chef

de la faculté des arts en particulier. On le changeoit anciennement tous

les trois mois; ce qui dura jusque dans le seizième siècle.

La faculté de théologie avoit pour chef, comme nous l'avons dit, le plus

ancien de ses docteurs séculiers, sous le nom de doyen.

La faculté de droit, qui d'abord n'avoit été établie que pour le droit

canon, et qui ne fut autorisée qu'en 1679 à enseigner le droit civil,

avoit aussi son doyen, choisi chaque année entre ses professeurs,

suivant l'ordre d'ancienneté.

Le doyen de la faculté de médecine étoit électif, et sa charge duroit

deux ans.

L'Université avoit en outre trois officiers perpétuels, tirés tous les

trois de la faculté des arts: le syndic, le greffier et le receveur.]

[Note 356-A: Elle prit le nom de nation d'Allemagne, en haine des

Anglois, après que Charles VII les eut chassés de France.]

Quelles étoient alors les ressources de l'Université pour faire face aux

dépenses communes: c'est ce qu'il est impossible d'établir d'une manière

positive. Cette compagnie savante étoit pauvre, et se faisoit honneur de

sa pauvreté. On ne lui connoissoit point à cette époque d'autres revenus

que les taxes qu'elle avoit le droit d'imposer sur tous ses suppôts dans

les circonstances extraordinaires, les redevances que payoient ceux

qu'elle admettoit au baccalauréat et à la maîtrise, enfin un réserve de

deniers qui, à la fin du quinzième siècle, se composoit d'une

rétribution de deux sous que chaque suppôt déposoit, toutes les

semaines, dans la bourse commune.

Ainsi munie de priviléges et de lois constantes et organiques, protégée

par les papes contre toute juridiction séculière, à peine soumise aux

rois, qui, pendant plusieurs siècles, semblèrent se complaire, et bien

imprudemment sans doute, à accroître ses avantages et son influence,

consultée dans toutes les affaires importantes de la religion,

s'immisçant sans qu'on y trouvât à redire dans celles de l'état,

l'Université joua, pendant plusieurs siècles, un rôle important dans les

plus grands événements de la France, principalement dans ceux dont la

ville de Paris fut le théâtre; et l'on est forcé d'avouer qu'elle s'y

présente le plus souvent sous un aspect peu favorable, soit qu'elle

soutienne avec trop de complaisance les désordres et l'esprit de

sédition de ses disciples; soit que, jalouse à l'excès de ses

priviléges, elle abuse quelquefois, pour les maintenir, des avantages de

sa position et de la foiblesse du prince; soit enfin qu'agitée

intérieurement par une foule de petites passions particulières, elle

offre le spectacle scandaleux et trop souvent répété des disputes du

recteur avec le doyen et le chancelier, de la guerre des nations contre

les facultés, d'une animosité souvent trop violente à l'égard des ordres

mendiants. C'étoit comme une espèce de république au milieu d'une

monarchie; et ces moeurs, ces habitudes républicaines se développèrent

avec plus de licence et plus de danger pour l'état, lorsque le grand

schisme d'Occident et les deux conciles si malheureusement fameux qui le

suivirent, eurent introduit en France toutes ces maximes séditieuses sur

l'autorité spirituelle, qui désolèrent l'église et commencèrent, dans la

société chrétienne, à fomenter la rébellion des peuples et à établir le

despotisme des rois. L'Université fut la première à adopter ces maximes,

et nous avons montré qu'elle avoit su d'abord en tirer toutes les

conséquences[357]. C'est alors qu'elle offrit le spectacle effrayant et

déplorable de tous les égarements dans lesquels peuvent se précipiter,

la science sans guide et sans frein, et la raison humaine livrée à son

orgueil et à ses ténèbres. Ce ne fut pas seulement contre le chef de

l'église, mais par une suite nécessaire, contre tout pouvoir spirituel

et temporel que l'Université se créa des doctrines et rassembla des

arguments; ce fut surtout dans son sein que s'accrut, que se fortifia

cette licence des esprits, qui, à l'ombre des libertés _gallicanes_, se

manifesta si souvent et sous tant de formes hideuses ou bizarres,

produisit, dans l'état les parlementaires, dans l'église les

jansénistes, lesquels devoient eux-mêmes produire à leur tour l'athéisme

philosophique et l'anarchie révolutionnaire, creusant ainsi de jour en

jour davantage l'abîme où s'est engloutie la société.

[Note 357: _Voyez_ t. II, 2e part., p. 1034.]

Toutefois ce ne fut pas sans de grandes vicissitudes qu'elle parcourut

cette carrière, périlleuse pour elle en même temps qu'elle préparoit

tant de périls à l'état; et le pouvoir temporel avoit pour la réprimer

des moyens plus efficaces que ceux dont l'autorité spirituelle crut

long-temps devoir faire usage. Les malheurs affreux qui désolèrent la

France sous le règne de l'infortuné Charles VI, et pendant les premières

années de celui de Charles VII, commencèrent à obscurcir les prospérités

jusque-là toujours croissantes de l'Université, et même à porter quelque

atteinte à ces priviléges dont elle étoit si fière. Quoique traitée avec

peu de ménagements[358] par les Anglais, devenus maîtres de la capitale,

elle avoit mis cependant dans sa conduite envers ces étrangers assez peu

de mesure pour blesser le légitime souverain, qui parut en avoir

conservé quelque ressentiment. Comprise dans le pardon général que le

prince accorda à tous les ordres de l'état lorsqu'il fut devenu paisible

possesseur de son royaume, elle crut pouvoir reprendre le rang que

jusqu'alors elle avoit tenu, et étaler les mêmes prétentions; mais

l'autorité monarchique avoit pris une vigueur plus grande, en même temps

que cette compagnie avoit perdu de sa considération. Aussi ardente que

jamais sur ses priviléges, que les gens de finances ne cessoient

d'attaquer, elle trouva moins de patience et moins de faveur auprès du

roi, et perdit enfin le droit magnifique qu'elle avoit eu jusqu'alors,

de ne reconnoître que lui pour juge dans toutes les matières civiles et

contentieuses qui intéressoient le corps entier[359]. Charles VII,

mécontent de sa conduite passée, fatigué de ses plaintes continuelles,

et voulant abattre enfin cet esprit de mutinerie désormais incompatible

avec l'accroissement chaque jour plus marqué de la prérogative royale,

transporta au parlement cette haute juridiction que jusque-là nos rois

seuls avoient exercée dans les affaires de l'Université. On peut bien

penser qu'elle ne se soumit à un tel joug qu'avec une grande répugnance;

mais ce fut une nécessité de s'y soumettre. Sous Louis XI, les coups

dont elle fut frappée furent encore plus rudes: il viola plus d'une fois

ses priviléges, se mêla de son gouvernement intérieur, ce qui

jusqu'alors n'étoit point arrivé, et lui fit sentir qu'il n'étoit rien

que l'autorité royale ne pût se permettre avec elle. Plus heureuse sous

Charles VIII, qui, quoique non lettré, fut un zélé protecteur des

lettres; justement humiliée[360], et cependant maintenue dans tous ses

droits sous Louis XII, qui sut, à la fois, réprimer ces idées

d'indépendance dont elle étoit toujours possédée, et conserver dans une

situation florissante une compagnie qui apportoit à la France tant de

gloire et d'utilité, elle avoit pris enfin un sentiment de bienséance,

et les apparences de cette modération qui doit être le principal

caractère de toute société savante, lorsque le prince qui devoit être le

restaurateur des lettres monta enfin sur le trône.

[Note 358: Ils la soumirent aux taxes et aux impositions comme le reste

des citoyens, et ne firent aucun cas des remontrances qu'elle leur

adressa à ce sujet.]

[Note 359: La police intérieure de la compagnie et des facultés qui la

composoient regardoit l'Université elle-même. L'Official étoit juge des

contestations qui s'élevoient entre ses suppôts; et les affaires qu'ils

avoient avec d'autres particuliers étoient portées devant le tribunal du

prévôt de Paris. C'est par cette raison qu'il prêtoit serment entre les

mains du recteur de l'Université.]

[Note 360: _Voyez_ tome II, 2e part., p. 903.]

Avant cette grande époque, plusieurs événements avoient déjà préparé une

si heureuse révolution. Personne n'ignore que la prise de

Constantinople, arrivée en 1453, ayant forcé un grand nombre de Grecs

d'abandonner leur patrie, ils apportèrent dans l'Occident leur doctrine,

leur langue, leurs livres dépositaires de tous les trésors de la

science, et répandirent une seconde fois la lumière des beaux-arts dans

l'Italie. Cette lumière ne tarda pas à pénétrer en France, et nous

trouvons que, dès l'année 1458, il y avoit à Paris des chaires où des

professeurs, Grecs de nation, enseignoient la langue de leur pays et la

rhétorique. Quoique l'Université, toujours infatuée de sa philosophie

barbare, seule base de toutes ses études, eût refusé à ces maîtres

nouveaux le titre de régent et les droits qui y étoient attachés[361],

cependant ils furent suivis par un grand nombre d'auditeurs, et

ranimèrent enfin ce goût des belles-lettres que Nicolas de Clémengis

avoit si vainement tenté de faire renaître dans le siècle précédent.

L'exclusion humiliante à laquelle ils étoient soumis ne les empêcha

point de se perpétuer par d'habiles successeurs; et sous Charles VIII on

voit à Paris non-seulement des professeurs grecs de belles-lettres, mais

encore des maîtres françois professant aussi les humanités, et

cherchant à rétablir parmi nous le goût de la bonne latinité. La

découverte récente de l'imprimerie multiplioit en même temps les bons

livres, et, par la modicité de leur prix, invitoit à les lire. François

Ier parut au milieu de cette disposition générale des esprits: ce prince

n'avoit reçu qu'une éducation superficielle, mais la nature l'avoit doué

d'un génie ardent, d'une âme élevée, d'un jugement exquis. Avide de

toutes sortes de gloire, il voulut que la France, grande par les armes,

le fût aussi par les lettres. Les vices de l'éducation littéraire, qui

seule cependant pouvoit produire ces heureux effets, avoient déjà frappé

les bons esprits, les véritables savants du siècle; et le jeune prince,

qui avoit rencontré plusieurs de ces hommes célèbres à la cour de Louis

XII son beau-père, qui dès-lors avoit goûté leurs projets de réforme,

recueillit de nouveau leurs avis[362], et mit à exécution les plans

qu'ils avoient médités. Telle fut l'origine du collége royal, institué

principalement pour l'étude des langues grecque, latine et

hébraïque[363]. Des professeurs, magnifiquement payés des propres

deniers du roi, donnèrent, pour la première fois, des leçons gratuites

où ils expliquèrent les plus grands modèles de l'antiquité dans tous les

genres d'éloquence; et ces professeurs étoient des savants du premier

ordre que la libéralité de ce prince avoit attirés de toutes les parties

de l'Europe. Frappée du succès presque incroyable de leurs travaux,

l'Université, qui d'abord les avoit vus avec peine s'établir dans son

sein[364], finit par reconnoître noblement l'excellence de leur doctrine

et de leur méthode, et ne rougit point de marcher sur leurs traces; des

réglements furent dressés pour étendre dans toutes ses écoles le cours

d'humanités, jusque là borné à deux ou trois ans au plus; on lut les

bons écrivains de la Grèce et de Rome avec un autre esprit, on les vit

avec d'autres yeux, et l'on conçut le projet de les imiter.

[Note 361: Une délibération, prise le 5 mars 1457 par les professeurs

ès-arts de la nation de France, ne reconnoît pour vrais régents que ceux

qui enseignent dans la rue du Fouare, et qui y lisent les livres de

logique, de physique et de métaphysique.]

[Note 362: Il avoit lié un commerce épistolaire avec le célèbre Érasme,

qui, sans fortune et sans état, tenoit alors le sceptre de la

littérature, dominoit sur l'opinion publique, et étoit recherché de tous

les souverains.]

[Note 363: Parmi ces fondations de chaires, on n'en trouve aucune pour

les progrès de la langue et de la littérature françoise; cependant cette

langue étoit dès lors d'un usage universel, tant à la cour qu'à la

ville, et plusieurs écrivains, tels que Marot, Melin de Saint-Gelais,

Philippe de Comines, les frères du Bellay, etc., avoient déjà prouvé

qu'elle pouvoit être maniée avec succès en prose, et qu'elle étoit

susceptible de toutes les grâces de la poésie. François Ier la parloit

lui-même avec beaucoup d'élégance, et sa soeur, la célèbre Marguerite de

Navarre, l'avoit illustrée par ses écrits. Une telle indifférence ne

peut s'expliquer que par la docilité du roi pour les savants qui le

dirigeoient dans la formation de cet établissement, et qui, dans leurs

préjugés scolastiques, dédaignoient, comme un jargon barbare, une langue

que tout le monde pouvoit entendre, et qu'on parloit dans les boutiques.

Telle est la cause qui retarda si long-temps encore le progrès des

lettres françoises, qui même les replongea dans la barbarie dont elles

commençoient à sortir.]

[Note 364: Ils faisoient un tort manifeste à ses anciens membres, en

donnant gratuitement, au moyen de leurs gages, des leçons que ceux-ci

étoient forcés de vendre pour se procurer des moyens d'existence.]

Dans ce mouvement général des esprits, la philosophie elle-même étoit à

la veille d'éprouver une grande révolution. Un homme d'un génie

vigoureux, d'un caractère indomptable, Ramus osa s'élever contre

Aristote et ses stupides adorateurs, et, dans un écrit très-fort, fit

voir que cette stérilité dont l'esprit humain étoit frappé depuis tant

de siècles, étoit un effet déplorable de l'admiration exclusive qu'on

avoit vouée à ce philosophe, et de ce malheureux préjugé qui jusque là

avoit enchaîné la pensée humaine dans les limites de la pensée et des

systèmes d'un seul homme. Cette espèce d'attentat excita d'abord un

soulèvement général: car depuis plusieurs siècles, pendant lesquels elle

avoit été la seule règle des études, la philosophie d'Aristote s'étoit

comme incorporée avec la théologie, et l'on ne croyoit pas qu'il fût

possible de toucher à l'une sans ébranler l'autre. Le parlement et le

roi lui-même furent obligés d'intervenir dans la querelle qui s'éleva à

ce sujet, et Ramus courut des dangers. Mais après la mort de François

Ier, il fit revivre avec plus de succès ses premières accusations; s'il

ne parvint pas à chasser entièrement Aristote des écoles, il ouvrit du

moins les yeux de quelques-uns sur les abus résultant de l'usage vicieux

qu'on y faisoit de ses écrits, et prépara la révolution opérée par

Descartes, lequel toutefois, sur beaucoup de points, ne fit que

substituer des erreurs nouvelles à d'anciennes erreurs.

Les changements divers qu'éprouva le collége royal, trouveront

naturellement leur place dans l'article qui doit le concerner; et quand

à l'université, parvenue enfin à cet état fixe et permanent où elle

s'est maintenue jusqu'à la fin, son histoire ne présente plus de faits

assez importants, ou qui soient de nature à entrer dans un récit

uniquement destiné à faire connoître les variations de ses doctrines

littéraires et les progrès de son administration. Sous le rapport de ses

doctrines politiques et religieuses, nous avons montré ce qu'elle fut

sous Henri IV[365]: nous prouverons par les faits que nous ne l'avons

point calomniée, et que, sous les règnes suivants et jusqu'à la fin de

la monarchie, elle continua d'être ce qu'elle avoit été.

[Note 365: Avant ce règne, elle avoit déjà éprouvé plusieurs réformes,

entre autres celle qui fut dressée en 1366 par les cardinaux Jean de

Saint-Marc, et Giles Aicelin de Montaigu, sous l'autorité du pape Urbain

V, et la réforme plus remarquable encore qu'y fit, dans le quinzième

siècle, le cardinal d'Estouteville, assisté des commissaires du roi.

Sous Henri IV on jugea nécessaire de lui en faire subir une nouvelle; et

voici un exposé succinct de la situation de l'Université, depuis cette

époque, jusqu'à celle qui a précédé la révolution.

Il y avoit deux chanceliers, l'un à Notre-Dame et l'autre à

Sainte-Geneviève; tous les deux donnoient la bénédiction de licence,

avec la puissance d'enseigner; mais celui de Sainte-Geneviève ne la

donnoit que dans la faculté des arts. Il y avoit aussi des conservateurs

des priviléges de cette compagnie. Les évêques de Beauvais, de Meaux et

de Senlis étoient conservateurs apostoliques; le prévôt de Paris

continuoit d'être conservateur des priviléges royaux; mais depuis le

commencement du dix-septième siècle il n'est plus assujetti à prêter

serment entre les mains du recteur.

L'élection du recteur se faisoit toujours de trois mois en trois mois,

mais souvent il étoit continué. Il avoit l'honneur de haranguer le roi

au nom de l'Université dans plusieurs cérémonies et dans les événements

extraordinaires, comme entrées solennelles, mariages, morts de reines,

avénements à la couronne, naissances, mariages et morts d'enfants de

France, etc.

Ses habits de cérémonie étoient une robe violette, une ceinture de soie

de même couleur avec des glands d'or; un cordon violet passé en baudrier

de gauche à droite, d'où pendoit une bourse antique, appelée

_escarcelle_. Cette bourse étoit de velours violet, et garnie de boutons

et galons d'or. Il portoit en outre un mantelet d'hermine sur les

épaules, et étoit coiffé d'un bonnet carré violet.

Les processions du recteur se faisoient quatre fois l'an, en mars, juin,

octobre et décembre. Un _mandatum_ affiché dans toute la ville en

indiquoit le jour. L'objet de ces processions étoit de faire des prières

publiques pour la conservation du souverain et de sa famille, pour

l'extirpation de l'hérésie, le maintien de la paix et l'union entre les

princes chrétiens, la gloire de l'Église, etc.

Elles partoient de la chapelle du collége de Louis-le-Grand, rue

Saint-Jacques, pour se rendre à l'église stationale indiquée par le

mandement du recteur. Voici quel en étoit l'ordre: 1º la croix et les

chandeliers portés par des religieux Augustins du grand couvent, après

lesquels marchoient les étudiants des quatre ordres mendiants,

_Cordeliers_, _Augustins_, _Carmes_ et _Jacobins_; 2º les

maîtres-ès-arts en robes noires, et quelques religieux des abbayes qui

étoient admises aux leçons de l'Université; ils étoient suivis des

chantres; 3º les bacheliers en médecine et en théologie, ornés de la

fourrure qui leur étoit particulière; 4º les docteurs régents de la

faculté des arts, et les quatre procureurs ou chefs des nations, en

robes rouges doublées d'hermine. Chaque procureur étoit précédé d'un

massier; 5º les docteurs en médecine, en robes rouges et fourrures; les

docteurs en droit, en robes et chaperons rouges; les docteurs en

théologie, en fourrures; enfin le recteur, précédé de huit massiers ou

bedeaux qui portoient devant lui des masses ou bâtons à têtes garnies

d'argent, telles qu'on les portoit devant le roi et devant le chancelier

de France. Il étoit accompagné des trois officiers généraux de

l'Université, syndic, greffier et receveur, et suivi des cliens de

l'Université, qui, sans être obligés à prendre les degrés, participoient

à ses priviléges, tels que les imprimeurs, libraires, papetiers,

parcheminiers, relieurs, enlumineurs, etc.

En arrivant dans l'église stationale, l'Université étoit reçue, au son

des cloches et des orgues, par le clergé en chape, avec la croix, l'eau

bénite et l'encens. La messe étoit célébrée par le curé, s'il étoit

docteur en théologie, sinon par le doyen de la faculté. Après

l'offrande, il y avoit sermon, également par un docteur en théologie. Un

orateur, choisi dans la faculté des arts par le recteur, faisoit, après

la messe, un remerciement en latin au célébrant; celui-ci lui répondoit

dans la même langue; et la procession revenoit au collége de

Louis-le-Grand à peu près dans le même ordre.

Les armes accordées à l'Université étoient une main qui sembloit

descendre du ciel, laquelle tenoit un livre entouré de trois

fleurs-de-lis d'or, sur un fond d'azur.

Pendant long-temps l'extrême pauvreté de cette compagnie avoit empêché

que l'éducation n'y fût gratuite, ce qui étoit humiliant pour la

première école du monde, et en même temps nuisible au progrès des

lettres. Le projet de l'instruction gratuite, ébauché sous le cardinal

de Richelieu, n'eut cependant son entière exécution qu'en 1719. C'est

alors que, par un contrat passé entre le roi et la faculté des arts,

cette compagnie obtint le vingt-huitième du produit effectif du bail des

postes et messageries, pour la dédommager de la cession qu'elle faisoit

à Sa Majesté des messageries dont elle étoit l'inventrice[365-A] et la

propriétaire, et en considération de l'engagement qu'elle prenoit

d'instruire gratuitement ses sujets.]

[Note 365-A: Les messagers établis par l'Université pour le service des

écoliers devinrent peu à peu ceux du public, parce que l'on trouva

commode de se servir de cette voie pour faire transporter d'un lieu à

l'autre ses hardes, ses lettres, ses paquets. Ils jouirent pendant

long-temps de ce privilége exclusif, dans lequel ils furent constamment

maintenus par l'autorité, sans que les messagers royaux, institués en

1576 par Henri III, fussent même admis à les partager. (Ceux-ci ne

pouvoient porter que les sacs et papiers de justice.) Cet état de choses

dura jusqu'en 1632, que Louis XIII les autorisa à remplir les mêmes

fonctions que les messagers de l'Université, mais seulement les mardis

et vendredis.]

Il nous reste maintenant à dire un mot sur l'institution des nombreux

colléges répandus dans les quartiers que nous allons décrire. Uniquement

fondés d'abord pour servir de retraite à de pauvres écoliers, on trouva

bientôt qu'il seroit utile d'en étendre l'usage à tous les élèves de

l'Université. Ces jeunes gens, qui affluoient à Paris de toutes les

parties de l'Europe, n'avoient eu jusque là d'autre ressource que de se

loger chez les bourgeois; et l'on s'apercevoit depuis long-temps des

inconvénients qui en résultoient pour la discipline et les bonnes

moeurs. «Dans une même maison, dit un auteur du temps[366], au premier

étage sont des écoles; et en bas des lieux de débauche.» L'extrême

différence qui se faisoit remarquer entre la tenue des boursiers et

celle de cette pétulante jeunesse ainsi livrée à elle-même, fit naître

la pensée de réunir également sous un même toit et sous l'autorité d'un

maître commun, les jeunes étudiants d'un même pays ou d'un même ordre.

Alors les colléges commencèrent à se multiplier, lentement d'abord dans

le treizième siècle, mais très-rapidement dans le suivant; et c'est de

cette dernière époque que date le plus grand nombre de ces fondations.

[Note 366: Jean de Vitri.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 33 / 38 段