années: ce fut la formation de la faculté de théologie en un corps
distinct et séparé. C'étoit comme théologiens que les mendiants avoient
voulu être admis dans l'Université contre la volonté du corps entier, et
le doctorat en théologie avoit été l'unique objet de leur ambition.
Introduits dans cette partie de l'enseignement, ils y avoient été
considérés d'abord comme des intrus par les artiens, et les professeurs
en médecine, qui s'obstinèrent long-temps encore à les repousser. Ce fut
donc une nécessité pour la faculté de théologie de tenir ses assemblées
à part, sans néanmoins se séparer de l'Université, aux priviléges de
laquelle elle n'avoit garde de renoncer, et dès lors elle forma un corps
distingué des _nations_. Présidée d'abord par le chancelier de l'église
de Paris, elle eut ensuite pour chef le plus ancien de ses membres, sous
le nom de doyen.
Quelques années après (en 1270), les facultés de droit et de médecine se
formèrent à son exemple en compagnie, eurent leurs sceaux particuliers,
des assemblées, une discipline qui leur fut propre; et l'Université prit
alors la forme qu'elle a toujours conservée depuis, c'est-à-dire qu'elle
fut composée de sept compagnies, les trois facultés de théologie, droit
et médecine et les quatre nations[356] de la faculté des arts.
Toutefois les trois facultés supérieures ne renfermèrent que des
docteurs; leurs bacheliers restèrent dans les nations, qui continuèrent
à former le corps de l'Université proprement dite, et sous ce rapport
leur supériorité, souvent contestée, ne put jamais recevoir de véritable
atteinte.
[Note 356: Elles se nommoient 1º la nation de France; 2º la nation de
Picardie; 3º la nation de Normandie; 4º la nation d'Angleterre[356-A].
Ces quatre nations avoient chacune leur chef, que l'on appeloit
procureur, et qui changeoit tous les ans.
Toutes ensemble elles formoient la faculté des arts, mais n'en étoient
pas moins quatre compagnies distinctes, dont chacune avoit son suffrage
dans les affaires générales de l'Université.
Le recteur, choisi par les nations ou leurs représentants, et tiré du
corps de la faculté des arts, étoit chef de toute l'Université, et chef
de la faculté des arts en particulier. On le changeoit anciennement tous
les trois mois; ce qui dura jusque dans le seizième siècle.
La faculté de théologie avoit pour chef, comme nous l'avons dit, le plus
ancien de ses docteurs séculiers, sous le nom de doyen.
La faculté de droit, qui d'abord n'avoit été établie que pour le droit
canon, et qui ne fut autorisée qu'en 1679 à enseigner le droit civil,
avoit aussi son doyen, choisi chaque année entre ses professeurs,
suivant l'ordre d'ancienneté.
Le doyen de la faculté de médecine étoit électif, et sa charge duroit
deux ans.
L'Université avoit en outre trois officiers perpétuels, tirés tous les
trois de la faculté des arts: le syndic, le greffier et le receveur.]
[Note 356-A: Elle prit le nom de nation d'Allemagne, en haine des
Anglois, après que Charles VII les eut chassés de France.]
Quelles étoient alors les ressources de l'Université pour faire face aux
dépenses communes: c'est ce qu'il est impossible d'établir d'une manière
positive. Cette compagnie savante étoit pauvre, et se faisoit honneur de
sa pauvreté. On ne lui connoissoit point à cette époque d'autres revenus
que les taxes qu'elle avoit le droit d'imposer sur tous ses suppôts dans
les circonstances extraordinaires, les redevances que payoient ceux
qu'elle admettoit au baccalauréat et à la maîtrise, enfin un réserve de
deniers qui, à la fin du quinzième siècle, se composoit d'une
rétribution de deux sous que chaque suppôt déposoit, toutes les
semaines, dans la bourse commune.
Ainsi munie de priviléges et de lois constantes et organiques, protégée
par les papes contre toute juridiction séculière, à peine soumise aux
rois, qui, pendant plusieurs siècles, semblèrent se complaire, et bien
imprudemment sans doute, à accroître ses avantages et son influence,
consultée dans toutes les affaires importantes de la religion,
s'immisçant sans qu'on y trouvât à redire dans celles de l'état,
l'Université joua, pendant plusieurs siècles, un rôle important dans les
plus grands événements de la France, principalement dans ceux dont la
ville de Paris fut le théâtre; et l'on est forcé d'avouer qu'elle s'y
présente le plus souvent sous un aspect peu favorable, soit qu'elle
soutienne avec trop de complaisance les désordres et l'esprit de
sédition de ses disciples; soit que, jalouse à l'excès de ses
priviléges, elle abuse quelquefois, pour les maintenir, des avantages de
sa position et de la foiblesse du prince; soit enfin qu'agitée
intérieurement par une foule de petites passions particulières, elle
offre le spectacle scandaleux et trop souvent répété des disputes du
recteur avec le doyen et le chancelier, de la guerre des nations contre
les facultés, d'une animosité souvent trop violente à l'égard des ordres
mendiants. C'étoit comme une espèce de république au milieu d'une
monarchie; et ces moeurs, ces habitudes républicaines se développèrent
avec plus de licence et plus de danger pour l'état, lorsque le grand
schisme d'Occident et les deux conciles si malheureusement fameux qui le
suivirent, eurent introduit en France toutes ces maximes séditieuses sur
l'autorité spirituelle, qui désolèrent l'église et commencèrent, dans la
société chrétienne, à fomenter la rébellion des peuples et à établir le
despotisme des rois. L'Université fut la première à adopter ces maximes,
et nous avons montré qu'elle avoit su d'abord en tirer toutes les
conséquences[357]. C'est alors qu'elle offrit le spectacle effrayant et
déplorable de tous les égarements dans lesquels peuvent se précipiter,
la science sans guide et sans frein, et la raison humaine livrée à son
orgueil et à ses ténèbres. Ce ne fut pas seulement contre le chef de
l'église, mais par une suite nécessaire, contre tout pouvoir spirituel
et temporel que l'Université se créa des doctrines et rassembla des
arguments; ce fut surtout dans son sein que s'accrut, que se fortifia
cette licence des esprits, qui, à l'ombre des libertés _gallicanes_, se
manifesta si souvent et sous tant de formes hideuses ou bizarres,
produisit, dans l'état les parlementaires, dans l'église les
jansénistes, lesquels devoient eux-mêmes produire à leur tour l'athéisme
philosophique et l'anarchie révolutionnaire, creusant ainsi de jour en
jour davantage l'abîme où s'est engloutie la société.
[Note 357: _Voyez_ t. II, 2e part., p. 1034.]
Toutefois ce ne fut pas sans de grandes vicissitudes qu'elle parcourut
cette carrière, périlleuse pour elle en même temps qu'elle préparoit
tant de périls à l'état; et le pouvoir temporel avoit pour la réprimer
des moyens plus efficaces que ceux dont l'autorité spirituelle crut
long-temps devoir faire usage. Les malheurs affreux qui désolèrent la
France sous le règne de l'infortuné Charles VI, et pendant les premières
années de celui de Charles VII, commencèrent à obscurcir les prospérités
jusque-là toujours croissantes de l'Université, et même à porter quelque
atteinte à ces priviléges dont elle étoit si fière. Quoique traitée avec
peu de ménagements[358] par les Anglais, devenus maîtres de la capitale,
elle avoit mis cependant dans sa conduite envers ces étrangers assez peu
de mesure pour blesser le légitime souverain, qui parut en avoir
conservé quelque ressentiment. Comprise dans le pardon général que le
prince accorda à tous les ordres de l'état lorsqu'il fut devenu paisible
possesseur de son royaume, elle crut pouvoir reprendre le rang que
jusqu'alors elle avoit tenu, et étaler les mêmes prétentions; mais
l'autorité monarchique avoit pris une vigueur plus grande, en même temps
que cette compagnie avoit perdu de sa considération. Aussi ardente que
jamais sur ses priviléges, que les gens de finances ne cessoient
d'attaquer, elle trouva moins de patience et moins de faveur auprès du
roi, et perdit enfin le droit magnifique qu'elle avoit eu jusqu'alors,
de ne reconnoître que lui pour juge dans toutes les matières civiles et
contentieuses qui intéressoient le corps entier[359]. Charles VII,
mécontent de sa conduite passée, fatigué de ses plaintes continuelles,
et voulant abattre enfin cet esprit de mutinerie désormais incompatible
avec l'accroissement chaque jour plus marqué de la prérogative royale,
transporta au parlement cette haute juridiction que jusque-là nos rois
seuls avoient exercée dans les affaires de l'Université. On peut bien
penser qu'elle ne se soumit à un tel joug qu'avec une grande répugnance;
mais ce fut une nécessité de s'y soumettre. Sous Louis XI, les coups
dont elle fut frappée furent encore plus rudes: il viola plus d'une fois
ses priviléges, se mêla de son gouvernement intérieur, ce qui
jusqu'alors n'étoit point arrivé, et lui fit sentir qu'il n'étoit rien
que l'autorité royale ne pût se permettre avec elle. Plus heureuse sous
Charles VIII, qui, quoique non lettré, fut un zélé protecteur des
lettres; justement humiliée[360], et cependant maintenue dans tous ses
droits sous Louis XII, qui sut, à la fois, réprimer ces idées
d'indépendance dont elle étoit toujours possédée, et conserver dans une
situation florissante une compagnie qui apportoit à la France tant de
gloire et d'utilité, elle avoit pris enfin un sentiment de bienséance,
et les apparences de cette modération qui doit être le principal
caractère de toute société savante, lorsque le prince qui devoit être le
restaurateur des lettres monta enfin sur le trône.
[Note 358: Ils la soumirent aux taxes et aux impositions comme le reste
des citoyens, et ne firent aucun cas des remontrances qu'elle leur
adressa à ce sujet.]
[Note 359: La police intérieure de la compagnie et des facultés qui la
composoient regardoit l'Université elle-même. L'Official étoit juge des
contestations qui s'élevoient entre ses suppôts; et les affaires qu'ils
avoient avec d'autres particuliers étoient portées devant le tribunal du
prévôt de Paris. C'est par cette raison qu'il prêtoit serment entre les
mains du recteur de l'Université.]
[Note 360: _Voyez_ tome II, 2e part., p. 903.]
Avant cette grande époque, plusieurs événements avoient déjà préparé une
si heureuse révolution. Personne n'ignore que la prise de
Constantinople, arrivée en 1453, ayant forcé un grand nombre de Grecs
d'abandonner leur patrie, ils apportèrent dans l'Occident leur doctrine,
leur langue, leurs livres dépositaires de tous les trésors de la
science, et répandirent une seconde fois la lumière des beaux-arts dans
l'Italie. Cette lumière ne tarda pas à pénétrer en France, et nous
trouvons que, dès l'année 1458, il y avoit à Paris des chaires où des
professeurs, Grecs de nation, enseignoient la langue de leur pays et la
rhétorique. Quoique l'Université, toujours infatuée de sa philosophie
barbare, seule base de toutes ses études, eût refusé à ces maîtres
nouveaux le titre de régent et les droits qui y étoient attachés[361],
cependant ils furent suivis par un grand nombre d'auditeurs, et
ranimèrent enfin ce goût des belles-lettres que Nicolas de Clémengis
avoit si vainement tenté de faire renaître dans le siècle précédent.
L'exclusion humiliante à laquelle ils étoient soumis ne les empêcha
point de se perpétuer par d'habiles successeurs; et sous Charles VIII on
voit à Paris non-seulement des professeurs grecs de belles-lettres, mais
encore des maîtres françois professant aussi les humanités, et
cherchant à rétablir parmi nous le goût de la bonne latinité. La
découverte récente de l'imprimerie multiplioit en même temps les bons
livres, et, par la modicité de leur prix, invitoit à les lire. François
Ier parut au milieu de cette disposition générale des esprits: ce prince
n'avoit reçu qu'une éducation superficielle, mais la nature l'avoit doué
d'un génie ardent, d'une âme élevée, d'un jugement exquis. Avide de
toutes sortes de gloire, il voulut que la France, grande par les armes,
le fût aussi par les lettres. Les vices de l'éducation littéraire, qui
seule cependant pouvoit produire ces heureux effets, avoient déjà frappé
les bons esprits, les véritables savants du siècle; et le jeune prince,
qui avoit rencontré plusieurs de ces hommes célèbres à la cour de Louis
XII son beau-père, qui dès-lors avoit goûté leurs projets de réforme,
recueillit de nouveau leurs avis[362], et mit à exécution les plans
qu'ils avoient médités. Telle fut l'origine du collége royal, institué
principalement pour l'étude des langues grecque, latine et
hébraïque[363]. Des professeurs, magnifiquement payés des propres
deniers du roi, donnèrent, pour la première fois, des leçons gratuites
où ils expliquèrent les plus grands modèles de l'antiquité dans tous les
genres d'éloquence; et ces professeurs étoient des savants du premier
ordre que la libéralité de ce prince avoit attirés de toutes les parties
de l'Europe. Frappée du succès presque incroyable de leurs travaux,
l'Université, qui d'abord les avoit vus avec peine s'établir dans son
sein[364], finit par reconnoître noblement l'excellence de leur doctrine
et de leur méthode, et ne rougit point de marcher sur leurs traces; des
réglements furent dressés pour étendre dans toutes ses écoles le cours
d'humanités, jusque là borné à deux ou trois ans au plus; on lut les
bons écrivains de la Grèce et de Rome avec un autre esprit, on les vit
avec d'autres yeux, et l'on conçut le projet de les imiter.
[Note 361: Une délibération, prise le 5 mars 1457 par les professeurs
ès-arts de la nation de France, ne reconnoît pour vrais régents que ceux
qui enseignent dans la rue du Fouare, et qui y lisent les livres de
logique, de physique et de métaphysique.]
[Note 362: Il avoit lié un commerce épistolaire avec le célèbre Érasme,
qui, sans fortune et sans état, tenoit alors le sceptre de la
littérature, dominoit sur l'opinion publique, et étoit recherché de tous
les souverains.]
[Note 363: Parmi ces fondations de chaires, on n'en trouve aucune pour
les progrès de la langue et de la littérature françoise; cependant cette
langue étoit dès lors d'un usage universel, tant à la cour qu'à la
ville, et plusieurs écrivains, tels que Marot, Melin de Saint-Gelais,
Philippe de Comines, les frères du Bellay, etc., avoient déjà prouvé
qu'elle pouvoit être maniée avec succès en prose, et qu'elle étoit
susceptible de toutes les grâces de la poésie. François Ier la parloit
lui-même avec beaucoup d'élégance, et sa soeur, la célèbre Marguerite de
Navarre, l'avoit illustrée par ses écrits. Une telle indifférence ne
peut s'expliquer que par la docilité du roi pour les savants qui le
dirigeoient dans la formation de cet établissement, et qui, dans leurs
préjugés scolastiques, dédaignoient, comme un jargon barbare, une langue
que tout le monde pouvoit entendre, et qu'on parloit dans les boutiques.
Telle est la cause qui retarda si long-temps encore le progrès des
lettres françoises, qui même les replongea dans la barbarie dont elles
commençoient à sortir.]
[Note 364: Ils faisoient un tort manifeste à ses anciens membres, en
donnant gratuitement, au moyen de leurs gages, des leçons que ceux-ci
étoient forcés de vendre pour se procurer des moyens d'existence.]
Dans ce mouvement général des esprits, la philosophie elle-même étoit à
la veille d'éprouver une grande révolution. Un homme d'un génie
vigoureux, d'un caractère indomptable, Ramus osa s'élever contre
Aristote et ses stupides adorateurs, et, dans un écrit très-fort, fit
voir que cette stérilité dont l'esprit humain étoit frappé depuis tant
de siècles, étoit un effet déplorable de l'admiration exclusive qu'on
avoit vouée à ce philosophe, et de ce malheureux préjugé qui jusque là
avoit enchaîné la pensée humaine dans les limites de la pensée et des
systèmes d'un seul homme. Cette espèce d'attentat excita d'abord un
soulèvement général: car depuis plusieurs siècles, pendant lesquels elle
avoit été la seule règle des études, la philosophie d'Aristote s'étoit
comme incorporée avec la théologie, et l'on ne croyoit pas qu'il fût
possible de toucher à l'une sans ébranler l'autre. Le parlement et le
roi lui-même furent obligés d'intervenir dans la querelle qui s'éleva à
ce sujet, et Ramus courut des dangers. Mais après la mort de François
Ier, il fit revivre avec plus de succès ses premières accusations; s'il
ne parvint pas à chasser entièrement Aristote des écoles, il ouvrit du
moins les yeux de quelques-uns sur les abus résultant de l'usage vicieux
qu'on y faisoit de ses écrits, et prépara la révolution opérée par
Descartes, lequel toutefois, sur beaucoup de points, ne fit que
substituer des erreurs nouvelles à d'anciennes erreurs.
Les changements divers qu'éprouva le collége royal, trouveront
naturellement leur place dans l'article qui doit le concerner; et quand
à l'université, parvenue enfin à cet état fixe et permanent où elle
s'est maintenue jusqu'à la fin, son histoire ne présente plus de faits
assez importants, ou qui soient de nature à entrer dans un récit
uniquement destiné à faire connoître les variations de ses doctrines
littéraires et les progrès de son administration. Sous le rapport de ses
doctrines politiques et religieuses, nous avons montré ce qu'elle fut
sous Henri IV[365]: nous prouverons par les faits que nous ne l'avons
point calomniée, et que, sous les règnes suivants et jusqu'à la fin de
la monarchie, elle continua d'être ce qu'elle avoit été.
[Note 365: Avant ce règne, elle avoit déjà éprouvé plusieurs réformes,
entre autres celle qui fut dressée en 1366 par les cardinaux Jean de
Saint-Marc, et Giles Aicelin de Montaigu, sous l'autorité du pape Urbain
V, et la réforme plus remarquable encore qu'y fit, dans le quinzième
siècle, le cardinal d'Estouteville, assisté des commissaires du roi.
Sous Henri IV on jugea nécessaire de lui en faire subir une nouvelle; et
voici un exposé succinct de la situation de l'Université, depuis cette
époque, jusqu'à celle qui a précédé la révolution.
Il y avoit deux chanceliers, l'un à Notre-Dame et l'autre à
Sainte-Geneviève; tous les deux donnoient la bénédiction de licence,
avec la puissance d'enseigner; mais celui de Sainte-Geneviève ne la
donnoit que dans la faculté des arts. Il y avoit aussi des conservateurs
des priviléges de cette compagnie. Les évêques de Beauvais, de Meaux et
de Senlis étoient conservateurs apostoliques; le prévôt de Paris
continuoit d'être conservateur des priviléges royaux; mais depuis le
commencement du dix-septième siècle il n'est plus assujetti à prêter
serment entre les mains du recteur.
L'élection du recteur se faisoit toujours de trois mois en trois mois,
mais souvent il étoit continué. Il avoit l'honneur de haranguer le roi
au nom de l'Université dans plusieurs cérémonies et dans les événements
extraordinaires, comme entrées solennelles, mariages, morts de reines,
avénements à la couronne, naissances, mariages et morts d'enfants de
France, etc.
Ses habits de cérémonie étoient une robe violette, une ceinture de soie
de même couleur avec des glands d'or; un cordon violet passé en baudrier
de gauche à droite, d'où pendoit une bourse antique, appelée
_escarcelle_. Cette bourse étoit de velours violet, et garnie de boutons
et galons d'or. Il portoit en outre un mantelet d'hermine sur les
épaules, et étoit coiffé d'un bonnet carré violet.
Les processions du recteur se faisoient quatre fois l'an, en mars, juin,
octobre et décembre. Un _mandatum_ affiché dans toute la ville en
indiquoit le jour. L'objet de ces processions étoit de faire des prières
publiques pour la conservation du souverain et de sa famille, pour
l'extirpation de l'hérésie, le maintien de la paix et l'union entre les
princes chrétiens, la gloire de l'Église, etc.
Elles partoient de la chapelle du collége de Louis-le-Grand, rue
Saint-Jacques, pour se rendre à l'église stationale indiquée par le
mandement du recteur. Voici quel en étoit l'ordre: 1º la croix et les
chandeliers portés par des religieux Augustins du grand couvent, après
lesquels marchoient les étudiants des quatre ordres mendiants,
_Cordeliers_, _Augustins_, _Carmes_ et _Jacobins_; 2º les
maîtres-ès-arts en robes noires, et quelques religieux des abbayes qui
étoient admises aux leçons de l'Université; ils étoient suivis des
chantres; 3º les bacheliers en médecine et en théologie, ornés de la
fourrure qui leur étoit particulière; 4º les docteurs régents de la
faculté des arts, et les quatre procureurs ou chefs des nations, en
robes rouges doublées d'hermine. Chaque procureur étoit précédé d'un
massier; 5º les docteurs en médecine, en robes rouges et fourrures; les
docteurs en droit, en robes et chaperons rouges; les docteurs en
théologie, en fourrures; enfin le recteur, précédé de huit massiers ou
bedeaux qui portoient devant lui des masses ou bâtons à têtes garnies
d'argent, telles qu'on les portoit devant le roi et devant le chancelier
de France. Il étoit accompagné des trois officiers généraux de
l'Université, syndic, greffier et receveur, et suivi des cliens de
l'Université, qui, sans être obligés à prendre les degrés, participoient
à ses priviléges, tels que les imprimeurs, libraires, papetiers,
parcheminiers, relieurs, enlumineurs, etc.
En arrivant dans l'église stationale, l'Université étoit reçue, au son
des cloches et des orgues, par le clergé en chape, avec la croix, l'eau
bénite et l'encens. La messe étoit célébrée par le curé, s'il étoit
docteur en théologie, sinon par le doyen de la faculté. Après
l'offrande, il y avoit sermon, également par un docteur en théologie. Un
orateur, choisi dans la faculté des arts par le recteur, faisoit, après
la messe, un remerciement en latin au célébrant; celui-ci lui répondoit
dans la même langue; et la procession revenoit au collége de
Louis-le-Grand à peu près dans le même ordre.
Les armes accordées à l'Université étoient une main qui sembloit
descendre du ciel, laquelle tenoit un livre entouré de trois
fleurs-de-lis d'or, sur un fond d'azur.
Pendant long-temps l'extrême pauvreté de cette compagnie avoit empêché
que l'éducation n'y fût gratuite, ce qui étoit humiliant pour la
première école du monde, et en même temps nuisible au progrès des
lettres. Le projet de l'instruction gratuite, ébauché sous le cardinal
de Richelieu, n'eut cependant son entière exécution qu'en 1719. C'est
alors que, par un contrat passé entre le roi et la faculté des arts,
cette compagnie obtint le vingt-huitième du produit effectif du bail des
postes et messageries, pour la dédommager de la cession qu'elle faisoit
à Sa Majesté des messageries dont elle étoit l'inventrice[365-A] et la
propriétaire, et en considération de l'engagement qu'elle prenoit
d'instruire gratuitement ses sujets.]
[Note 365-A: Les messagers établis par l'Université pour le service des
écoliers devinrent peu à peu ceux du public, parce que l'on trouva
commode de se servir de cette voie pour faire transporter d'un lieu à
l'autre ses hardes, ses lettres, ses paquets. Ils jouirent pendant
long-temps de ce privilége exclusif, dans lequel ils furent constamment
maintenus par l'autorité, sans que les messagers royaux, institués en
1576 par Henri III, fussent même admis à les partager. (Ceux-ci ne
pouvoient porter que les sacs et papiers de justice.) Cet état de choses
dura jusqu'en 1632, que Louis XIII les autorisa à remplir les mêmes
fonctions que les messagers de l'Université, mais seulement les mardis
et vendredis.]
Il nous reste maintenant à dire un mot sur l'institution des nombreux
colléges répandus dans les quartiers que nous allons décrire. Uniquement
fondés d'abord pour servir de retraite à de pauvres écoliers, on trouva
bientôt qu'il seroit utile d'en étendre l'usage à tous les élèves de
l'Université. Ces jeunes gens, qui affluoient à Paris de toutes les
parties de l'Europe, n'avoient eu jusque là d'autre ressource que de se
loger chez les bourgeois; et l'on s'apercevoit depuis long-temps des
inconvénients qui en résultoient pour la discipline et les bonnes
moeurs. «Dans une même maison, dit un auteur du temps[366], au premier
étage sont des écoles; et en bas des lieux de débauche.» L'extrême
différence qui se faisoit remarquer entre la tenue des boursiers et
celle de cette pétulante jeunesse ainsi livrée à elle-même, fit naître
la pensée de réunir également sous un même toit et sous l'autorité d'un
maître commun, les jeunes étudiants d'un même pays ou d'un même ordre.
Alors les colléges commencèrent à se multiplier, lentement d'abord dans
le treizième siècle, mais très-rapidement dans le suivant; et c'est de
cette dernière époque que date le plus grand nombre de ces fondations.
[Note 366: Jean de Vitri.]