études y avoient subi une révolution qui, sous plusieurs points, ne
semble pas leur avoir été avantageuse. Depuis Remi d'Auxerre
jusqu'alors, la marche de l'enseignement étoit extrêmement simple, mais
sûre et raisonnable. On professoit la grammaire et la rhétorique
d'après les principes adoptés de tout temps par les meilleurs maîtres;
et le système que l'on suivoit dans ce cours étoit peu différent de
celui que nous avons vu en vigueur jusque dans les derniers temps de
l'Université. Les études théologiques étoient dirigées selon la méthode
des Pères et le véritable esprit du christianisme: un grand respect pour
les traditions, en étoit le fondement; on ne donnoit presque rien à la
raison humaine, et tout à l'autorité. La philosophie, qui se composoit
de la dialectique et des quatre parties[341] principales des
mathématiques, se réduisoit, pour la première de ces deux sciences, à
l'explication du livre des dix catégories, attribué alors à saint
Augustin; et le respect qu'inspiroit la religion ôtoit jusqu'à la pensée
d'employer les moyens que pouvoit offrir l'argumentation pour en
éclaircir les difficultés et en pénétrer les mystères. On connoissoit
Aristote; il l'étoit même, du moins en partie[342], dès le neuvième
siècle; mais on en faisoit peu de cas, et ce ne fut que quelques années
avant le commencement du douzième, que le corps entier de ses écrits
pénétra en France par les Arabes alors établis en Espagne, et grands
admirateurs de ce philosophe. Ils y furent accueillis avec transport.
Malheureusement les esprits n'étoient pas assez forts pour démêler ce
qu'il y avoit d'excellent dans les ouvrages de ce beau génie, et en
séparer les idées hasardées et systématiques: de là s'introduisirent
dans les études un goût d'analyse quintessenciée, la manie de tout
définir, de multiplier les divisions et les subdivisons, l'amour de la
dispute, les distinctions frivoles, en un mot toutes les subtilités qui
formèrent le caractère de la scolastique. Alors on vit paroître la secte
dangereuse des _nominaux_, dont on retrouve encore des traces dans le
quinzième siècle. Ils portèrent leurs bizarres égarements jusque dans
les matières les plus importantes de la foi, et furent victorieusement
combattus par les _réalistes_. Les arguments les plus puérils des
anciens sophistes grecs devinrent l'occupation la plus grave des
nouveaux philosophes, non moins absurdes et plus ignorants; l'amour du
raisonnement, le sot orgueil qu'il inspire, firent bientôt dédaigner les
lettres; et la théologie, traitée d'après cet imprudent système,
commença à mêler sans cesse une vaine argumentation à l'autorité.
[Note 341: L'arithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie.]
[Note 342: Au dixième siècle, son traité [Grec: peri hermeneias],
c'est-à-dire _des signes interprètes de nos pensées_, et ses _Topiques_
faisoient déjà la matière des leçons de quelques maîtres.]
Cependant le charme de la nouveauté, et cet espèce d'enivrement que
produit la science humaine, et même son image, gagnoit peu à peu les
esprits. On admiroit indistinctement, comme un progrès réel des
connoissances, tout ce qu'on ajoutoit à l'ancien enseignement. Du reste
on ne peut nier qu'à certains égards, l'instruction n'eût éprouvé des
développements utiles. Aussi est-ce à cette époque que commence la
grande splendeur de l'école de Paris. Jusque-là, c'est-à-dire pendant
l'espace de près de deux siècles, elle avoit eu des rivales; et
plusieurs même, telles que les écoles de Reims sous Gerbert, de Chartres
sous Fulbert, de l'abbaye du Bec sous Lanfranc, étaient plus
fréquentées, plus fécondes en grands hommes, jetoient enfin un plus
grand éclat; mais au douzième siècle, sous Guillaume de Champeaux, dont
nous avons déjà parlé, sa gloire commence à obscurcir celle de toutes
les autres écoles; et placée alors au premier rang, elle l'a depuis
toujours conservé.
Guillaume de Champeaux étoit archidiacre de l'église de Paris: il tint
long-temps les écoles du cloître, où il enseigna la rhétorique, la
dialectique et la théologie avec beaucoup de réputation et un grand
concours d'auditeurs. Le fameux Abailard se mit au rang de ses
disciples: abusant des avantages que lui donnoit sur ce grave personnage
un esprit moins solide sans doute, mais plus vaste et plus brillant, il
eut bientôt éclipsé son maître; et par ses attaques continuelles, il sut
lui inspirer de tels dégoûts, qu'on le vit quitter sa chaire, son
archidiaconé, prendre l'habit de chanoine régulier, et s'enfermer dans
la maison de Saint-Victor[343]. Telle est l'origine de cette dernière
école, si célèbre dans l'Université. Guillaume ne tarda pas à y
reprendre les leçons qu'il n'avoit interrompues qu'à regret; les
excellents élèves qu'il y forma continuèrent l'ouvrage qu'il avoit
commencé; le régime de la maison prit de la consistance; elle s'accrut
en édifices et en revenus, et devint de plus en plus florissante par la
régularité de la discipline et par l'excellence des études théologiques.
[Note 343: _Voyez_ pag. 474.]
Abailard ne laissa point son maître tranquille dans cette retraite; et
leurs démêlés continuèrent jusqu'au moment où Guillaume, nommé évêque de
Châlons, eut enfin cédé la place à son ingrat et présomptueux
adversaire. C'est alors que commença pour celui-ci cette longue suite de
malheurs et d'égarements qui, plus encore que sa science et son génie,
ont rendu son nom à jamais fameux. Personne n'ignore ses amours avec
Héloïse, son mariage furtif, la vengeance atroce qu'exerça sur lui la
famille de cette jeune personne, la retraite forcée des deux époux, et
les persécutions continuelles que s'attira cet esprit ardent, inquiet,
incapable de repos, et que l'amour désordonné de la gloire eut bientôt
arraché du cloître pour le ramener sur un théâtre qui lui avoit été si
funeste. Les subtilités de la dialectique, qu'il mêloit avec beaucoup de
témérité dans ses leçons de théologie, le jetèrent bientôt dans de
dangereuses erreurs, et élevèrent contre lui de graves accusations.
Justement condamné dans un concile assemblé à Soissons, forcé de
s'enfuir du monastère de Saint-Denis, où son imprudence avoit excité
contre lui de vifs ressentiments; attaqué de nouveau pour ses opinions
erronées par saint Bernard et saint Norbert; condamné une seconde fois
dans le concile de Sens, il ne mena plus désormais qu'une vie errante et
agitée, pendant laquelle on le voit cependant professer encore à Paris
dans l'école de Sainte-Geneviève, où dominoit l'étude de la dialectique.
C'étoit dans le cloître qu'Abailard avoit donné ses premières leçons; et
les diverses circonstances de sa vie prouvent évidemment la multiplicité
des écoles. Outre cette école attachée à la cathédrale, et celle de
Sainte-Geneviève et de Saint-Victor, qui y sont clairement désignées,
il y en avoit encore beaucoup d'autres[344]; et des auteurs
contemporains nous apprennent que la dialectique y étoit enseignée par
un grand nombre de maîtres, _à quàm plurimis magistris_. Du reste on ne
voit rien qui puisse faire présumer que ces écoles fussent dès lors
réunies par un lien commun, ni soumises à la même autorité. On ne
connoissoit encore, du temps d'Abailard, ni les titres de _bacheliers_
et de _docteurs_, ni les conditions qu'il fallut remplir par la suite
pour les obtenir. Cependant on y remarque déjà des traces d'une
discipline: on voit, dès cette époque, un maître destitué pour cause de
désordres dans ses moeurs; on ne pouvoit commencer à donner des leçons
que sous l'autorité d'un professeur titulaire; et lorsqu'Abailard fut
attaqué pour ses opinions théologiques, ses accusateurs lui
reprochèrent, entre autres griefs, la licence qu'il osoit prendre
d'enseigner sans maître, _sine magistro_, parce qu'effectivement ce
n'étoit point dans l'école de Paris, mais dans celle de Laon, qu'il
avoit pris des leçons de théologie.
[Note 344: Dans le récit que Jean de Salisbury nous a laissé du cours de
ses études, on voit qu'il y avoit un grand nombre de maîtres qui
tenoient leurs écoles, les uns près de Notre-Dame, les autres sur la
montagne Sainte Geneviève. Il en nomme jusqu'à douze, et ils n'étoient
pas les seuls. Ils enseignoient les arts et la théologie: il n'est point
parlé de droit et de médecine.]
Telle qu'elle étoit, cette école jouissoit d'une considération qui
l'égaloit à ce qu'il y avoit de plus élevé dans l'état. Dès ce temps-là,
les grandes dignités ecclésiastiques devenoient le partage de ses
membres les plus illustres, et l'on compte une foule d'évêques, de
cardinaux, et même des papes[345] parmi les disciples qu'elle avoit
formés. On la voit recevoir des marques éclatantes de la protection du
saint-siége dans ses premiers démêlés, depuis si souvent renouvelés avec
l'évêque et le chancelier de Paris; ses théologiens sont appelés dans
les conciles, et deviennent la lumière de l'église; quelques écrivains
de bon goût, tels qu'Abailard, Hildebert de Lavardin, Jean de
Salisbury[346], luttoient encore contre les faux systèmes des
scolastiques, qui cependant finirent par l'emporter et dont le
pédantisme barbare domina dans tout ce qui s'écrivit jusqu'à la
renaissance des lettres dans le quinzième siècle. Les noms de grammaire
et de rhétorique ne furent pas sans doute bannis des écoles, mais il
n'en resta réellement que les noms: Aristote devint plus que jamais un
objet de respect et d'admiration pour les philosophes, et la
philosophie fut tout entière dans la dialectique. La compilation de
Gratien, revêtue de la sanction des papes, fit instituer des écoles de
droit canonique, où elle devint la première des autorités; la découverte
des Pandectes de Justinien avoit déjà ranimé l'étude du droit
civil[347], jusque-là renfermée dans celle des lois barbares et du code
Théodosien; on commença à cultiver la médecine; enfin le cours des
études devint à peu près complet, et le treizième siècle n'étoit pas
encore commencé, que l'école de Paris avoit déjà acquis les droits de
compagnie, un chef, des lois et des priviléges.
[Note 345: Célestin II, Adrien IV, Innocent III.]
[Note 346: Il reste d'Hildebert et de Salisbury des poésies d'une
latinité assez pure, aussi bien pensées que bien écrites, et qui
prouvent qu'ils étoient nourris de la lecture des bons modèles de
l'antiquité. La prose de Salisbury offre aussi des morceaux extrêmement
remarquables. Ce dernier étoit Anglois de naissance.]
[Note 347: L'étude en fut défendue dans l'école de Paris par le pape
Honorius III, qui vivoit dans le treizième siècle, et n'y a été reprise
que dans le dix-septième.]
Toutefois il ne faut point s'attendre qu'un historien puisse produire
l'acte de l'érection de cette école en université. Le changement qu'elle
éprouva se fit, non par autorité ni tout d'un coup, mais comme de
lui-même, et par cette progression insensible qui seule peut donner de
la stabilité aux choses humaines. Des besoins nouveaux indiquèrent peu à
peu la nécessité de nouvelles lois, et ce grand établissement se
perfectionna ainsi de jour en jour et par degrés au moyen d'une police
qui devenoit plus régulière. D'abord, du concours innombrable et
toujours croissant des auditeurs, et de la trop grande quantité des
maîtres, attestée par les écrivains du temps, naquit une confusion qui
détermina l'école à réunir tant de parties éparses et sans consistance,
afin d'assujettir cette jeunesse fougueuse à une discipline commune.
Dans un corps composé d'une multitude si considérable de membres,
l'avantage, la nécessité même des divisions se présentoit d'abord: aussi
à peine l'Université est-elle formée, que nous la voyons partagée en
_provinces_; c'est-à-dire que, se composant d'élèves qui s'y rendoient
de toutes les parties de l'Europe, chacun s'attachant, par un mouvement
naturel, à ceux de son pays, cette première division se fit comme
d'elle-même; et telle est l'origine des quatre _nations_ de
l'Université, origine qui a précédé celle des facultés. Quant à
l'existence d'un chef, plus nécessaire encore, un diplôme de
Philippe-Auguste, donné en 1200, nous apprend que l'Université en avoit
un qui certainement ne pouvoit être que celui qu'elle a conservé jusqu'à
la fin; ainsi nous trouvons à cette époque l'école de Paris subsistante
en compagnie, partagée en nations, présidée par son recteur.
Sur ses premiers réglements de discipline, nous avons bien peu de
monuments, et l'on peut croire qu'ils se composoient plutôt d'anciennes
traditions que d'un code complet de lois écrites. Cependant on voit que
la _licence_ ou permission d'ouvrir une école devoit s'obtenir des
chanceliers de Notre-Dame ou de Sainte-Geneviève, qui ne pouvoient la
refuser aux sujets capables; ce qui suppose le droit de les examiner,
quoique la disposition de la loi n'en fasse pas mention. Une autre loi
interdit aux religieux l'entrée des écoles de droit et de médecine, et à
plus forte raison la faculté de professer eux-mêmes ces deux genres
d'études. Sur les autres points de police intérieure, tels que l'ordre
des leçons, les exercices proposés aux étudiants, le droit de faire des
statuts, de punir les contraventions, etc., on ne pourroit citer alors
que des usages qui, par la suite, furent rédigés par écrit, et prirent
successivement un caractère immuable.
Une telle compagnie ne pouvoit subsister sans des priviléges qui
assurassent la tranquillité de ceux qui la composoient. Un réglement
donné en 1158 par l'empereur Frédéric Barberousse en faveur de
l'Université de Boulogne, paroît avoir servi de base à ceux qu'on
accorda à celle de Paris; et dès lors on voit que ses suppôts obtinrent
tous les avantages de la cléricature, le droit de n'être jugés que par
les tribunaux ecclésiastiques et dans le lieu de leurs études, celui
d'aspirer aux bénéfices et d'en percevoir les revenus, sans être obligés
à résidence. On voit aussi s'établir, dès le commencement, les
_messagers_ de l'Université, espèce d'officiers nécessaires alors dans
les grandes écoles, et au moyen desquels les étudiants qui venoient d'un
pays éloigné pouvoient entretenir une correspondance suivie avec leurs
familles, et en tirer les secours dont ils avoient besoin[348].
[Note 348: Outre ces priviléges, l'Université et tous ses suppôts, même
ses clients, tels que libraires, relieurs, enlumineurs, écrivains, etc.,
étoient déchargés de toutes impositions, tailles, aides, gabelles, du
guet de la ville, garde des portes, etc. Les livres étoient exempts de
tout droit de péage et entrée en quelque lieu du royaume qu'on les
transportât; et dans la distribution des bénéfices, le tiers en devoit
être affecté à cette compagnie, et distribué entre ses membres.]
La fondation des colléges remonte à cette même époque, et le premier
objet de leur institution fut de lever, à l'égard des écoliers indigents
et pourvus d'heureuses dispositions, les obstacles que pouvoit leur
opposer le mauvais état de leur fortune. Dans ces premiers
établissements[349] se manifeste l'origine des _boursiers_ auxquels ils
étoient principalement destinés. Toutefois on se tromperoit si l'on
pensoit que de semblables fondations offrissent alors un cours
d'enseignement tel qu'il se pratiqua depuis dans nos colléges en plein
exercice: c'étoient simplement, comme encore dans les derniers temps
nos petits colléges, de simples lieux de retraite où les jeunes
étudiants, trouvant le couvert et une nourriture frugale, vivoient sous
la direction d'un maître commun qui les menoit aux écoles publiques.
Outre les trois principales, situées, comme nous l'avons déjà dit, dans
le cloître Notre-Dame, dans les maisons de Sainte-Geneviève et de
Saint-Victor, on en comptoit encore un grand nombre d'autres. Quiconque
avoit acquis le droit d'enseigner pouvoit établir sa chaire
d'enseignement en tel lieu qu'il lui plaisoit, pourvu qu'il ne
s'éloignât pas trop des grandes écoles. On trouve des maîtres établis
auprès du Grand-Pont et du Petit-Pont, au midi de la rivière et dans le
bas de la montagne. Lorsque les clos Mauvoisin et Bruneau commencèrent à
être habités, c'est-à-dire dans le cours du treizième siècle, il est
probable qu'on y ouvrit aussitôt plusieurs écoles; ce qui est certain,
c'est qu'au quatorzième siècle la rue du Fouare, qui fait partie de
l'ancien clos Mauvoisin, et la rue Bruneau, qui est aujourd'hui la rue
Saint-Jean-de-Beauvais, contenoient les écoles de la Faculté des Arts et
de celle de Décret.
[Note 349: Les colléges de Saint-Thomas-du-Louvre et des Danois.]
Sous le règne de Philippe-Auguste, qui protégea des lettres, et dont
l'affection fut grande pour l'Université, cette compagnie commença à
prendre un caractère d'indépendance plus marqué. Le chancelier de
l'église de Paris, qui effectivement avoit seul le droit de donner la
permission d'enseigner dans toute l'étendue du territoire soumis à la
juridiction de la cathédrale, voulut porter plus loin ses prétentions,
exiger une redevance en argent pour la concession de la licence,
astreindre les maîtres à lui jurer obéissance, renfermer l'étude de la
théologie et du droit canon dans les écoles épiscopale et claustrale
dont il avait l'intendance, enfin soumettre entièrement ce grand corps à
sa juridiction. Loin d'y réussir, il fournit ainsi une occasion à
l'Université de mieux établir qu'elle ne l'avoit fait jusqu'alors ses
priviléges et immunités. Elle s'adressa directement au pape, qui se
déclara lui-même son suprême législateur, lui donna des statuts par son
légat[350], s'établit le défenseur de ses droits, et l'arracha ainsi
sans retour à l'influence du chancelier et de l'évêque. Dès ce moment,
elle ne reçut plus d'ordres que de la cour de Rome; et nos rois,
respectant en elle l'autorité sainte qui la protégeoit, n'usèrent
long-temps de leur puissance que pour lui accorder des priviléges
nouveaux, et non, comme ils l'ont fait depuis, pour lui donner des lois.
[Note 350: Le premier légat qui leur donna un statut se nommoit Robert
de Courçon. Il étoit élève de l'Université, et avoit été envoyé en
France par le pape Innocent III pour y prêcher la croisade.]
Cette faveur des papes accrut encore l'éclat et la renommée dont
l'Université avoit commencé à jouir dès le siècle précédent; et les
hommes illustres qu'elle produisit alors en plus grand nombre que
jamais, confirmèrent cette haute estime qu'elle s'étoit acquise dans
l'Europe entière, où elle étoit regardée, disent les écrivains
contemporains, _comme la mère et la source de toute sagesse_. Cependant
il s'en falloit de beaucoup que les études valussent ce qu'elles avoient
été: les belles-lettres étoient de plus en plus négligées; il n'étoit
plus question des bons auteurs de la latinité, qu'on expliquoit encore
quelque temps auparavant. Toutes les études grammaticales se réduisoient
à la grammaire de Priscien, à laquelle on substitua par la suite le
doctrinal d'Alexandre de Villedieu, qui avoit écrit vers le milieu de ce
siècle. Contents d'éviter dans leur style les solécismes les plus
grossiers, les écrivains d'alors dédaignoient, ou plutôt ne
connoissoient plus aucune des élégances et aucun des ornements du
discours. La philosophie avoit seule tous les honneurs; seule elle
attiroit l'attention de ceux qui professoient les arts. Aristote en
étoit l'unique guide, la seule tradition, l'autorité infaillible; et la
doctrine de ce philosophe païen, aveuglément reçue dans les écoles
chrétiennes, continua d'y faire naître des opinions erronées,
téméraires, que les élèves portoient ensuite dans la théologie, et qui
jetèrent plusieurs d'entre eux dans de nouvelles hérésies non moins
dangereuses que celles qui, dans le siècle précédent, avoient déjà été
signalées et confondues. Celles-ci le furent avec la même ardeur et le
même succès: car tandis que tout dégénéroit dans l'école, on doit à la
faculté de théologie cette justice de dire qu'elle continua d'entretenir
la véritable doctrine dans toute sa pureté[351].
[Note 351: Les livres d'Aristote y furent défendus pendant quelque
temps, ou du moins on en restreignit beaucoup l'usage.]
Ce n'est pas qu'elle fût alors très-savante, mais elle craignoit les
nouveautés, et savoit se renfermer dans les justes limites posées par la
tradition et par l'autorité. Les zélateurs de l'orthodoxie avoient,
comme leurs adversaires, le défaut de mêler trop de métaphysique à leurs
raisonnements; mais continuellement appuyés sur la révélation, ils
marchoient sans crainte de s'égarer; «La théologie, dit très-bien
Fontenelle[352], a été long-temps remplie de subtilités ingénieuses à la
vérité, utiles même jusqu'à un certain point, mais souvent excessives;
et l'on négligeoit alors la connoissance des pères, des conciles, de
l'histoire de l'église, enfin tout ce qu'on appelle aujourd'hui
théologie positive.» On ne connoissoit guère que deux livres, la Bible,
qui a toujours été expliquée dans l'école de Paris, et l'ouvrage du
Maître des Sentences[353].
[Note 352: Éloge de M. Duhamel.]
[Note 353: C'étoit une collection de sentences ou pensées tirées de
l'écriture et des pères, lesquelles formoient un traité à peu près
complet de théologie, en quatre livres assez courts. Cet ouvrage,
supérieur à tous ceux qu'on avoit faits auparavant dans le même genre,
étoit de Pierre Lombard, évêque de Paris.]
L'éclat des études théologiques à Paris y avoit attiré, peu de temps
auparavant, deux ordres nouvellement formés, les Dominicains et les
Franciscains, qui depuis jouèrent un rôle important dans l'histoire de
l'Université, et lui durent en grande partie leur premier
établissement[354]. Ils ne tardèrent pas à obtenir dans cette capitale
une grande considération, tant par le savoir et la piété d'un grand
nombre d'entre eux, que par l'honneur que leur fit la reine Blanche de
confier à leurs soins l'éducation du roi son fils. Ce grand crédit, les
priviléges jusque-là sans exemple que leur accordèrent les papes, dont
ils devinrent les plus chers favoris, leur firent naître la pensée
d'entrer en partage avec l'Université d'une des branches les plus
considérables des études, de la théologie. L'occasion s'en présenta, et
ils surent la saisir: une malheureuse querelle qui s'éleva entre les
écoliers et les habitants d'un faubourg[355], au sujet de laquelle cette
compagnie se crut outragée par l'autorité dont elle avoit réclamé
l'intervention, l'ayant portée à fermer ses écoles, et même à provoquer
la dispersion de ses membres, les Dominicains, sous prétexte de prévenir
les funestes effets qui pouvoient résulter de cette cessation entière de
l'enseignement, se firent d'abord autoriser par l'évêque et le
chancelier de Notre-Dame à établir chez eux une école de théologie. Les
Franciscains ne tardèrent pas à imiter leur exemple; et lorsque
l'Université, après deux années d'interruption, eut repris ses exercices
sous la médiation du pape, ce fut vainement qu'elle voulut s'opposer, ou
du moins mettre quelques bornes aux droits qu'ils avoient acquis. Après
de longues et violentes querelles, dans lesquelles la cour de Rome
soutint avec juste raison les religieux mendiants, ceux-ci parvinrent
enfin à être admis dans cette compagnie, dont ils ouvrirent ainsi
l'entrée aux Carmes, aux Augustins, qui vinrent après eux, et même aux
religieux de tous les ordres qui existoient alors: car la bulle
d'Alexandre IV, à laquelle ils durent cette prérogative, l'accorda
également à tous les réguliers.
[Note 354: L'emplacement sur lequel ils commencèrent, en 1218, à bâtir
leur grand couvent, dépendoit de cette compagnie, laquelle leur céda
tous les droits qu'elle pouvoit y avoir par un acte qui existe encore.]
[Note 355: _Voyez_ t. I, deuxième partie, pag. 697.]
L'Université fut très-sensible à cette disgrâce. Toutefois sa
constitution n'en reçut aucune atteinte considérable: car ces religieux,
après quelque résistance, se virent dans la nécessité de se soumettre à
toutes les obligations qu'elle imposoit à ses suppôts, de promettre par
serment de garder les priviléges, statuts, droits, coutumes louables de
la compagnie, et de n'en point révéler les secrets. D'un autre côté, les
brillantes lumières que les ordres mendiants apportèrent dans les écoles
firent honneur à l'Université en bien des occasions, et contribuèrent à
en augmenter la gloire.