Toutefois dans cette enceinte, la seule qui ait été élevée de ce côté

jusqu'au siècle dernier, on ne renferma alors qu'une très-petite portion

du quartier que nous allons décrire, et cette portion, qui forme un

angle à son extrémité occidentale, est exactement indiquée par les rues

des Fossés Saint-Bernard et des Fossés Saint-Victor, qui se prolongent

maintenant sur les limites extérieures des anciennes murailles. Le reste

du quartier se composoit de deux faubourgs (les faubourgs Saint-Victor

et Saint-Marcel), séparés l'un de l'autre par divers clos et cultures,

parmi lesquels on distinguoit le clos du Chardonnet, la terre d'Aletz,

le territoire de Copeau, etc. La petite rivière de Bièvre passoit au

milieu du faubourg Saint-Marcel.

La description historique des rues et des monuments expliquera par quels

degrés ce quartier est successivement arrivé à l'étendue qu'il occupe

aujourd'hui.

PORTE SAINT-BERNARD.

Cette porte, élevée sur le bord de la rivière, terminoit, de ce côté,

l'enceinte méridionale de Philippe-Auguste. Elle subsista telle que ce

prince l'avoit fait construire jusqu'en 1606[222], qu'elle fut rebâtie

par les soins du célèbre prévôt des marchands Miron. On reconstruisit en

même temps le pont qui traversoit le fossé et le pavillon qui étoit

au-dessus de la porte: tous ces ouvrages furent achevés en 1608.

[Note 222: _Voyez_ pl. 147.]

Ils restèrent en cet état jusqu'en 1670, que la résolution fut prise de

changer en arc de triomphe les principales portes de la ville de Paris,

dont les murailles venoient d'être abattues. L'exécution du monument

nouveau qui devoit être élevé sur l'emplacement de la porte

Saint-Bernard fut confiée au célèbre architecte Blondel, mais avec des

restrictions qui ne lui permirent pas de développer tout ce que son

génie étoit capable de produire. Les premières constructions ne furent

démolies qu'en partie, parce qu'on voulut conserver les logements qui

avoient été ménagés dans l'épaisseur de l'ancienne porte. Ce fut, à

proprement parler, et comme il le dit lui-même, un _rhabillage_ qu'il

fut chargé de faire, opération qui lui donna beaucoup plus de peine que

l'élévation d'un édifice tout nouveau n'auroit pu lui coûter, et dont il

fut loin de tirer autant de gloire.

Cette porte, haute de dix toises et large de huit, présentoit deux

portiques avec une pile au milieu. Au-dessus de cette double arcade

régnoit de chaque côté un très-grand bas-relief, qui s'étendoit dans

toute la largeur du monument. Sur la face du côté de la ville on avoit

représenté le roi répandant l'abondance, avec cette inscription:

_Ludovico Magno, abundantiâ partâ. Præf. et Ædil. poni c. c._

_anno_ R. S. H. M. DC. LXXIV[223].

[Note 223: Pour bien entendre cette inscription il faut savoir que Louis

XIV avoit supprimé un impôt établi sur les marchandises qui arrivoient

de ce côté à Paris, et que ce fut en reconnoissance de ce bienfait que

l'on résolut l'érection du monument.]

Sur celle qui regardoit le faubourg le monarque paroissoit avec les

attributs d'une divinité antique, conduisant le gouvernail d'un grand

navire, précédé et suivi des choeurs des divinités de la mer. On y

lisoit l'inscription suivante:

_Ludovici Magni Providentiæ. Præf. et Ædil. poni c. c._

_anno_ R. S. H. M. DC. LXXIV.

Trois vertus étoient placées sur les piles au-dessous de l'imposte; et

toutes ces sculptures, qui n'étoient pas sans mérite, avoient été

exécutées par Baptiste Tuby. Toutes ces constructions furent achevées

seulement en 1674, ainsi que le prouvent les inscriptions.

Enfin un entablement soutenu par une corniche et un attique continu en

forme de piédestal, terminoient ce monument, dont l'architecture

médiocre et composée de parties incohérentes, ne méritoit que peu

d'attention[224].

[Note 224: _Voyez_ pl. 137.]

Cette porte a été abattue quelques années avant la révolution.

CHÂTEAU DE LA TOURNELLE.

Auprès de la porte Saint-Bernard étoit une ancienne tour, bâtie en même

temps que l'enceinte de Philippe-Auguste. Cette tour avoit été élevée

dans le principe pour défendre le passage de la rivière, ce qui avoit

lieu au moyen d'une chaîne qu'on y fixoit, laquelle s'étendoit jusqu'à

une autre tour appelée _Loriaux_ ou _Loriot_, élevée dans l'île

Notre-Dame (Saint-Louis), d'où une seconde chaîne alloit s'attacher à la

tour Barbeau, sur le port Saint-Paul. Cet édifice tombant en ruines vers

le milieu du seizième siècle, Henri II, qui régnoit alors, donna ordre à

la ville de la faire rebâtir, ce qui fut exécuté vers l'année 1554[225];

cependant, dès le commencement du siècle suivant, elle n'étoit plus

employée à aucun usage. C'étoit à cette époque que saint Vincent-de-Paul

offroit le spectacle admirable de cette charité sans bornes qui

embrassoit toutes les misères humaines. On sait que les malheureux

condamnés aux galères étoient surtout l'objet de ses sollicitudes: avant

qu'il se fût intéressé à leur triste destinée, ces coupables, en

attendant le jour de leur départ, gémissoient dans les cachots de la

Conciergerie, dénués de tout secours spirituel, consumés par la misère,

et livrés à toute l'horreur de leur situation. L'homme apostolique

obtint en 1618 la permission de les faire transférer au faubourg

Saint-Honoré, près de Saint-Roch, dans une maison prise à loyer, où,

pendant près de quinze ans, il leur prodigua tous les secours et toutes

les consolations que ses forces et son zèle lui permirent de leur

donner. Il s'agissoit pour consolider un établissement aussi utile de

leur procurer une demeure stable: saint Vincent-de-Paul jeta les yeux

sur cette tour abandonnée, l'obtint du roi en 1632, et chargea les

prêtres de sa congrégation naissante de l'administration spirituelle de

cette maison. Ils l'exercèrent pendant quelque temps; mais le petit

nombre de sujets dont cette congrégation étoit alors composée et la

multiplicité de leurs fonctions les rendant plus utiles et plus

nécessaires dans le diocèse, l'archevêque de Paris se détermina à

confier ce nouvel établissement au curé de Saint-Nicolas du Chardonnet,

auquel il permit, le 2 septembre 1634, de faire célébrer, dans la

chapelle de la Tournelle, la grand'messe, les fêtes et les dimanches,

comme à la paroisse. Ce fut à la sollicitation de leur digne chef que

les prêtres de la Mission furent déchargés de ce service, et c'est aussi

par ses soins que les prêtres de Saint-Nicolas obtinrent une rétribution

annuelle qu'il n'avoit jamais demandée pour les siens[226]. Quoique

éloigné de ce misérable troupeau, le saint homme n'en continua pas moins

de veiller sur lui, et de pourvoir à tous ses besoins: en 1639 une

personne charitable voulut partager cette bonne oeuvre, et légua à la

Tournelle une rente de 6,000 liv., que la prudence et la sage économie

des administrateurs sut depuis faire augmenter.

[Note 225: Dubreul, p. 771.]

[Note 226: _Vie de S. Vinc. de P._, p. 115.]

La Tournelle a été détruite, comme la porte Saint-Bernard, dans les deux

années qui ont précédé la révolution.

LES MIRAMIONES,

AUTREMENT NOMMÉES

FILLES DE SAINTE-GENEVIÈVE.

Les historiens de Paris ont assigné différentes époques à

l'établissement de cette communauté. Nous suivrons Jaillot, plus exact

et plus instruit qu'aucun de ceux qui l'ont précédé.

En 1636 mademoiselle Blosset s'étant associé quelques filles pieuses,

s'établit avec elles sur les fossés Saint-Victor, au coin de la rue des

Boulangers. Elles vivoient en commun, sans clôture, sans aucune

singularité dans leur habillement, et s'occupoient à visiter les pauvres

malades, à tenir de petites écoles, à donner des instructions

chrétiennes aux pensionnaires qu'on leur confioit, et même aux personnes

du dehors. Cette communauté prit le nom de Filles de Sainte-Geneviève,

sous lequel elle fut approuvée par l'archevêque de Paris: elle fut

ensuite confirmée par lettres-patentes du mois de juillet 1661,

enregistrées le 10 février suivant.

À peu près vers ce temps, madame Marie Bonneau, veuve de M. de

Beauharnois de Miramion, conseiller au parlement, formoit une semblable

communauté. Cette dame, restée veuve à l'âge de seize ans, résista aux

sollicitations du fameux comte de Bussi-Rabutin[227], et préféra la

retraite et l'exercice des oeuvres de charité à tous les avantages que

pouvoient lui procurer sa jeunesse, sa fortune et sa beauté. Elle

rassembla, en 1661, six jeunes personnes dans la maison qu'elle

occupoit rue Saint-Antoine, et donna le nom de _la Sainte-Famille_ à

cette petite société. Quelques circonstances particulières la

déterminèrent peu de temps après, à venir demeurer près de Saint-Nicolas

du Chardonnet.

[Note 227: Voyez ses Mémoires, tome Ier.]

Les rapports qui se trouvoient entre la communauté de Sainte-Geneviève

et celle de la Sainte-Famille parurent à M. Feret, supérieur des deux

maisons, un motif suffisant pour les réunir. Elles le furent sous le

titre de Sainte-Geneviève le 14 août 1665, et M. l'archevêque consentit

à cette union le 14 septembre suivant. On dressa ensuite des

constitutions, qui furent approuvées, au mois de juin 1668, par M. le

cardinal de Vendôme, alors légat _à latere_ en France; elles furent

confirmées par M. de Harlai le 4 février 1674, et par des lettres

patentes du mois de mai suivant, enregistrées le 30 juillet de la même

année.

Il est facile de voir par cet exposé que lorsque Lacaille, Robert et

l'abbé Lebeuf ont donné l'année 1665 pour l'époque de l'établissement

des filles de Sainte-Geneviève, ils ont considéré le temps de l'union,

et non celui du premier établissement, qui est antérieur de quatre

années[228].

[Note 228: D'ailleurs Lacaille s'est encore trompé en disant qu'en 1665

les filles Sainte-Geneviève s'établirent rue de la Tournelle. Les autres

historiens de Paris ne les y placent qu'en 1670. Mais cette date

elle-même est-elle certaine? ou du moins la doit-on considérer comme

celle de l'établissement légal? c'est ce qu'il est difficile de

concilier avec les titres et les lettres-patentes. Il est vrai, ainsi

que le disent ces historiens, qu'en 1670 madame de Miramion acheta, sur

le quai de la Tournelle, une grande maison, qu'un riche partisan nommé

Martin avoit fait bâtir, et qu'elle en acquit encore une autre voisine,

soit qu'elle eût conçu le dessein d'y établir à demeure sa communauté,

ou simplement de les lui laisser par la suite. Mais il est également

certain, 1º qu'il n'est point fait mention de cette communauté sur les

plans de Jouvin en 1673, et de Bullet en 1676; 2º que l'acquisition de

la maison qu'occupoient les Miramiones n'est que du 26 juin 1691; 3º que

dans l'énoncé des lettres-patentes du mois d'août 1693, qui confirment

leur établissement, elles exposent au roi, «qu'encore que par les

lettres-patentes du mois de juillet 1661 et mai 1674, Sa Majesté ait

confirmé leur établissement, elles n'ont point été en état d'acquérir

une maison propre à loger une communauté; qu'elles ont été obligées de

demeurer dans des maisons qu'elles ont tenues à loyer..... mais qu'elles

ont _depuis peu_ acquis une maison sur le quai de la Tournelle, de M. de

Nesmond, évêque de Bayeux, et de madame de Miramion, moyennant 80,000

fr., par contrat du 26 juin 1691, et une autre maison joignant la

précédente, par autre contrat du 26 juin 1693. Qu'outre ce ladite dame

de Miramion leur a donné deux maisons réunies en une seule, situées sur

ledit quai..... afin de la faire servir aux exercices des retraites d'un

grand nombre de filles et de femmes de toutes qualités.» Ces lettres

furent enregistrées au parlement le 7 septembre de la même année et à

la chambre des comptes le 30 juin 1696. (JAILLOT.)]

Les filles de Sainte-Geneviève ne faisoient point de voeux, et se

consacroient, comme nous l'avons déjà dit, à l'instruction des pauvres

et au soulagement des blessés, pour lesquels elles préparoient des

médicaments. Il y avoit dans leur maison cinquante cellules destinées

aux personnes du sexe qui désiroient passer quelques jours dans la

retraite et la pénitence. Madame de Miramion, l'une des fondatrices,

mourut en odeur de sainteté le 24 mars de l'an 1696, âgée de

soixante-sept ans[229].

[Note 229: Cette maison a été rétablie depuis quelques années.]

HALLE AUX VEAUX.

L'ancienne place aux Veaux avoit été transférée, par arrêt du 8 février

1646, sur le quai des Ormes[230]. On ne tarda pas à s'apercevoir que cet

endroit étoit peu convenable à une semblable destination, et devenoit

même dangereux par la quantité de voitures que nécessite le transport

des marchandises qui sont sans cesse débarquées tant sur ce quai que sur

celui de la Grève. Toutefois ce ne fut qu'en 1770 qu'on s'avisa de

proposer le jardin des Bernardins comme le lieu le plus propre à établir

ce marché. Les magistrats adoptèrent cette idée; le terrain fut acquis,

et, le roi ayant autorisé le nouvel établissement par des

lettres-patentes données en 1772, on commença sur-le-champ les

constructions du nouveau bâtiment. Il est isolé, et environné de quatre

rues qui présentent trois issues, dont les deux principales donnent sur

le quai de la Tournelle, la troisième communique à la rue des

Bernardins. C'est une espèce de halle couverte, dont le rez-de-chaussée

est élevé de trois pieds au-dessus du sol, et sous laquelle sont de

très-grandes caves, qui ont leurs entrées fermées de grilles de fer aux

coins intérieurs. Le pourtour est ouvert de toutes parts, et des piliers

de pierre de taille soutiennent une charpente en arc surbaissé, au moyen

de laquelle les animaux sont à l'abri des intempéries de l'air. Aux

quatre coins de cette halle sont quatre pavillons, par lesquels on monte

à de vastes greniers destinés à serrer les fourrages. Sur chacun de ces

pavillons étoit autrefois une inscription en lettres d'or sur marbre

noir. On doit la construction de cet édifice aux soins de M. de Sartine,

lieutenant de police; il fut ouvert le 28 mars 1774.

[Note 230: _Voyez_ t. II, 2e part., p. 974.]

Le marché au Suif y fut transporté le 26 janvier 1786, par arrêt du

conseil du roi du 19 du même mois.

HALLE AU VIN.

Le projet de cette halle avoit été conçu par M. de Chamarande et par M.

de Baas, maréchal des camps et armées du roi, qui, en 1656, obtinrent

ensemble de Louis XIV la permission de le mettre à exécution. Ils y

éprouvèrent d'abord quelque opposition de la part des administrateurs de

l'hôpital général; mais ces obstacles furent enfin levés en 1662 par le

consentement que ceux-ci donnèrent à l'enregistrement des lettres du

roi, sous la condition toutefois qu'ils jouiroient de la moitié du

bénéfice, et que les droits de 10 sous par muid accordés aux impétrants

ne pourroient être augmentés[231].

[Note 231: Hist. de Par., t. 5, p. 190.]

Cette halle fut destinée à encaver une partie des vins destinés à

l'approvisionnement de Paris. Au-dessus de ses caves étoient pratiqués

des greniers et hangars qui servoient de magasins à tous les grains que

l'on distribuoit ensuite dans les hôpitaux réunis à l'hôpital général,

lequel avoit fini par devenir seul propriétaire de cette halle[232].

[Note 232: _Voyez_ à la fin de ce quartier l'article _Monuments

nouveaux_.]

LES BERNARDINS.

Dans le temps où la célébrité de l'université de Paris y attiroit des

étudiants de toutes les nations et de tous les ordres, on ne peut douter

que l'ordre de Cîteaux n'eût déjà dans cette ville une maison destinée à

recevoir les religieux que le désir de s'instruire engageoit à s'y

rendre. Le célèbre saint Bernard y vint plusieurs fois, et

vraisemblablement accompagné de quelques-uns de ses disciples. On lit

dans les Annales de Cîteaux[233] du père Ange Manrique qu'en 1165 il y

avoit à Paris une abbaye de cet ordre; mais aucun historien n'a pu

désigner l'endroit où elle étoit située. Cependant le même auteur

avance, sans en donner aucune preuve[234], que ces religieux demeuroient

à l'hôtel des comtes de Champagne, bâti au même lieu qu'occupa depuis le

monastère que nous décrivons. Mais en quelle année fut-il établi? Dom

Félibien, Piganiol, Dubois et Labarre[235] fixent cette époque aux

années 1244 et 1246; Corrozet et Sauval[236] disent que l'église et le

collége furent fondés par Benoît XII en 1336; l'abbé Lebeuf[237] pense

que ce fut en faveur des Bernardins que Guillaume III, évêque de Paris,

fit construire, en 1230, dans l'enclos du Chardonnet, une chapelle de

Saint-Bernard[238]; enfin les Annales de Cîteaux fixent l'époque de

l'établissement du collége des Bernardins à Paris en 1225[239]. Ou y lit

qu'Étienne de Lexinton, qui, d'abbé de Savigni, étoit devenu abbé de

Clairvaux, le fit bâtir: _Parisiense collegium primus struxit._

Cependant, malgré cette autorité, Jaillot ne croit pas que cet

établissement ait eu lieu avant 1244, et il s'appuie sur ce que cet

Étienne de Lexinton ne fut élu abbé de Clairvaux qu'en 1242.

[Note 233: Tom. II, cap. 4, p. 416.]

[Note 234: _Ibid._, t. I, p. 510.]

[Note 235: Hist. de Par., t. I, p. 309.--Pigan., t. V, p. 330.--Dubois,

t. II, p. 436.--La Barre, t. V, p. 220.]

[Note 236: Corrozet, f{o} 122.--Sauval, t. 1, p. 436 et 621.]

[Note 237: Tom. II, p. 555 et 559.]

[Note 238: Nous parlerons de cet acte à l'article de Saint-Nicolas du

Chardonnet, et nous prouverons qu'il concerne cette église et non la

maison des Bernardins.]

[Note 239: Tom. IV, cap. 6, p. 296.]

Ce qui donne à cette dernière date un nouveau degré de probabilité,

c'est que, les religieux de l'ordre de Cîteaux étant dans l'usage de ne

prendre leurs degrés dans les universités qu'avec la permission du

souverain pontife, Étienne de Lexinton ne l'obtint pour eux qu'en 1244

du pape Innocent IV; ainsi, quoiqu'il pût y avoir avant cette époque

quelques jeunes religieux de cet ordre étudiant à Paris, il n'y a pas

d'apparence qu'ils y aient possédé un collége particulier avant d'avoir

obtenu cette permission. Le savant critique que nous venons de citer

croit même qu'ils n'en firent usage que deux ans après, «car, dit-il, ce

ne fut que le 1er novembre 1246 que l'abbé Étienne prit à rente du

chapitre Notre-Dame six arpents de vignes et une pièce de terre contiguë

située au delà des murs près Saint-Victor, qu'il échangea quelques jours

après contre un terrain à peu près égal dans le clos du

Chardonnet[240].» Le Maire a mal à propos fixé cette époque en

1250[241].

[Note 240: Quart. de la place Maubert, t. V, p. 12.]

[Note 241: Tom. II, p. 491.]

Les Bernardins firent encore dans le même endroit quelques acquisitions

qui formoient avant la révolution une censive assez étendue: ces

acquisitions furent amorties par Philippe-le-Bel au mois de novembre

1294. Dès le 3 mai 1253 Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse,

frère de saint Louis, s'étoit déclaré fondateur de ce collége. Il lui

fit présent de 104 liv. de rente pour l'entretien de vingt religieux

profès, dont treize devoient être prêtres; à cette somme il ajouta 20

liv. pour la fondation d'une messe. L'abbé et le couvent de Cîteaux,

pour lui témoigner leur reconnoissance d'un tel bienfait, lui donnèrent

ce collége en patronage[242].

[Note 242: Trés. des chart., Mélanges, f{o} 69.]

Tel fut l'état de cet établissement jusqu'en 1320, que l'abbé et les

religieux de Clairvaux en cédèrent la propriété avec toutes ses

appartenances et dépendances à l'ordre de Cîteaux en général. Cette

cession, datée du 14 septembre 1320, fut approuvée par Philippe-le-Long

au mois de février suivant. Benoît XII, qui avoit été religieux de cet

ordre, ne se contenta pas d'approuver et d'amplifier les réglements que

le chapitre général avoit faits, il voulut encore lui donner des marques

particulières de son affection en faisant rebâtir à ses dépens l'église

et le monastère. C'est à cette occasion que les auteurs dont nous avons

parlé ci-dessus ont dit que le collége et l'église avoient été bâtis en

1336. La vérité est que la première pierre de la nouvelle église fut

posée le 24 mai 1338. Des lettres de Philippe-de-Valois, datées de ce

jour, nous apprennent qu'à cette occasion Jeanne de Bourgogne, reine de

France, donna 100 liv. de rente aux religieux de Cîteaux, somme que le

receveur de Paris fut chargé de leur payer chaque année à pareil jour.

Cependant Benoît XII n'ayant pu faire finir l'église, le cardinal Curti,

surnommé _Le Blanc_, qui avoit été comme lui religieux de Cîteaux,

entreprit de la faire achever; mais il ne vécut pas assez pour voir

finir ce grand ouvrage, et, personne ne s'étant présenté depuis pour

compléter cette bonne oeuvre, le bâtiment resta imparfait jusqu'au

moment de la révolution.

Les débordements de la rivière qui suivirent l'hiver de 1709 ayant mis

dans la nécessité de relever le pavé de cette église, on jugea à propos

d'en exhausser le sol d'environ cinq pieds. Dans le courant de l'année

suivante, le monastère et l'église de Port-Royal-des-Champs ayant été

démolis, les religieux de Cîteaux achetèrent la menuiserie du

maître-autel et les stalles du choeur de ces religieuses, et en

enrichirent leur église. Les panneaux de ces stalles, sculptés avec

beaucoup de délicatesse et de goût, avoient été faits en 1556 par ordre

du roi Henri II.

L'église des Bernardins passoit pour un des chefs-d'oeuvre de

l'architecture gothique[243]. Les voûtes en étoient très-élevées,

légères et d'une courbe élégante; les chapelles qui régnoient des deux

côtés attiroient l'attention par leur proportion heureuse avec le reste

de l'ouvrage. Les curieux remarquoient principalement, parmi ces

diverses constructions, un escalier placé à l'extrémité du bas-côté

droit de l'église. Le plan de la cage étoit rond et à double vis, ce qui

formoit deux escaliers tournant l'un sur l'autre, et ayant la tête de

leurs marches enclavée dans le même noyau, de manière que deux personnes

pouvoient monter et descendre sans se voir. Ce double escalier avoit dix

pieds de diamètre, et offroit deux entrées, l'une par l'intérieur de

l'église, l'autre par la sacristie.

[Note 243: _Voy._ pl. 138.]

Le comble de l'église étoit soutenu par des assemblages de pierres,

taillées de manière qu'elles offroient à l'oeil les apparences d'une

charpente.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES BERNARDINS.

TABLEAUX.

Dans la chapelle de la famille de Grien, un tableau représentant

un évêque; par un peintre inconnu.

Sur le maître-autel, la conversion de Guillaume, duc d'Aquitaine;

par un peintre inconnu.

Quatre tableaux représentant saint Pierre, saint Paul et deux

évêques, également par un peintre inconnu.

Dans la sacristie, deux tableaux singuliers: Jésus-Christ

s'élançant de la croix pour aller embrasser saint Bernard; par un

peintre inconnu. La Vierge se pressant les mamelles, et en

faisant jaillir le lait dans la bouche du même saint; par un

peintre inconnu.

Dans la salle des actes, différents traits de la vie des quatre

pères de l'Église, un trait particulier de celle de saint Thomas

d'Aquin, et saint Bernard au concile de Reims, en tout six

tableaux; par _Liébaut_.

SCULPTURES.

Sur le devant de l'autel de la chapelle de Grien, une

Annonciation, l'Adoration des bergers et celle des Mages, en

relief; sans nom d'auteur.

Dans la cinquième chapelle, sous la croisée, une statue d'évêque

à genoux devant un prie-dieu.

SÉPULTURES.

Dans une chapelle de cette église on voyoit le mausolée de

Guillaume du Vair, garde des sceaux de France, et depuis évêque

de Lisieux, mort en 1621[244]. Plusieurs personnes de sa famille

avoient été inhumées dans la même chapelle.

Il y avoit une autre chapelle destinée à la sépulture de la

famille de Grien.

[Note 244: Ce mausolée, déposé pendant la révolution aux

Petits-Augustins, offre le buste du ministre-prélat et une table

contenant son épitaphe. Cette table est couronnée d'un fronton que

soutiennent deux figures, représentant l'une la ville de Marseille,

l'autre celle de Lisieux. C'est un ouvrage très-médiocre.]

Le choeur occupoit la plus grande partie de l'église, et l'on admiroit

les vitraux du chevet, d'une très-grande hauteur et d'une exécution

très-délicate.

Les corridors, dortoirs et réfectoire, ainsi que l'escalier, étoient

vastes et bien entretenus. La bibliothèque, peu considérable, ne

contenoit que des livres de théologie, au nombre de cinq à six cents

volumes.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 26 / 38 段