retranché dans le Temple, déterminé à se défendre s'il étoit attaqué;
elle fut acceptée et le jour même la garnison espagnole sortit de Paris
avec tous les honneurs de la guerre. Au moment même de son entrée, le
vainqueur avoit envoyé assurer de sa protection les duchesses de Nemours
et de Montpensier; et ses manières à leur égard furent si obligeantes
qu'elles ne purent s'empêcher d'exprimer hautement à quel point elles en
étoient pénétrées.
Enfin tous les quartiers étant occupés par ses troupes, le roi, bien
assuré qu'il n'y avoit plus rien à craindre, se rendit à la cathédrale
où il entendit la messe, et assista au _Te Deum_; il dîna ensuite au
Louvre en public, d'où il alla à la porte Saint-Denis voir sortir et
défiler les troupes espagnoles[207]. Pendant ce temps, toutes les
boutiques s'étoient ouvertes, chacun avoit pris l'écharpe blanche, et
l'on n'entendoit plus d'autre bruit dans Paris que les cris de _vive le
roi_ qui retentissoient de toutes parts.
[Note 207: Lorsque le comte de Feria et les autres seigneurs espagnols
passèrent devant lui, le roi leur rendit le salut avec beaucoup
d'affabilité, et leur dit en riant: «Messieurs, recommandez-moi à votre
maître; mais n'y revenez plus.»]
Henri avoit invité le cardinal-légat à le venir voir: sur la prière que
lui fit ce prélat de vouloir bien le dispenser de cette entrevue, il le
fit reconduire honorablement hors de Paris par l'évêque d'Évreux, du
Perron, qui l'accompagna jusqu'à Montargis. Plusieurs ligueurs et
quelques-uns des Seize sortirent aussi de Paris, et ne voulurent point
profiter de l'amnistie générale qui avoit été publiée.
Il ne restoit pour achever la conquête de Paris que de devenir maître de
la Bastille et du château de Vincennes: ils furent rendus, cinq jours
après, par ceux qui les commandoient, sous la condition qu'ils
sortiroient eux et leurs soldats avec leurs armes, et qu'ils seroient
libres d'aller rejoindre Mayenne, ce qui leur fut accordé.
La clémence du roi, son activité, la vigueur de son esprit, éclatèrent
dès les premiers jours, et produisirent une révolution complète dans les
esprits. La faculté de théologie ayant à sa tête le recteur de
l'université donna la première l'exemple de la soumission; et loin de
témoigner le moindre ressentiment des injures qu'il en avoit reçues, ce
prince se plut à lui rendre compte de sa foi, essayant de lever les
derniers scrupules qu'elle pouvoit encore avoir[208]. Il remercia le
parlement de la conduite courageuse qu'il avoit tenue dans ces temps
difficiles, reconnoissant qu'il devoit beaucoup à son zèle, quoique le
malheur des temps eût forcé cette compagnie à suivre un autre parti que
le sien; et la seule différence qu'il mît entre ses membres présents et
ceux qui s'étoient exilés pour lui demeurer fidèles, c'est que ces
derniers précédèrent les autres, quel que fût leur rang d'ancienneté.
Dès lors les séances des cours souveraines reprirent leur marche
accoutumée, comme s'il n'y avoit point eu de guerre civile; des arrêts
du parlement flétrirent tout ce qui s'étoit fait d'attentatoire à la
puissance et à la majesté royale; le pouvoir donné au duc de Mayenne fut
solennellement révoqué; tous les emplois ou bénéfices qu'il avoit
conférés demeurant néanmoins à ceux qui les possédoient, sous la seule
condition de prendre des provisions nouvelles; le roi voulut bien aussi
rétablir ou confirmer les Parisiens dans tous leurs anciens priviléges;
et il fut arrêté que, dans Paris et dix lieues à la ronde, il n'y auroit
point d'autre culte que celui de la religion catholique; enfin les
arrêts et les déclarations qui parurent dans ces premiers jours
réglèrent tellement toutes choses tant pour la police que pour
l'administration intérieure, que cette grande ville reprit en peu de
temps tout son éclat et toute son ancienne prospérité.
[Note 208: Ces scrupules, pour quelques-uns d'entre eux, venoient de ce
que le roi n'avoit point encore reçu l'absolution du pape; mais tous
étoient loin de les partager: car l'université entière s'étant
assemblée, peu de jours après, au collége de Navarre, il y fut arrêté
que «S. Paul assurant que toute puissance vient de Dieu, on ne pouvoit,
sans résister aux ordres de Dieu et sans encourir la damnation, résister
à la puissance du roi.» Ainsi les mêmes docteurs qui avoient décidé
quelque temps auparavant, qu'on ne pourroit reconnoître un roi
hérétique, _fût-il même absous par le pape_, décidoient aujourd'hui que
sa puissance _venant de Dieu_, elle étoit indépendante de la puissance
religieuse, comme si cette autre puissance ne venoit point aussi de
Dieu. C'étoit là ce qu'on appeloit les _libertés gallicanes_. Telle
étoit la puissante manière de raisonner qu'elles inspiroient à leurs
défenseurs.]
* * * * *
Ici finissent les troubles de Paris, sous ce règne qui continua si
long-temps encore d'être agité; et fidèles au plan que nous nous sommes
tracé et que demandent les convenances de notre sujet, c'est par un
récit rapide et des considérations générales que nous nous hâterons
d'arriver jusqu'à la nouvelle époque où les annales de la France se
rattacheront de nouveau à celle de sa capitale. La prise de cette ville
ne parut pas tellement décisive aux ennemis de Henri IV qu'ils crussent
devoir lui abandonner en même temps le reste de son royaume; et tant de
villes qui tombèrent immédiatement après, ou qui se soumirent
volontairement, n'empêchèrent point Mayenne en Bourgogne, le duc de
Mercoeur en Bretagne, les Espagnols sur plusieurs points et
principalement sur la frontière du nord, de continuer une guerre
très-active, et dont les succès furent long-temps balancés. Heureux
toutefois le prince magnanime qui les combattoit, s'il n'eût eu que de
tels adversaires! mais ce fut parmi ceux-là même qui l'avoient aidé à
reconquérir son royaume qu'il trouva ses ennemis les plus dangereux.
Mayenne mêla sans doute trop d'ambition à son zèle religieux et aux
justes ressentiments qui d'abord lui avoient mis les armes à la main;
mais quels qu'eussent été les faux calculs de sa politique, dès que le
dernier prétexte qui pouvoit légitimer sa résistance eut cessé
d'exister, dès que le roi eut été absous, il cessa de le combattre,
reçut sans se plaindre les conditions qu'il lui plut de lui accorder;
et, à partir de cet instant, Henri n'eut point de sujet plus fidèle et
plus dévoué. Il en fut de même de tous les vrais catholiques qui
s'étoient ligués contre lui, et qui n'avoient méconnu son pouvoir que
parce qu'ils obéissoient à une plus grande autorité. Ce furent là ses
sujets les plus fidèles, et l'on ne sauroit trop le remarquer. C'étoient
là ces francs et honorables ligueurs, qui rendirent au roi ce qu'ils
devoient au roi, dès que le roi lui-même eut rendu à Dieu ce qu'il
devoit à Dieu, parce qu'ils savoient qu'en Dieu seul est le principe de
tout pouvoir et de toute obéissance.
Que faisoient alors ces _politiques_ qui l'avoient servi dans
l'indifférence religieuse la plus entière; et ces parlementaires qui
l'avoient combattu au nom de la religion et dans un esprit de révolte
contre le pouvoir religieux; et ces calvinistes qu'un fanatisme farouche
avoit attachés à sa cause, malgré leur haine pour la royauté? Tous
s'élevoient alors contre son autorité; et chacun d'eux, selon ses
passions, ses préjugés et ses intérêts particuliers. Nous avons déjà eu
occasion de signaler dans le récit d'un des événements les plus
mémorables de ce règne[209], jusqu'où alloit l'audace et l'esprit de
mutinerie du parlement de Paris; jusqu'à quel point Henri IV eut à
souffrir de ses usurpations; quelles concessions il se vit obligé de lui
faire dans ces premières années où son pouvoir n'étoit point encore
assez affermi pour arrêter ses insolences et ses excès; obligé qu'il
étoit de souffrir qu'une assemblée de gens de robe «rendît des arrêts,
_sans lui en demander congé ni advis_, sans daigner même _lui en donner
connoissance_, prêts en outre à lever l'étendard du SCHISME _qui
n'étoit déjà que trop avancé_, si la cour de Rome eût osé se plaindre de
ses violences et de ses usurpations[210]». Quelle étoit en même temps la
conduite des politiques? D'Épernon se mettoit en révolte ouverte contre
lui; refusoit, les armes à la main, de remettre le gouvernement de
Provence à celui qui avoit été nommé pour le remplacer; et il est bon de
remarquer que ce nouveau gouverneur étoit un de ces chefs de la
ligue[211] en qui le roi estimoit avec juste raison devoir se confier
davantage qu'en de tels anciens serviteurs; d'un autre côté, Biron le
trahissoit en pratiquant des intelligences avec les ennemis du dehors,
et ses machinations ne tendoient pas à moins qu'à précipiter du trône le
maître qu'il avoit aidé à y monter, et à se créer des débris de la
France une souveraineté indépendante[212]. Mais qui pourroit exprimer
tout ce que ce grand prince eut à souffrir des religionnaires, les
outrages que lui firent ces sectaires, les dangers auxquels ils
l'exposèrent, à quel point ils abusèrent de sa patience et de sa bonté?
À peine avoit-il fait son abjuration, qu'ils lui déclarèrent hautement
que ni l'édit de Poitiers, ni les conférences de Nérac et de Flex ne
pouvoient plus les satisfaire, eux qui, quatorze ans auparavant, avoient
reçu et cet édit et le résultat de ces conférences comme la faveur la
plus signalée qu'il leur fût possible de jamais espérer. À cette
déclaration succédèrent leurs assemblées séditieuses de Saumur, où ils
poussèrent l'insolence jusqu'à décider qu'ils pourroient se réunir et
délibérer sur leurs affaires _sans la permission du roi_[213], la
rébellion jusqu'à se saisir des recettes et des deniers royaux pour
l'entretien de leurs troupes et de leurs places de sûreté[214]; non
seulement insensibles aux prières et aux exhortations paternelles de
leur maître[215], mais encore à ces extrémités cruelles auxquelles la
France étoit alors réduite, et les mettant bassement à profit pour
arracher de lui cet Édit de Nantes[216] si malheureusement fameux, dont
ils dictèrent toutes les clauses, également funestes et dans leur
principe et dans leurs conséquences, pour y contrevenir ensuite dans
celles qu'il ne leur plaisoit pas d'exécuter[217]. Tant d'attentats et
les justes alarmes qu'ils faisoient naître parmi les catholiques,
prolongèrent seuls en Bretagne la résistance du duc de Mercoeur, le
dernier des princes ligués qui fit sa paix avec le roi, parce qu'il se
trouvoit, par sa situation, le plus exposé aux entreprises de ces
factieux; et l'on ne peut douter que si le roi n'eût point réussi dans
le siége d'Amiens, ils n'attendissent ce dernier et terrible revers pour
replonger la France dans les discordes sanglantes et dans toutes les
confusions d'où elle venoit à peine de sortir. Enfin les armes du roi
étant partout victorieuses, et la paix de Vervins, si glorieuse pour
lui, l'ayant enfin rendu maître dans ses États, ils commencèrent à
sentir le poids de cette main si ferme qui, jusque là, n'avoit osé
s'appesantir sur eux: ce fut une nécessité pour eux de céder à la force,
sans cesser toutefois de conspirer en secret, et de même que des
esclaves impatients de leurs chaînes, n'attendant qu'une occasion
nouvelle de se révolter.
[Note 209: L'expulsion des jésuites t. I. première part, p. 228.]
[Note 210: _Voyez_ t. I, première partie, pag. 244.]
[Note 211: Le duc de Guise.]
[Note 212: On sait que ce seigneur, l'un des hommes les plus follement
orgueilleux qui aient jamais existé; convaincu de sa trahison après
avoir opiniâtrement refusé de l'avouer au roi qui lui en offroit en même
temps le pardon, fut condamné à avoir la tête tranchée, et subit son
supplice dans une des cours de la Bastille le 31 juillet 1602.]
[Note 213: Lecture faite dans l'assemblée du brevet qui leur permettoit
de s'assembler, ils déclarèrent que «c'étoit sans s'y lier et
s'astreindre, et sans préjudicier en aucune façon à la liberté de leurs
églises, de se pouvoir assembler sans telles et semblables lettres.»
(Procès-verbal de l'assemblée de Saumur tenue en 1597, tom. 1.)]
[Note 214: Il fut résolu, dans cette même assemblée «qu'on arrêteroit
les deniers du roi dans les mains des receveurs; et que là où il n'y
auroit ni élection ni recette, on établiroit des péages et des
impositions sur les rivières, ou ailleurs.» (_Ibid._ et procès-verbal de
l'assemblée de Loudun. Année 1596, tom. 1.)]
[Note 215: Quelques efforts qu'il pût faire auprès d'eux, lors de la
prise d'Amiens, il n'en put rien obtenir; ils demeurèrent inébranlables
dans toutes leurs demandes. «Les ayant obtenues, disoient-ils, nous
protestons de nous contenter, comme aussi nous protestons de ne jamais
consentir d'en être privés.» (Lettres du 19 mars. MM. SS. t. 4.) Dans
une autre circonstance ils osèrent lui déclarer «que s'il pouvoit être
induit et conduit à des résolutions contraires à leurs prétentions, ils
seroient obligés d'avoir recours à une nécessaire défense; qu'ils
espèrent que Sa Majesté, ayant le tout bien considéré, saura bien
prendre le chemin qu'il conviendra pour ne tomber en ces inconvénients.»
(Lettre du 12 mars 1597. Procès-verbal de l'assemblée de Chatell. t.
2.)]
[Note 216: «Madame de Rohan n'avoit pas trouvé au-dessus de sa dignité,
dit Sully, de briguer auprès des particuliers pour y faire agréer, à la
pluralité des voix, qu'on prît les armes et qu'_on forçât le roi à
recevoir les conditions qu'on prétendoit lui prescrire_. D'Aubigné osa
soutenir dans les assemblées qu'on ne devoit plus prendre confiance en
ce prince, que la nécessité forçoit seule à avoir recours à eux et à les
ménager... qu'il ne restoit donc plus qu'à _profiter de l'embarras_
pendant un siége pénible (le siége d'Amiens), de la _disette d'argent_
où il étoit, du _besoin_ qu'il avoit d'eux... pour obtenir _par la
force_ ce que Henri IV refuseroit ensuite de leur accorder.» (Mém. de
Sully.) Ainsi fut obtenu l'Édit de Nantes.]
[Note 217: Ils devoient, en vertu de cet édit, remettre au bout de huit
ans leurs places de sûreté au roi: ce terme écoulé, ils refusèrent de
les rendre. Même refus de restituer aux catholiques les églises qu'ils
avoient usurpées sur eux; il fallut que l'autorité suprême s'en mêlât;
des dispositions formelles de cet édit leur défendoient de s'assembler à
l'insu de la cour; ils ne cessèrent pas un seul instant de tenir des
assemblées secrètes, etc., etc.]
Henri IV avoit montré dans la guerre et au milieu de l'adversité, un
esprit vigoureux, actif, pénétrant, fécond en ressources, l'habileté
d'un grand capitaine, et le courage d'un héros: il ne fut pas moins
grand dans la paix. Son administration ferme et éclairée réprima par
degrés tous ces désordres que les guerres civiles avoient introduits
dans toutes les institutions et dans toutes les classes de la société,
fit fleurir l'industrie et le commerce, rétablit les finances épuisées,
mit sur tous les points de ses frontières la France à l'abri des
insultes de ses ennemis, et se rendit lui-même l'arbitre de cette Europe
qu'il avoit vue, peu d'années auparavant, presque tout entière armée
contre lui. À cette sagesse dans les conseils[218], à cette valeur dans
les combats, il joignoit encore toutes ces qualités aimables qui gagnent
les coeurs, des manières pleines de grâce et d'aménité, une noble
franchise, des sentiments généreux et chevaleresques, une clémence
presque inépuisable, et qui ne s'arrêtoit qu'où commençoit le danger de
l'État. Il vouloit ardemment le bonheur de son peuple, il le faisoit
autant qu'il lui étoit possible de le faire, et jamais roi n'en fut plus
tendrement aimé. Enfin, sans ses foiblesses amoureuses qu'il est
impossible d'excuser, et sans le scandale public, plus inexcusable
encore, dont elles furent si malheureusement accompagnées, la France,
dans cette troisième race de ses rois, n'en compteroit pas un seul
peut-être, saint Louis excepté, qui dût lui être préféré[219].
[Note 218: La manière dont il sut comprendre ce qu'étoient les jésuites,
l'excellence de leurs institutions et le bien que la France en pouvoit
retirer, suffiroit seule pour prouver qu'il avoit sur le gouvernement
d'une société chrétienne des idées fort au-dessus de la plupart de ses
ministres et de tous ceux qui se mêloient de le conseiller. (_Voy._, t.
1, p. 247, 248.)]
[Note 219: On peut lui reprocher encore d'avoir détruit tout l'effet de
ses mesures prohibitives à l'égard des duels, les encourageant par ses
discours en même temps qu'il les défendoit par ses ordonnances. Aussi ce
désordre continua-t-il d'être grand sous son règne, et il y contribua
autant qu'il étoit en lui.]
Quant à sa politique extérieure, elle est loin de mériter les mêmes
éloges que son administration; et les projets qu'elle lui avoit
inspirés, projets qu'il n'eut point le temps d'achever, sur lesquels on
a fait beaucoup de raisonnements et de conjectures, sans qu'ils ayent
été jusqu'à présent bien clairement expliqués, peuvent être appréciés
aujourd'hui beaucoup plus sûrement qu'autrefois. Ces projets prouvent
que les vues de Henri IV ne s'élevoient point au-dessus des systèmes et
des préjugés qui, depuis environ deux siècles, préparoient en Europe la
dissolution de l'ordre social; il n'entendoit pas mieux ce qu'étoit la
chrétienté que ses prédécesseurs; et comme eux il croyoit devoir séparer
la politique de la religion. Ce fut à rabaisser la maison d'Autriche,
c'est-à-dire la seule puissance catholique qui pût désormais,
conjointement avec la France, soutenir l'édifice ébranlé de la société
chrétienne, que tendirent constamment tous ses efforts; et ce fut
lorsqu'il n'avoit plus rien à en redouter ni pour lui ni pour son
royaume qu'il conçut un tel dessein. Philippe II avoit été sans doute un
prince rempli d'artifices; et le zèle religieux ne fut le plus souvent
qu'un voile sous lequel se cachoit cette ambition effrénée dont les
illusions l'égarèrent si long-temps, et qui lui coûta si cher; mais
enfin, bien qu'il lui fût arrivé plus d'une fois de se montrer peu
scrupuleux sur les moyens, et de se servir des calvinistes comme des
catholiques pour arriver à son but, il ne donna pas du moins à l'Europe
ce scandale qu'avant lui avoit déjà donné la France, de faire alliance
contre des princes catholiques avec les fauteurs de l'hérésie; et,
quelles que fussent ses intentions secrètes, on ne contestera point que
les secours qu'il avoit accordés à la ligue pouvoient être justifiés
dans leur principe, et sous ce rapport méritoient même d'être approuvés.
En peut-on dire autant de Henri IV, qui, pendant plusieurs années,
amassa des trésors, combina des plans, entama des négociations avec tous
les souverains protestants du Nord, pour former une ligue contre cette
maison d'Autriche à laquelle, nous le répétons, et la saine politique et
son titre de roi très-chrétien lui commandoient de s'unir étroitement?
et il lui étoit facile de le faire: car tout favorisoit cette union; et
le pape, qui en sentoit l'importance, qui s'offroit avec ardeur et
chaque fois que l'occasion s'en présentoit pour en être l'intermédiaire,
auroit su la former, et la cimenter. La mort empêcha le roi d'exécuter
le triste dessein qu'il avoit conçu; mais il le légua à son successeur,
qui trouva un ministre capable de le mener à sa fin. Nous ferons voir
quels en furent les funestes effets; et les progrès de ce machiavélisme
de la politique européenne se montreront, et pour ainsi dire de jour en
jour, plus rapides et plus effrayants jusqu'à cette grande et dernière
catastrophe où la société entière a cessé d'être ce que la religion
chrétienne l'avoit faite, sans que l'on puisse savoir encore ce qu'il
lui est réservé de devenir, et quelles dernières destinées lui gardent
les impénétrables desseins de la Providence.
Grâces aux maximes détestables et aux passions fanatiques que les
calvinistes et les prédicateurs et docteurs anarchistes de la ligue
avoient propagées et allumées, il n'est pas un seul de nos rois contre
lesquels des mains régicides aient plus souvent attenté. Barrière,
immédiatement après son abjuration, Jean Châtel, peu de temps après
qu'il se fut rendu maître de Paris, avoient voulu l'assassiner; d'autres
semblables tentatives, qui furent faites pendant le cours de son
règne[220], prouvèrent que ce dessein exécrable n'avoit pas été un seul
instant abandonné. Enfin Ravaillac l'exécuta; et ce grand roi mourut
sous les coups de ce dernier assassin le vendredi 14 mai 1610, à l'âge
de cinquante-sept ans[221].
[Note 220: Deux jacobins de Flandre avoient résolu de l'assassiner
lorsqu'il n'avoit pas encore reçu l'absolution du pape, et vinrent
plusieurs fois en France pour exécuter ce qu'ils avoient projeté, sans
en avoir pu trouver l'occasion. Tous les deux furent punis du dernier
supplice. Le même crime fut encore médité par un frère lai sorti des
capucins de Milan. Il fut arrêté sur l'avis qu'on en reçut, et également
puni de mort.]
[Note 221: «Le lendemain du sacre[221-A], quatorzième jour de mai, le
roi sortit du Louvre sur les quatre heures pour aller à l'Arsenal
visiter Sully qui étoit indisposé, et pour voir en passant les apprêts
qui se faisoient sur le pont Notre-Dame et à l'Hôtel-de-Ville pour la
réception de la reine. Il étoit au fond de son carrosse, ayant le duc
d'Épernon à son côté; le duc de Montbazon, le maréchal de Lavardin,
Roquelaure, La Force, Mirabeau et Liancourt, premier écuyer, étoient
au-devant et aux portières. Son carrosse, entrant de la rue Saint-Honoré
dans celle de la Ferronnerie, trouva à la droite une charrette chargée
de vin, et à la gauche une autre chargée de foin, lesquelles faisant
embarras, il fut contraint de s'arrêter, car la rue est fort étroite à
cause des boutiques qui sont bâties contre la muraille du cimetière
Saint-Innocent. Le roi Henri II avoit autrefois ordonné qu'elles fussent
abattues, pour rendre ce passage-là plus libre; mais cela ne s'étoit
point exécuté. Les valets de pied étant passés sous les charniers de
Saint-Innocent, pour éviter l'embarras, et n'y ayant personne autour du
carrosse, le scélérat qui depuis long-temps suivoit opiniâtrement le roi
pour faire son coup, remarqua le côté où il étoit, se coula entre les
boutiques et le carrosse, et, mettant un pied sur un des rais de la roue
et l'autre sur une borne, d'une résolution enragée, lui porta un coup de
couteau entre la seconde et la troisième côte, un peu au-dessus du
coeur. À ce coup le roi s'écria: _Je suis blessé_. Mais le méchant, sans
s'effrayer, redoubla, et le frappa dans le coeur, dont il mourut tout à
l'heure, sans avoir pu jeter qu'un grand soupir. L'assassin étoit si
assuré, qu'il donna encore un troisième coup, qui ne porta que dans la
manche du duc de Montbazon. Après cela il ne se soucia point de s'enfuir
ni de cacher son couteau; mais se tint là comme pour se faire voir et
pour se glorifier d'un si bel exploit.» (PÉRÉFIXE.)]
[Note 221-A: Il s'agit ici du couronnement de la reine Marie de Médicis,
que le roi avoit fait faire avec beaucoup de pompe dans l'église de
Saint-Denis, parce qu'il avoit résolu de lui laisser la régence du
royaume pendant la grande expédition qu'il projetoit et dont tous les
préparatifs étoient achevés. L'entrée solennelle de la reine dans Paris
devoit avoir lieu le dimanche suivant.]
ORIGINE DU QUARTIER.
On sait qu'avant le règne de Philippe-Auguste toute la partie
méridionale de Paris, connue sous le nom d'_Université_, n'étoit qu'un
grand espace rempli de terres labourées, de vignobles, de terrains
vagues, au milieu desquels s'élevoient des églises ou des monastères,
qu'entouroient des bourgades et des groupes de maisons. Peu à peu ces
habitations se multiplièrent, se rapprochèrent les unes des autres en se
prolongeant dans tous les sens; et lorsque ce grand monarque eut décidé
d'agrandir au nord l'ancienne enceinte de sa capitale, il résolut en
même temps d'enfermer d'une muraille les bâtiments construits au midi,
et qui déjà présentoient l'aspect d'une ville aussi considérable que la
partie septentrionale.