Une capitulation fut offerte sur-le-champ au comte de Feria qui s'étoit

retranché dans le Temple, déterminé à se défendre s'il étoit attaqué;

elle fut acceptée et le jour même la garnison espagnole sortit de Paris

avec tous les honneurs de la guerre. Au moment même de son entrée, le

vainqueur avoit envoyé assurer de sa protection les duchesses de Nemours

et de Montpensier; et ses manières à leur égard furent si obligeantes

qu'elles ne purent s'empêcher d'exprimer hautement à quel point elles en

étoient pénétrées.

Enfin tous les quartiers étant occupés par ses troupes, le roi, bien

assuré qu'il n'y avoit plus rien à craindre, se rendit à la cathédrale

où il entendit la messe, et assista au _Te Deum_; il dîna ensuite au

Louvre en public, d'où il alla à la porte Saint-Denis voir sortir et

défiler les troupes espagnoles[207]. Pendant ce temps, toutes les

boutiques s'étoient ouvertes, chacun avoit pris l'écharpe blanche, et

l'on n'entendoit plus d'autre bruit dans Paris que les cris de _vive le

roi_ qui retentissoient de toutes parts.

[Note 207: Lorsque le comte de Feria et les autres seigneurs espagnols

passèrent devant lui, le roi leur rendit le salut avec beaucoup

d'affabilité, et leur dit en riant: «Messieurs, recommandez-moi à votre

maître; mais n'y revenez plus.»]

Henri avoit invité le cardinal-légat à le venir voir: sur la prière que

lui fit ce prélat de vouloir bien le dispenser de cette entrevue, il le

fit reconduire honorablement hors de Paris par l'évêque d'Évreux, du

Perron, qui l'accompagna jusqu'à Montargis. Plusieurs ligueurs et

quelques-uns des Seize sortirent aussi de Paris, et ne voulurent point

profiter de l'amnistie générale qui avoit été publiée.

Il ne restoit pour achever la conquête de Paris que de devenir maître de

la Bastille et du château de Vincennes: ils furent rendus, cinq jours

après, par ceux qui les commandoient, sous la condition qu'ils

sortiroient eux et leurs soldats avec leurs armes, et qu'ils seroient

libres d'aller rejoindre Mayenne, ce qui leur fut accordé.

La clémence du roi, son activité, la vigueur de son esprit, éclatèrent

dès les premiers jours, et produisirent une révolution complète dans les

esprits. La faculté de théologie ayant à sa tête le recteur de

l'université donna la première l'exemple de la soumission; et loin de

témoigner le moindre ressentiment des injures qu'il en avoit reçues, ce

prince se plut à lui rendre compte de sa foi, essayant de lever les

derniers scrupules qu'elle pouvoit encore avoir[208]. Il remercia le

parlement de la conduite courageuse qu'il avoit tenue dans ces temps

difficiles, reconnoissant qu'il devoit beaucoup à son zèle, quoique le

malheur des temps eût forcé cette compagnie à suivre un autre parti que

le sien; et la seule différence qu'il mît entre ses membres présents et

ceux qui s'étoient exilés pour lui demeurer fidèles, c'est que ces

derniers précédèrent les autres, quel que fût leur rang d'ancienneté.

Dès lors les séances des cours souveraines reprirent leur marche

accoutumée, comme s'il n'y avoit point eu de guerre civile; des arrêts

du parlement flétrirent tout ce qui s'étoit fait d'attentatoire à la

puissance et à la majesté royale; le pouvoir donné au duc de Mayenne fut

solennellement révoqué; tous les emplois ou bénéfices qu'il avoit

conférés demeurant néanmoins à ceux qui les possédoient, sous la seule

condition de prendre des provisions nouvelles; le roi voulut bien aussi

rétablir ou confirmer les Parisiens dans tous leurs anciens priviléges;

et il fut arrêté que, dans Paris et dix lieues à la ronde, il n'y auroit

point d'autre culte que celui de la religion catholique; enfin les

arrêts et les déclarations qui parurent dans ces premiers jours

réglèrent tellement toutes choses tant pour la police que pour

l'administration intérieure, que cette grande ville reprit en peu de

temps tout son éclat et toute son ancienne prospérité.

[Note 208: Ces scrupules, pour quelques-uns d'entre eux, venoient de ce

que le roi n'avoit point encore reçu l'absolution du pape; mais tous

étoient loin de les partager: car l'université entière s'étant

assemblée, peu de jours après, au collége de Navarre, il y fut arrêté

que «S. Paul assurant que toute puissance vient de Dieu, on ne pouvoit,

sans résister aux ordres de Dieu et sans encourir la damnation, résister

à la puissance du roi.» Ainsi les mêmes docteurs qui avoient décidé

quelque temps auparavant, qu'on ne pourroit reconnoître un roi

hérétique, _fût-il même absous par le pape_, décidoient aujourd'hui que

sa puissance _venant de Dieu_, elle étoit indépendante de la puissance

religieuse, comme si cette autre puissance ne venoit point aussi de

Dieu. C'étoit là ce qu'on appeloit les _libertés gallicanes_. Telle

étoit la puissante manière de raisonner qu'elles inspiroient à leurs

défenseurs.]

* * * * *

Ici finissent les troubles de Paris, sous ce règne qui continua si

long-temps encore d'être agité; et fidèles au plan que nous nous sommes

tracé et que demandent les convenances de notre sujet, c'est par un

récit rapide et des considérations générales que nous nous hâterons

d'arriver jusqu'à la nouvelle époque où les annales de la France se

rattacheront de nouveau à celle de sa capitale. La prise de cette ville

ne parut pas tellement décisive aux ennemis de Henri IV qu'ils crussent

devoir lui abandonner en même temps le reste de son royaume; et tant de

villes qui tombèrent immédiatement après, ou qui se soumirent

volontairement, n'empêchèrent point Mayenne en Bourgogne, le duc de

Mercoeur en Bretagne, les Espagnols sur plusieurs points et

principalement sur la frontière du nord, de continuer une guerre

très-active, et dont les succès furent long-temps balancés. Heureux

toutefois le prince magnanime qui les combattoit, s'il n'eût eu que de

tels adversaires! mais ce fut parmi ceux-là même qui l'avoient aidé à

reconquérir son royaume qu'il trouva ses ennemis les plus dangereux.

Mayenne mêla sans doute trop d'ambition à son zèle religieux et aux

justes ressentiments qui d'abord lui avoient mis les armes à la main;

mais quels qu'eussent été les faux calculs de sa politique, dès que le

dernier prétexte qui pouvoit légitimer sa résistance eut cessé

d'exister, dès que le roi eut été absous, il cessa de le combattre,

reçut sans se plaindre les conditions qu'il lui plut de lui accorder;

et, à partir de cet instant, Henri n'eut point de sujet plus fidèle et

plus dévoué. Il en fut de même de tous les vrais catholiques qui

s'étoient ligués contre lui, et qui n'avoient méconnu son pouvoir que

parce qu'ils obéissoient à une plus grande autorité. Ce furent là ses

sujets les plus fidèles, et l'on ne sauroit trop le remarquer. C'étoient

là ces francs et honorables ligueurs, qui rendirent au roi ce qu'ils

devoient au roi, dès que le roi lui-même eut rendu à Dieu ce qu'il

devoit à Dieu, parce qu'ils savoient qu'en Dieu seul est le principe de

tout pouvoir et de toute obéissance.

Que faisoient alors ces _politiques_ qui l'avoient servi dans

l'indifférence religieuse la plus entière; et ces parlementaires qui

l'avoient combattu au nom de la religion et dans un esprit de révolte

contre le pouvoir religieux; et ces calvinistes qu'un fanatisme farouche

avoit attachés à sa cause, malgré leur haine pour la royauté? Tous

s'élevoient alors contre son autorité; et chacun d'eux, selon ses

passions, ses préjugés et ses intérêts particuliers. Nous avons déjà eu

occasion de signaler dans le récit d'un des événements les plus

mémorables de ce règne[209], jusqu'où alloit l'audace et l'esprit de

mutinerie du parlement de Paris; jusqu'à quel point Henri IV eut à

souffrir de ses usurpations; quelles concessions il se vit obligé de lui

faire dans ces premières années où son pouvoir n'étoit point encore

assez affermi pour arrêter ses insolences et ses excès; obligé qu'il

étoit de souffrir qu'une assemblée de gens de robe «rendît des arrêts,

_sans lui en demander congé ni advis_, sans daigner même _lui en donner

connoissance_, prêts en outre à lever l'étendard du SCHISME _qui

n'étoit déjà que trop avancé_, si la cour de Rome eût osé se plaindre de

ses violences et de ses usurpations[210]». Quelle étoit en même temps la

conduite des politiques? D'Épernon se mettoit en révolte ouverte contre

lui; refusoit, les armes à la main, de remettre le gouvernement de

Provence à celui qui avoit été nommé pour le remplacer; et il est bon de

remarquer que ce nouveau gouverneur étoit un de ces chefs de la

ligue[211] en qui le roi estimoit avec juste raison devoir se confier

davantage qu'en de tels anciens serviteurs; d'un autre côté, Biron le

trahissoit en pratiquant des intelligences avec les ennemis du dehors,

et ses machinations ne tendoient pas à moins qu'à précipiter du trône le

maître qu'il avoit aidé à y monter, et à se créer des débris de la

France une souveraineté indépendante[212]. Mais qui pourroit exprimer

tout ce que ce grand prince eut à souffrir des religionnaires, les

outrages que lui firent ces sectaires, les dangers auxquels ils

l'exposèrent, à quel point ils abusèrent de sa patience et de sa bonté?

À peine avoit-il fait son abjuration, qu'ils lui déclarèrent hautement

que ni l'édit de Poitiers, ni les conférences de Nérac et de Flex ne

pouvoient plus les satisfaire, eux qui, quatorze ans auparavant, avoient

reçu et cet édit et le résultat de ces conférences comme la faveur la

plus signalée qu'il leur fût possible de jamais espérer. À cette

déclaration succédèrent leurs assemblées séditieuses de Saumur, où ils

poussèrent l'insolence jusqu'à décider qu'ils pourroient se réunir et

délibérer sur leurs affaires _sans la permission du roi_[213], la

rébellion jusqu'à se saisir des recettes et des deniers royaux pour

l'entretien de leurs troupes et de leurs places de sûreté[214]; non

seulement insensibles aux prières et aux exhortations paternelles de

leur maître[215], mais encore à ces extrémités cruelles auxquelles la

France étoit alors réduite, et les mettant bassement à profit pour

arracher de lui cet Édit de Nantes[216] si malheureusement fameux, dont

ils dictèrent toutes les clauses, également funestes et dans leur

principe et dans leurs conséquences, pour y contrevenir ensuite dans

celles qu'il ne leur plaisoit pas d'exécuter[217]. Tant d'attentats et

les justes alarmes qu'ils faisoient naître parmi les catholiques,

prolongèrent seuls en Bretagne la résistance du duc de Mercoeur, le

dernier des princes ligués qui fit sa paix avec le roi, parce qu'il se

trouvoit, par sa situation, le plus exposé aux entreprises de ces

factieux; et l'on ne peut douter que si le roi n'eût point réussi dans

le siége d'Amiens, ils n'attendissent ce dernier et terrible revers pour

replonger la France dans les discordes sanglantes et dans toutes les

confusions d'où elle venoit à peine de sortir. Enfin les armes du roi

étant partout victorieuses, et la paix de Vervins, si glorieuse pour

lui, l'ayant enfin rendu maître dans ses États, ils commencèrent à

sentir le poids de cette main si ferme qui, jusque là, n'avoit osé

s'appesantir sur eux: ce fut une nécessité pour eux de céder à la force,

sans cesser toutefois de conspirer en secret, et de même que des

esclaves impatients de leurs chaînes, n'attendant qu'une occasion

nouvelle de se révolter.

[Note 209: L'expulsion des jésuites t. I. première part, p. 228.]

[Note 210: _Voyez_ t. I, première partie, pag. 244.]

[Note 211: Le duc de Guise.]

[Note 212: On sait que ce seigneur, l'un des hommes les plus follement

orgueilleux qui aient jamais existé; convaincu de sa trahison après

avoir opiniâtrement refusé de l'avouer au roi qui lui en offroit en même

temps le pardon, fut condamné à avoir la tête tranchée, et subit son

supplice dans une des cours de la Bastille le 31 juillet 1602.]

[Note 213: Lecture faite dans l'assemblée du brevet qui leur permettoit

de s'assembler, ils déclarèrent que «c'étoit sans s'y lier et

s'astreindre, et sans préjudicier en aucune façon à la liberté de leurs

églises, de se pouvoir assembler sans telles et semblables lettres.»

(Procès-verbal de l'assemblée de Saumur tenue en 1597, tom. 1.)]

[Note 214: Il fut résolu, dans cette même assemblée «qu'on arrêteroit

les deniers du roi dans les mains des receveurs; et que là où il n'y

auroit ni élection ni recette, on établiroit des péages et des

impositions sur les rivières, ou ailleurs.» (_Ibid._ et procès-verbal de

l'assemblée de Loudun. Année 1596, tom. 1.)]

[Note 215: Quelques efforts qu'il pût faire auprès d'eux, lors de la

prise d'Amiens, il n'en put rien obtenir; ils demeurèrent inébranlables

dans toutes leurs demandes. «Les ayant obtenues, disoient-ils, nous

protestons de nous contenter, comme aussi nous protestons de ne jamais

consentir d'en être privés.» (Lettres du 19 mars. MM. SS. t. 4.) Dans

une autre circonstance ils osèrent lui déclarer «que s'il pouvoit être

induit et conduit à des résolutions contraires à leurs prétentions, ils

seroient obligés d'avoir recours à une nécessaire défense; qu'ils

espèrent que Sa Majesté, ayant le tout bien considéré, saura bien

prendre le chemin qu'il conviendra pour ne tomber en ces inconvénients.»

(Lettre du 12 mars 1597. Procès-verbal de l'assemblée de Chatell. t.

2.)]

[Note 216: «Madame de Rohan n'avoit pas trouvé au-dessus de sa dignité,

dit Sully, de briguer auprès des particuliers pour y faire agréer, à la

pluralité des voix, qu'on prît les armes et qu'_on forçât le roi à

recevoir les conditions qu'on prétendoit lui prescrire_. D'Aubigné osa

soutenir dans les assemblées qu'on ne devoit plus prendre confiance en

ce prince, que la nécessité forçoit seule à avoir recours à eux et à les

ménager... qu'il ne restoit donc plus qu'à _profiter de l'embarras_

pendant un siége pénible (le siége d'Amiens), de la _disette d'argent_

où il étoit, du _besoin_ qu'il avoit d'eux... pour obtenir _par la

force_ ce que Henri IV refuseroit ensuite de leur accorder.» (Mém. de

Sully.) Ainsi fut obtenu l'Édit de Nantes.]

[Note 217: Ils devoient, en vertu de cet édit, remettre au bout de huit

ans leurs places de sûreté au roi: ce terme écoulé, ils refusèrent de

les rendre. Même refus de restituer aux catholiques les églises qu'ils

avoient usurpées sur eux; il fallut que l'autorité suprême s'en mêlât;

des dispositions formelles de cet édit leur défendoient de s'assembler à

l'insu de la cour; ils ne cessèrent pas un seul instant de tenir des

assemblées secrètes, etc., etc.]

Henri IV avoit montré dans la guerre et au milieu de l'adversité, un

esprit vigoureux, actif, pénétrant, fécond en ressources, l'habileté

d'un grand capitaine, et le courage d'un héros: il ne fut pas moins

grand dans la paix. Son administration ferme et éclairée réprima par

degrés tous ces désordres que les guerres civiles avoient introduits

dans toutes les institutions et dans toutes les classes de la société,

fit fleurir l'industrie et le commerce, rétablit les finances épuisées,

mit sur tous les points de ses frontières la France à l'abri des

insultes de ses ennemis, et se rendit lui-même l'arbitre de cette Europe

qu'il avoit vue, peu d'années auparavant, presque tout entière armée

contre lui. À cette sagesse dans les conseils[218], à cette valeur dans

les combats, il joignoit encore toutes ces qualités aimables qui gagnent

les coeurs, des manières pleines de grâce et d'aménité, une noble

franchise, des sentiments généreux et chevaleresques, une clémence

presque inépuisable, et qui ne s'arrêtoit qu'où commençoit le danger de

l'État. Il vouloit ardemment le bonheur de son peuple, il le faisoit

autant qu'il lui étoit possible de le faire, et jamais roi n'en fut plus

tendrement aimé. Enfin, sans ses foiblesses amoureuses qu'il est

impossible d'excuser, et sans le scandale public, plus inexcusable

encore, dont elles furent si malheureusement accompagnées, la France,

dans cette troisième race de ses rois, n'en compteroit pas un seul

peut-être, saint Louis excepté, qui dût lui être préféré[219].

[Note 218: La manière dont il sut comprendre ce qu'étoient les jésuites,

l'excellence de leurs institutions et le bien que la France en pouvoit

retirer, suffiroit seule pour prouver qu'il avoit sur le gouvernement

d'une société chrétienne des idées fort au-dessus de la plupart de ses

ministres et de tous ceux qui se mêloient de le conseiller. (_Voy._, t.

1, p. 247, 248.)]

[Note 219: On peut lui reprocher encore d'avoir détruit tout l'effet de

ses mesures prohibitives à l'égard des duels, les encourageant par ses

discours en même temps qu'il les défendoit par ses ordonnances. Aussi ce

désordre continua-t-il d'être grand sous son règne, et il y contribua

autant qu'il étoit en lui.]

Quant à sa politique extérieure, elle est loin de mériter les mêmes

éloges que son administration; et les projets qu'elle lui avoit

inspirés, projets qu'il n'eut point le temps d'achever, sur lesquels on

a fait beaucoup de raisonnements et de conjectures, sans qu'ils ayent

été jusqu'à présent bien clairement expliqués, peuvent être appréciés

aujourd'hui beaucoup plus sûrement qu'autrefois. Ces projets prouvent

que les vues de Henri IV ne s'élevoient point au-dessus des systèmes et

des préjugés qui, depuis environ deux siècles, préparoient en Europe la

dissolution de l'ordre social; il n'entendoit pas mieux ce qu'étoit la

chrétienté que ses prédécesseurs; et comme eux il croyoit devoir séparer

la politique de la religion. Ce fut à rabaisser la maison d'Autriche,

c'est-à-dire la seule puissance catholique qui pût désormais,

conjointement avec la France, soutenir l'édifice ébranlé de la société

chrétienne, que tendirent constamment tous ses efforts; et ce fut

lorsqu'il n'avoit plus rien à en redouter ni pour lui ni pour son

royaume qu'il conçut un tel dessein. Philippe II avoit été sans doute un

prince rempli d'artifices; et le zèle religieux ne fut le plus souvent

qu'un voile sous lequel se cachoit cette ambition effrénée dont les

illusions l'égarèrent si long-temps, et qui lui coûta si cher; mais

enfin, bien qu'il lui fût arrivé plus d'une fois de se montrer peu

scrupuleux sur les moyens, et de se servir des calvinistes comme des

catholiques pour arriver à son but, il ne donna pas du moins à l'Europe

ce scandale qu'avant lui avoit déjà donné la France, de faire alliance

contre des princes catholiques avec les fauteurs de l'hérésie; et,

quelles que fussent ses intentions secrètes, on ne contestera point que

les secours qu'il avoit accordés à la ligue pouvoient être justifiés

dans leur principe, et sous ce rapport méritoient même d'être approuvés.

En peut-on dire autant de Henri IV, qui, pendant plusieurs années,

amassa des trésors, combina des plans, entama des négociations avec tous

les souverains protestants du Nord, pour former une ligue contre cette

maison d'Autriche à laquelle, nous le répétons, et la saine politique et

son titre de roi très-chrétien lui commandoient de s'unir étroitement?

et il lui étoit facile de le faire: car tout favorisoit cette union; et

le pape, qui en sentoit l'importance, qui s'offroit avec ardeur et

chaque fois que l'occasion s'en présentoit pour en être l'intermédiaire,

auroit su la former, et la cimenter. La mort empêcha le roi d'exécuter

le triste dessein qu'il avoit conçu; mais il le légua à son successeur,

qui trouva un ministre capable de le mener à sa fin. Nous ferons voir

quels en furent les funestes effets; et les progrès de ce machiavélisme

de la politique européenne se montreront, et pour ainsi dire de jour en

jour, plus rapides et plus effrayants jusqu'à cette grande et dernière

catastrophe où la société entière a cessé d'être ce que la religion

chrétienne l'avoit faite, sans que l'on puisse savoir encore ce qu'il

lui est réservé de devenir, et quelles dernières destinées lui gardent

les impénétrables desseins de la Providence.

Grâces aux maximes détestables et aux passions fanatiques que les

calvinistes et les prédicateurs et docteurs anarchistes de la ligue

avoient propagées et allumées, il n'est pas un seul de nos rois contre

lesquels des mains régicides aient plus souvent attenté. Barrière,

immédiatement après son abjuration, Jean Châtel, peu de temps après

qu'il se fut rendu maître de Paris, avoient voulu l'assassiner; d'autres

semblables tentatives, qui furent faites pendant le cours de son

règne[220], prouvèrent que ce dessein exécrable n'avoit pas été un seul

instant abandonné. Enfin Ravaillac l'exécuta; et ce grand roi mourut

sous les coups de ce dernier assassin le vendredi 14 mai 1610, à l'âge

de cinquante-sept ans[221].

[Note 220: Deux jacobins de Flandre avoient résolu de l'assassiner

lorsqu'il n'avoit pas encore reçu l'absolution du pape, et vinrent

plusieurs fois en France pour exécuter ce qu'ils avoient projeté, sans

en avoir pu trouver l'occasion. Tous les deux furent punis du dernier

supplice. Le même crime fut encore médité par un frère lai sorti des

capucins de Milan. Il fut arrêté sur l'avis qu'on en reçut, et également

puni de mort.]

[Note 221: «Le lendemain du sacre[221-A], quatorzième jour de mai, le

roi sortit du Louvre sur les quatre heures pour aller à l'Arsenal

visiter Sully qui étoit indisposé, et pour voir en passant les apprêts

qui se faisoient sur le pont Notre-Dame et à l'Hôtel-de-Ville pour la

réception de la reine. Il étoit au fond de son carrosse, ayant le duc

d'Épernon à son côté; le duc de Montbazon, le maréchal de Lavardin,

Roquelaure, La Force, Mirabeau et Liancourt, premier écuyer, étoient

au-devant et aux portières. Son carrosse, entrant de la rue Saint-Honoré

dans celle de la Ferronnerie, trouva à la droite une charrette chargée

de vin, et à la gauche une autre chargée de foin, lesquelles faisant

embarras, il fut contraint de s'arrêter, car la rue est fort étroite à

cause des boutiques qui sont bâties contre la muraille du cimetière

Saint-Innocent. Le roi Henri II avoit autrefois ordonné qu'elles fussent

abattues, pour rendre ce passage-là plus libre; mais cela ne s'étoit

point exécuté. Les valets de pied étant passés sous les charniers de

Saint-Innocent, pour éviter l'embarras, et n'y ayant personne autour du

carrosse, le scélérat qui depuis long-temps suivoit opiniâtrement le roi

pour faire son coup, remarqua le côté où il étoit, se coula entre les

boutiques et le carrosse, et, mettant un pied sur un des rais de la roue

et l'autre sur une borne, d'une résolution enragée, lui porta un coup de

couteau entre la seconde et la troisième côte, un peu au-dessus du

coeur. À ce coup le roi s'écria: _Je suis blessé_. Mais le méchant, sans

s'effrayer, redoubla, et le frappa dans le coeur, dont il mourut tout à

l'heure, sans avoir pu jeter qu'un grand soupir. L'assassin étoit si

assuré, qu'il donna encore un troisième coup, qui ne porta que dans la

manche du duc de Montbazon. Après cela il ne se soucia point de s'enfuir

ni de cacher son couteau; mais se tint là comme pour se faire voir et

pour se glorifier d'un si bel exploit.» (PÉRÉFIXE.)]

[Note 221-A: Il s'agit ici du couronnement de la reine Marie de Médicis,

que le roi avoit fait faire avec beaucoup de pompe dans l'église de

Saint-Denis, parce qu'il avoit résolu de lui laisser la régence du

royaume pendant la grande expédition qu'il projetoit et dont tous les

préparatifs étoient achevés. L'entrée solennelle de la reine dans Paris

devoit avoir lieu le dimanche suivant.]

ORIGINE DU QUARTIER.

On sait qu'avant le règne de Philippe-Auguste toute la partie

méridionale de Paris, connue sous le nom d'_Université_, n'étoit qu'un

grand espace rempli de terres labourées, de vignobles, de terrains

vagues, au milieu desquels s'élevoient des églises ou des monastères,

qu'entouroient des bourgades et des groupes de maisons. Peu à peu ces

habitations se multiplièrent, se rapprochèrent les unes des autres en se

prolongeant dans tous les sens; et lorsque ce grand monarque eut décidé

d'agrandir au nord l'ancienne enceinte de sa capitale, il résolut en

même temps d'enfermer d'une muraille les bâtiments construits au midi,

et qui déjà présentoient l'aspect d'une ville aussi considérable que la

partie septentrionale.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 25 / 38 段