Cette négociation jeta de vives alarmes dans le conseil du roi; et les

députés royalistes qui, depuis la deuxième suspension des conférences,

étoient toujours demeurés à Saint-Denis, commençoient à prendre des

mesures pour la déjouer, lorsqu'un événement auquel on étoit loin de

s'attendre, vint ranimer leurs espérances et jeter de nouveau le trouble

au milieu des partis. Le parlement qui conservoit encore les anciennes

traditions monarchiques de la France, alors qu'il en altéroit de jour

en jour davantage les traditions religieuses, indigné des prétentions

insolentes de la faction étrangère, s'assemble tout à coup, délibère, et

donne, le 28 juin, cet arrêt fameux par lequel «il enjoint à Jean

Lemaître, président, accompagné d'un nombre suffisant de conseillers, de

se retirer par devers le lieutenant-général de la couronne, et là, en

présence des princes et seigneurs assemblés pour cet effet, de lui

recommander qu'en vertu de l'autorité suprême dont il est revêtu, il ait

à prendre les mesures les plus sûres, afin que, sous prétexte de

religion, on ne mette pas une maison étrangère sur le trône de nos rois,

et qu'il ne soit fait aucun traité, pacte ou convention tendant à

transférer la couronne à quelque prince ou princesse d'une autre nation,

déclarant au surplus lesdits traités, si aucuns ont été faits, nuls,

contraires à la loi salique et aux autres lois fondamentales du

royaume.»

Ces remontrances surprirent le duc de Mayenne: il se plaignit d'abord

d'une démarche qu'il traita d'attentatoire à son autorité; le président

Lemaître lui répondit avec dignité, avec fermeté; et le chef de la

ligue, qui peut-être n'étoit point fâché de voir s'élever un nouvel

obstacle aux projets des Espagnols, finit par s'adoucir, et parut même

entrer dans les raisons que lui donna ce magistrat. Ceux-ci, que cet

arrêt avoit fort troublés, faisoient alors tous leurs efforts pour

faire rejeter la trève que les députés royalistes offroient de nouveau,

et que la plus grande partie des Parisiens, et particulièrement dans le

peuple et dans l'ordre de la noblesse, étoit d'avis que l'on acceptât.

Ce fut alors qu'abandonnant ces prétentions hautaines qui d'abord

avoient choqué tous les esprits, ils déclarèrent positivement que

l'intention de leur maître étoit que le duc de Guise épousât l'infante

et fût déclaré roi par l'effet de ce mariage, pourvu que, sans différer

davantage, on procédât à son élection.

Ce nom de Guise réveilla à l'instant même dans le peuple de Paris ces

anciennes affections que rien n'avoit pu effacer: ce qu'il venoit de

recevoir d'impressions favorables à la cause du roi, n'étoit point

encore assez fort pour les contrebalancer; et cette proposition nouvelle

en fut reçue avec des transports de joie qui allumèrent dans l'âme de

Mayenne plus de ressentiment qu'il n'en avoit encore éprouvé contre les

Espagnols. L'idée de voir son neveu devenir son maître lui étoit

insupportable; et dans les premiers moments de son dépit, il pensa,

dit-on, à faire renaître le parti qui, un moment, avoit porté au trône

le cardinal de Bourbon. Abandonnant ensuite ce dessein qui n'offroit que

peu de chances de succès, ce fut en face de ses adversaires et dans le

sein même des États, qu'il combattit ce dernier projet, leur prouvant

qu'ils n'étoient ni autorisés à le proposer, ni en mesure de

l'exécuter[199]. Les politiques l'y aidèrent de tous leurs efforts; et

il eut ensuite assez d'adresse pour en dégoûter son neveu que l'éclat

d'une couronne avoit d'abord ébloui, et à qui il sut montrer tous les

périls d'une semblable entreprise. Les Seize se déchaînèrent contre lui;

il méprisa leur rage impuissante; quelques prédicateurs tentèrent, dans

leurs sermons, de soulever les esprits: il les réduisit au silence en

les menaçant de les faire jeter dans la rivière; les Espagnols ayant

alors essayé de le regagner pour l'empêcher du moins d'accepter la trève

proposée, ce fut une raison pour le déterminer à la conclure au plus

tôt. Enfin le légat lui-même, instruit par les lettres de Rome que le

pape commençoit à écouter avec bienveillance ceux qui négocioient auprès

de lui au nom du roi, cessa de s'opposer à cette trève à laquelle les

ministres d'Espagne se virent alors forcés eux-mêmes de consentir. Des

commissaires furent nommés de part et d'autre pour en régler les

conditions.

[Note 199: La vérité est que les Espagnols n'avoient ni assez de

troupes, ni assez d'argent pour se faire un parti prépondérant dans la

ligue, et exécuter les grands desseins qu'ils s'étoient proposés.

Philippe II, dans toute cette guerre, ne prit que des fausses mesures,

parce qu'il ne reçut jamais sur le véritable état des choses que de faux

renseignements. C'est à quoi sont exposés les princes qui prétendent

conduire, à l'extérieur, de grandes affaires, sans sortir de leur

cabinet.]

Cependant Henri hâtoit de toutes ses forces le moment de son abjuration.

Une assemblée d'évêques et de théologiens qu'il avoit convoquée à

Mantes, l'ayant trouvé suffisamment instruit, jugea qu'elle pouvoit

recevoir cette abjuration, sous la condition qu'il enverroit une

députation au pape pour lui demander l'absolution. Le roi y consentit;

et voulant donner à sa réconciliation avec l'Église tout l'éclat qu'il

étoit nécessaire qu'elle eût en de telles circonstances, il se

transporta à Saint-Denis accompagné de ce cortége de prélats et de

docteurs; et c'est là qu'elle se fit avec une pompe et une magnificence

vraiment royale. Malgré une protestation nouvelle du légat, accompagnée

de menaces d'excommunication contre tous ceux qui assisteroient à cette

solennité[200], malgré les défenses que fit Mayenne de sortir de la

ville, une foule de Parisiens échappant aux gardes qu'il avoit mis aux

portes de la ville, ou franchissant les remparts, courut à Saint-Denis,

et mêla ses actions de grâce et ses cris de joie à ceux des royalistes.

Encore un coup le peuple français ne vouloit qu'un roi catholique.

[Note 200: En cela le légat ne faisoit rien qu'il ne dût faire: jusqu'à

ce que le roi eût été absous par le pape, à qui seul il appartenoit de

le relever des censures qu'il avoit encourues, son abjuration étoit

nulle et de nul effet. C'est une condition essentielle pour celui qui

rentre dans le sein de l'église catholique, de reconnoître avant tout,

l'autorité de son chef, le mépris de cette autorité étant la principale

source de toute hérésie.]

C'est ici que les intrigues des chefs se compliquent encore davantage,

et que l'on voit Mayenne s'enfoncer de plus en plus dans cette fausse

politique dont les résultats furent si différens de ceux qu'il en avoit

espérés. Dès que la trève eut été signée, il ne fut plus question de

l'élection de l'infante dont on l'avoit si long-temps fatigué:

tranquille de ce côté, et n'ayant plus à s'occuper que des moyens de

traiter avec le roi aux conditions les plus avantageuses qu'il lui

seroit possible d'obtenir, il crut pouvoir se servir des ministres

espagnols eux-mêmes pour arriver à ce but; il se fit entre eux et lui un

traité secret dont la principale condition étoit de ne point reconnoître

Henri pour roi de France, quelque acte qu'il pût faire de catholicisme

avant son absolution; tous se réunirent ensuite pour traverser cette

absolution que les députés du roi[201] sollicitoient en ce moment auprès

du pape; et afin de se rendre agréable au pontife que l'on faisoit ainsi

l'arbitre suprême des destinées de tous les partis, le chef de la ligue

fit recevoir le concile de Trente en France, par l'autorisation formelle

des États[202].

[Note 201: Ces députés étoient le cardinal de Gondi, évêque de Paris, et

le duc de Nevers.]

[Note 202: Les députés des provinces y mirent toutefois cette

restriction: «Que si _aux immunités et franchises_ du royaume il y avoit

quelque chose qui méritât d'être entretenue, Sa Sainteté _étant requise_

d'y pourvoir, il n'y feroit aucune difficulté.» Ce fut cette restriction

qui, dans la suite, rendit cette réception du concile de nul effet dans

le royaume. Rien ne pouvoit arracher des esprits ces malheureux préjugés

au moyen desquels il étoit établi en France qu'il y avoit une église

_gallicane_, laquelle avoit droit d'être gouvernée autrement que les

autres églises, et pour laquelle n'étoient pas faites les lois de

l'église universelle.]

Leurs manoeuvres réussirent donc à rendre suspecte cette conversion du

roi, et à retarder ainsi l'acte qui devoit mettre le sceau à sa

réconciliation avec l'Église. Il est certain que le pape ne devoit pas

absoudre légèrement un prince relaps sur la première demande qu'il lui

en faisoit, et sans s'assurer si sa conversion étoit sincère; tous les

monuments qui nous restent de cette négociation fameuse attestent

combien, en cette circonstance, fut raisonnable, prudente, modérée, la

marche que suivit Clément VIII; et il étoit impossible en effet qu'il

n'écoutât pas les objections que lui présentoient les ennemis du roi, et

même qu'il ne les prît pas en très-grande considération[203]. Mais en

se montrant sévère à l'égard de celui-ci, il ne le fut que dans la juste

mesure qu'il falloit pour ne pas rebuter entièrement ses négociateurs et

leur ôter tout espoir de réussir. Ainsi donc rien n'étoit fini encore

lorsque la trève expira.

[Note 203: Sans doute le pape n'ignoroit point que Philippe II avoit

plutôt consulté son ambition que son zèle religieux, dans les secours

qu'il avoit donnés en France au parti catholique; mais enfin, quels que

fussent ses motifs, il n'en est pas moins certain que, sans lui, le

calvinisme auroit triomphé en France, qu'il étoit l'instrument dont Dieu

s'étoit servi pour empêcher un aussi grand malheur, et le seul souverain

de la chrétienté sur qui l'Église pût alors compter dans ce péril

extrême où la réduisoit la plus dangereuse de toutes les hérésies. Il

lui devoit donc les plus grands ménagements; et cette considération,

jointe à celles que nous avons déjà présentées, lui faisoit un devoir de

ne rien précipiter.]

Mayenne en demanda la prolongation; le roi, qui avoit découvert ses

dernières menées avec les Espagnols,[204] la refusa d'abord et lui fit

même connoître les motifs de son refus; le chef de la ligue ayant alors

protesté que tout ce qu'il avoit fait n'avoit eu d'autre but que

d'arriver à une paix plus sûre et plus avantageuse pour tous les partis,

obtint que cette trève continueroit encore pendant deux mois; mais de

nouvelles preuves que le roi acquit bientôt que son ennemi n'en

agissoit pas franchement avec lui[205], le déterminèrent à ne plus

entendre les propositions nouvelles qui lui furent faites de la

prolonger de nouveau, après les deux mois expirés. Toutefois tel étoit

l'effet du refus que faisoit le pape de se prononcer sur l'absolution

demandée, que, depuis cinq mois, la conversion de Henri n'avoit eu

d'autre résultat que d'empêcher l'élection d'un autre roi; et que, bien

que le nombre de ses partisans se fût considérablement augmenté, aucune

ville considérable ne s'étoit encore détachée de l'Union catholique.

[Note 204: Une lettre interceptée du légal l'avoit mis au fait de cette

intrigue nouvelle. Le roi la montra à Villeroy, qui négocioit auprès de

lui pour le duc; et Villeroy la fit voir à son tour à Mayenne. Celui-ci

allégua pour s'excuser qu'il n'avoit point eu d'autre moyen d'empêcher

l'élection d'un nouveau roi, et ajouta beaucoup d'autres raisons assez

spécieuses pour que le roi consentît enfin à prolonger la trève.]

[Note 205: D'autres papiers, interceptés peu de temps après, lui

apprirent que le duc avoit envoyé un de ses agents à la cour d'Espagne

pour y proposer le mariage de son fils aîné avec l'infante, la condition

de ce mariage devant être de les placer tous les deux sur le trône de

France.]

La ville de Meaux fut la première; et elle lui fut livrée au moment de

l'expiration de la trève, par Vitry son gouverneur. Prêt à reprendre les

armes, le roi publia une déclaration dans laquelle, promettant amnistie

entière pour le passé à tous ceux qui se soumettroient à lui dans

l'espace d'un mois, il accusoit le duc de Mayenne de mettre obstacle à

la paix, non par un zèle véritable pour la religion, mais uniquement

dans son intérêt et dans celui des Espagnols. Cette déclaration rendue

publique à Paris, y produisit une grande sensation; plusieurs députés

des villes liguées pressèrent alors le duc de conclure enfin cette paix

qui étoit devenue l'objet des voeux de tout ce qu'il y avoit de plus

honorable dans le parti catholique. Tandis qu'il hésitoit et à leur

accorder et à leur refuser leur demande, les Seize, dont cette démarche

avoit réveillé les méfiances, reprirent leur audace, et appuyés de la

faction étrangère derrière laquelle ils cachoient toujours leurs

manoeuvres, ne tardèrent point à lui prouver que son autorité n'étoit

plus la même dans Paris: car ils le forcèrent d'en chasser les

principaux membres de la faction des politiques, lorsqu'il étoit loin de

vouloir en venir avec ceux-ci à de telles extrémités; ils lui firent

ensuite demander la destitution du gouverneur de la ville, le comte de

Belin; et il n'osa pas la leur refuser. Il n'en fut pas de même de la

proposition qu'ils lui firent de nommer à sa place le duc de Guise:

Mayenne n'y voulut point absolument consentir. Alors ils lui demandèrent

le comte de Brissac, se souvenant de la vigueur qu'il avoit montrée à la

journée des barricades, et le considérant, par ce fait, comme un homme à

jamais irréconciliable avec le roi. Le duc, qui pensoit aussi pouvoir

compter sur lui, l'accepta et augmenta en même temps la garnison

françoise de Paris, son projet étant, dit-on, de contenir d'un côté les

Seize et la faction espagnole par les soldats françois, de l'autre, les

politiques par les troupes étrangères: telle étoit la position fausse et

singulière dans laquelle ses hésitations continuelles l'avoient placé.

Ses embarras s'accrurent, lorsque l'expiration de la trève eût fait

recommencer les hostilités. La garnison de Saint-Denis attaqua aussitôt

le poste de Charenton; et s'en étant emparée, Paris se trouva ainsi plus

resserré que jamais. Plusieurs villes se rendirent successivement au

roi; la seconde ville de France, Lyon lui fut livré par ses habitants:

la soumission de cette ville entraîna celle de Bourges et d'Orléans; et

l'on savoit que Rouen traitoit avec lui de sa reddition. Ce fut au

milieu de ces heureux et brillants succès que le sacre du roi se fit à

Chartres avec le plus grand appareil et toutes les cérémonies

accoutumées[206].

[Note 206: Le 27 février.]

Cet événement accrut encore le nombre de ses partisans dans les villes

liguées; il y eut beaucoup de gentilshommes qui quittèrent alors l'armée

de la ligue pour passer dans la sienne; les politiques en devinrent

aussi bien plus entreprenants dans Paris, et ils y exercèrent bientôt

une telle influence, que Mayenne, qui n'osoit pas les en faire sortir,

parce que les Seize, plus dangereux encore pour lui, en seroient à

l'instant même devenus maîtres, se trouva réduit aux plus fâcheuses

alternatives. Résolu d'aller sur la frontière au-devant des troupes

espagnoles que Mansfeld lui amenoit et qui étoient sa dernière

ressource, soit pour l'aider à ranimer son parti, soit pour lui faire

obtenir du roi une paix au moins tolérable; d'un autre côté quittant à

regret Paris, où il laissoit des ennemis si nombreux, il éprouvoit un

trouble qu'il lui étoit impossible de vaincre et qu'il avoit peine à

dissimuler. Il partit enfin, après avoir fait jurer au comte de Brissac

de conserver le dépôt qu'il laissoit entre ses mains, et lui

recommandant de se tenir surtout en garde contre les politiques qu'une

extrême vigilance pouvoit seule prévenir dans leurs desseins. Le nouveau

gouverneur promit de remplir fidèlement les fonctions qui lui étoient

confiées; mais la situation des choses étoit telle qu'il pouvoit ne pas

se croire fort engagé par de semblables promesses.

En effet, Brissac n'avoit pas les mêmes intérêts, et n'étoit pas excité

par les mêmes passions. Ne pouvant se dissimuler cet ascendant marqué du

roi, qui s'accroissoit de jour en jour, examinant attentivement la

situation et la force des divers partis, il n'eut pas de peine à se

convaincre qu'une longue résistance étoit impossible et que tôt ou tard

il lui faudroit succomber. Ce gouvernement de Paris qui pouvoit faire sa

perte, pouvoit aussi devenir pour lui un moyen de parvenir à une plus

haute fortune; il avoit sous les yeux l'exemple de plusieurs qui avoient

déjà traité avec le roi et en avoient retiré de grands avantages; depuis

l'abjuration de ce prince, les motifs qui l'avoient retenu si long-temps

dans le parti contraire, étoient fort affoiblis; enfin les offres et les

sollicitations que Henri lui faisoit faire secrètement, achevèrent de le

déterminer.

Il s'ouvrit d'abord de son dessein au sieur Lullier, prévôt des

marchands, et à Langlois, échevin, qu'il savoit être tous les deux dans

les intérêts du roi; bientôt, le président Lemaître le procureur-général

Molé, Neret, autre échevin, quelques conseillers, plusieurs colonels et

capitaines de la milice bourgeoise sur lesquels on pouvoit compter,

furent admis dans cette confidence. Il eut ensuite une entrevue à

l'abbaye Saint-Antoine, avec le sieur de Saint-Luc son parent: ce fut là

que furent arrêtées les dernières mesures à prendre pour introduire le

roi à Paris. Le 22 mars fut le jour dont ils convinrent entre eux.

Pour éloigner tout soupçon, le roi quitta Saint-Denis et s'en alla à

Senlis; puis il revint le 21, et rassembla toutes ses troupes dans la

vallée de Montmorenci, faisant répandre le bruit qu'il alloit marcher à

la rencontre de l'armée espagnole, et y ajoutant tous les préparatifs

qui pouvoient rendre vraisemblable, une semblable manoeuvre militaire.

Ce fut dans cette position qu'il attendit le moment fixé par Brissac

pour l'exécution de cette grande entreprise.

Celui-ci se conduisit dans une circonstance si périlleuse et si

délicate, avec un sang-froid, une adresse et un courage, dignes des plus

grands éloges. Le départ de Mayenne avoit consterné les Seize et leurs

partisans: ils avoient quelque sujet de se méfier du nouveau gouverneur;

et les alarmes, les terreurs dont ils étoient agités redoubloient leur

vigilance, leur donnoient une sorte de courage qui ressembloit au

désespoir, mais qui n'en étoit que plus redoutable. Leur correspondance

avec les Espagnols devint alors plus active que jamais; ils rétablirent

leurs anciennes assemblées qui leur avoient été si sévèrement

interdites; firent des dépôts d'armes, en distribuèrent à leurs

partisans, et les prédications séditieuses recommencèrent avec plus de

violence que jamais. On les voyoit parcourir les rues, armés de toutes

pièces, menaçant ceux qu'ils soupçonnoient d'être royalistes, parlant

avec emphase de leurs forces et de leurs projets, se montrant déterminés

à employer tous les moyens, à livrer Paris aux flammes, et à

s'ensevelir sous ses ruines plutôt que de se rendre au Navarrois. Les

gens paisibles étoient consternés. Brissac, allant toujours à ses fins,

sans précipiter ni ralentir sa marche, se servit de l'autorité du

parlement, pour comprimer les séditieux; et en même temps qu'il obtenoit

contre eux des arrêts, dont il ne faisoit usage qu'autant qu'il le

falloit pour suspendre le cours de leurs violences, sans les pousser aux

dernières extrémités, il cherchoit d'un autre côté, en affectant un

dévouement sans bornes, à captiver la confiance du général espagnol; et

s'il n'y parvint pas entièrement, du moins eut-il l'art de diminuer

beaucoup les soupçons qu'il lui avoit inspirés.

Le soir de ce même jour, 21 mars, tandis que l'armée entière attendoit

au delà de Saint-Denis le signal de se mettre en marche, il trouva le

moyen de faire sortir de Paris un régiment étranger, dont il lui

importoit de se débarrasser, en l'envoyant à la poursuite d'un convoi

d'argent destiné pour le roi, et qui, suivant l'avis qu'il prétendoit en

avoir reçu, étoit passé du côté de Palaiseau. Ce régiment sortit par la

porte Saint-Jacques qui fut aussitôt refermée sur lui, et battit la

campagne toute la nuit pour chercher ce qu'il ne devoit point trouver.

En même temps le prévôt des marchands et l'échevin Langlois envoyoient

aux capitaines initiés dans le secret l'ordre de faire avertir tous les

bourgeois royalistes de leurs quartiers de se tenir prêts, assignoient

les postes où chaque compagnie devoit se rendre, et donnoient toutes les

instructions nécessaires pour l'attaque ou la résistance. Ils placèrent

aussi dans ces postes et pour les employer au besoin, un grand nombre de

soldats de l'armée royale, qui s'étoient introduits, les jours

précédents, dans la ville, les uns comme déserteurs, les autres à la

faveur de divers déguisements. Feignant de vouloir faire murer, pour

plus de sûreté, la porte Neuve qui depuis long-temps étoit bouchée, le

gouverneur avoit fait enlever la terre dont elle étoit entourée, de

manière à ce qu'il devenoit facile de l'ouvrir: c'étoit par cette porte

et par celle de Saint-Denis que les troupes royales devoient entrer.

Langlois et Neret y placèrent, ainsi qu'aux portes Saint-Martin et

Saint-Honoré, de nombreux corps-de-gardes de leurs gens les plus

affidés. D'autres furent postés au boulevart des Célestins pour

s'emparer du cours de la rivière; et des bateliers qui les

accompagnoient, devoient, au signal donné, baisser la chaîne qui la

fermoit de ce côté. Tout cela se fit sans que les Espagnols en

conçussent le moindre soupçon.

Cependant un avis secret étoit parvenu, on ne sait comment, au comte de

Feria et à l'ambassadeur d'Espagne que, cette nuit même, il y auroit

une entreprise sur Paris. Leur confiance dans Brissac n'étoit pas telle,

ainsi que nous l'avons déjà dit, qu'ils crussent pouvoir négliger un tel

avis. Ils firent donc mettre leurs troupes sous les armes, à toutes les

avenues de leur quartier; et un message qu'ils envoyèrent au gouverneur

l'instruisit en même temps des motifs de cette mesure. Il prit aussitôt

le seul parti qu'il y eût à prendre: ce fut de les aller trouver, de les

tranquilliser d'abord par cette démarche, et pour achever de leur donner

une entière sécurité, de s'offrir à faire lui-même la ronde sur les

murailles. Afin de les mieux tromper, il pria même le général espagnol

de lui donner quelques-uns de ses capitaines dont il seroit bien aise,

disoit-il, d'être accompagné. Celui-ci s'empressa de les lui accorder;

et ce qui prouve que Brissac étoit loin de l'avoir complètement

persuadé, c'est qu'il leur donna secrètement l'ordre de le poignarder au

moindre bruit qu'ils entendroient au-dehors.

Ils commencèrent leur ronde à minuit, et n'entendirent absolument rien

dans la campagne, les troupes royales ne devant s'approcher des portes

que vers quatre heures du matin. Brissac promena ainsi les officiers

espagnols, pendant une partie de la nuit, et de corps-de-garde en

corps-de-garde, affectant tant de zèle et de vigilance qu'entièrement

rassurés sur de telles apparences, et fatigués d'une course aussi

longue, ils se retirèrent à deux heures du matin, bien convaincus qu'ils

n'avoient rien à craindre pour cette nuit et qu'ils avoient reçu un faux

avis.

Vers trois heures, les bourgeois du parti royaliste commencèrent à

sortir de chez eux et à se rendre aux postes qui leur avoient été

assignés; et lorsque l'horloge sonna quatre heures, Langlois sortit par

la porte Saint-Denis et alla au-devant des troupes du roi. Elles se

firent un peu attendre, le mauvais temps les ayant retardées; enfin

elles parurent de ce côté, commandées par M. de Vitry, et la porte leur

fut livrée. Pendant ce temps, le roi qui s'étoit avancé jusqu'aux

Tuileries, envoya M. d'O à la porte Neuve où il fut reçu; et tournant

aussitôt à gauche sur le rempart, il se saisit de la porte Saint-Honoré.

D'autres troupes filèrent vers Saint-Germain-l'Auxerrois, ayant à leur

tête Louis de Montmorenci Bouteville: ce fut là qu'un corps-de-garde de

lansquenets ayant voulu se mettre en défense, fut sur-le-champ enveloppé

et détruit; et dans ce grand événement, il n'y eut point d'autre sang

répandu. On s'empara ensuite du palais, de la tête des ponts, des deux

Châtelets; et sur tous ces points rien ne résista.

Tout étant ainsi assuré, Henri entra par la porte Neuve, avec le reste

de ses troupes commandées par le duc de Retz, et entouré d'un gros

corps de noblesse. Le comte de Brissac vint au-devant de lui: le roi

l'embrassa et le nomma sur-le-champ maréchal de France. Immédiatement

après parurent le prévôt des marchands et les échevins qui lui

présentèrent les clefs de la ville. Il les reçut ainsi que le méritoient

des gens qui venoient de lui rendre un aussi signalé service.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 24 / 38 段