se tinrent à ce sujet n'eurent aucun résultat, parce que les Seize
exigeoient, pour première condition, que l'on ajoutât à l'ancien serment
de la ligue, que «jamais on ne traiteroit avec le roi de Navarre et avec
ses adhérents.» Cependant ce qui fit voir qu'ils étoient en effet les
plus foibles, c'est que, n'ayant pu dominer dans les assemblées, ce fut
avec aussi peu de succès qu'ils essayèrent de remettre en scène leurs
prédicateurs qui recommencèrent à déclamer dans les chaires, et leurs
docteurs (car leurs partisans étoient encore les plus nombreux dans la
Sorbonne) qui présentèrent au duc un mémoire, afin qu'il renouvelât les
défenses déjà faites de jamais reconnoître un roi hérétique et
excommunié. Les sermons produisirent peu d'effet, et le mémoire n'obtint
qu'une réponse vague et peu satisfaisante.
Tel étoit alors l'état de Paris; et des divisions semblables éclatèrent
en même temps dans plusieurs autres villes de la ligue, où elles
affoiblirent, de même que dans la capitale, le parti dévoué aux
Espagnols, empêchèrent ceux-ci d'y devenir maîtres, ainsi qu'ils en
avoient partout le projet, et furent, par cette raison,
très-avantageuses au roi.
Pendant le cours de cette année, son armée et celle du duc de Mayenne
avoient opéré plusieurs mouvements dans la Normandie, principal théâtre
de la guerre, mouvements dont le but étoit, d'un côté, de serrer de plus
près la ville de Rouen par la prise des places environnantes; de
l'autre, de conserver libres les approches de cette ville en dégageant
les places assiégées. Ces opérations militaires ne produisirent rien de
décisif. En Bretagne le duc de Mercoeur eut un avantage signalé contre
les troupes royales commandées par le prince de Conti, ce qui ranima le
parti de la ligue dans le Maine et dans l'Anjou, où il commençoit à
s'affoiblir; mais les affaires du roi en souffrirent peu, parce que,
malgré les succès qu'il avoit obtenus, ce duc ayant fini par
s'apercevoir que le roi d'Espagne ne l'aidoit en apparence à s'emparer
de cette province, que pour l'en dépouiller à son tour, ne profita pas
de ses avantages autant qu'il l'auroit fait, s'il n'avoit point eu un
semblable auxiliaire. Du reste, le roi avoit lieu d'être satisfait de ce
qui se passoit dans le midi: en Languedoc, l'armée du duc de Joyeuse qui
y commandoit pour la ligue, avoit été entièrement détruite par les
troupes royales[188]; en Provence, il y avoit eu quelque désordre parmi
les royalistes, et la mort du gouverneur de la province, Lavalette[189],
en avoit été la cause; mais ce désordre ne dura qu'un moment:
Lesdiguères accourut une seconde fois à leur secours, et la terreur de
son nom suffit pour rétablir les affaires. Le duc de Savoie, contre qui
la ville d'Arles venoit de se soulever, commençant alors à désespérer de
réussir dans ce qu'il avoit entrepris, se retira à Nice pour y attendre
les événements; et sans la diversion que le duc de Nemours, qui
gouvernoit alors le Lyonnois, opéra dans le Dauphiné, diversion qui
força Lesdiguères à abandonner tout pour revenir défendre son
gouvernement, il est probable que la Provence entière eût été conquise
dans cette campagne, au nom du roi, par cet heureux et vaillant
capitaine. D'Épernon, que Henri avoit été en quelque sorte forcé d'en
nommer gouverneur à la place de son frère[190], y arriva sur ces
entrefaites et sut soutenir la prépondérance que le parti royaliste
venoit d'y acquérir. Mais ce qui acheva de la consolider, ce fut le
projet hardi que conçut Lesdiguères et qu'il exécuta avec son habileté
et son bonheur accoutumés, de porter la guerre dans le Piémont, et de
forcer le duc de Savoie, qui n'avoit pas encore entièrement abandonné
ses rêves de conquête sur la France, à repasser les Alpes pour venir
défendre ses propres états.
[Note 188: Il y perdit la vie, s'étant noyé dans la déroute, en voulant
passer le Tarn à la nage. C'est alors que son frère, Ange de Joyeuse,
quitta l'habit de capucin, et d'après une dispense qu'il reçut du pape,
reprit le casque, la cuirasse, et succéda au titre de duc de Joyeuse.]
[Note 189: Il fut tué au siége de la petite ville de Roquebrune.]
[Note 190: Il n'avoit point encore oublié le mauvais service que ce
seigneur lui avoit rendu, en quittant l'armée immédiatement après la
mort du feu roi, et ne croyoit pas d'ailleurs pouvoir entièrement
compter sur lui. Mais ayant appris que les capitaines gascons de l'armée
de Provence disoient hautement que si on le leur refusoit, ils se
rangeroient au parti de la ligue, et livreroient leurs places au duc de
Savoie, ce fut une nécessité pour lui de le nommer.]
(1593) Tel étoit l'état des choses, lorsque les états de la ligue
s'ouvrirent à Paris. Ils le furent d'après une bulle du pape qui
ordonnoit de les assembler pour l'élection d'un roi catholique. C'étoit
à la décision suprême de cette assemblée que les négociateurs de
Mayenne avoient sans cesse renvoyé ceux de l'Espagne, sur le principal
objet des demandes de leur souverain; tous les partis la désiroient,
parce qu'ils espéroient tous sortir, par ce moyen, de la situation
fatigante et précaire dans laquelle ils étoient depuis si long-temps;
tous comptoient y gagner quelque chose: le roi seul pouvoit y perdre,
puisque tous ces intérêts, si opposés entre eux, étoient en effet réunis
contre lui; aussi cette assemblée attira-t-elle toute son attention.
Ce fut dans cette circonstance décisive que l'on put voir plus à
découvert tous ces intérêts purement humains qui s'étoient
successivement mêlés à ce grand intérêt religieux dont la ligue avoit
d'abord paru uniquement animée. La couronne de France étant, depuis la
mort de Henri III, considérée comme vacante, le malheur des temps avoit
fait qu'elle avoit pu devenir, dans un très-court espace de temps,
l'objet des voeux et des espérances d'un très-grand nombre. Parmi tant
de concurrents, il n'étoit presque pas un prince de la maison de
Lorraine qui n'eût un moment rêvé qu'il ne lui étoit pas impossible de
devenir roi de la première monarchie de l'Europe; et s'ils s'étoient vus
forcés ensuite d'y renoncer, chacun d'eux vouloit du moins conserver son
gouvernement, et quelques-uns d'eux aspiroient même à s'y faire des
souverainetés. Le duc de Nemours fut un des derniers à renoncer à ces
brillantes illusions du pouvoir suprême; et il ne craignit pas de faire
à ce sujet auprès de Mayenne, son frère utérin, quelques tentatives qui
furent repoussées. Restoit le jeune duc de Guise, le seul qui eût
quelques chances de succès, le parti catholique continuant de reporter
sur lui une partie de l'affection qu'il avoit eue pour son père, et la
faction espagnole étant disposée à le soutenir, si, pour prix de son
élection, il consentoit à épouser l'infante. Point de doute qu'il eût
été roi, si Mayenne l'eût voulu; mais ce chef de la ligue, ne pouvant
lui-même s'emparer de ce trône tant envié et tant disputé[191], parce
que cette même faction qui y portoit son neveu, se seroit élevée contre
lui, ne pardonnoit point à celui-ci de s'être ainsi allié à ses ennemis,
d'avoir essayé de le renverser pour se mettre à sa place, et employoit
pour traverser son dessein tout ce qu'il avoit d'influence et
d'activité. Ainsi donc, ne voulant point nommer un roi de France dans sa
famille, étant dans l'impossibilité de se faire roi lui-même, résolu en
outre à ne pas souffrir que cette belle couronne devint la proie d'une
famille étrangère, on ne peut supposer qu'il eût maintenant d'autres
desseins que de finir la guerre par un arrangement avec Henri, si ce
prince consentait à faire lui-même ce qui seul pouvoit le rendre
possible; mais il est probable aussi qu'il vouloit rendre cet
arrangement assez difficile pour pouvoir en dicter les conditions. Telle
étoit sans doute sa politique, et pour en assurer le succès, il commença
à agir, comme s'il eût été plus que jamais opposé à ce dessein.
[Note 191: Il ne le pouvoit sans le concours des Espagnols; et il étoit
évident que ceux-ci le lui auroient refusé, puisque étant marié, il n'y
avoit aucun moyen pour lui d'épouser l'infante.]
Ce fut au point que, quelques jours avant l'ouverture des États, il
avoit publié une déclaration par laquelle il invitoit «tous les
catholiques qui suivoient encore le parti du roi de Navarre, à
abandonner enfin un prince hérétique qui les avoit long-temps abusés de
la fausse espérance de sa conversion, et à se réunir à lui et aux États
pour l'élection d'un roi catholique comme eux, à qui seul il pouvoit
appartenir de rendre la tranquillité au royaume et de leur donner des
sûretés pour la religion, les rendant responsables, s'ils refusoient, de
tous les malheurs qui pouvoient suivre un tel refus.» Ceci fut saisi
avec beaucoup d'habileté par le conseil de Henri; et aussitôt «les
princes, prélats, officiers de la couronne, et principaux seigneurs,
tant conseillers du roi que autres étant auprès de Sa Majesté» parlant
_en leur propre nom_, firent savoir au duc de Mayenne qu'ils
acceptoient la proposition qui leur étoit faite de conférer avec les
catholiques-ligueurs sur ces deux points importants, et l'invitèrent à
leur indiquer un lieu convenable entre Paris et Saint-Denis où se
réuniroient des députés envoyés par les deux partis, afin d'y délibérer
ensemble sur les moyens de parvenir à une fin si désirable.
Cette lettre, apportée à Paris par un trompette et rendue publique, deux
jours après l'ouverture des États, y jeta un grand trouble dans les
esprits. Mayenne, que cet incident embarrassoit en ce moment plus
qu'aucun autre, différa de répondre au message du roi, jusqu'à ce qu'il
eût conféré avec le nouvel ambassadeur d'Espagne, le comte de Feria, qui
venoit d'entrer en France avec l'armée des Pays-Bas commandée par le
comte Charles de Mansfeld[192]. Le chef de la ligue alla donc le trouver
à Soissons: l'entrevue qu'ils eurent ensemble fut très-vive:
l'ambassadeur espagnol y voulant traiter les choses avec hauteur[193],
Mayenne parla encore plus haut que lui, et n'eut pas de peine à lui
démontrer que c'étoit une grande illusion de croire que, dans la
position où il étoit en France, le roi d'Espagne y pût exécuter, sans sa
coopération, les desseins qu'il avoit formés sur ce royaume. Toutefois
ils ne se quittèrent point sans une apparente réconciliation, le plan
que suivoit le duc voulant qu'il ne se brouillât point entièrement avec
la faction étrangère, afin d'inquiéter le roi sur ses propres
dispositions; tandis qu'au même instant il écrivoit secrètement à ses
agents à Paris qu'ils se hâtassent de faire accepter par les États la
conférence qu'avoient proposée les catholiques royalistes, mesure qui
devoit, d'un autre côté, jeter de l'inquiétude parmi les partisans de
l'Espagne: c'est ainsi qu'il espéroit se rendre maître des traités qu'il
seroit dans le cas de faire avec l'un ou l'autre parti, et que mêlant
désormais à l'intérêt public ses propres intérêts, il changeoit, d'un
moment à l'autre, de manière d'agir et de résolution.
[Note 192: Le duc de Parme venoit de mourir; et cette mort fut
l'événement le plus fâcheux qui pouvoit arriver au roi d'Espagne pour le
succès de ses desseins sur la France. Les troupes se désorganisèrent,
l'autorité du gouverneur qui lui succéda fut long-temps contestée par
les grands; et cela arriva dans le moment où il eût été nécessaire de
frapper les coups les plus décisifs.]
[Note 193: La première chose que proposa le comte de Feria fut
l'abolition de la loi salique, afin de détruire le seul obstacle qui,
selon lui, pouvoit s'opposer à l'élection de l'infante Isabelle, comme
reine de France. Dans toute cette conférence, il fit voir combien son
maître et lui étoient ignorants de la situation des choses en France,
s'étant persuadés qu'ils pouvoient tout emporter avec une poignée
d'hommes et presque sans argent.]
Immédiatement après cette entrevue, l'armée espagnole, qui venoit de
s'emparer de Noyon et de plusieurs autres places, au lieu de
s'approcher de Paris, fit un mouvement rétrograde vers les frontières,
mouvement qui s'opéra d'un commun accord entre le duc et l'ambassadeur,
mais dans des vues fort différentes: Mayenne ne se soucioit pas que,
pendant la tenue des États, cette armée vînt camper dans le voisinage de
la capitale, de peur que les partisans de l'Espagne ne s'en
prévalussent; le comte de Feria, en différant ainsi de faire le siége de
Saint-Denis et de lever le blocus de Paris (car, le roi, de retour
depuis peu avec une partie de son armée dans les environs de Paris, en
avoit de nouveau bouché toutes les avenues, soit en s'emparant des
villes circonvoisines, soit en occupant les grands chemins, et en
interceptant le cours des rivières), se persuadoit que les habitants de
cette ville, fatigués de la disette dont ils éprouvoient de jour en jour
davantage les incommodités, forceroient les États à faire enfin cette
élection qui devoit être le signal de leur délivrance.
Dès l'ouverture de cette assemblée, l'indécision des chefs et
l'opposition de leurs vues s'étoit fait remarquer, quoique tous
affectassent de n'avoir qu'une même pensée, le désir de mettre fin aux
troubles qui désoloient la France. Dans la déclaration dont nous avons
déjà parlé, Mayenne avoit fait entendre ce qui avoit été dit tant de
fois, que l'hérésie du roi de Navarre étoit le seul obstacle qui pût
l'empêcher d'être reconnu pour roi de France: dès la seconde séance, les
agents espagnols, soutenus par le légat[194], voulurent faire établir en
principe qu'un hérétique _relaps_ ne pouvoit prétendre au trône, et
devoit être rejeté, quand bien même il viendroit à se convertir. Ils n'y
réussirent point. L'absence du duc fit ensuite languir les
délibérations; et quelques séances de peu d'importance qui se tinrent
pendant cet intervalle, ne servirent qu'à faire éclater l'aigreur et
l'animosité qui existoient entre les diverses factions. Le désordre et
la confusion s'accrurent donc encore, lorsque l'archevêque de Lyon et le
président Jeannin, d'après les instructions qu'ils avoient reçues de
Mayenne, y proposèrent de fixer enfin un jour à la conférence depuis si
long-temps attendue par les catholiques royalistes. Ce fut vainement que
la faction espagnole s'y opposa avec une violence qu'elle n'avoit point
encore montrée jusqu'alors: il étoit si juste d'accepter ce que l'on
avoit soi-même proposé; un procédé contraire eût été si
déraisonnable[195], et il en pouvoit résulter des impressions si
défavorables sur l'esprit du peuple que touchoient peu les intérêts
particuliers et les passions ambitieuses de ses chefs, qu'enfin, après
deux mois de contestations, de messages et de pourparlers, cette
conférence fut indiquée pour le 21 avril, au village de Surène.
Toutefois, pour ne pas blesser les Espagnols, il fut statué que «durant
la conférence, on n'auroit aucun commerce direct ou indirect avec le roi
de Navarre, ni avec quelque autre hérétique que ce fût; et qu'on ne
traiteroit qu'avec les catholiques du parti contraire.»
[Note 194: Le légat ne présentoit ici que sa propre opinion, comme
partisan des Espagnols, et non point celle de sa cour: car l'archevêque
de Lyon lui ferma la bouche sur ce sujet, en lui disant qu'on avoit
remis à la prudence du pape le choix des moyens propres à rendre la
tranquillité à la France, et que l'on ignoroit encore _quelles étoient
ses intentions_.]
[Note 195: La crainte de passer à la cour de Rome pour être entièrement
dévoué à la faction espagnole, et pour s'être fait un homme de parti,
détermina le légat à y donner son consentement; et c'est ainsi que nous
le verrons agir jusqu'à la fin, prouvant par toute sa conduite qu'il
n'avoit reçu de sa cour d'autres instructions que celles qui
concernoient en général l'intérêt de la religion.]
Il étoit manifeste que les destinées de Henri dépendoient du résultat de
cette conférence; et qu'elle n'en pouvoit avoir aucun qui ne lui fût
contraire, à moins qu'il ne se déclarât enfin sur cette conversion si
long-temps et si impatiemment attendue. S'il tardoit encore, il étoit à
craindre que les catholiques de son parti, se lassant de ces délais
continuels, ne l'abandonnassent enfin tout-à-fait, comme ils l'en
avoient tant de fois menacé, ou pour se rallier au nouveau roi que l'on
étoit sur le point d'élire, ou pour ranimer ce _tiers parti_ qu'il avoit
essayé d'étouffer dès sa naissance[196], et dont la pensée commençoit à
renaître dans beaucoup d'esprits. Les députés que l'on avoit choisis
pour cette conférence sentirent que tout étoit perdu pour ce prince,
s'ils ne pouvoient donner à ce sujet des paroles positives, et ne
voulurent point la commencer, sans s'en être expliqués très-nettement
avec lui. Leur joie fut grande, lorsqu'ils apprirent de la bouche même
de Henri, qu'il étoit prêt à leur donner à cet égard toute satisfaction;
qu'il y pensoit depuis long-temps; que depuis long-temps il étoit
convaincu; et que s'il avoit différé jusqu'à ce moment à faire
publiquement connoître son retour à la religion, il l'avoit fait par des
raisons de politique et de convenances qu'il se plut à leur
développer[197]. Forts de cette déclaration, les députés royalistes
eurent l'adresse, dès les premières conférences, de réduire les
contestations à ce point unique de la conversion du roi; et le 16 mai
suivant, l'archevêque de Bourges, portant la parole dans l'assemblée au
nom des seigneurs royalistes, présenta aux députés de la ligue une
déclaration de ce prince, par laquelle il leur signifioit lui-même qu'il
ne vouloit plus apporter aucun délai à sa conversion; et cette
conversion fut, à l'instant même, présentée comme base d'un
accommodement, lequel deviendroit nul, si elle n'étoit consommée dans un
temps prescrit. Pour y parvenir, ils proposoient une trève générale de
trois mois.
[Note 196: _Voyez_ pag. 370.]
[Note 197: Il leur dit, entre autres choses, que, quand bien même il se
seroit fait catholique immédiatement après la mort de Henri III, son
changement de religion n'eût point donné la paix à l'État; que les
huguenots l'auroient abandonné pour chercher un autre chef; que les
forces de la ligue étoient alors trop grandes, pour qu'il pût se
soutenir contre elles sans leur assistance; que le parti catholique
n'eût point fait la paix, malgré sa conversion, parce qu'il étoit alors
trop animé à la guerre, etc. Toutes ces raisons peuvent paroître
foibles; on y voit que Henri ne supposoit que des motifs politiques aux
ligueurs, ce que tant d'autres ont supposé de même après lui; et
cependant la suite des événements a prouvé et prouvera jusqu'à la fin
que les motifs religieux étoient les plus puissants.]
C'est ici que tout prend un nouveau caractère, et que l'on peut mieux
connoître ce qu'il y avoit de juste et de salutaire dans la ligue, par
ce qu'elle offrit dès ce moment, et sous certains rapports, d'injuste et
de passionné. Le trouble et l'embarras de ses chefs furent grands,
lorsque leurs députés leur apportèrent une semblable nouvelle; mais à
peine eut-elle été répandue dans le peuple et parmi ce grand nombre de
catholiques, qui n'avoient point d'autre intérêt que d'être gouvernés
par un roi de leur religion, que leurs dispositions changèrent dès ce
moment. C'est alors que les intérêts particuliers qui animoient ces
chefs se manifestèrent plus ouvertement; et que ces ligueurs de bonne
foi, qui jusque là les avoient aveuglément suivis, commencèrent à s'en
détacher.
Il est vrai de dire toutefois que les difficultés que présentoient les
députés de la ligue, contre l'admission subite de cette proposition,
étoient fondées et pouvoient être difficilement combattues. Qui leur
assuroit que ce retour étoit sincère, lorsque le roi l'avoit différé
jusqu'à ce moment critique, où tout étoit évidemment perdu pour lui,
s'il le différoit davantage; et lorsque, dans ce moment même, il
favorisoit des établissements destinés à répandre dans tout le royaume
le poison de l'hérésie?[198] Ils refusèrent donc de répondre à la
proposition des députés royalistes, avant que les États en eussent
délibéré; et c'est alors que cette proposition, apportée au sein de
cette assemblée, y excita des divisions nouvelles, et y fit naître une
plus grande confusion. Les Espagnols et leurs partisans vouloient que
l'on rompît sur-le-champ les conférences; les autres jugèrent que la
chose seroit aussi par trop odieuse, et le légat lui-même, choqué d'un
tel emportement se rangea de leur avis. Toutefois il fut décidé que
l'absolution du pape étoit une condition nécessaire, sans laquelle il
étoit impossible que Henri de Navarre fût jamais reconnu roi de France,
quand bien même il reviendroit à la foi catholique.
[Note 198: Henri venoit d'assigner une somme considérable pour
l'entretien des colléges où la jeunesse calviniste faisoit ses études,
et pour celui des ministres qui les dirigeoient.]
Les conférences suspendues à Surène, se rouvrirent alors le 5 juin
suivant, à la Roquette, dans le faubourg Saint-Martin; et cette réponse
des états y fut portée. Les députés royalistes la rejetèrent, parce
qu'ils crurent y voir reproduire cette ancienne prétention que l'on
attribuoit aux papes de disposer _arbitrairement_ des couronnes,
prétention, il ne faut point se lasser de le redire, qu'ils n'eurent
jamais, qui eût été absurde dans son principe, impossible dans son
exécution; mais que les préjugés _gallicans_ auxquels tant d'esprits
étoient si opiniâtrement attachés, faisoient voir dans toute espèce
d'influence légitime que vouloit exercer la puissance spirituelle sur la
puissance temporelle, établissant en principe que celle-ci devoit être,
et sous tous les rapports, entièrement indépendante de l'autre. Les
libertés gallicanes furent donc mises encore une fois en avant pour
repousser l'intervention du pape dans tout ce qui touchoit au droit de
succession au trône, de capacité ou d'incapacité à le posséder; il en
résulta que les conférences furent de nouveau suspendues, sans que l'on
eût rien arrêté au sujet de la trève proposée, incident qui fit cesser
aussi la suspension d'armes qu'elles avoient un moment opérée entre les
deux partis.
Les ligueurs en avoient profité pour faire entrer des vivres dans Paris;
les Espagnols auroient désiré la prolonger pour avoir le temps de faire
approcher leur armée de cette capitale, afin d'appuyer par la force des
armes la résolution décisive qu'ils vouloient enfin obtenir des États.
Henri, qui pénétra leur dessein, n'en mit que plus d'activité dans ses
opérations; et tandis que les factions s'agitoient de nouveau au sein de
cette assemblée il fit investir la ville de Dreux, dont la prise, en de
telles circonstances, pouvoit avoir pour lui les plus grandes
conséquences.
Tandis que le roi pressoit ce siége avec sa vigueur accoutumée, les
ministres espagnols, sentant qu'ils n'avoient plus eux-mêmes un seul
moment à perdre, se montrèrent tout-à-fait à découvert et demandèrent
hautement la couronne de France pour leur infante; mais ils virent leur
demande rejetée aussitôt, même par les plus déterminés ligueurs, qui,
tout en contestant au roi de Navarre et à cause de son hérésie, le droit
qu'il avoit de succéder au trône, ne vouloient pas cependant que l'on
touchât aux constitutions de l'État, et à la loi salique qui en est le
principe fondamental. Ils essayèrent, avec aussi peu de succès, de faire
asseoir sur le trône leur jeune princesse en proposant de lui faire
épouser un archiduc: personne ne voulut consentir à faire de la France
une province de l'Autriche. Déconcertés de ces résistances, ils se
réduisirent enfin à proposer son mariage avec un prince français, qui
partageroit avec elle le pouvoir souverain, comprenant sous ce titre les
princes lorrains, et faisant entendre au cardinal de Lorraine et au duc
de Guise, que ce choix les regarderoit exclusivement. Plusieurs furent
pris à cette amorce; et l'on sembla ne plus disputer avec eux que sur la
forme, les ministres espagnols voulant que l'élection se fît avant le
mariage, les États demandant que le mariage se fît d'abord, et qu'on ne
procédât qu'après à l'élection.