et les difficultés sembloient s'accroître de jour en jour pour tous les
partis. Philippe II ne dissimuloit plus ses projets sur la couronne de
France[180]: il les manifesta même hautement au président Jeannin que la
ligue avoit envoyé vers lui pour solliciter de nouveaux secours; et
l'habileté du négociateur fut de les avoir obtenus en lui laissant
croire qu'on les acceptoit à ce prix. Toutefois l'impression qu'il en
reçut fut telle, qu'à son retour il engagea Mayenne à faire sa paix avec
le roi, et que celui-ci fut ébranlé. D'un autre côté Henri, au milieu de
ses conquêtes, ne contenoit qu'avec peine cette portion de la noblesse
catholique qui, n'ayant point assez de zèle religieux pour se tourner
contre lui, le servoit uniquement par intérêt, et le tourmentoit
continuellement de ses demandes et de ses mutineries. Cependant le
cardinal Charles de Bourbon, fils de Louis, prince de Condé[181], poussé
par quelques seigneurs catholiques, mécontents des délais continuels que
le roi apportoit à sa conversion, formoit en même temps un tiers-parti
au moyen duquel il espéroit se frayer la route du trône: les ligueurs
favorisoient son entreprise, qui ne manqua peut-être que parce qu'un
heureux hasard la fit découvrir au roi avant qu'elle eût éclaté[182];
et celui-ci, menacé d'être abandonné par les catholiques, s'il
persistoit dans son hérésie, voyoit, d'un autre côté, les calvinistes
décidés à ne plus le reconnoître pour chef s'il changeoit de religion.
Sur ces entrefaites, le jeune duc de Guise, renfermé depuis la mort de
son père dans le château de Tours, trouva le moyen de s'échapper, et de
pénétrer dans la ville de Paris, où les ligueurs le reçurent avec les
transports de la joie la plus vive, et comme un nouveau gage du succès
de leur entreprise. Cet événement, dont le roi conçut d'abord quelque
inquiétude, lui fut plutôt avantageux que nuisible, en ce qu'il donna un
chef de plus au parti de la ligue, et par conséquent y accrut encore la
division. C'est ainsi que, de l'une et de l'autre part, la position
étoit également embarrassante; et si le roi ne se maintenoit contre les
cabales dont il étoit entouré que par une suite continuelle de
triomphes, Mayenne avoit à combattre des ennemis domestiques plus
dangereux encore, et n'avoit pas, comme son ennemi, les prestiges de la
victoire à leur opposer.
[Note 180: Il étoit si mal instruit par ses ministres, et avoit des
idées si étranges sur l'état des affaires en France, que, ne doutant
point que ce royaume ne fût avant peu de temps entièrement à lui, il lui
échappoit à tous moments de dire, dans ses entretiens avec Jeannin, «ma
ville de Paris, ma ville de Rouen, ma ville d'Orléans, et autres choses
semblables.» (Dupleix, Histoire de Henri IV.)]
[Note 181: Celui qui avoit été tué à la bataille de Jarnac.]
[Note 182: Ce fut une lettre interceptée qui lui en donna connoissance.
Le cardinal de Bourbon étoit alors à Tours. Le roi dissimula, et sous
prétexte de réunir tous les membres de son conseil, envoya l'ordre à ce
prince de se rendre auprès de lui. Celui-ci, dont les mesures n'étoient
pas encore entièrement prises, n'osa pas désobéir. Henri, l'ayant en sa
puissance, prit ses précautions pour qu'il ne lui échappât pas, et ne
donna pas d'autres suites à cette affaire.]
C'est ici qu'il faut remarquer à quel point tout s'enchaîne mutuellement
dans l'ordre politique et dans l'ordre religieux. En même temps que, par
suite des maximes funestes dont étoit imbu le clergé de France, le
pouvoir religieux y devenoit populaire et scandaleusement anarchique,
des démagogues essayoient de s'emparer à leur tour du pouvoir temporel;
et ce que la Sorbonne avoit fait dans l'Église, les Seize prétendoient
le faire dans l'État. C'étoient là les véritables factieux de la ligue;
ce sont eux seuls que présentent ses ennemis lorsqu'ils veulent en
médire; et cependant, toute la suite des faits démontre qu'ils étoient
odieux et insupportables aux véritables ligueurs; et que, dès le
commencement, on n'avoit pas cessé un seul instant de s'en méfier et de
les surveiller. Mayenne y réussissoit tant qu'il étoit à Paris: alors
l'autorité se concentroit en sa personne, et sa main ferme savoit les
intimider et les contenir. Dès que la guerre ou les négociations le
forçoient d'en sortir, ils revenoient à leurs licences accoutumées; et
la faction espagnole trouvoit en eux les instruments les plus actifs et
les plus ardents de ses intrigues et de ses machinations. Ils ne
pouvoient pardonner au duc de leur avoir ôté la plus grande part de leur
influence dans les affaires; et c'étoit principalement pour se venger de
lui et pour détruire son autorité qu'ils s'étoient livrés aux agents de
l'Espagne, qu'ils étoient entrés dans leur projet de faire donner la
couronne de France à l'infante et à celui des princes catholiques qui
seroit désigné pour l'épouser. La garnison espagnole que Mayenne avoit
fait entrer depuis peu dans Paris, leur étoit alors d'un puissant
secours pour l'exécution de semblables desseins; et ces étrangers qui,
depuis, furent le dernier et le plus grand obstacle que le roi trouva
pour se rendre maître de sa capitale, étoient dès-lors, pour le chef de
la ligue, de perfides et dangereux auxiliaires. Soutenus par cette
soldatesque, les Seize se montrèrent encore plus audacieux et plus
entreprenants: ils tinrent des assemblées particulières, où ils
déclamèrent hautement contre la lenteur des opérations du
lieutenant-général. Ils osèrent lui présenter une requête, dans laquelle
ils lui demandoient formellement d'exclure du conseil des membres qui ne
leur sembloient ni assez habiles, ni assez affectionnés à la
Sainte-Union. Enfin ils poussèrent l'insolence jusqu'à accuser le
parlement de ne pas faire justice des agents du Béarnais lorsqu'ils
étoient traduits devant son tribunal[183]. Traités avec hauteur par
Mayenne, qui leur enjoignit durement de se renfermer dans les limites
de leurs attributions, outrés contre la cour, qui, continuant à juger
suivant la justice et les lois, refusoit de se rendre l'instrument de
leurs fureurs, ils résolurent, puisqu'ils étoient encore impuissants
contre le duc, de tirer du moins une vengeance éclatante du parlement.
Son président Brisson leur étoit surtout odieux: ils jurèrent sa mort;
et voici les manoeuvres qu'ils employèrent pour revêtir cet assassinat
d'une forme de justice, et lui donner, tant pour leur sûreté que pour
l'exemple, l'apparence d'un décret du conseil de l'Union.
[Note 183: Cette accusation s'éleva à l'occasion d'un procureur de la
ville nommé Brigard, que l'on accusoit d'être d'intelligence avec le
roi. Il avoit été absous par le parlement, que présidoit alors Brisson.
On a vu que quand le parlement s'étoit dispersé, après l'attentat de
Bussi-Leclerc, ce magistrat s'étoit laissé mettre à la tête des membres
qui restèrent à Paris: il continua de s'y conduire suivant les règles
d'une exacte probité, ne souffrant pas que l'on procédât autrement que
selon les formes juridiques. C'est ce qui sauva Brigard, que Brisson
renvoya absous, parce qu'il ne le trouva pas suffisamment convaincu.]
Sous prétexte que les délibérations ne pouvoient demeurer secrètes entre
un si grand nombre de personnes qui composoient l'assemblée générale,
ils demandèrent et obtinrent, à force de brigues et d'importunités, la
formation d'un comité de douze personnes, auquel on donna plein pouvoir
d'expédier les affaires les plus pressantes, sous la condition de
communiquer à l'assemblée les résolutions de quelque importance avant
leur exécution. Ils trouvèrent ensuite le moyen de composer ce comité
comme ils voulurent, c'est-à-dire des hommes les plus violents et les
plus déterminés de leur parti. On comptoit parmi ses membres,
Bussi-Leclerc, gouverneur de la Bastille; Cromé, conseiller au grand
conseil; Louchard, commissaire; Ameline, avocat; Emmonot, Cochery et
Anroux, capitaines de quartiers et chefs du complot. On conçoit
qu'ainsi réunis et maîtres d'une grande partie des affaires, ces douze
hommes durent acquérir une grande prépondérance dans l'assemblée
générale. Tous les jours ils assembloient le conseil général de l'Union
et le fatiguoient de rapports, de dénonciations, et contre Mayenne et
contre le parlement; ils proposoient quelquefois des remontrances au
lieutenant-général: dans d'autres moments ils vouloient qu'on employât
les voies de fait contre la trahison; et dans ces alarmes continuelles,
qu'il étoit si facile de répandre au milieu d'un grand nombre d'hommes
assemblés, il leur arrivoit souvent de prendre, comme par inspiration,
des résolutions inattendues, le plus souvent inutiles et insignifiantes,
et auxquelles, dans ce dernier cas, les plus sages croyoient devoir
céder, dans la crainte de pire. Dans ces décisions obtenues ainsi à
l'improviste, ils s'avisèrent plusieurs fois de faire circuler au milieu
de l'assemblée un papier blanc, sous prétexte qu'on n'avoit pas le temps
de rédiger la formule du décret: ils y mettoient d'abord leur nom; leurs
affidés signoient après eux, et l'exemple entraînant ceux qui auroient
été disposés à résister, tout le monde finissoit par signer.
Ils écrivent alors sur une de ces feuilles, et au-dessus de ces
signatures, l'arrêt de mort de Brisson, et y joignent celui de Claude
Larcher, conseiller au parlement, et de Jean Tardif, conseiller au
Châtelet, qui leur étoient également odieux. Munis de cette pièce,
Bussi, Louchard et Anroux, suivis de quelques satellites vont, le 15
novembre au matin, attendre le premier président sur le pont
Saint-Michel, où il falloit qu'il passât pour se rendre au palais; ils
se saisissent de lui et le font entrer au Petit-Châtelet. On le fait
aussitôt monter à la chambre du conseil, où Cochery, Cromé et plusieurs
autres étoient assis comme exerçant les fonctions de juges; Cromé
procède aussitôt à son interrogatoire; et pendant ce temps, Charlier,
qui se disoit lieutenant du grand prévôt de l'Union, et le curé de
Saint-Côme, suivi de quelques archers, vont arrêter, chacun de leur
côté, les sieurs Larcher et Tardif. Tous les trois furent condamnés à
être pendus: on exécuta l'arrêt dans la prison; et le lendemain leurs
corps furent exposés à une potence en place de Grève[184].
[Note 184: Plusieurs autres magistrats et officiers avoient été arrêtés
en même temps; et peu s'en fallut qu'ils ne subissent le même sort. Ils
se rachetèrent à prix d'argent.]
Les Seize avoient espéré soulever le peuple par ce spectacle, exciter
une émeute et se rendre ainsi maîtres de la ville; leur espérance fut
trompée. Vainement leurs émissaires circulèrent au milieu de la foule,
se répandant en injures et en calomnies contre les trois victimes: le
peuple demeura muet et ne fit aucun mouvement; mais ce fut alors que les
projets de ces factieux paroissant à découvert, les parlementaires et
les familles les plus considérables de Paris, qui jusqu'alors avoient
agi de concert avec eux, s'en séparèrent sans retour. Justement alarmés
pour eux-mêmes, ils envoyèrent courriers sur courriers à Mayenne, le
conjurant de venir à leur secours. La chose lui parut tellement grave
que, laissant là toute autre affaire, il partit de Laon, où il étoit
alors, avec quelques troupes, marchant à grandes journées vers Paris; et
il étoit déjà à la porte Saint-Antoine, avant que les Seize, qui
savoient qu'il étoit en chemin, eussent pu prendre toutes leurs mesures
pour l'empêcher d'entrer dans la ville.
Dès qu'il y fut arrivé, il convoqua une assemblée à l'Hôtel-de-Ville, où
se trouvèrent les principaux parmi les Seize, et un grand nombre de
magistrats et de bourgeois les plus considérables. Les premiers
essayèrent de se justifier de l'exécution qu'ils avoient faite, accusant
Brisson et les deux autres conseillers d'être d'intelligence avec les
huguenots; les autres demandèrent justice d'un tel attentat. Le duc, qui
n'étoit pas sans inquiétude sur les dispositions de la garnison, et qui
ne connoissoit pas encore celles du peuple, répondit en termes vagues et
généraux, qui firent croire que, s'il étoit résolu de prendre des
mesures pour que de semblables excès ne se renouvelassent pas, il
l'étoit également de ne point revenir sur le passé. On dit même qu'en
sortant de l'assemblée, il mena quelques-uns des Seize souper avec lui
au Louvre, et que le repas se passa avec toutes les apparences du
meilleur accord.
Mais ses ordres étoient donnés: pendant la nuit ses soldats s'emparèrent
des postes les plus importants, et à quatre heures du matin, on alla
enlever dans leur lit Anroux, Emmonot et Ameline; ils furent conduits au
Louvre, où le bourreau les attendoit, et pendus sur-le-champ à une
solive de la salle basse; le commissaire Louchard, arrêté quelques
moments après, arriva comme l'exécution venoit d'être achevée, et eut le
même sort que ses trois compagnons. Cochery et Cromé, les plus coupables
de tous, s'évadèrent; et Bussi-Leclerc, qui s'étoit renfermé dans la
Bastille, se rendit sous la condition qu'il auroit la vie sauve, et la
permission de se retirer où bon lui sembleroit[185]. Il y eut amnistie
pour les autres; mais avec défense, sous peine de la vie, de tenir
désormais des assemblées particulières. Cet acte de vigueur parut
abattre la puissance des Seize; mais ils n'en continuèrent pas moins de
correspondre secrètement avec la faction d'Espagne; et jusqu'à la fin,
quoi que Mayenne pût faire, il y eut trois partis dans Paris, le sien,
celui des Seize et des Espagnols, le parti des royaux ou _politiques_.
[Note 185: Il alla se réfugier à Bruxelles, où il vécut misérablement,
ayant été obligé de se faire prévôt de salle pour gagner sa vie.]
Cependant la France continuoit d'être la proie des étrangers. Tandis que
l'armée de la ligue se renforçoit de soldats espagnols et italiens, le
roi, qui venoit de recevoir de l'Angleterre un secours considérable en
argent et quelques troupes auxiliaires, s'avançoit jusqu'à Sédan pour
faire sa jonction avec une armée de reîtres et de lansquenets que ses
négociations lui avoient fait obtenir des princes protestants
d'Allemagne. Se trouvant alors en mesure de tenter des entreprises plus
décisives, il reprit la route de la Normandie, se présenta devant sa
capitale et la fit sommer de se rendre. Il lui fut répondu que tous les
habitants étoient résolus de s'ensevelir sous les ruines de leur ville,
plutôt que de reconnoître pour roi de France un prince hérétique; et
alors commença le siége de Rouen, l'un des plus fameux de ces longues
guerres civiles, tant par la résistance des assiégés que par les grands
événements dont il devint l'occasion.
On continuoit aussi de se battre avec acharnement dans un grand nombre
de provinces, dans le Poitou, où les ligueurs étoient maîtres de
Poitiers; en Limousin, dans le Quercy, en Bretagne, dans le Boulonnois;
mais c'étoit toujours en Provence et en Dauphiné que se portoient les
plus grands coups. On a vu comment le duc de Savoie avoit trouvé le
moyen de s'y introduire comme allié et protecteur du parti catholique:
depuis il avoit convoqué à Aix une assemblée d'états, où des mesures
avoient été prises pour mettre à sa disposition toutes les forces de la
province: plusieurs villes s'étoient soulevées en sa faveur; Marseille
lui avoit ouvert ses portes; et Lavalette, dont les troupes étoient peu
nombreuses, n'avoit aucun moyen de lui résister, lorsque Lesdiguères
qu'il avoit appelé à son secours, quittant Grenoble et accourant avec
une armée qu'il avoit accoutumée à vaincre, fit changer la face des
choses. Le duc, battu de toutes parts, arrêté tout court dans ses
projets de conquête, et perdant bientôt par ses continuelles défaites,
l'estime et la confiance qu'il avoit d'abord inspirées aux Provençaux,
se vit désormais dans l'impossibilité de rien entreprendre de
considérable. Tandis que ces choses se passoient dans le midi de la
France, le duc de Parme y rentroit par les frontières du nord, pressé
par Mayenne de venir l'aider à faire lever le siége de Rouen, qu'il
étoit si important pour le parti catholique de ne pas laisser tomber au
pouvoir du roi. Mais avant de combattre, le général espagnol avoit
ordre de négocier; et des conférences s'ouvrirent, dans lesquelles les
négociateurs de Philippe II s'expliquèrent enfin nettement sur le prix
que leur maître mettoit à son alliance et à ses secours, et demandèrent
à la fois la convocation des états généraux et la couronne de France
pour l'infante. Ce fut encore le président Jeannin qui, de la part de la
ligue, fut chargé de conduire ces conférences, et il ne s'en tira pas
avec moins d'habileté qu'il n'avoit déjà fait de son ambassade,
promettant ce qu'il étoit assuré qu'on ne tiendroit pas, demandant des
choses qu'il savoit bien que l'Espagne étoit hors d'état d'accorder,
faisant naître des obstacles, entretenant avec soin les espérances, et
continuant toujours de négocier, jusqu'à ce qu'il fût devenu impossible
au duc de Parme de tarder plus long-temps à aller au secours de la ville
assiégée. C'est alors que commença cette fameuse campagne entre le roi
et le général espagnol, c'est-à-dire entre les deux plus habiles
capitaines de l'Europe, campagne également remarquable et par leurs
fautes et par leurs belles manoeuvres. Henri se vit forcé d'abandonner
le siége de Rouen; mais le duc de Parme, blessé au siége de Caudebec, ne
sauva qu'avec peine son armée sur le point d'être enveloppée par celle
de l'ennemi. Cette retraite, que l'on considère comme le chef-d'oeuvre,
de ce grand capitaine, fut aussi le dernier de ses exploits militaires:
il mourut dans les Pays-Bas, cette même année, des suites de sa
blessure, et lorsqu'il s'apprêtoit à rentrer en France pour la troisième
fois.
Ainsi, en dernier résultat, le roi étoit encore sorti victorieux de
cette lutte périlleuse; tous les événements de la guerre avoient
d'ailleurs prouvé que Mayenne ne pouvoit seul se soutenir contre lui: et
cependant la victoire ne changeoit presque rien à sa situation, et son
royaume presque entier lui restoit toujours à conquérir. C'est ce que
l'on ne sauroit trop faire remarquer. Dès qu'il avoit triomphé des
obstacles que lui présentoient ses ennemis, des obstacles nouveaux,
souvent plus difficiles à surmonter, s'élevoient contre lui au sein de
sa propre armée, et de la part de ceux-là même qui l'avoient aidé à
vaincre: c'est qu'au fond une grande partie de la noblesse catholique
qui s'étoit attachée à lui, ne l'ayant fait que sur cette espérance
qu'il n'avoit cessé de lui donner de sa prochaine conversion, attendoit
de jour en jour avec plus d'impatience l'effet de ses promesses, et dans
cette attente, étoit si loin de vouloir la destruction entière de la
ligue, que la plupart de ces gentilshommes étoient résolus de passer de
son côté, si ce prince tardoit encore à se convertir. Ces dispositions
dans lesquelles ils n'avoient pas cessé d'être un seul instant, et qui
se montrèrent plus à découvert en cette circonstance que dans aucune
autre; et la mutinerie des soldats étrangers qui refusent de passer la
Seine, parce qu'on ne pouvoit leur fournir l'argent qui leur avoit été
promis, le forcèrent, ainsi qu'il avoit été dans la nécessité de le
faire après le siége de Paris, à congédier une partie de son armée et à
cantonner l'autre, ne gardant avec lui qu'un corps de neuf à dix mille
hommes, avec lequel il suivit et harcela le duc de Parme, jusqu'à ce
qu'il eût dépassé les frontières de France.
Cependant les partis se divisoient et s'aigrissoient de jour en jour
davantage. Les intrigues des agents de l'Espagne tendoient de plus en
plus à enlever à Mayenne toute son influence; ils lui opposoient son
neveu, le duc de Guise: l'ambition de ce jeune prince étoit excitée par
l'espérance qu'ils lui donnoient de lui faire épouser l'infante, dès
qu'ils seroient parvenus à la faire couronner reine de France; et les
choses furent poussées si loin que le chef de la ligue parut, pour la
première fois peut-être, véritablement disposé à traiter avec le roi.
Villeroy fut encore l'agent de cette négociation, dans laquelle Mayenne
demanda sans doute de grands avantages pour lui et pour sa famille, mais
où il insista avant toutes choses sur le point essentiel de la
conversion de Henri[186], déclarant en même temps sa ferme résolution de
ne rien terminer sans le consentement du pape, et sans le concours des
principaux chefs de son parti, qu'il promettoit d'assembler à cet effet
et très-incessamment[187]. Tout fut conduit si habilement de sa part
dans ces conférences, que le secret en ayant bientôt transpiré, il ne
craignit point de les avouer hautement, répétant ce qu'il avoit dit au
roi, qu'il ne traiteroit point sans l'assentiment de ses alliés, et
ajoutant qu'il n'auroit jamais d'autre règle de sa conduite que son
honneur, l'utilité publique et le bien du royaume. De nombreux incidents
ralentirent la marche de cette négociation, mais ne la rompirent point
entièrement: nous y reviendrons bientôt.
[Note 186: Qu'on suive avec attention le cours de tant d'événements si
variés que produit cette guerre, de tant d'intérêts et de passions qui
naissent de ces événements, tout vient aboutir là, et sans cesse et sans
aucune restriction. Il faut un roi catholique à la France, parce que la
France est, avant toutes choses, catholique; qu'avant d'appartenir à un
homme, quels que soient les droits qu'il tienne de sa race, quelque
grandes d'ailleurs que soient ses qualités, elle appartient à Dieu.
Certes, c'est là, quoi qu'on en puisse dire, une époque honorable pour
une nation; et à moins qu'on ne nous prouve que les nations ne doivent
point avoir de conscience, nous continuerons d'approuver et le principe
de la ligue et la plupart de ses résultats.]
[Note 187: Il ne vouloit pas même exclure les ministres d'Espagne de
cette assemblée; mais il se faisoit fort d'y faire rejeter les
prétentions de l'infante d'Espagne.]
Cette démarche du chef de la ligue étant devenue publique, la faction
espagnole n'en fut que plus active à marcher vers le but qu'elle vouloit
atteindre. On a vu comment elle étoit parvenue à faire des Seize, hommes
violents ou grossiers et chez qui le zèle religieux n'étoit que du
fanatisme, de serviles instruments de sa politique adroite et
intéressée. Ceux-ci avoient été fort abattus par la catastrophe tragique
de leurs principaux chefs: profitant du premier moment de leur
consternation, les habitants les plus considérables de la ville, dont
les uns étoient disposés à reconnoître le roi au moment même où il
déclareroit son abjuration, dont les autres, que nous avons si souvent
désignés sous le nom de _politiques_, lui étoient dévoués uniquement par
ambition et par intérêt, et l'auroient accepté sans aucune condition,
s'étoient réunis pour abattre une tyrannie qui les menaçoit tous
également; et ils étoient venus à bout de deux choses d'une grande
importance, la première, d'exclure la plupart des Seize des
magistratures municipales qui se conféroient par voie d'élection, la
seconde de faire rendre aux colonels de quartiers le droit, usurpé dès
le commencement des troubles par ces factieux, de commander chacun dans
la division de la ville à laquelle étoient attachées leurs compagnies.
Or, parmi ces colonels, il y en avoit treize qui étoient ennemis jurés
des Seize, non moins ennemis de la faction espagnole, et bien résolus à
ne point souffrir qu'elle introduisît dans Paris de nouvelles troupes de
sa nation. Ces mesures avoient fort affoibli sans doute le parti de
leurs adversaires; mais ceux-ci ne laissoient pas que d'être encore
redoutables, et à cause de cette garnison étrangère sur laquelle ils
pouvoient compter de même qu'elle comptoit sur eux, et par l'influence
qu'ils continuoient d'exercer sur la populace. Les deux partis étoient
donc comme en présence, au milieu de Paris. Il étoit quelquefois à
craindre qu'ils n'en vinssent aux mains, et c'est ce que l'on vouloit
surtout éviter.