extrémités. Jusque là, les légumes, les racines, les fruits que la
campagne commençoit à produire, avoient été un soulagement pour les
dernières classes du peuple; dès le mois de juin, le pain commençant à
devenir rare, on y avoit substitué un pain de son et d'avoine, que ne
dédaignoient pas même les plus aisés, et l'on faisoit des distributions
de bouillies, composées de diverses farines, et dont le légat et
l'ambassadeur d'Espagne faisoient particulièrement les frais. Alors
cette ressource même venant à manquer, on eut recours à la chair des
plus vils animaux; on mangea les chevaux, les ânes, les chats, les
rats, les souris; les plus malheureux essayèrent de soutenir leur
existence avec de vieux cuirs qu'ils amollissoient dans l'eau
bouillante; plusieurs se virent réduits à manger l'herbe des rues les
moins fréquentées; et les maladies que causèrent ces nourritures
malsaines, vinrent accroître encore les ravages causés par la famine.
Plus de treize mille personnes moururent de faim, sans que la constance
des autres en parût ébranlée.
Il est vrai que les chefs n'oublioient rien pour la soutenir; ils
partageoient toutes ces misères, et continuoient toujours d'employer
tous leurs efforts pour les soulager. D'accord avec eux, les
prédicateurs adressoient tous les jours à ce peuple malheureux les
exhortations les plus pathétiques; et ce qui n'étoit pas sans doute
moins efficace, on punissoit à l'instant même, et avec la dernière
rigueur, les moindres mutineries. Ce fut au moyen de ces soins vigilants
et de cette sévérité, que le duc de Nemours vint à bout de déconcerter
plusieurs conspirations dont le but étoit de livrer la ville aux
assiégeants. Les premières intelligences avec l'ennemi, bien qu'elles
eussent été découvertes, firent justement craindre qu'il ne s'en formât
d'autres; la situation de la ville qui, de jour en jour devenoit plus
intolérable, ne permettoit pas d'espérer que l'on pût long-temps encore
contenir une population entière qui n'avoit presque plus d'autre
sentiment que celui de ses maux; déjà des rassemblements s'étoient
formés aux portes du palais: la multitude furieuse qui les assiégeoit
avoit demandé à grands cris du pain et la paix; et l'on avoit lieu de
craindre que si la fermentation continuoit à s'étendre, il suffît d'un
seul assaut pour que la ville fût emportée et saccagée. Il fut donc
résolu, dans ces extrémités, et malgré les serments jurés, l'arrêt du
parlement et les décisions de la Sorbonne, qu'on essayeroit d'entrer en
négociation avec le roi, et qu'il lui seroit envoyé des députés.
Nous avons déjà indiqué quelle étoit la base de ces négociations plus
d'une fois tentées. On ne demandoit qu'une seule chose: c'est que le roi
rentrât dans le sein de la religion catholique, et à l'instant même la
ligue entière offroit de se soumettre à lui. Certes la proposition étoit
juste, raisonnable, et il étoit même impossible qu'on lui en fît une
autre, puisque c'étoit uniquement parce qu'il étoit calviniste que l'on
avoit pris les armes contre lui. Jusque là, qu'avoit-il répondu, et
lorsque Henri III l'en sollicitoit, et lorsque, depuis, les ligueurs lui
avoient adressé les mêmes sollicitations? «Qu'il n'étoit point
opiniâtre, mais aussi qu'il n'étoit point persuadé; qu'il promettoit de
se faire instruire, d'examiner les deux croyances, et de quitter à
l'instant même la religion protestante, dès que la vérité de la
religion romaine lui seroit démontrée.» Cette réponse étoit loyale; elle
étoit d'un coeur droit, d'un prince qui avoit de l'honneur et de la
conscience; mais en même temps elle légitimoit la guerre que lui faisoit
un parti qui mettoit Dieu avant tout, et qui vouloit que le roi reconnût
sa religion, afin qu'il pût à son tour reconnoître le roi. Que les
détracteurs de la ligue déclament donc contre elle autant qu'il leur
plaira, mais qu'il soit permis à des chrétiens d'admirer qu'au milieu
des horreurs de la plus cruelle famine, et malgré tant de calamités dont
la ville de Paris étoit accablée ou menacée, cette condition de se faire
catholique pour que les Parisiens se rendissent à lui, fut la première
que présentèrent à Henri IV le cardinal de Gondi, leur évêque, et
l'archevêque de Lyon, que l'on avoit envoyés vers lui.
Le roi les reçut au faubourg Saint-Antoine, mais plus froidement qu'ils
ne l'avoient espéré; il leur parla cette fois-ci en vainqueur et comme
sûr que la ville ne pouvoit lui échapper. Sur cette proposition qu'ils
lui firent de changer de religion, il répondit qu'il n'appartenoit point
aux sujets d'imposer des lois à leur souverain[170]; qu'il étoit prêt à
les recevoir s'ils vouloient recourir à sa clémence; et que pour mériter
le pardon qu'il leur offroit, ils n'avoient d'autre moyen que de se
rendre à lui sans délai et sans conditions. Les deux prélats lui ayant
alors déclaré que, suivant l'ordre qui leur avoit été donné, ils ne
pouvoient rien conclure avant d'avoir vu le duc de Mayenne, il leur
refusa la permission qu'ils lui demandèrent de l'aller trouver et les
congédia. Cette réponse du roi, que l'on eût soin de rendre plus dure
encore qu'il ne l'avoit faite, et la nouvelle certaine que l'on reçut
presque aussitôt de l'arrivée des troupes espagnoles, relevèrent les
courages abattus.
[Note 170: Un auteur contemporain[170-A] prétend que, dans cette
conférence, Henri IV déclara au cardinal et à l'archevêque qu'il étoit
résolu de ne jamais changer de religion. Ce fait nous semble peu
vraisemblable; il présente une contradiction formelle avec sa conduite
et ses discours, dans toutes les occasions où il fut amené, avant sa
conversion, à donner une réponse sur ce point important, et le seul qui
fût décisif dans cette malheureuse guerre entre les sujets et leur
souverain. Jamais il ne dit autre chose sinon qu'il ne pouvoit se
résoudre à quitter une religion pour une autre, sans être assuré de la
vérité de celle-ci et de la fausseté de celle-là. Ce qui aura induit en
erreur cet écrivain, c'est qu'effectivement le duc de Nemours, pour
exciter les Parisiens à tout souffrir plutôt que de se rendre, fit
répandre ce bruit, et prêta au roi ces paroles d'un hérétique
opiniâtrement attaché à son erreur.]
[Note 170-A: Mém. de la ligue, t. IV.]
Mayenne l'avoit enfin obtenu ce secours si long-temps et si inutilement
demandé; et il n'avoit fallu rien moins que ces extrémités auxquelles
étoit réduite la ville de Paris, pour déterminer Philippe II à donner au
duc de Parme l'ordre formel d'entrer en France et de voler au secours
des assiégés.
Ce prince, le plus habile capitaine qu'il y eût alors en Europe, n'obéit
qu'avec répugnance, les affaires des Pays-Bas ne pouvant que souffrir
beaucoup d'une semblable diversion[171]; toutefois il obéit, mais ne
s'engagea en France qu'avec les plus grandes précautions, à la tête
d'une armée très-forte[172], et qu'il maintenoit dans la discipline la
plus sévère. Sa marche, très-bien combinée, fut lente; et il n'arriva
que le 22 août à Meaux, où le duc de Mayenne l'attendoit avec un corps
de troupes d'environ dix mille hommes, qu'il avoit formé des débris de
la bataille d'Ivry.
[Note 171: En ce moment le prince Maurice, fils et successeur du prince
d'Orange, s'apprêtoit à envahir les places qui tenoient pour les
Espagnols, dès qu'il les trouveroit dégarnies de troupes; et les
Hollandois, agissant de concert avec le roi, croisoient avec un grand
nombre de vaisseaux devant les côtes de la Normandie, pour empêcher les
ligueurs de rien entreprendre sur cette province. Il ne sembloit pas
vraisemblable que le duc de Parme se hasardât à quitter les Pays-Bas
dans une circonstance aussi critique, et Henri en étoit persuadé.]
[Note 172: Il avoit douze mille hommes d'infanterie et trois mille de
cavalerie: c'étoit, pour cette époque, une armée considérable. Ce n'est
que depuis deux siècles que, dans la chrétienté, on fait manoeuvrer des
populations entières, comme faisoient autrefois les peuples barbares.]
Ce fut alors le roi qui se trouva embarrassé. Tenir tête à l'armée
espagnole et conserver en même temps ses postes étoit tout-à-fait
impossible avec des troupes aussi peu nombreuses que les siennes: dans
la nécessité où il étoit de prendre l'un des deux partis, il sut choisir
le meilleur, c'est-à-dire qu'il leva le siége, vint présenter la
bataille à l'ennemi, et tenta tous les moyens pour l'engager à
l'accepter. Mais il avoit affaire à un général trop expérimenté pour se
laisser prendre à un pareil piége; et le duc de Parme se garda bien
d'exposer au hasard d'un combat le succès d'une opération qu'il tenoit
pour ainsi dire dans ses mains. Alors le roi revint au blocus, et
s'appliqua à resserrer tellement les passages, que les Espagnols n'y
pussent pénétrer qu'en risquant enfin cette action qu'ils vouloient
éviter.
Mais, pendant ce temps, le duc préparoit lui-même une ruse de guerre
mieux combinée, et qui lui réussit complétement. Durant le court
intervalle que leur avoit laissé la levée du blocus, les Parisiens
avoient reçu quelques provisions, toutefois en trop petite quantité pour
produire autre chose qu'un soulagement momentané: quelques jours d'un
nouveau blocus renouvelèrent bientôt toutes les misères; et par cela
même que le secours qu'ils avoient si long-temps attendu étoit plus
près d'eux, ils se montrèrent plus impatients et éclatèrent en plaintes
et en murmures. Alors le général espagnol sort de son camp, comme s'il
ne pouvoit plus résister à ces clameurs; et publie hautement qu'il va
enfin tenter le sort des armes. Henri, à cette nouvelle, est transporté
de joie, et vole au-devant de son ennemi avec toute son armée qui, comme
lui, brûle de combattre. Le duc de Parme se range en bataille et
s'avance au petit pas; mais au moment même où l'action paroissoit sur le
point de s'engager, il se replie dans un vallon où il prend une position
inattaquable, envoie sur-le-champ son artillerie contre Lagni, poste
important sur la Marne, dont nous avons déjà dit que le roi s'étoit
emparé, et au-dessus duquel les ligueurs avoient rassemblé d'immenses
approvisionnements; l'assiége sous les yeux même de Henri, qui craint à
la fois et d'attaquer inutilement l'ennemi dans ses retranchements, et
de laisser la plaine libre en allant au secours de la ville assiégée.
Pendant ces incertitudes, l'Espagnol redouble ses assauts, emporte la
place, délivre ainsi la rivière, qui se couvre de bateaux et ramène à
l'instant l'abondance dans Paris.
Ce dernier coup renversoit tous les projets du roi; et son chagrin fut
d'autant plus grand, qu'il vit que le courage de son armée en étoit
fort abattu[173], et que le zèle de la noblesse, si vif pour son service
après la bataille d'Ivry, en étoit aussi fort refroidi[174]. Il sentit
qu'il falloit lever le siége: cependant, avant de renoncer de ce côté à
toute espérance, il voulut du moins faire un dernier effort, et tenter,
comme dernier moyen, l'escalade que jusque là il avoit rejetée. Le comte
de Châtillon reçut ordre de diriger cette entreprise, et le roi lui
confiant à cet effet une bonne partie de son infanterie, le suivit de
près à la tête d'une troupe de cavaliers.
[Note 173: La plupart des soldats étoient presque nus; faute d'argent,
il ne les pouvoit payer, et le manque de vivres étoit tel dans l'armée,
que, deux jours avant la prise de Lagni, le roi n'ayant pas de quoi
dîner, en alla chercher dans la tente du sieur d'O, qui s'en trouva
beaucoup plus mortifié qu'il ne s'en tint honoré, car il se trouva que
sa table étoit très-bien servie, alors que son maître manquoit de tout.
(D'Aubigné, t. III, liv. III, c. 8.)]
[Note 174: La plupart ne l'avoient suivi que sur l'espérance qu'il leur
avoit donné de son changement de religion. Ne voyant point cette
espérance se réaliser, ils crurent leur conscience engagée à rester plus
long-temps avec lui, et plusieurs s'en allèrent alors sans même demander
congé.]
Châtillon arriva sur les onze heures du soir, et dans la nuit du 9 au 10
septembre, dans le faubourg Saint-Jacques, qui étoit presque entièrement
abandonné depuis que l'armée royale l'avoit occupé. Les troupes ne
purent avancer dans ce faubourg sans faire quelque bruit. Ce bruit fut
entendu dans la partie de la muraille qui avoisinoit Sainte-Geneviève,
et que gardoient les jésuites, dont le collége étoit dans le voisinage,
de cette église; ils donnèrent l'alarme, et les bourgeois accoururent
sur les remparts.
Alors Châtillon fit faire halte à sa troupe, et ordonna le plus profond
silence. N'entendant plus rien, les Parisiens crurent que c'étoit une
fausse alerte et se retirèrent. Il ne resta dans le corps-de-garde que
les jésuites et quelques bourgeois qui étoient de garde cette nuit là.
Cependant les soldats royaux continuoient de s'avancer, se glissant le
long des murs du faubourg avec plus de précautions qu'ils n'avoient
d'abord fait; en sorte que vers les quatre heures du matin ils
arrivèrent sur les bords du fossé. Quelques-uns y descendirent aussitôt,
gagnèrent le pied de la muraille sans être aperçus, y appliquèrent
plusieurs échelles, justement à l'endroit que gardoient les jésuites, et
où l'un d'eux étoit en faction avec un libraire et un avocat[175]. Dès
qu'ils aperçurent le premier assaillant, ils crièrent aux armes et
renversèrent eux-mêmes la première échelle chargée d'hommes qui étoient
prêts à s'élancer sur le parapet. Les corps-de-garde voisins
accoururent au premier cri; en peu de temps les murailles furent garnies
de soldats; et Châtillon ne voyant plus aucune apparence de mener plus
loin cette entreprise, fit sonner la retraite.
[Note 175: L'avocat étoit un Anglois nommé Guillaume Balden; le libraire
se nommoit Jean Nivelle. Ce nom a été depuis célèbre dans la librairie.]
Sur la nouvelle de ce mauvais succès, le roi se décida enfin à
s'éloigner de Paris: il partagea son armée en plusieurs corps, qu'il
envoya dans diverses provinces, ce qui étoit pour lui le seul moyen de
la conserver; mit de fortes garnisons dans les villes menacées, et ne se
réserva qu'un camp volant, avec lequel il suivit le général espagnol,
observant toutes ses démarches et s'apprêtant à traverser tous ses
desseins. Après avoir perdu un mois entier à s'emparer de Corbeil, qui
fut repris presque aussitôt par les troupes royalistes, le duc de Parme
se remit en marche pour rentrer en Flandre, harcelé sans cesse par le
roi, du reste mécontent des ligueurs, qui tous, si l'on en excepte les
Seize et leurs partisans, lui avoient semblé très-opposés, et dans leurs
intérêts et dans leur politique, à la politique et aux intérêts du roi
d'Espagne. En se séparant du duc de Mayenne, il ne lui en promit pas
moins de revenir, le printemps suivant, avec toutes ses forces, si son
secours étoit encore nécessaire au parti catholique que son maître étoit
résolu de ne point abandonner.
Tandis que ces choses se passoient à Paris et dans ses environs, les
provinces n'étoient pas moins fertiles en événements qu'il est important
de faire connoître. Dès le commencement des opérations militaires du
roi, lorsque ses principales forces étoient occupées en Beauce, en
Anjou, dans le Maine, et que le duc de Mayenne concentroit les siennes
dans Paris, les deux partis en étoient venus souvent aux mains dans
diverses parties du royaume et avec des succès divers. La Valette,
gouverneur de Provence, où il ne s'étoit pas moins fait haïr que son
frère d'Épernon, se soutenoit difficilement contre les chefs du parti
catholique, qui ne lui laissoient pas un moment de repos; en Dauphiné,
Lesdiguères, plus heureux, bloquoit Grenoble; en Auvergne, le comte de
Rendan, qui en étoit gouverneur, avoit fait soulever cette province
presque entière en faveur de la ligue, et ravageoit les campagnes aux
environs des villes qui tenoient encore pour le roi; d'Épernon se
défendoit avec plus de succès que son frère dans les gouvernements qui
lui avoient été confiés, et protégeoit, avec ses troupes, l'Angoumois et
le Limousin; la Guienne et la ville de Bordeaux, sa capitale,
demeuroient neutres au milieu de cette agitation des autres provinces,
et devoient cette neutralité, plus heureuse pour elles, et au fond plus
profitable au roi[176], au gouverneur de cette ville, le maréchal de
Matignon, dont les conseils à la fois fermes et modérés, surent
persuader au parlement de cette province de prendre ce parti, où
s'accordoient dans une juste mesure ce qui étoit dû au roi, ce qui étoit
dû à la religion; les parlements de Toulouse, Aix, Rouen, Grenoble,
s'étoient hautement déclarés pour le parti catholique; en Bretagne, le
duc de Mercoeur, qui en tenoit le gouvernement de Henri III, cherchoit à
s'y créer une principauté indépendante; et le roi d'Espagne soutenoit
ses prétentions avec l'intention secrète de faire lui-même valoir plus
tard les siennes sur cette province[177].
[Note 176: La province presque entière repoussoit un roi hérétique; et
avec de telles dispositions, il eût été difficile d'y former, en faveur
de Henri IV, un parti assez considérable pour contenir les autres. Le
maréchal de Matignon, rappelant avec beaucoup d'adresse au parlement,
cette promesse que le roi de Navarre avoit faite de s'instruire et de se
convertir s'il étoit persuadé, ce qui demandoit un certain temps, lui
fit voir que le meilleur parti à prendre étoit de faire observer
inviolablement les anciens édits des rois précédents, relatifs à la
conservation de la religion catholique; et relativement au roi, de ne se
prononcer ni pour ni contre lui, jusqu'à ce que lui-même eût fait
connoître ses dernières décisions sur ce point important de la
religion.]
[Note 177: Le duc de Mercoeur avoit épousé Marie de Luxembourg,
héritière de la maison de Penthièvre, et qui par conséquent descendoit
des anciens ducs de Bretagne; de là le droit qu'il prétendoit avoir à
s'y faire souverain; le roi d'Espagne établissoit le sien sur ce qu'il
avoit une fille d'Élisabeth de France, fille de Henri II, héritière,
disoit-il, de ses trois derniers frères, surtout à l'égard de la
Bretagne. Voilà comment les princes chrétiens en agissoient entre eux,
lorsque l'existence même de la société chrétienne étoit menacée.]
Mais c'étoit surtout à cette autre extrémité du royaume où nous avons
d'abord montré la position des divers partis, que le désordre étoit plus
grand, et que les événements étoient plus décisifs. Déjà maître, avant
la mort du dernier roi, du marquisat de Saluces, le duc de Savoie avoit
porté plus loin ses vues ambitieuses; et ces discordes intestines dont
la France étoit agitée, lui avoient fait concevoir le projet téméraire
d'y étendre ses conquêtes et sa domination. La haine que l'on portoit en
Provence à La Valette, le favorisa; les ligueurs en profitèrent pour
former un parti qui invita ce prince étranger à se présenter comme
défenseur et protecteur de la province. On n'a pas de peine à croire
qu'il accepta avec empressement ce titre qu'on lui offroit, et qu'il se
hâta de donner le secours qu'on lui demandoit: il passa donc la
frontière avec un corps de troupes; la ville d'Aix lui ouvrit ses
portes, et il y fut déclaré, dans une séance solennelle du parlement,
gouverneur et lieutenant-général en Provence, _sous la couronne de
France_. En même temps Lesdiguères s'emparoit de Grenoble, dont le roi
le nomma gouverneur.
Sixte V étoit mort pendant le siége de Paris: et si l'on en croit nos
historiens, ce fut un événement très-nuisible aux affaires du roi. Ce
pontife, disent-ils, estimoit Henri IV; depuis quelque temps il
écoutoit avec plus de faveur son ambassadeur, le duc de Luxembourg; il
avoit pénétré la politique artificieuse de l'Espagne, et il étoit loin
d'être satisfait de la manière d'agir des ligueurs. Tout cela peut être
vrai: le caractère du roi étoit digne d'estime; l'esprit de la ligue de
Paris étoit fait pour choquer un pape du caractère de Sixte V; et les
intrigues du cabinet espagnol, auxquelles il ignoroit sans doute que son
légat prît une part si active, pouvoient l'inquiéter et lui déplaire:
mais qu'en peut-on conclure relativement à la grande question qui seule
occupoit alors tous les esprits? Supposera-t-on que le chef de l'Église
auroit pu être amené, par ces considérations diverses, à se relâcher des
principes inflexibles du saint siége, et à reconnoître pour roi de
France un prince hérétique? On n'oseroit le dire: qu'importe alors les
dispositions de Sixte V, dans ses rapports privés avec Henri IV,
puisqu'il ne pouvoit, comme pape, lui faire aucune concession qu'après
son retour à la religion catholique? La ligue générale elle-même ne
demandoit pas autre chose, mais vouloit aussi et absolument ce que
vouloit la cour de Rome. Rien n'étoit donc changé et ne pouvoit changer
à l'égard de ce prince, sur un point que l'autorité spirituelle étoit
seule appelée à décider; et cette autorité ne seroit point divine, si
elle eût dépendu des caprices ou des affections des hommes; si celui qui
l'exerce n'étoit le premier à se soumettre à sa loi et à ses
traditions. Sixte V, s'il eût vécu, n'eût pu agir autrement que Grégoire
XIV[178] qui vint après lui; et bien que l'on accuse le cardinal Gaëtan,
qui quitta Paris aussitôt qu'il eût reçu la nouvelle de la mort de ce
pontife, d'avoir fait naître cette animosité que son successeur fit
bientôt éclater contre le roi de France, celui-ci ayant paru en effet
s'intéresser davantage aux succès des ligueurs, et leur ayant même
accordé un secours en hommes et en argent, il n'en est pas moins vrai
que le nouveau légat qu'il envoya auprès d'eux, ne fit autre chose que
de renouveler, en deux monitoires qu'il publia à Reims, toutes les
clauses de l'excommunication déjà lancée par Sixte V. Seulement, et en
vertu de cette sentence qui l'avoit déclaré hérétique, relaps,
persécuteur de l'Église, etc., il étoit ordonné dans ces monitoires, à
tous les membres du clergé et de la noblesse qui s'étoient attachés à sa
cause, de s'en séparer quinze jours après leur publication. Les
parlements royaux invoquèrent aussitôt les _libertés gallicanes_, et
traitèrent cet acte de l'autorité spirituelle d'attentat aux droits des
souverains. Le roi y répondit de son côté, défendant son hérésie avec
les _priviléges_ de l'Église de France; mais encore un coup, rien
n'étoit changé, et pour le reconnoître roi, la ligue et la cour de Rome
lui demandoient, avec Grégoire XIV, de même qu'avec Sixte V, de se faire
catholique.
[Note 178: Il ne lui succéda point immédiatement; entre ces deux règnes,
il faut compter celui d'Urbain VII, qui ne dura que treize jours.]
(1591) Les opérations militaires qui ouvrirent la campagne de cette
année, n'eurent aucun succès, ni pour l'un ni pour l'autre parti. Dans
la nuit du 3 janvier, un détachement de la garnison de Paris, ayant
tenté de surprendre Saint-Denis, dont De Vic étoit gouverneur pour le
roi, pénétra effectivement dans la ville, mais en fut à l'instant même
chassé, laissant parmi les morts le chevalier d'Aumale qui le
commandoit. Une tentative que le roi fit de son côté, et dans le même
mois, pour s'emparer de Paris, n'eut pas une fin plus heureuse. Soixante
capitaines déguisés en paysans et menant des ânes, des chevaux et des
charrettes chargées de farine, se présentèrent à la porte Saint-Honoré,
et demandèrent à entrer dans la ville; leur dessein étoit d'embarrasser
cette porte avec tout cet attirail dont ils étoient accompagnés, de se
rendre maîtres des corps-de-garde, et d'y tenir ferme jusqu'à l'arrivée
des soldats qui les suivoient et que l'on tenoit cachés dans le
faubourg; mais soit que le projet eût été éventé, soit simple soupçon,
on refusa de les recevoir; les Parisiens coururent aux armes; et le
roi, qui n'avoit préparé qu'une surprise[179], n'osa risquer une
attaque. Il retira donc ses troupes, et continua de s'emparer des villes
voisines, et de gêner, autant qu'il étoit en lui, les approvisionnements
de Paris. Cependant, Mayenne qui étoit alors en Picardie, ayant appris
ce qui s'étoit passé, profita de cet événement pour y introduire une
forte garnison espagnole; et ce résultat fut plus fâcheux pour le roi
que l'échec qu'il avoit éprouvé.
[Note 179: Cette entreprise manquée fut nommée la _Journée aux farines_;
et il fut ordonné que tous les ans on feroit une fête pour la célébrer.
Depuis la journée des barricades, c'étoit la cinquième de ce genre que
l'on avoit instituée à Paris.]