près de Dieppe, avec une petite armée que la désertion avoit réduite à
moins de sept mille hommes, se trouvoit réduit aux plus grandes
extrémités qui eussent encore menacé sa personne et sa vie). Son courage
et son habileté le tirèrent de ce pas dangereux: il soutint d'abord avec
ce foible corps tous les efforts de la nombreuse armée du duc, et le
battit ensuite si complètement, à la journée d'Arques, que celui-ci se
détermina à décamper et à gagner la Picardie, tandis que Henri, par une
marche prompte et hardie, se dirigea vers Paris dont il lui étoit si
important de s'emparer; et au moment même où des avis mensongers
répandus dans cette ville, le représentoient investi dans son camp et
perdu sans ressources, on le vit reparoître devant ses murs, fortifié de
cinq mille Anglois qui venoient de le rejoindre, et de plusieurs corps
de troupes qu'il avoit rappelés de la Champagne et de la Picardie.
Le lendemain même de son arrivée, premier novembre, et dès la pointe du
jour, son armée, partagée en trois corps, attaqua les faubourgs de la
partie méridionale de la ville, et avec une telle vigueur, qu'ils furent
emportés en moins d'une heure. Les Parisiens qui étoient accourus pour
les défendre, furent de toutes parts repoussés, et si vivement
poursuivis qu'il s'en fallut peu que les vainqueurs n'entrassent
pêle-mêle avec eux dans la ville, qu'ils eussent immanquablement prise,
si le canon fût venu assez tôt pour en enfoncer les portes qu'à peine
les fuyards avoient eu le temps de fermer: lorsqu'il fut arrivé, elles
étoient déjà barricadées et à l'abri de toute insulte. Demeuré maître
d'une partie des faubourgs, Henri y permit, quoique à regret, le pillage
à ses troupes, parce qu'il n'avoit aucun moyen de les payer; mais toutes
les autres violences qui se commettent ordinairement dans ces terribles
catastrophes, furent sévèrement défendues. On épargna particulièrement
les églises et les monastères; et ses soins à maintenir l'ordre furent
si efficaces, qu'on y célébra le service divin comme en pleine paix, et
que plusieurs officiers catholiques de son armée y assistèrent le jour
même du combat. Pendant ce temps, le roi, monté dans le clocher de
Saint-Germain, examinoit curieusement ce qui se passoit dans la ville.
Il conserva sa conquête pendant quatre jours; mais ayant appris que le
duc de Nemours et Mayenne venoient d'arriver avec un gros corps de
troupes, il se décida à faire retraite, ce qu'il n'effectua toutefois
qu'après avoir rangé son armée en bataille sous les murs de Paris,
provoquant ainsi les chefs de la ligue à un combat qu'ils n'osèrent
point accepter. Henri prit ensuite la route de Tours, soumettant toutes
les villes qu'il rencontroit sur son passage; et, par sa modération, par
la franchise et la noblesse de son caractère, consolidant ses conquêtes
et gagnant tous les coeurs.
Cependant Sixte V, que tant d'écrits furieux, sortis alors de la plume
des protestants ou des politiques, ont peint sous les couleurs les plus
odieuses, se montroit alors ce qu'il devoit être, et ne dévioit point de
la marche, tour à tour ferme et prudente, qu'il s'étoit tracée et qu'il
avoit constamment suivie. Nous l'avons vu hésiter d'abord entre la ligue
et Henri III, parce qu'il craignoit de favoriser la révolte et de se
montrer injuste envers une tête couronnée; sans se détacher de celui-ci,
il avoit ensuite applaudi et encouragé les ligueurs, uniquement occupé
du désir de voir le monarque et les sujets réunir leurs efforts pour la
destruction de l'hérésie; lorsque le roi de France, par un scandale sans
exemple dans la chrétienté, avoit quitté le parti catholique pour faire
alliance avec les huguenots, il s'étoit vu forcé de le séparer de la
communion des fidèles, et ne l'avoit fait toutefois qu'à la dernière
extrémité, et lorsqu'il ne lui étoit plus possible de suspendre
l'excommunication sans manquer à ses devoirs de pontife et aux intérêts
de la religion: maintenant, quels rapports pouvoit-il y avoir entre lui
et Henri IV que, dès le principe, il avoit excommunié à cause de son
hérésie, qui continuoit de demeurer hérétique, et se séparoit lui-même
volontairement de l'Église et de son chef? Qui seroit assez
déraisonnable pour dire ou que le pape ne devoit point se mêler de la
religion en France, ou qu'il devoit reconnoître un prince huguenot pour
le roi très-chrétien? Il prit donc alors hautement le parti de la ligue,
et envoya près d'elle, pour légat, le cardinal Gaëtan.
Cependant le roi d'Espagne avoit déjà des desseins ambitieux sur la
couronne de France, qu'il vouloit mettre sur la tête de sa fille, et
Mayenne les avoit pénétrés. Il n'ignoroit point que les intrigues
secrètes de son ambassadeur lui avoient déjà fait un parti puissant dans
la faction des Seize[160]; et l'arrivée du cardinal Gaëtan, qu'il savoit
entièrement dévoué à l'Espagne, alloit accroître encore les forces de ce
parti. D'un autre côté, le duc de Lorraine, chef de sa propre famille,
élevoit aussi des prétentions en faveur de son fils le marquis Du Pont,
et intriguoit pour les faire réussir; le duc de Savoie lui-même ne
craignoit pas de se mettre sur les rangs; et en attendant que l'on
reconnût son prétendu droit, continuoit de faire sa proie de tout ce que
le malheur des temps lui permettoit d'envahir sur la France. La position
du chef de la ligue devenoit ainsi plus embarrassante que jamais. Il ne
vit qu'un moyen d'en sortir: ce fut de faire proclamer publiquement
Charles X roi de France; et il se résolut à l'employer. Cette
proclamation se fit le 21 novembre, dans une séance solennelle du
parlement, présidé par Brisson; et son titre de lieutenant-général du
royaume lui fut confirmé pour tout le temps que dureroit la prison du
nouveau roi.
[Note 160: Soutenu de ceux de cette faction qui lui étoient dévoués, cet
ambassadeur avoit déjà fait, dans le conseil de l'Union, la proposition
captieuse de faire déclarer le roi, son maître, _protecteur_ de la
France, avec le droit de nommer aux charges et aux dignités du royaume.
Mayenne, aidé de Villeroy, de l'archevêque de Lyon et du cardinal de
Gondi, eut beaucoup de peine à faire rejeter cette proposition, que les
Seize avoient reçue avec beaucoup d'applaudissements, parce qu'elle
étoit accompagnée de promesses de secours très-puissants en argent et en
soldats. Il n'y parvint qu'en faisant entendre que ce seroit faire un
affront au pape que de décider une question de cette importance avant
l'arrivée de son légat.]
Le cardinal Gaëtan arriva sur ces entrefaites à Paris, étant bien loin
de s'attendre que les choses fussent aussi avancées; et son arrivée
donna une activité nouvelle aux divers partis qui venoient de s'y
élever. Il se réunit aussitôt à l'ambassadeur espagnol pour essayer de
renverser Mayenne; et celui-ci sut se maintenir par une politique non
moins adroite et tout aussi artificieuse que celle de ses rivaux. Le
plan du roi d'Espagne fut de faire toujours des offres magnifiques, et
de n'envoyer jamais à la ligue que de foibles secours, suffisants pour
l'empêcher de succomber, et toutefois calculés de manière que, fatiguée
de sa lutte et craignant toujours d'être accablée, elle fut amenée, dans
ses embarras et dans sa lassitude, à se livrer enfin à lui sans
réserve; celui de Mayenne, de conserver l'appui d'un aussi puissant
monarque, et en même temps de ne point s'en laisser maîtriser. Tant que
dura cette guerre, on les vit suivre tous les deux, et dans une
opposition continuelle, cette marche qu'ils s'étoient tracée; le roi
d'Espagne demandant sans cesse des gages pour l'assistance qu'on vouloit
obtenir de lui, le duc menaçant sans cesse de se réconcilier avec le
roi, si cette assistance lui étoit refusée. La suite des faits va le
prouver.
Devenu plus fort contre la politique espagnole, par la reconnoissance
légale et authentique du seul roi légitime que la France pût
reconnoître, puisqu'elle rejetoit Henri IV, Mayenne conçut le projet
hardi de casser le conseil de l'Union, où ses ennemis avoient de si
dangereux auxiliaires; et la précaution qu'il avoit prise d'y introduire
un grand nombre de personnes considérables et dévouées à sa cause, lui
rendit facile une mesure dont, sans cela, l'exécution eût été périlleuse
et peut-être impossible. Il convoqua donc ce conseil, donna d'abord de
grands éloges au zèle de ceux qui le composoient, reconnut les grands
services qu'ils avoient rendus; mais déclara en même temps que, depuis
que la France avoit le bonheur de posséder un roi dont il étoit le
lieutenant-général, une assemblée aussi nombreuse devenoit inutile,
étoit même une institution contraire aux usages de la monarchie; qu'en
conséquence il la supprimoit, se réservant de créer un conseil moins
nombreux, en vertu de l'autorité suprême qui avoit été remise entre ses
mains. Ce fut un coup de foudre pour les Seize et pour leurs partisans;
mais ceux que Mayenne avoit dans le conseil ayant consenti à cette
suppression, ils n'osèrent s'y opposer.
(1590) Alors le duc créa un garde des sceaux[161], nomma de nouveaux
secrétaires d'état; convoqua pour le mois de février suivant et au nom
du roi cardinal, une assemblée des états généraux, exerça enfin la
puissance royale dans toute son étendue. Il voulut montrer qu'il étoit
digne de cette confiance dont le parti catholique lui donnoit des
marques si éclatantes, en se mettant aussitôt en campagne pour aller
attaquer Henri qui, même au sein de l'hiver, poursuivoit le cours de ses
conquêtes, et après avoir subjugué le Maine et une partie de la
Normandie, dirigeoit de nouveau sa marche vers Paris. La rapidité de ses
succès et le danger où ils mettoient de nouveau la ligue, avoient enfin
déterminé le roi d'Espagne à envoyer à Mayenne un corps de troupes
auxiliaires qui, sous les ordres du duc d'Egmont, fît sa jonction avec
lui. Déjà celui-ci, dans ses diverses manoeuvres, n'opposoit plus que
des efforts presque impuissants aux manoeuvres plus habiles de son
ennemi, dont le courage et l'activité sembloient avoir passé dans l'âme
de tous ses soldats. Ranimé par ce renfort, il se mit aussitôt sur les
traces de Henri qui, dans ce moment, faisoit le siége de Dreux. Le roi
le leva dès qu'il eut eu avis que l'armée des confédérés s'avançoit vers
lui; mais au lieu de se retirer, il marcha lui-même vers elle, la
rencontra dans les plaines d'Ivry, et là, remporta sur elle une victoire
plus éclatante encore que celle d'Arques, et surtout plus décisive;
victoire qui le rendit maître de tous les passages de la Seine, depuis
Rouen jusqu'à Paris, et qui auroit eu les plus grands résultats, s'il
étoit venu sur-le-champ camper sous les murs de cette ville. La
consternation y fut si grande à la nouvelle de cette défaite, que les
Parisiens en eussent probablement ouvert les portes aux vainqueurs,
n'ayant alors pour toute garnison qu'un corps peu nombreux d'Espagnols,
soutenu de quelque noblesse françoise et de bourgeois peu aguerris. Ce
fut, suivant quelques-uns, le maréchal de Biron qui détourna le roi de
prendre ce parti, parce qu'il craignoit de voir trop promptement finir
une guerre qui le rendoit nécessaire; d'autres pensent qu'il en fut
empêché par les suggestions de ses capitaines et ministres huguenots,
qui craignoient son changement de religion, s'il s'arrangeoit trop
facilement avec les Parisiens: on dit aussi que la mutinerie des Suisses
qui refusèrent de marcher, parce qu'ils demandoient de l'argent qu'il ne
pouvoit leur donner, fut le seul obstacle qui arrêta ce mouvement qu'il
avoit résolu de faire aussitôt sur Paris. Quoi qu'il en puisse être, ce
retard donna le temps au duc de Mayenne, au légat, à l'ambassadeur
d'Espagne d'y ranimer les esprits, et de rendre également le courage aux
autres villes qui tenoient pour la ligue, et qui se conduisoient toutes
d'après les impressions qu'elles recevoient de la capitale.
[Note 161: Ce fut l'archevêque de Lyon. Il remplaça Montholon.]
Mayenne montra, dans cette circonstance critique, autant d'adresse que
d'habileté. À la suite d'une conférence qu'il eut à Saint-Denis, avec le
légat et l'ambassadeur d'Espagne, des courriers furent expédiés en toute
hâte à Rome et vers Philippe II pour demander des secours; le duc de
Parme, gouverneur des Pays-Bas, reçut plus promptement encore un message
par lequel il étoit conjuré de ne pas perdre un moment pour faire entrer
des troupes en France, et s'il étoit nécessaire, d'y venir lui-même avec
toute son armée. Le commandement de la ville de Paris fut donné au duc
de Nemours; et pour achever d'en rassurer les habitants sur les suites
de la bataille d'Ivry, Mayenne affecta d'y laisser sa mère, sa soeur,
sa femme et ses enfants; le légat consentit aussi à s'y établir pour que
la confiance devînt entière; et afin de gagner du temps, il fut convenu
que l'on amuserait Henri IV par quelques apparences de négociation.
Villeroy en fut l'agent, sans même se douter que c'étoit le duc qui le
faisoit agir; et le roi écouta les propositions qui lui furent faites,
sans arrêter un seul instant les opérations qui devoient achever le
blocus de Paris. Il étoit déjà maître du bas de la rivière: la prise de
Corbeil et de Lagny, situés au-dessus de cette capitale, achevèrent d'en
fermer tous les passages; et ainsi commença à s'effectuer le plan qu'il
s'étoit fait d'essayer de la réduire par famine, son armée étant trop
peu considérable pour s'en emparer de vive force. Alors les négociations
qui n'avoient plus aucun but furent tout-à-fait rompues de l'un et de
l'autre côté.
Le duc de Nemours fit, en cette occasion, tout ce qu'il étoit possible
d'attendre d'un chef courageux et expérimenté. Les remparts furent
garnis d'artillerie, et les endroits foibles fortifiés; il logea les
Suisses dans le Temple; confia aux Seize la garde des portes, et aux
lansquenets celle des murailles, depuis la porte Neuve jusqu'à
l'Arsenal. Une chaîne fut tendue à travers la rivière, tenant d'un côté
à la Tournelle, de l'autre aux Célestins. Quant à la Bastille, on ne
pouvoit la laisser en des mains plus sûres que celles de
Bussi-le-Clerc, qui en étoit déjà gouverneur: il fut donc chargé du soin
de la défendre. Le peu de vivres qu'il y avoit pour un si grand nombre
d'habitants, fut distribué de telle manière, que ceux sur qui l'on
pouvoit compter davantage en furent plus abondamment pourvus, afin que,
ne se laissant point abattre, ils pussent au besoin soutenir les autres.
En même temps, des espions répandus partout contenoient les royaux et
les politiques, épioient toutes leurs démarches, dénonçoient leurs
moindres paroles; et, bien que le nombre de ceux-ci fût assez grand, ils
surent leur inspirer une telle terreur, que, de long-temps, aucun d'eux
n'osa remuer ni exercer la moindre influence; des corps-de-garde furent
établis dans les quartiers les plus populeux; de fréquentes patrouilles
en parcoururent les rues; enfin, tout prit dans Paris les apparences
d'une défense vigoureuse et opiniâtre.
Sur ces entrefaites, le cardinal de Bourbon mourut[162]. Il sembloit
que cette mort dût ôter à Mayenne tout prétexte d'exercer le pouvoir
suprême qu'il ne s'étoit attribué qu'au nom de ce roi captif, et que le
roi d'Espagne dût être également embarrassé d'envoyer désormais des
secours aux ligueurs, qu'il n'avoit aidés jusqu'alors que comme sujets
de Charles X, et combattant pour délivrer leur souverain. Mais au fond,
la situation étoit la même, puisque l'hérésie de Henri IV étoit le seul
motif qui, aux yeux du parti catholique, l'avoit fait exclure du trône:
on sembla même n'y voir qu'une occasion de donner plus d'éclat encore à
cette exclusion; et ce fut à la Sorbonne que l'on s'adressa encore pour
obtenir une décision solennelle sur ce point important. Ainsi fut rendu
le décret fameux par lequel elle déclara «Henri de Bourbon, hérétique
relaps, fauteur d'hérétiques, et _quand bien même il obtiendroit son
absolution_, incapable de succéder au trône.» Décision inouïe
jusqu'alors, par laquelle cette compagnie mettoit son autorité au-dessus
même de celle du pape[163], s'emparoit du pouvoir spirituel qu'elle
déclaroit ouvertement _populaire_, et imprimoit à la ligue, et
particulièrement à celle de Paris, le caractère de révolte qui, jusqu'à
un certain point, a justifié les reproches que lui adressent ses
détracteurs. Toutefois, et l'on ne sauroit se lasser de le redire, ce
pouvoir usurpé se montroit ici ce que les rois eux-mêmes l'avoient fait;
c'étoit au profit de leur despotisme qu'ils avoient enfin secoué le joug
du chef de la religion: ils avoient créé l'anarchie dans l'Église, et
ils en subissoient toutes les conséquences.
[Note 162: Il mourut le 8 mai de cette année, au château de
Fontenay-le-Comte, à l'âge de soixante-huit ans. Ce prince, chef
apparent de la ligue, n'acceptoit point le titre de roi que lui
donnoient les ligueurs; il avoit toujours aimé Henri IV; et depuis la
mort de Henri III, il affectoit de l'appeler toujours, non pas le roi de
Navarre, comme faisoient tous ceux du parti de la ligue, mais simplement
le _roi mon neveu_.]
[Note 163: Il est remarquable que, dans le temps que cette compagnie
agissoit avec cette violence, le pape commençoit à écouter favorablement
le duc de Luxembourg, député auprès de lui par les princes et par les
gentilshommes catholiques qui avoient embrassé le parti du roi.]
Le décret de la Sorbonne fut envoyé à toutes les villes liguées; et
comme on s'aperçut que l'ardeur du peuple de Paris en étoit augmentée,
on jugea à propos de développer toutes les pompes de la religion pour
achever de le rendre inébranlable dans ses résolutions. Une procession
générale fut ordonnée: elle se rendit aux Petits-Augustins, où, après
une messe solennelle, le légat, revêtu de ses habits pontificaux, et
tenant ouvert le livre des Évangiles, reçut un serment nouveau de tous
les princes, princesses, prélats, chefs de corps civils et militaires,
par lequel ils promirent de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur
sang pour le maintien de la religion catholique, jurant en même temps de
défendre Paris et les autres villes de l'Union, et de ne se jamais
soumettre à un roi hérétique. Immédiatement après, ce serment fut prêté
par le peuple entre les mains des chefs de quartiers.
À la suite de cette cérémonie, il s'en fit une autre sur laquelle les
écrivains modernes ont épuisé tous leurs sarcasmes; qui, dans nos moeurs
actuelles, paroîtroit bizarre, ridicule même; qui étoit loin de l'être
alors, et dont le spectacle frappa tous les esprits. Le zèle religieux
persuadoit alors que, quand la société étoit menacée dans le principe
même de son existence, c'est-à-dire dans son culte et dans sa foi, les
prêtres étoient appelés comme les autres, et même avant tous les autres,
à s'armer pour la défendre; et ce n'étoit point là une tradition
nouvelle: elle étoit aussi ancienne que la monarchie, et chaque fois que
des périls aussi extrêmes s'étoient présentés, elle avoit reçu son
application[164]. On se croyoit réduit alors à ces extrémités terribles
où il s'agissoit pour la France chrétienne d'être ou de ne pas être; et
ces considérations si graves et si pressantes avoient déterminé des
prêtres, des religieux, et parmi ceux-ci, les ordres les plus austères
de Paris[165], à s'enrôler et à former une espèce de régiment. Ce même
jour, ayant à leur tête Rose, évêque de Senlis, et Hamilton, curé de
Saint-Côme, qui faisoit les fonctions de sergent, ils firent une
promenade dans Paris, au nombre d'environ treize cents hommes, armés de
pied en cap sur leur froc, le casque en tête, la cuirasse sur le dos,
tenant dans leurs mains des épées, des piques, des hallebardes, des
mousquets, et marchant en ordre de bataille, au milieu d'une population
immense qui se pressoit sur leur passage, et que de tels exemples
remplissoient d'une nouvelle ardeur[166]. Tandis que ces choses se
passoient, un arrêt du parlement défendoit, sous peine de la vie, de
parler de paix ni d'aucune composition avec Henri de Bourbon, et il
courut des billets par lesquels on menaçoit de jeter dans la rivière les
premiers qui oseroient proférer la moindre plainte.
[Note 164: _Voy._ t. I, Ire partie, p. 199 et 205.
Le clergé espagnol nous offre, depuis près de vingt ans, le spectacle de
ce grand dévouement, au milieu de la crise la plus terrible que l'ordre
social ait jamais éprouvé.]
[Note 165: Les Capucins, les Feuillants, les Chartreux, etc. Il y avoit
aussi dans cette troupe beaucoup d'écoliers.]
[Note 166: Le légat les ayant rencontrés près du pont Notre-Dame, et
ayant fait arrêter son carrosse pour les voir passer, ils crurent devoir
le saluer par une décharge de leur mousqueterie. L'un de ces mousquets,
que, par inadvertance, on avoit chargé à balle, ayant été tiré trop bas,
alla tuer auprès de lui, son secrétaire, ce qui l'empêcha d'assister
plus long-temps à ce spectacle.]
Cependant, dès que Henri eut assuré ses postes, brûlé les moulins et
investi la ville de tous les côtés, la disette commença à se faire
sentir; des fouilles que les magistrats ordonnèrent dans les maisons
qu'ils soupçonnoient contenir des provisions, apportèrent d'abord
quelque soulagement à la misère publique; l'ambassadeur d'Espagne, le
légat, les princesses, s'empressèrent de venir au secours des plus
pauvres, et vendirent jusqu'à leur vaisselle pour les soulager; l'or,
l'argenterie des églises, les meubles et les joyaux de la couronne
étoient en même temps employés par le duc de Nemours, tant pour la solde
des troupes que pour subvenir aux besoins publics, sans que personne
pensât à y mettre opposition. Un même zèle animoit les grands et les
petits.
Henri ne s'étoit point attendu à une défense aussi opiniâtre, et après
trois mois de blocus, se voyoit aussi peu avancé que le premier
jour[167]. Il prit donc la résolution de resserrer encore davantage la
ville, et pour y parvenir, de donner un assaut général aux faubourgs, ce
qui fut exécuté le 27 juillet. Tous furent emportés avec une facilité
qui passa ses espérances. Ses troupes se logèrent et se fortifièrent
vis-à-vis de toutes les portes[168]; et quoique le nombre de ses
soldats fût peu considérable, par comparaison avec celui des assiégés,
ils surent s'y maintenir et ôtèrent ainsi aux Parisiens les dernières
ressources qu'ils trouvoient encore au dehors pour subsister[169].
[Note 167: Par un excès de bonté qui, dans cette circonstance, étoit une
faute militaire très-grave, lui-même avoit contribué à prolonger la
défense des Parisiens en laissant passer, au travers de son camp, une
foule considérable de vieillards, de femmes et d'enfants, que le duc de
Nemours avoit fait sortir de la ville comme bouches inutiles; ce qu'il
fit contre le conseil de la plupart de ses généraux.]
[Note 168: La porte Saint-Antoine exceptée, parce qu'il n'y avoit alors,
de ce côté, que très-peu de maisons où les assiégeants pussent se mettre
à couvert.]
[Note 169: Sans compter les ressources qu'ils tiroient des jardins
nombreux dont ces faubourgs étoient entourés, ils faisoient un trafic de
vivres avec les officiers même de l'armée, qui recevoient en échange des
meubles, de l'argent et d'autres effets de tout genre. Cela se passoit
sous les yeux même du roi, qui n'osoit user de sévérité, parce que, ne
pouvant les payer, il craignoit d'être abandonné de la plupart d'entre
eux, s'il leur enlevoit ce moyen de suppléer à la solde qu'ils ne
recevoient point.]