En effet, le jour même où la fatale nouvelle leur étoit parvenue, les

Seize avoient soulevé Paris; tout le peuple y avoit pris les armes comme

à la journée des barricades; et l'on s'étoit emparé des postes les plus

importants. Bientôt le duc de Nemours arriva au milieu d'eux; ils

apprirent en même temps que le duc de Mayenne étoit en sûreté,

qu'Orléans venoit de se déclarer en leur faveur, et alloit arrêter le

roi qu'ils supposoient déjà en marche contre eux à la tête d'une armée.

C'étoit déjà beaucoup pour les rassurer; mais lorsqu'ils virent qu'au

lieu d'une armée, Henri III leur envoyoit un négociateur et poussoit la

foiblesse jusqu'à leur rendre leurs prisonniers, ce qui leur restoit

encore de crainte s'évanouit; cette pusillanimité donna de la

détermination aux plus irrésolus; les prédicateurs, qui les premiers

jours s'étoient contentés de gémir, tonnèrent alors dans les chaires; et

faisant des peintures pathétiques du massacre de ces deux grandes

victimes, excitèrent contre celui qu'ils appeloient leur assassin, des

mouvements de fureur que ce peuple n'avoit point encore éprouvés. Dans

toutes les églises on fit des services funéraires en l'honneur des

Guises _martyres de la foi_; Henri _de Valois_, c'étoit le nom que l'on

donnoit au roi, étoit publiquement traité d'hérétique et de tyran; son

portrait fut abattu aux Grands-Augustins; on mit en pièces, dans

l'église Saint-Paul, les mausolées qu'il avoit élevés à ses mignons.

Mais ce qui ne sauroit être assez remarqué, c'est que, pour achever

d'entraîner ceux dont la conscience résistoit encore, la faculté de

théologie rendit un décret lequel «déclarant Henri ennemi de la religion

catholique et de l'édit d'union, violateur des lois de la liberté

naturelle par les meurtres qu'il avoit commis à Blois, _délioit les

François du serment de fidélité qu'ils lui avoient prêté_, leur

accordoit le droit de prendre les armes, de former une ligue, de lever

de l'argent et d'employer tous les moyens nécessaires pour la

conservation de la véritable religion.» Ainsi la Sorbonne s'arrogeoit

sur les couronnes et sur le pouvoir temporel ce même droit qu'elle

contestoit si violemment au chef suprême de l'Église; et c'étoit là ce

qu'avoient gagné les rois, pour avoir voulu se soustraire à l'autorité

des papes, d'être jugés en dernier ressort par un conciliabule de

docteurs.

On savoit qu'Achille de Harlay, premier président du parlement et

plusieurs autres membres de cette compagnie, n'approuvoient point ce

qui se passoit: il fut résolu de les arrêter. Le 16 Janvier,

Bussy-le-Clerc, suivi d'une troupe de gens armés, se saisit des portes

du palais, entre dans la grande chambre au moment où les chambres

étoient assemblées, et propose à la cour d'approuver le décret de la

Sorbonne et de s'unir aux Parisiens pour la défense de la religion et de

la capitale du royaume. Il sort un moment comme pour lui laisser le

temps de délibérer, puis rentre, un pistolet à la main, tire de sa poche

une liste, et ordonne à tous ceux qu'il va nommer de le suivre à

l'Hôtel-de-Ville, où ils étoient mandés. À la tête de cette liste

étoient inscrits le premier président et les présidents Pothier et de

Thou. «Il est inutile d'en lire davantage, dit celui-ci dès qu'il

entendit prononcer son nom; il n'y a personne ici qui ne soit prêt à

suivre son chef.» Tous se levèrent à l'instant, et suivirent l'audacieux

ligueur. Il les mena comme en triomphe au milieu des huées de la

populace: arrivés à la place de Grève, ils vouloient tourner du côté de

l'Hôtel-de-Ville; mais on les fit passer outre et marcher jusqu'à la

Bastille, où ils furent renfermés. Dès le soir, ceux qui n'étoient pas

sur la liste de Bussy furent relâchés; d'autres furent accordés au

cautionnement de leurs amis; d'une partie de ceux-là, réunie aux membres

qui ne s'étoient pas trouvés le matin au palais, on forma un nouveau

parlement, à la tête duquel fut placé le président Brisson; et le

lendemain, la justice avoit déjà repris son cours.

Le nouveau parlement et ses suppôts jurèrent sur la croix de rester à

jamais fidèles à la ligue, et de venger avec elle la mort du duc de

Guise. On forma au duc d'Aumale, que l'on avoit nommé gouverneur de

Paris, un conseil de quarante personnes prises dans les trois ordres de

l'état; et aussitôt une déclaration de ce conseil abolit une grande

partie des impôts, et annonça pour la suite une réduction encore plus

considérable. Ce moyen si usé et toujours si nouveau de séduire et

d'entraîner les peuples, produisit son effet accoutumé, et le

soulèvement commença à faire de toutes parts de grands progrès. Alors le

duc de Mayenne se décida: il étoit parti de Lyon avec une petite troupe

qui, se grossissant à mesure qu'il avançoit, finit par former une armée

avec laquelle il s'empara de toutes les villes qui se trouvoient sur son

passage, fit lever le siége d'Orléans déjà entamé par les troupes

royales, et arriva en vainqueur dans les murs de Paris.

Il y fut reçu avec des transports de joie tels, que, s'il eût voulu se

faire roi, à l'instant même on l'eût placé sur le trône; mais trop sage

pour se livrer à de telles illusions, sa première pensée fut de diminuer

l'influence des Seize qui dominoient dans le conseil, et dont il avoit

tant de raisons de craindre les caprices et les emportements. Il

atteignit ce but en augmentant le nombre des membres de ce conseil, et

en y faisant entrer des personnages éminents, choisis dans les premiers

ordres de l'état, et dont la prudence et la modération lui étoient

connues. Un des premiers actes de cette assemblée fut de le déclarer

lieutenant-général de l'_état royal_ et couronne de France, titre

jusqu'alors sans exemple, et qui lui fut confirmé par le parlement.

Alors, de concert avec le conseil de l'union, il fit des réglements de

police générale, nomma aux emplois, perçut les impôts, administra les

domaines de la couronne, convoqua pour cette même année les

états-généraux, exerça enfin la puissance souveraine dans toute son

étendue.

Cependant la France presque entière avoit déjà pris parti pour la ligue;

et partout où paroissoient ses émissaires, le zèle religieux leur

gagnoit tous les esprits. Le Mans, Rouen, Poitiers, Laon, Rennes,

Nantes, Bourges, Arles, Aix, Marseille, un grand nombre d'autres villes

se déclarèrent pour elle; c'est ainsi que Henri, parvenu par degrés aux

dernières conséquences de son fatal système, se trouva dans la ville de

Blois, presque seul entre les catholiques et les protestants, également

haï des uns et des autres, également en butte aux entreprises des deux

partis; sans espoir surtout du côté des catholiques qui, la plupart,

avoient cessé de le regarder comme leur roi.

Bientôt il ne se trouva plus en sûreté, même à Blois; et apprenant que

Tours, ville plus grande et mieux fortifiée, étoit sur le point de lui

échapper, il résolut de s'y rendre avec ce qu'il avoit conservé de

serviteurs fidèles et de soldats qui ne l'avoient point abandonné. Ce

fut là que, réduit aux dernières extrémités, et après avoir tenté auprès

de Mayenne un dernier effort qui ne réussit point et qui ne devoit point

réussir[154], il se décida à se jeter entre les bras du roi de Navarre.

Celui-ci avoit déjà su profiter du désordre causé par la mort du duc de

Guise, pour relever son parti; il s'avançoit vers la Loire, prenant des

villes et livrant des combats dans lesquels il étoit presque toujours

victorieux; il publioit en même temps une déclaration aux trois ordres

de l'état, par laquelle il invitoit la France à s'unir à son roi, et

offroit de remettre entre les mains de Henri III, son armée et sa propre

personne, pour en disposer selon qu'il le jugeroit convenable pour le

bien de l'état. Après cette déclaration, le roi ne balança plus:

l'entrevue des deux princes se fit au Plessis-les-Tours, avec de

grandes et sincères démonstrations de joie et de mutuelle affection; et

les deux armées calviniste et royaliste, animées désormais d'un même

esprit, se confondirent ensemble.

[Note 154: Mayenne répondit qu'après ce qui s'étoit passé à Blois, il ne

pouvoit plus se fier à la parole du roi; et en effet toute

réconciliation étoit devenue impossible entre lui et les princes

lorrains.]

C'est ici que se montre plus à découvert la marche de la cour de Rome,

aussi ferme, aussi invariable sous Sixte V, qu'elle l'avoit été sous

Grégoire XIII. Le pape, comme nous l'avons vu, avoit long-temps balancé

entre la ligue et Henri III, bien persuadé cependant que de l'accord

entre le roi et la ligue pouvoit seul résulter le triomphe de la

religion; et cette persuasion étoit telle que, dès qu'il avoit eu

connoissance de l'édit d'union, ce pontife, sans vouloir pénétrer les

causes qui l'avoient produit, et supposant naturellement que le roi ne

pouvoit qu'avoir librement signé une convention si favorable au

catholicisme, avoit écrit de sa propre main au duc de Guise comme au

lieutenant-général du royaume pour l'encourager à poursuivre le noble et

religieux dessein qu'il avoit formé pour l'entière destruction de

l'hérésie. Malgré cette lettre et ces éloges, il est probable qu'il se

fût peu inquiété de la mort violente de ce duc, dont il reçut peu de

jours après la nouvelle, si cette mort n'eût été accompagnée de celle

d'un prince de l'Église, injure qu'il ressentit vivement, et dont il

crut devoir venger le Saint-Siége qui, par un tel acte, se trouvoit

attaqué dans ses droits et dans ses priviléges. Il s'en exprima donc

avec une indignation très-grande; et sans refuser irrévocablement

l'absolution qui lui étoit demandée, il y mit des conditions

très-sévères, dans lesquelles il consulta par dessus tout l'avantage du

parti catholique[155]. Sur ces entrefaites, le roi ayant opéré sa

jonction avec le roi de Navarre, et la ligue s'étant adressée au chef de

l'Église pour implorer sa protection et demander qu'il reconnût la

justice de sa cause, Sixte V se décida enfin à lancer contre un prince

rebelle à l'Église et allié des hérétiques, l'excommunication qu'il

avoit justement encourue.

[Note 155: Il demandoit que l'on mit en liberté l'archevêque de Lyon et

le cardinal de Bourbon; que le concile de Trente fût reçu en France sans

aucune modification; que l'inquisition y fût établie; que le roi fît aux

hérétiques une guerre à outrance, renonçant à toute alliance ou

confédération avec la reine d'Angleterre, les Turcs et les princes

protestants d'Allemagne. On ne peut nier que toutes ces demandes ne

fussent à la fois salutaires au roi et à la monarchie; nous n'en

exceptons pas même l'inquisition, contre laquelle il est facile de

répéter d'absurdes déclamations, tandis que l'histoire entière lui rend

témoignage, et aujourd'hui plus que jamais; puisque le seul peuple qui

l'ait conservée dans l'Europe chrétienne, est aussi le seul qui ait su

résister à la force militaire et aux intrigues politiques de la

révolution, le seul qui forme encore, au milieu de cette corruption sans

exemple, une véritable société.

Il est remarquable que, dans cette négociation au sujet de l'absolution

du roi, l'ambassadeur de France menaça le pape du rétablissement de la

pragmatique-sanction, que désiroient à la fois les parlements,

l'université et une grande partie du clergé; soutenant que, d'après les

libertés gallicanes, les rois de France avoient le _privilége de ne

pouvoir être excommuniés_, ce qui revenoit à dire que les papes devoient

les reconnoître _chrétiens_, fussent-ils mahométans, païens, ou même

publiquement athées. Telle étoit la marche ordinaire des négociations de

la France avec la cour de Rome: dès que celle-ci réclamoit ses droits

les plus légitimes, s'il ne plaisoit pas de les reconnoître, _on la

menaçoit d'un schisme_.]

Tout ceci ne se fit que successivement; et avant que la nouvelle de

l'alliance des deux rois fût parvenue à Rome, et que le pape eût lancé

ces foudres qu'il avoit si long-temps retenues[156], les deux armées

étoient peu éloignées des murs de Paris, après avoir signalé leur marche

par une suite de succès. Mayenne, qui étoit venu les attaquer jusque

dans les faubourgs de Tours, en avoit été repoussé; les Parisiens,

battus auprès de Senlis, avoient été forcés d'en lever le siége; un

corps de troupes suisses et allemandes, levé par Sancy, avoit fait sa

jonction avec l'armée royale; et cette armée, s'augmentant sans cesse à

mesure qu'elle approchoit de la capitale, vint camper aux environs de

Saint-Cloud, dans les derniers jours du mois de juillet.

[Note 156: Il ne le fit que lorsqu'il ne lui fut plus possible de douter

de cette alliance du roi avec un prince hérétique. Henri III en fut

consterné; c'est alors que le roi de Navarre le pressa de faire le siége

de Paris: «Vainquons, lui dit-il, et nous aurons l'absolution; mais si

nous sommes battus, nous serons excommuniés, aggravés et réaggravés.»

C'est ainsi que devoit parler un protestant; mais l'événement lui prouva

à lui-même qu'il ne suffisoit pas d'être victorieux pour obtenir

l'absolution, et que la cour de Rome se conduisoit par d'autres

maximes.]

Par un retour inespéré, Henri III se trouvoit ainsi à la vue de cette

ville que naguère il avoit quittée en fugitif, à la tête d'une armée de

plus de trente mille hommes aguerris, munis de bonnes armes, commandés

par des chefs expérimentés. Mayenne, ainsi surpris, montra ce qu'il

étoit en faisant toutes les dispositions de défense que, dans de telles

circonstances, il lui étoit possible de faire. Il fit creuser des

fossés, élever des bastions, tirer des lignes; mais il n'avoit que peu

de troupes, mal armées et sans expérience de la guerre; elles étoient

insuffisantes pour garnir une aussi vaste enceinte; et il n'y avoit

nulle apparence qu'il pût s'y soutenir long-temps: la main d'un

fanatique fit ce qu'en ce moment la ligue entière n'auroit pu opérer.

On a déjà vu ce que pouvoit produire le zèle religieux, livré sans frein

à lui-même, et privé de l'appui de l'autorité tutélaire à qui il

appartenoit d'en régler les mouvements et d'en arrêter les écarts. Dans

l'expression de leur haine et de leur indignation contre le roi, les

prédicateurs de Paris avoient passé toute mesure: leurs déclamations

furibondes, et tous les jours renouvelées, entretenoient l'effervescence

d'une population immense qui se pressoit pour les entendre; et aux

outrages, aux malédictions dont ils accabloient ce malheureux prince, se

mêloient les maximes abominables de la doctrine du tyrannicide, doctrine

dont nous avons fait voir le principe dans les premières atteintes

portées à cette autorité suprême de l'Église qui, de jour en jour, étoit

plus méconnue. Dans toutes les chaires retentissoit cette parole qu'il

étoit permis en conscience de tuer un tyran; et en même-temps Henri de

Valois étoit dépeint comme le plus odieux des tyrans. Il étoit

impossible qu'il ne se trouvât pas, parmi ceux qui écoutoient ces

fougueux orateurs, quelque esprit foible et ardent, que leurs

déclamations devoient exalter jusqu'au fanatisme, et conduire de là au

dernier degré de la fureur. Telle fut en effet l'impression qu'elles

produisirent sur un jeune religieux dominicain, ignorant, simple,

superstitieux, nommé Jacques Clément; et sa tête s'échauffant de moment

en moment davantage, il en vint jusqu'à concevoir l'affreux projet

d'assassiner le roi. Il s'en ouvrit à son prieur qui y applaudit; et

l'on assure que cet homme, plus coupable encore que lui, le confirma

dans cette résolution par de prétendues révélations, lui faisant

entendre des voix qu'il lui persuadoit venir du ciel par le ministère

des anges[157]; on accuse aussi la duchesse de Montpensier d'avoir,

plus que personne, encouragé ce malheureux à sa détestable entreprise.

Quelques-uns des Seize en eurent connoissance, et en firent part aux

ducs de Mayenne et d'Aumale qui, dit-on, ne la désapprouvèrent pas. Dès

qu'on le vit bien déterminé, on pensa à lui fournir les moyens

d'exécution. On parvint à obtenir pour lui une lettre de créance du

premier président qui étoit toujours renfermé à la Bastille, en

persuadant à ce magistrat que celui pour qui elle étoit demandée, avoit

des choses de la plus grande importance à communiquer au roi. Trompé par

les mêmes artifices, le comte de Brienne, comme lui prisonnier des

ligueurs, lui délivra un passeport; le soir du 31 juillet, Jacques

Clément sortit de Paris.

[Note 157: Il se nommoit Edme Bourgoin, et fut depuis condamné au

supplice des régicides.]

Il fut arrêté à Vaugirard par un corps de garde du roi de Navarre, et

relâché par l'ordre même du foi, à cause de sa qualité de religieux.

Arrivé à Saint-Cloud, il s'adressa au duc d'Angoulême pour parvenir à

parler au roi. On tient de ce duc lui-même qu'il fut d'abord frappé de

la physionomie sinistre de cet homme; toutefois sans faire à ce sujet

aucune réflexion, il le renvoya, lui disant que le roi étoit déjà retiré

et ne pouvoit pas le voir ce jour-là.

Clément alla trouver alors La Guesle, procureur-général, qui, ayant

reconnu la main du premier président sur la lettre de créance qu'il lui

présenta, lui promit l'audience qu'il demandoit pour le lendemain matin,

et le conduisit en effet, vers huit heures, dans le cabinet du roi. Ce

prince prit la lettre de créance et la lut; alors le procureur général

et M. de Clermont qui étoient seuls dans le cabinet, s'étant éloignés de

quelques pas, sur ce que Clément témoigna avoir quelque chose à dire en

particulier au roi, ce malheureux tira un couteau de sa manche, le lui

plongea dans le ventre et l'y laissa. Henri, poussant un grand cri,

retira lui-même le couteau et en frappa l'assassin au visage. Celui-ci

fut aussitôt assommé, percé de coups par les gardes qui accoururent au

bruit, et jeté par les fenêtres.

Dès le soir même la blessure du roi fut jugée mortelle. Il se prépara

dès lors à son dernier moment par les actes de la piété la plus humble

et la plus ardente; se confessa deux fois, et reçut le saint

viatique[158]. Avant de mourir il exhorta les seigneurs qui

l'environnoient à reconnoître après lui Henri de Bourbon pour légitime

souverain, et avertit celui-ci, qu'il embrassa et tint long-temps pressé

sur son sein, _qu'il ne seroit jamais roi de France, s'il ne se faisoit

catholique_. Henri III expira le lendemain, 2 août, vers les quatre

heures du matin.

[Note 158: Son confesseur lui ayant demandé en quelle disposition il

étoit relativement à l'excommunication lancée contre lui par le pape, il

répondit: «Je suis le premier fils de l'Église catholique, apostolique

et romaine, et veux mourir tel. Je promets devant Dieu et devant vous,

que mon désir n'a été et n'est encore que de contenter Sa Sainteté en

tout ce qu'elle désire de moi.» Sur quoi il reçut l'absolution.]

Peu s'en fallut que le roi de Navarre, que nous appellerons maintenant

du beau nom de Henri IV, ne fît en ce moment même une triste épreuve de

cette parole prophétique; et c'est ici que se fait voir le véritable

caractère de la ligue générale de la France, si différente de la ligue

particulière de Paris. À peine Henri III eut-il rendu le dernier soupir,

qu'une fermentation sourde agita l'armée, et que toute cette noblesse

catholique, qui avoit suivi avec tant d'ardeur le feu roi à la conquête

de sa capitale, parut disposée à abandonner son successeur. Quelques-uns

sans doute voulurent profiter de la circonstance pour faire acheter

leurs services; mais l'événement prouva que le plus grand nombre

n'écoutoit que son zèle religieux, et se faisoit scrupule de servir un

roi huguenot. Ceux-ci le lui déclarèrent avec franchise et fermeté; et

pour les ramener, il lui fallut toute la force de son caractère et toute

l'adresse de sa politique. Il y réussit en grande partie, toutefois sous

la promesse, confirmée par serment, de maintenir dans le royaume la

religion catholique, sans rien innover à cet égard[159], de se faire

instruire, et de se soumettre aux décisions d'un concile général ou

_national_ avant six mois. Cependant la défection de d'Épernon, que des

mécontentements particuliers, plus que des motifs de religion,

déterminèrent à se retirer avec ses troupes dans son gouvernement, fut

d'un mauvais exemple pour plusieurs qui l'imitèrent, ce qui affoiblit

tellement l'armée du roi, qu'il se vit dans la nécessite de lever le

siége de Paris. Après avoir mis ordre aux affaires les plus pressantes,

nommé ou confirmé dans les divers emplois les officiers civils ou

militaires de provinces qui reconnoissoient sa domination, il partagea

ses troupes en trois corps, dont les deux premiers furent envoyés en

Champagne, tandis qu'à la tête du troisième, il se dirigea vers la

Normandie pour y faire sa jonction avec l'armée auxiliaire que

l'Angleterre avoit promis de lui envoyer.

[Note 159: L'édit qu'il donna à ce sujet, portoit qu'il n'y auroit point

d'exercice public d'aucune autre religion que de la catholique, excepté

dans les lieux actuellement en la possession des huguenots; que l'on ne

mettroit que des commandants catholiques dans les villes ou châteaux

pris sur l'ennemi; que les charges, dignités, gouvernements des villes

ne seroient conférés qu'à des catholiques, etc.]

Cependant la nouvelle de la mort de Henri III avoit été reçue à Paris

avec les transports d'une joie frénétique. On y alluma des feux comme

dans les réjouissances publiques; les prédicateurs élevèrent jusqu'au

ciel le parricide de Jacques Clément, qu'ils présentèrent à la populace

comme un martyr de la religion, et dont les images furent placées dans

toutes les églises, et jusque sur les autels. Ainsi s'accroissoit le

fanatisme de cette multitude. Les Seize et la duchesse de Montpensier

l'excitoient par tous les moyens qu'ils pouvoient imaginer; Mayenne ne

s'opposoit point à des excès qu'il considéroit comme autant de nouveaux

liens qui attachoient sans retour les Parisiens à sa cause; et au milieu

des emportements auxquels ils se livroient, ce chef de parti

réfléchissoit avec tout ce qu'il avoit de prudence et de sagacité, sur

le parti qu'il lui convenoit de prendre. Dans son enthousiasme pour le

frère de son héros, le peuple voulut encore le faire roi: il se garda

bien d'accepter un titre périlleux, qui, même dans sa propre famille,

lui auroit été contesté, et dont le résultat eût été de lui enlever à

l'instant même l'appui de la Savoie et de l'Espagne; l'aversion mutuelle

qui existoit depuis long-temps entre les François et les Espagnols,

l'éloignoit encore davantage de donner à la France un roi de cette

nation, malgré le désir ardent qu'en avoit Philippe II: des deux parts,

il ne voyoit que péril pour sa fortune ou pour son autorité; tandis

qu'en donnant la couronne au cardinal de Bourbon, à qui, dans l'état

actuel des choses, et au défaut de Henri IV que repoussoient à la fois

et le pape et la ligue et tous les états catholiques, elle appartenoit

légitimement, il maintenoit le bon droit et affermissoit son autorité,

l'exerçant alors au nom d'un foible prince, en ce moment prisonnier de

son rival, qui sans doute ne lui rendroit jamais la liberté.

Il se décida donc à reconnoître pour roi le vieux cardinal, refusa

d'entendre toutes les propositions d'accommodement que Henri lui fit

faire secrètement et à plusieurs reprises, employa tous les moyens que

lui donnoient son titre de lieutenant-général et sa grande influence

dans le nouveau parlement, pour raffermir entre elles, par des messages,

des apologies, des déclarations, toutes les parties de l'Union; et après

s'être concerté sur les opérations de la guerre avec le duc de Parme,

qui commandoit en Flandre pour le roi d'Espagne, il sortit de Paris vers

la fin de ce même mois d'août, à la tête d'une armée de vingt-cinq mille

hommes, que la mort de Henri III avoit subitement rassemblée autour de

lui, et se mit à la poursuite de Henri IV, publiant partout qu'il alloit

_prendre le Béarnais_.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 19 / 38 段