reçu un avis à ce sujet avant la conférence. Au moment où elle
escaladoit une des barricades, un bourgeois, sous prétexte de l'aider,
s'étoit approché de son oreille et lui avoit dit: «que quinze mille
hommes étoient prêts à sortir pour investir le Louvre par la campagne.»]
[Note 139: Cette parole et la surprise du duc de Guise firent croire à
un grand nombre que, d'accord avec les Seize, il avoit eu dessein de se
rendre maître de la personne du roi. Mais, comme l'observe
très-judicieusement le père Daniel, en réfléchissant sur la conduite
qu'il avoit tenue dans toute cette entreprise, il semble qu'on en doit
juger autrement: car, s'il avoit voulu le faire, il n'eût pas renvoyé au
Louvre les Suisses, les gardes-françoises et les autres soldats dont il
étoit le maître, après les avoir renfermés dans les barricades; et rien
ne lui étoit plus aisé, dans ce moment, que d'investir cette maison
royale, et de faire de gros détachements de bourgeois pour se saisir de
toutes les avenues. Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que son
dessein étoit de profiter de la consternation de la cour, et d'obtenir
par la voie de la négociation tous les articles du mémoire dressé à
Nancy.]
Le roi avoit effectivement pris son parti à l'instant même où il avoit
reçu le message de la reine. Les Suisses et les gardes-françoises furent
mis d'abord en mouvement et le précédèrent de quelques instants; il se
rendit ensuite aux Tuileries sous prétexte de s'y promener: des chevaux
l'y attendoient, et il partit aussitôt, suivi d'un petit nombre de
courtisans et d'officiers. Les bourgeois qui, de l'autre côté de la
rivière, gardoient la porte de Nesle, furent témoins de ce départ, et,
dans la fureur qu'il leur causa, tirèrent sur le prince et sur sa
troupe. On assure, qu'après avoir fait quelque chemin, il se retourna
vers Paris, et jura qu'il n'y rentreroit que par la brèche.
L'émotion qu'avoit éprouvée le duc de Guise n'avoit été que passagère:
retrouvant bientôt son courage et son sang-froid, il pensa avant toutes
choses à remettre l'ordre dans Paris, où tout étoit plus que jamais dans
le trouble et dans la confusion. Il sortit donc à pied de son hôtel, et
partout où il passa, fit détendre les chaînes et ouvrir les barricades.
Cela fut exécuté par son ordre dans tous les quartiers; et tel étoit
l'empire qu'il s'étoit acquis, que, le lendemain, il ne parut pas, dans
cette grande ville, le moindre vestige des désordres de la veille. Mais
en même temps qu'il rétablissoit la tranquillité dans Paris, il ne
négligeoit aucune des précautions nécessaires pour en demeurer le
maître. Il s'empara de l'Arsenal et de la Bastille, et nomma gouverneur
de cette forteresse le procureur Bussi-le-Clerc; choix bizarre, sans
doute, mais qu'il fit pour plaire aux bourgeois, et sûr qu'il étoit de
cet homme, qui étoit comme l'âme de la faction des Seize, et de tous
ceux qui la composoient le plus ardent et le plus déterminé; il se
rendit maître du cours de la Seine en s'emparant de Corbeil et de
Vincennes; dans une assemblée générale du peuple, qui fut convoquée par
son ordre, on créa de nouveaux officiers municipaux[140] et de nouveaux
capitaines de quartier, tous à sa dévotion[141]; il fit changer les
principaux magistrats du Châtelet qui lui étoient suspects; il entraîna
un grand nombre de membres du parlement qu'il détermina à reprendre, dès
le lendemain, le cours de la justice; enfin les docteurs et les
prédicateurs de la faction s'emparèrent à la Sorbonne de toute
l'autorité; et les Parisiens demeurèrent plus que jamais soumis à leur
fanatique influence. Ce fut ainsi que le duc assura son autorité dans
Paris, en même temps qu'il répandoit dans toutes les provinces une
apologie de sa conduite, dans laquelle, rendant compte à son avantage de
ce qui s'étoit passé, il se déclaroit fidèle serviteur du roi, mais
l'ennemi des conseillers perfides qui l'excitoient à favoriser l'hérésie
et à persécuter les catholiques.
[Note 140: Ils furent tous choisis parmi les plus déterminés ligueurs.
La Chapelle-Marteau fut élu prévôt des marchands.]
[Note 141: On peut reprocher ici justement au duc de Guise d'avoir fait
donner ces places à des hommes de la dernière classe, et sous tous les
rapports, indignes de les exercer. Ainsi sont entraînés ceux qui se
croient obligés de se servir des factions populaires pour arriver au but
même des plus louables desseins.]
De son côté, le roi ne tarda point à faire paroître un manifeste où il
dénonçoit à la France entière les Parisiens comme des séditieux, le duc
comme un rebelle qui l'avoit forcé de sortir de sa capitale; et qui,
par ces divisions funestes qu'il venoit de faire naître entre ses
sujets, rompoit ainsi toutes les mesures que lui-même avoit pu prendre
pour la destruction de l'hérésie. Les provinces prirent parti pour l'un
ou pour l'autre, suivant les impressions qu'elles avoient reçues de ces
deux écrits; le roi se fortifia à Chartres où il s'étoit retiré; ceux
qui étoient dévoués au duc de Guise accoururent à Paris; et la guerre
civile sembla prête à éclater entre les catholiques.
Cependant, malgré toutes ces apparences hostiles, la reine-mère
continuoit de négocier à Paris avec le duc; et le roi donnoit de
nouveaux signes de foiblesse en éloignant le duc d'Épernon de la cour.
Les ligueurs de Paris surent en profiter: sous prétexte d'aller lui
faire leur soumission, ils lui envoyèrent plusieurs députations, l'une
de _pénitents_, composée en grande partie des plus ardents d'entre eux,
et dont le véritable but étoit de venir conférer à Chartres avec ceux de
leur parti et répandre dans cette ville des semences de révolte[142];
l'autre de chefs de la ligue, qui, sous la forme de requête, lui
présentèrent les demandes les plus audacieuses, ou pour mieux dire, lui
renouvelèrent les conditions les plus dures du traité de Nemours. Le roi
n'osa point faire arrêter les premiers, et donna à ceux-ci des paroles
de paix, leur annonçant en même temps qu'il assembleroit à Blois, et au
mois de septembre suivant, les états-généraux de son royaume, pour
mettre fin à tant de désordres dont il étoit agité. Le parlement qui lui
envoya aussi des députés, fut reçu très-favorablement et remercié de ce
qu'il n'avoit point discontinué d'administrer la justice.
[Note 142: Ils portoient entre leurs mains divers instruments de la
passion; l'un d'eux avoit les épaules chargées d'une grande
croix[142-A], et représentoit Notre-Seigneur allant au Calvaire. C'étoit
une allégorie par laquelle ils vouloient faire entendre au roi que de
même que Jésus-Christ avoit pardonné à ses ennemis les outrages qu'il en
avoit reçus, de même le roi devoit pardonner aux Parisiens.]
[Note 142-A: Ce porteur de la croix étoit Henri de Joyeuse, frère du duc
tué à la bataille de Coutras. Il s'étoit montré long-temps à la cour et
dans les armées; et même on l'avoit compté au nombre des mignons du roi.
Depuis la mort de sa femme, Catherine de Nogaret, soeur du duc
d'Épernon, il s'étoit converti et étoit entré dans l'ordre des
capucins.]
Ces divisions étoient ce qui pouvoit arriver de plus favorable au roi de
Navarre[143], que la réunion des troupes royales et de celles de la
ligue, auroit certainement écrasé sans retour, dans un moment où il ne
pouvoit compter sur le secours de l'Angleterre, alors menacée par
l'Espagne de la plus terrible invasion. Ici plusieurs historiens, après
avoir justement accusé le roi de n'avoir pas voulu, dans d'autres
circonstances, la destruction des huguenots, reportent cette accusation
sur le duc de Guise, supposant que l'existence de ce parti étoit
nécessaire en ce moment au succès de ses desseins ambitieux; mais cette
fois-ci ils ne donnent aucune preuve de leur accusation. N'y avoit-il
pas autre chose que de l'ambition dans les motifs qui le faisoient agir?
Que l'on considère toute la conduite du roi à son égard, la haine qu'il
portoit à ce chef de parti, les extrémités auxquelles celui-ci étoit
parvenu, entraîné tout à la fois et par le mouvement religieux des
peuples que rien ne pouvoit plus arrêter, et par les craintes qu'il ne
pouvoit s'empêcher de concevoir de ce méprisable caractère où la
foiblesse étoit jointe à la perfidie, craintes qui, par la suite, ne
furent que trop justifiées; et il sera facile de reconnoître qu'il n'y
avoit plus de sûreté pour lui que dans l'exercice d'un pouvoir aussi
étendu que celui qu'avoit possédé quelque temps son illustre père, sous
la minorité de Charles IX. Il tendoit donc à se saisir d'un semblable
pouvoir, pour l'intérêt de son parti et de la religion, sans doute aussi
pour sa propre sûreté et pour son propre intérêt; et marcha vers ce but
avec toute la puissance de son génie et toute la hauteur de son
courage. Si le succès l'eût favorisé, l'état en eût été plus heureux, et
Henri III un peu moins avili. Quant au projet criminel qu'on lui suppose
d'avoir voulu usurper le trône, on n'en donne absolument aucune preuve;
et les preuves du contraire se présentent plus d'une fois dans le cours
de ce grand événement.
[Note 143: Il étoit alors seul à la tête du parti protestant, le prince
de Condé étant mort cette même année, à Saint-Jean-d'Angeli, à l'âge de
trente-cinq ans. Charlotte de La Trimouille, sa femme, fut accusée de
l'avoir empoisonné; et ce n'est que sous le règne suivant qu'un arrêt du
parlement la déclara innocente de ce crime.]
Nous pensons donc qu'il n'y a point d'autre manière d'expliquer cette
dernière négociation du duc de Guise, dont le résultat fut un nouveau
traité connu sous le nom d'_édit d'union_, traité dans lequel il faut
bien avouer que le chef de la ligue dicta des conditions fort dures à
son souverain; mais où il lui indiquoit en même temps, et ainsi qu'il
l'avoit déjà fait plus d'une fois, les seuls véritables moyens d'abattre
l'hérésie, et de recouvrer ainsi son pouvoir et sa dignité[144]. C'est
ce que celui-ci étoit, depuis long-temps, hors d'état de comprendre: il
ne vit, dans ce traité, que ce qu'il avoit d'offensant pour lui; et le
signa cependant avec une facilité qui a fait croire à plusieurs qu'il
méditoit déjà ce qu'il exécuta depuis. D'autres ont pensé qu'il n'avoit
alors aucun projet arrêté, se laissant emporter par les événements,
foible ou violent selon les circonstances, et ne cherchant jamais qu'à
se tirer de l'embarras du moment. C'est là un point historique sur
lequel il est impossible de rien affirmer; et l'on ne peut mieux peindre
son caractère qu'en disant que l'une et l'autre de ces deux opinions
présentent d'égales probabilités.
[Note 144: Il étoit dit dans cet édit que le roi et tous ses sujets, de
quelque qualité qu'ils fussent, feroient serment de se réunir pour
l'entière destruction en France de l'hérésie; qu'il ne seroit plus donné
aucune place, dans le civil et dans le militaire, qu'aux seuls
catholiques; qu'il n'y auroit plus ni ligue ni association autre que
celle que légitimoit l'édit d'union, et que ceux qui refuseroient de s'y
soumettre, seroient déclarés coupables de lèse-majesté. On stipuloit une
amnistie entière pour le passé, et l'adoption du concile de Trente; les
places de sûreté données au chef de la ligue restoient encore entre
leurs mains pendant dix ans; le roi s'engageoit à mettre sur-le-champ
deux armées sur pied pour combattre les huguenots, etc.]
L'édit d'union fut signé à Rouen, où le roi avoit, depuis quelque temps,
établi son séjour. Immédiatement après il revint à Chartres, refusant
obstinément de retourner à Paris, quelques instances que l'on eût pu lui
faire à ce sujet. Ce fut dans cette ville que le duc de Guise alla lui
rendre ses respects et recevoir en quelque sorte le prix de sa victoire.
Henri l'y reçut, ainsi que le cardinal de Bourbon dont il étoit
accompagné, avec toutes les démonstrations de la plus grande
bienveillance: le cardinal y fut déclaré premier prince du sang et
héritier présomptif de la couronne; la lieutenance générale du royaume
_pour les armées_, fut donnée au duc par lettres-patentes, et au titre
près, avec tous les droits et toutes les prérogatives de connétable. Des
commandements de places fortes, des gouvernements de provinces furent
distribués à ceux de son parti; deux armées furent mises en mouvement
dans le Poitou et dans le Dauphiné, pour agir sous sa direction suprême;
et l'on peut dire qu'il devint, dès ce moment, l'arbitre de l'état.
Les états s'ouvrirent à Blois le 16 octobre de cette année. Peu de temps
auparavant, le roi avoit presque entièrement renouvelé son conseil et
disgrâcié parmi ceux qui le composoient, les personnes en qui il avoit
paru jusqu'alors se confier davantage[145]. Ceci avoit surpris tout le
monde: dans le degré de puissance où il étoit parvenu, Guise fut le seul
qui n'y fit que peu d'attention. Dès la première séance, le roi y
reconnut solennellement qu'un prince hérétique ne pouvoit régner sur la
France; et dans la seconde, l'édit d'union fut reçu avec serment, tant
de la part du roi que de celle des états, comme loi fondamentale du
royaume.
[Note 145: Les ministres expulsés étoient le chancelier de Chiverni,
Bellièvre, surintendant des finances, Brulart, Villeroi et Pinart,
secrétaires des finances. Ils furent remplacés par Ruzé, Révol et
Montholon, alors avocat au parlement de Paris, qui fut fait garde des
sceaux, et qui étoit bien loin de s'y attendre.]
Cependant les ressentiments du roi contre le duc de Guise s'aigrissoient
de jour en jour davantage; et plusieurs incidents qui se succédèrent
pendant la tenue de cette assemblée où dominoient les partisans de la
ligue, les portèrent au dernier degré d'exaspération. Il le soupçonna
d'avoir des intelligences avec le duc de Savoie qui venoit de s'emparer
du marquisat de Saluces[146]. Les Seize ayant cherché par leurs
intrigues à changer l'ordre établi dans les états, et à les rendre plus
indépendants de la volonté royale, le duc de Guise fut encore soupçonné
d'être le premier auteur de cette machination séditieuse[147]. On lui
attribua encore la résolution qui fut prise par les trois chambres de
changer la clause générale de l'édit qui excluoit du droit de succession
au trône tout prince fauteur d'hérésie, pour en faire une application
spéciale au roi de Navarre; mais ce qui irrita surtout Henri III, ce fut
de le voir se réunir à ceux qui demandoient une diminution d'impôts, et
s'efforcer de faire enfin recevoir le concile de Trente en France, lui
supposant, dans ces deux actes, le double but de plaire à la cour de
Rome et d'accroître sa popularité[148]. On prêtoit à la duchesse de
Montpensier, sa soeur, et en qui il avoit toute confiance, des paroles
pleines de mépris contre le roi[149]; on l'accusoit d'avoir tenté de
corrompre, parmi les seigneurs de la cour attachés à la cause royale,
ceux qui avoient le plus de puissance et de crédit. Enfin, les ennemis
du duc, et il étoit difficile qu'il n'en eût pas dans cette haute
fortune où il étoit parvenu, réussirent à persuader au foible prince que
ses jours étoient en danger tant que vivroit un sujet si insolent et si
ambitieux, et que la mort seule de ce rebelle pouvoit assurer sa vie.
Ainsi excité de toutes parts et par les entreprises hardies et les
manières sans doute trop hautaines de Guise, et par tant de rapports et
d'insinuations que sembloient confirmer ce dont ses yeux étoient
témoins, il résolut d'exécuter à Blois ce qu'il avoit un moment projeté
à Paris.
[Note 146: Il semble cependant que l'avis que donna le duc de Guise, et
qui fut celui de la plus grande partie de l'assemblée, étoit le
meilleur. Plusieurs membres, et surtout dans l'ordre de la noblesse,
vouloient qu'on laissât là toute autre affaire, pour tirer vengeance de
cette insulte du duc de Savoie. Le duc et les deux autres ordres
pensèrent qu'il étoit bien plus pressant de suivre le grand dessein
exprimé dans l'édit d'union et déjà en partie commencé, de mettre fin
aux guerres civiles et à l'hérésie, pour en finir ensuite avec un aussi
foible ennemi. Mais c'étoient là de ces conseils que le roi ne pouvoit
prendre en bonne part, et qu'il étoit même incapable d'entendre.]
[Note 147: Rien n'est moins prouvé. On sait que le duc de Guise, qui
avoit besoin de cette faction turbulente et qui étoit forcé de la
ménager, n'étoit pas toujours le maître de l'arrêter dans ses écarts et
dans son fanatisme.]
[Note 148: Cette tendance continuelle des Guises à rétablir en France la
suprématie de la cour de Rome si malheureusement détruite par ce que
l'on appeloit les _libertés gallicanes_, est très-remarquable, et
suffiroit seule pour prouver la profondeur de leurs vues politiques, et
combien étoit éclairé le zèle qu'ils avoient pour la religion. Sans
doute en faisant de continuels efforts pour que la France se soumit
enfin au concile, ils faisoient une chose agréable au pape; mais c'étoit
aussi le bien de l'état et son plus grand bien qu'ils vouloient
produire, en le replaçant ainsi dans ses justes rapports avec le chef de
la chrétienté. Le duc de Guise trouva en cette circonstance l'opposition
la plus invincible dans les parlementaires dont nous avons déjà fait
connoître l'esprit, et que nous verrons toujours les mêmes jusqu'à la
fin.]
[Note 149: On l'accusoit d'avoir dit devant plusieurs personnes, en
montrant une paire de ciseaux d'or qu'elle portoit à sa ceinture, que le
meilleur usage qu'elle espéroit avoir bientôt l'occasion d'en faire,
étoit de s'en servir à couper les cheveux à l'indigne prince qui
occupoit alors le trône de France; ajoutant qu'après qu'il auroit été
renfermé dans un monastère, un autre viendroit qui répareroit tout le
mal qu'il avoit fait à l'état et à la religion.]
Il ne s'ouvrit d'abord de son dessein qu'à quatre personnes, le maréchal
d'Aumont, Nicolas et Louis d'Angennes, et Beauvais-Nangis. Tous ayant
reconnu l'impossibilité d'arrêter le duc, conclurent contre lui à la
mort comme coupable de lèse-majesté, déclarant «que cette _justice_ du
roi pouvoit être exercée à son égard, en passant _sans scrupule_ sur les
formalités que, dans la situation des choses, _il étoit impossible
d'observer_.»
Il falloit, pour exécuter une telle sentence, un homme de tête et de
résolution. Henri s'adressa d'abord à Crillon qui lui promit le secret,
mais qui refusa de s'en charger, n'y voyant autre chose que l'office
d'un bourreau. Loignac, premier gentilhomme de sa chambre et capitaine
de la garde de quarante-cinq gentilshommes, que le duc avoit voulu faire
supprimer, se montra moins scrupuleux; Larcher, autre capitaine des
gardes, lui fut associé; et tous les deux choisirent neuf des plus
déterminés parmi ceux de leurs compagnies. Le 23 décembre ces hommes
furent introduits, avant le jour, dans les appartements particuliers du
roi, et ne connurent le motif pour lequel on les avoit réunis, que
lorsque Henri III, se faisant apporter des poignards, les leur mit
lui-même entre les mains, leur enjoignant de faire cette _exécution de
justice_ sur l'homme le plus criminel de son royaume: tous jurèrent de
lui obéir.
Bien que le secret du roi n'eût point été trahi, il en avoit transpiré
quelque chose; et le duc reçut, le jour qui précéda l'exécution, un avis
qui lui disoit de prendre garde à lui, que ses jours étoient
menacés[150]. Il le dédaigna: pensant aux conséquences que devoit
nécessairement avoir un acte aussi téméraire, il ne supposoit pas que
son ennemi fût assez imprudent pour le tenter; ce fut cette confiance
qui le perdit.
[Note 150: Cet avis étoit contenu dans un billet qu'il trouva sous sa
serviette en se mettant à table. L'ayant lu, il prit un crayon, écrivit
au bas: _on n'oseroit_, et le jeta sous la table.]
Tout étant ainsi préparé, ceux qui composoient le conseil, avoient reçu,
la veille, l'ordre de se rendre de grand matin au château. Ils s'y
réunirent dans une antichambre qui précédoit les appartements du roi. Le
duc y arriva le dernier, accompagné du cardinal de Guise, son frère, et
de l'archevêque de Lyon. Ils attendirent dans cette pièce jusqu'à huit
heures. Vers cette heure là, un page vint lui dire que le roi le
demandoit dans son cabinet: il y alla, traversa une courte galerie qui
conduisoit à la chambre à coucher; dont la porte fut aussitôt fermée
suivant la coutume, tourna vers le cabinet de la gauche où on lui dit
que le roi étoit renfermé, et comme il levoit la tapisserie et se
baissoit pour entrer, parce que la porte étoit un peu basse, il fut
frappé de six coups de poignards qui ne lui laissèrent que le temps de
proférer ces paroles: «Mon Dieu! ayez pitié de moi.» Tout ceci se passa
dans l'espace de quelques instants.
Au bruit qui s'étoit fait, le cardinal de Guise et l'archevêque de Lyon
étoient accourus: mais les gardes écossois leur présentant la pointe de
leurs hallebardes, les empêchèrent d'avancer; et ils furent
immédiatement arrêtés par ordre du roi. Il fit arrêter en même temps
Anne d'Est, mère du duc, le duc de Nemours l'un de ses frères, son fils
le jeune duc de Joinville, ses plus proches parents, ses principaux
partisans, les députés de la ville de Paris[151], ligueurs les plus
déterminés parmi les membres du tiers-états, le vieux cardinal de
Bourbon. Dès le lendemain, Le Guat, capitaine aux gardes, ayant pris
avec lui quatre soldats, alla, sur l'ordre qui leur en fut donné, dans
le galetas où le cardinal de Guise et l'archevêque de Lyon avoient passé
la nuit, s'empara de celui-ci et le fit massacrer à deux pas de là à
coups de hallebarde. Henri qui le craignoit presque autant que son
frère, et à qui il n'étoit guère moins odieux, avoit ordonné cette
seconde exécution, sans prévoir les conséquences funestes qu'elle alloit
avoir pour lui. Ainsi périrent ces deux illustres frères; et pour ne
parler ici que du premier, on peut dire de lui que, doué de toutes les
grandes qualités de son père, il fut autant que lui fidèle à Dieu, et
que, sous un moins indigne prince, nul plus que lui n'eût été fidèle au
roi.
[Note 151: C'étoient le président de Neuilly, La Chapelle-Marteau,
Compan, Cotte-Blanche, etc.]
(1589) Peu de jours après mourut Catherine de Médicis[152] sur laquelle
nous ne porterons ici aucun jugement, ayant déjà fourni à nos lecteurs
tant d'occasions de la juger. Ce fut pour Henri III, et dans d'aussi
graves circonstances, la plus grande perte qu'il lui étoit possible de
faire: car, si elle manquoit de conscience, elle avoit une longue
expérience, et assez d'habileté, sinon pour le conduire dans les
véritables voies qui pouvoient le sauver, du moins pour l'empêcher de
tomber dans les abîmes où il se précipita[153].
[Note 152: Le 5 janvier de cette année.]
[Note 153: Quelques-uns ont prétendu que le meurtre du duc de Guise
avoit été concerté entre elle et son fils; d'autres qu'il ne lui en
rendit compte qu'après l'exécution; et qu'alors, sans blâmer ni
approuver ce qui venoit d'être fait, et sans en paroître même émue, elle
lui demanda seulement s'il avoit prévu les suites d'une telle mort, et
s'il avoit bien pourvu à tout; que sur la réponse qu'il lui fit qu'il
avoit pris toutes ses mesures, elle lui répliqua: «Je le souhaite, et
que tout tourne à votre avantage.» Ce dernier récit est plus
vraisemblable. Le roi n'étoit point alors avec elle dans une assez
grande intimité pour lui confier de semblables projets; et le discours
que l'on prête ici à Catherine est tout-à-fait dans le génie de cette
princesse.]
Il étoit entré dans le plan du roi de s'emparer du duc de Mayenne:
celui-ci s'échappa; le duc de Nemours parvint aussi à se sauver; et il
étoit si mal servi, qu'à l'exception du duc d'Elbeuf, du cardinal de
Bourbon et du jeune duc de Guise, tous ses prisonniers lui furent
successivement enlevés. Quelques-uns ont prétendu que si ce prince,
après la mort tragique des deux frères, eût rassemblé des troupes et
marché droit sur Paris, au lieu de s'amuser à publier des manifestes et
à recevoir des députations, c'en étoit fait de la ligue que ce coup
terrible avoit consternée. Nous en doutons: la ligue, encore un coup,
n'étoit point le parti du duc de Guise, mais celui de la religion; et un
nouveau chef alloit la retrouver plus ardente, plus exaspérée qu'elle
n'avoit jamais été. C'est ce que n'avoit jamais voulu comprendre Henri
III. «Maintenant, je suis roi», s'étoit-il écrié après ces sanglantes
exécutions: il alloit faire une triste expérience que jamais il ne
l'avoit moins été.