résultats décisifs. Trente mille Allemands venoient d'entrer en France,
mais uniquement pour combattre la ligue, et prêts à se réunir au roi, si
celui-ci vouloit se réunir aux calvinistes[132]. Au moment où ils
passoient la frontière, le roi de Navarre gagnoit la bataille de
Coutras, où Joyeuse, l'un des favoris de Henri III, perdit la vie avec
l'armée qui lui avoit été confiée; où son vainqueur perdit lui-même
tout le fruit de sa victoire en suivant le conseil funeste que lui
donnèrent quelques-uns de ses capitaines, de diviser ses troupes, au
lieu de les conduire au-devant de ses alliés, et d'opérer ainsi avec eux
une jonction à laquelle rien n'eût pu résister[133]. Le duc de Guise, à
qui le roi n'avoit donné qu'un très-petit nombre de soldats pour
soutenir les premiers efforts des Allemands espérant le voir succomber
dans cette lutte inégale, manoeuvra au contraire avec tant d'habileté,
toujours à la suite de l'ennemi, le harcelant sans cesse, lui coupant
les vivres, enlevant ses bagages, l'arrêtant au passage des gués et des
rivières, qu'il le réduisit en peu de temps aux dernières extrémités.
Forcé alors par les cris des parisiens de voler à son secours, le roi se
rendit à l'armée; et l'on ne peut disconvenir qu'il s'y comporta de
manière à rappeler le souvenir des campagnes brillantes du duc d'Anjou.
Les Suisses, qui pensoient que ce prince seroit pour eux, le voyant
contre eux, saisirent cette occasion de faire un traité particulier qui
leur fournît les moyens de s'en retourner avec sûreté dans leur pays; le
reste des troupes allemandes ne tarda point à se débander; les
calvinistes, Châtillon à leur tête, firent leur retraite dans le
Vivarais; et il ne resta bientôt plus vestige de cette armée qui,
pendant quelques moments, avoit menacé les destinées de la France.
[Note 132: _Voyez_ la note p. 280.]
[Note 133: On prétend que la jalousie que le prince de Condé avoit
conçue contre lui le força à prendre ce parti, par les divisions qu'elle
mit dans son armée; d'autres assurent que ce fut la passion qu'il avoit
pour Corisande d'Audouin, comtesse de Guiche, qui lui fit commettre
cette faute irréparable. Il ne put résister, dit-on, au plaisir d'aller
lui faire hommage de sa victoire, et déposer à ses pieds les drapeaux
qu'il avoit pris à la bataille de Coutras.]
Le roi revint à Paris. Il avoit eu sans doute une grande part au succès
de la campagne: la haine publique, fomentée par les Seize, en rapporta
toute la gloire du duc Guise; il sembla même que cette haine en étoit
augmentée. Jamais les prédications n'avoient été plus violentes contre
lui; jamais le peuple ne s'étoit montré plus disposé à un soulèvement;
et les chefs qui le tenoient entre leurs mains étoient plus ardents
qu'ils n'avoient encore été à ourdir des complots. Le roi étoit instruit
de tout par Nicolas Poulain, lieutenant du prévôt de Paris, qui lui
étoit entièrement dévoué. Cet homme avoit eu l'adresse de s'introduire
dans les conseils les plus secrets de ligueurs, et de gagner leur
confiance au point que, trahis sans cesse et cherchant à connoître la
main invisible qui soulevoit ainsi le voile épais dont ils avoient soin
de s'envelopper, ils n'imaginèrent jamais de jeter leurs soupçons sur
lui. C'étoit par ses avis que l'enlèvement de la foire Saint-Germain
avoit manqué; et il continuoit ainsi de révéler à Henri tous leurs
projets, lui faisant connoître les lieux et les heures de leurs
assemblées, de manière qu'il ne tint qu'à lui de saisir, le même jour,
les principaux chefs des conjurés et d'abattre ainsi, d'un seul coup,
toute la conjuration. C'étoit d'abord son dessein; mais, retombant
ensuite dans ses irrésolutions, et dans ce système de temporisations
qu'il ne pouvoit se résoudre à abandonner, il manda devant lui les plus
mutins pour leur faire de vaines menaces, comme s'il fût chargé de les
avertir lui-même de conspirer à l'avenir avec plus de précautions. Ils
n'en devinrent que plus audacieux; d'autres incidents survinrent qui
dérangèrent des mesures si mal concertées; et ce fut ainsi qu'il ruina
toujours ses affaires pour ne pas savoir prendre un parti.
(1588) Cependant le duc de Guise, qui avoit poursuivi jusqu'au delà des
frontières les débris de l'armée allemande, se rendit à Nancy au mois de
février de cette année; et là les chefs de la ligue générale étant venus
le rejoindre, il y fut arrêté que le roi seroit fortement invité à
vouloir bien prendre enfin des mesures plus[134] efficaces que par le
passé, pour la destruction de l'hérésie; et les plus grands ennemis du
parti catholique ne peuvent disconvenir que s'il eût voulu suivre
franchement les conseils que renfermoit la requête des ligueurs, et dans
un moment aussi favorable que celui où la défaite des Allemands ôtoit
aux huguenots l'appui sur lequel ils avoient le plus compté, ceux-ci
étoient perdus, et toutes ses fautes pouvoient être réparées. Mais, nous
le répétons, et il faudra le répéter encore, rien ne pouvoit déterminer
ce malheureux prince à prendre une ferme résolution; et cette
indécision, dans laquelle il sembloit demeurer comme à plaisir, lui
faisoit plus de tort auprès du parti catholique, que s'il se fût
ouvertement déclaré son ennemi. Il fit donc une réponse favorable au
mémoire de Nancy, protesta qu'il étoit plus déterminé que jamais à ne
point épargner les hérétiques; et après ces belles promesses, on ne vit
pas même en lui un commencement d'exécution.
[Note 134: On lui demandoit 1º d'éloigner de lui les personnes suspectes
qui lui seroient nommées; 2º de faire publier le concile de Trente; 3º
d'établir le tribunal de l'inquisition, du moins dans les principales
villes de France, moyen que l'expérience de l'Europe entière avoit
prouvé être le plus efficace pour détruire entièrement l'hérésie; 4º de
mettre les places de guerre aux mains des chefs de la ligue; 5º de lever
une contribution pour les frais de la guerre, dont les catholiques ne
seroient point exempts, mais dont le poids devoit principalement tomber
sur les huguenots, etc.]
Alors le mécontentement fut porté à son comble; alors recommencèrent
contre lui les invectives et les malédictions. Les prédicateurs
l'outrageoient dans les chaires; les agents des Seize excitoient la
populace contre lui et contre ses favoris, dans leurs assemblées
particulières; et bientôt ils revinrent au projet de se saisir de sa
personne et d'opérer enfin une révolution complète dans l'État. Ils
devoient d'abord l'enlever au milieu d'une procession de pénitents; un
autre jour, dans un voyage qu'il devoit faire à Vincennes; et c'étoit la
duchesse de Montpensier, soeur du duc de Guise, qui s'étoit chargée de
ce dernier coup: l'un et l'autre manquèrent par la vigilance de Poulain.
Il fit savoir en outre au roi que, d'accord avec le duc de Guise, les
Seize faisoient des amas d'armes, établissoient des points de
ralliement, préparoient une attaque contre le Louvre; et qu'ils
n'attendoient pour agir que l'arrivée à Paris de ce chef suprême de la
ligue générale. Ce fidèle serviteur indiqua en même temps la maison où
les conjurés tenoient leur dernière assemblée, et au moment même où ils
la tenoient.
Il falloit exécuter enfin ce qu'on avoit déjà si maladroitement manqué,
investir cette maison et s'emparer d'eux. Mais dans cette circonstance
si périlleuse, le roi ne fit, comme dans toutes les autres, que
justement la moitié de ce qu'il falloit faire. Quatre mille Suisses, qui
étoient à Lagni reçurent l'ordre de se tenir prêts à marcher, au
premier signal; il fit porter en plein jour une grande quantité d'armes
dans le Louvre; il envoya à Soissons Bellièvre avec la commission de
signifier au duc de Guise la défense expresse de venir à Paris; il fit
de nouveau mander les principaux de la faction pour leur répéter les
menaces qu'il leur avoit déjà faites, mais avec plus de violence et en
des termes qui leur firent comprendre que tout étoit découvert. Cette
fois-ci ils se crurent perdus; mais le roi, s'arrêtant là, leur fit voir
que l'audace pouvoit être encore pour eux un moyen de salut.
Ils envoyèrent donc au duc de Guise députés sur députés, lui faisant
connoître la grandeur du péril dans lequel ils se trouvoient, et le
conjurant de ne pas perdre un moment pour voler à leurs secours.
Celui-ci avoit promis à l'envoyé du roi de retarder son départ pour
Paris de trois jours, si sa majesté vouloit lui donner sa parole royale
qu'il ne seroit rien attenté contre les royalistes de Paris; une
négligence inconcevable et le contre-temps le plus fâcheux l'empêchèrent
de recevoir, dans le temps prescrit, la réponse du monarque[135],
réponse où toutes les sûretés qu'il demandoit lui étoient accordées,
tant pour les Parisiens que pour lui et pour ceux de sa maison. Alors,
voyant le danger au comble, et bien qu'il ne se dissimulât point le
danger plus grand encore auquel il alloit s'exposer, il n'hésita plus;
et le lundi 29 mai, il arriva à Paris vers l'heure de midi.
[Note 135: La lettre étant écrite et renfermée avec la lettre de créance
dans un même paquet, elle avoit été donnée à un courrier; mais comme il
ne se trouva pas dans le trésor de l'épargne vingt-cinq écus qui étoient
nécessaires pour les frais de sa course, le paquet fut mis à la poste.]
Il y entra par la porte Saint-Denis, accompagné seulement de sept
personnes, tant maîtres que valets. «Mais, dit Davila, comme une pelote
de neige s'augmente en roulant, et devient bientôt aussi grosse que la
montagne d'où elle s'est détachée; de même, au premier bruit de son
arrivée, les Parisiens quittèrent leurs maisons pour le suivre; et en un
moment la foule s'accrut de manière qu'avant d'être au milieu de la
ville, il avoit déjà plus de trente mille personnes autour de lui.»
Ce fut au milieu de ce cortége qu'il parvint jusqu'à l'hôtel de
Soissons, où demeuroit alors la reine mère. La surprise de Catherine fut
grande lorsqu'il se présenta devant elle: l'émotion qu'elle en ressentit
fut assez forte pour pouvoir être remarquée de ceux qui l'entouroient;
et même en cherchant à se remettre, elle ne put s'empêcher de lui dire
que, dans de telles circonstances, elle auroit mieux aimé qu'il ne fût
point venu. Il répondit que l'envie de se justifier auprès du roi ne
lui avoit pas permis de différer davantage, et la pria de vouloir bien
l'informer de sa venue et le faire conduire vers lui. À l'instant même
la reine fit partir un de ses officiers qu'elle chargea de remplir ce
message; et la réponse ayant été que le roi consentoit à le recevoir,
ils s'acheminèrent ensemble vers le Louvre.
La reine étoit dans sa chaise; lui la suivoit à pied au milieu de cette
même foule, qui ne l'avoit point quitté depuis son entrée dans Paris.
Elle inondoit les rues; les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons
étoient garnis de spectateurs; sur son passage l'air retentissoit de
mille acclamations: on l'appeloit le _défenseur de l'Église et de la
religion catholique, le sauveur de Paris_; de toutes parts on le
saluoit, on le couvroit de bénédictions; on en vit fléchir les genoux
devant lui, et ceux qui étoient assez heureux pour l'approcher de plus
près, baisoient sa main et le bas de ses habits; de leurs croisées les
dames jetoient sur lui des fleurs et des rameaux. À tant de
démonstrations de respect et d'amour, Guise, d'un visage tranquille et
serein, répondoit avec ces manières gracieuses et populaires qui lui
étoient naturelles et qui, depuis si long-temps, lui avoient gagné tous
les coeurs; il saluoit aux fenêtres d'un air riant, faisoit des signes
de la main aux plus éloignés, disoit des paroles honnêtes à ceux qui
l'environnoient. Cette espèce de pompe triomphale l'accompagna jusqu'au
palais du roi.
Ce prince l'attendoit; et lorsqu'on lui avoit annoncé sa venue, sa
première pensée avoit été de le faire poignarder. Mais, ayant laissé
entrevoir ce dessein à ceux qui l'environnoient, Villequier et La Guiche
l'en détournèrent, lui en faisant voir les suites, qui auroient été de
faire investir le Louvre à l'instant même par cent mille hommes armés,
et de l'exposer, lui et toute la famille royale, aux derniers attentats.
Ils ajoutèrent que sans doute le duc de Guise ne seroit pas assez
téméraire pour venir ainsi au Louvre se livrer entre les mains de son
maître qu'il savoit irrité contre lui, s'il n'avoit à lui donner des
raisons dont il dût être satisfait; qu'il convenoit du moins de
l'entendre, et qu'ensuite on verroit ce qu'on auroit à faire. Le roi
fut, sinon persuadé, du moins ébranlé par ces paroles; il rentra dans
ses irrésolutions accoutumées, et le duc de Guise leur dut son salut.
En passant dans la cour du Louvre, il trouva les gardes doublées et
rangées en haie sur son passage, ayant à leur tête Crillon, qui ne
l'aimoit pas et qui reçut très-froidement son salut; les archers et une
foule de gentilshommes garnissoient les salles qu'il falloit traverser:
leur contenance morne le frappa. On dit que se voyant engagé si avant,
sa fermeté l'abandonna un moment, et qu'on le vit pâlir.
Suivant l'ordre qui avoit été donné, il fut introduit dans la chambre
de la jeune reine, dans laquelle le roi entra par une porte dont lui
seul avoit la clef. Le duc s'avançant alors pour lui faire la révérence:
«Qui vous amène ici? lui dit-il, d'un air sévère, je vous avois fait
avertir de ne point venir.--Sachant, reprit le duc, les calomnies dont
on me noircissoit auprès de Votre Majesté, je lui apporte ma tête, si
elle juge que je sois coupable. Je ne serois cependant pas venu, si elle
eût daigné m'en faire une défense plus expresse.» Ce dernier mot amena
une explication entre lui et Bellièvre, que le roi appela pour
convaincre le duc qu'il avoit reçu cette défense et qu'il avoit désobéi.
Le duc jura que les dernières lettres qu'on disoit lui avoir écrites à
ce sujet, ne lui étoient point parvenues[136]. Voyant alors une certaine
hésitation, tant dans les paroles du roi que dans l'expression de son
visage, il profita habilement de ce moment, fit une révérence profonde
et se retira. Tout court qu'avoit été cet entretien, il lui avoit paru
bien long; et une fois hors d'un semblable danger, il se promit bien de
n'y plus retomber. En le revoyant, le peuple poussa un cri de joie, et
le reconduisit avec les mêmes transports qui l'avoient déjà accompagné,
jusque dans le quartier Saint-Avoie, où son hôtel étoit situé[137].
[Note 136: L'auteur de l'_Esprit de la Ligue_ dit ici qu'il _fit
semblant_ de ne les avoir pas reçues, et n'en apporte aucune preuve.
C'est ainsi qu'il a écrit tout son livre, sans critique et avec un
esprit de partialité qui se dénote presque à chaque page.]
[Note 137: Aujourd'hui l'hôtel de Soubise.]
Le reste du jour et de nuit entière se passèrent, de part et d'autre,
dans une grande agitation. Les gardes furent doublées au Louvre; le duc
prit des précautions toutes semblables autour de son hôtel où se
rassemblèrent tous les gentilshommes attachés à son parti; les bourgeois
se tinrent en armes dans leurs maisons, et prêts au premier signal à se
rendre à leurs divers points de ralliement; les espions des deux partis
parcouroient la ville, et alloient rendre compte de ce qui se passoit,
les uns au Louvre, les autres aux Seize et au duc de Guise.
Ce même jour dans l'après-midi, il avoit eu une nouvelle conférence avec
le roi chez la reine mère et dans le jardin de l'hôtel de Soissons. Mais
cette fois-ci, il avoit eu soin de s'y rendre, bien accompagné de
gentilshommes qui tous étoient armés sous leurs habits. Là il y eut des
plaintes, des justifications, des remontrances réciproques: le foible
monarque se vit réduit à faire de sa conduite des apologies qui ne
demeurèrent point sans réponse; et le duc se résumant, demanda en
termes respectueux que le roi se déterminât franchement à faire aux
huguenots une guerre d'extermination, et qu'il chassât de la cour,
d'Épernon, La Valette son frère, et tous les conseillers perfides dont
il étoit entouré.
Le roi promit tout ce qui lui étoit demandé, mais sous la condition que
le duc ne s'opposeroit point à ce qu'il fît sortir de Paris tous les
étrangers, soldats et gens sans aveu, dont la ville étoit remplie.
Celui-ci eut l'air d'y consentir; et aussitôt des commissaires furent
nommés à cet effet. Ils firent des recherches partout, tant dans les
hôtelleries que dans les maisons des particuliers; mais, ainsi que Guise
l'avoit bien prévu, elles n'eurent aucun succès, et il n'avoit garde de
favoriser une semblable mesure. Les uns se cachèrent, et leurs hôtes
eux-mêmes les aidèrent à échapper aux perquisitions; les autres, au lieu
de sortir de Paris, alloient se réfugier dans l'hôtel du duc et dans les
quartiers où ils savoient que les ligueurs étoient les plus forts. Alors
le foible prince s'aperçut, mais trop tard, qu'il n'y avoit rien à
attendre pour lui que de la force; et se décida enfin à exécuter ce
qu'il auroit dû faire trois jours plutôt: les Suisses reçurent l'ordre
d'entrer dans Paris.
Il y entrèrent, le 12 mai, à la pointe du jour, au nombre de quatre
mille que suivoient deux mille soldats des troupes royales. Cette petite
armée fut partagée en trois corps, dont l'un fut établi au marché des
Innocents, un autre à la Grève et le troisième au marché Neuf. Les
gardes-françoises se rangèrent en ordre de bataille sur le Petit-Pont,
sur le pont Saint-Michel et sur le pont Notre-Dame. Crillon, colonel de
cette troupe, vouloit aussi se saisir de la place Maubert, poste, dans
une semblable conjoncture, de la plus grande importance, puisqu'il
servoit de point de communication avec le quartier de l'université, et
presque toute cette partie de la ville qui est au midi et à l'orient de
la rivière; mais, par une suite de ce système de demi-mesures que l'on
ne pouvoit se résoudre à abandonner, même lorsque l'on prenoit
l'offensive et pour ainsi dire au milieu de la mêlée, il avoit reçu
l'ordre exprès de ne point employer la violence; et, trouvant cette
place couverte d'une grande multitude de peuple en armes, il se vit
contraint de se retirer contre son sentiment, qui étoit d'attaquer et de
s'emparer de ce poste, à quelque prix que ce fût.
Il ne se pouvoit sans doute commettre une plus grande faute: le peuple,
voyant qu'on n'osoit l'attaquer, en devint plus hardi; et les Seize
demeurèrent les maîtres du quartier de l'université, dans lequel ils
avoient le plus grand nombre de leurs affidés; et c'est en effet de ce
côté que l'émeute commença.
Au premier cri d'alarme, les bourgeois et les écoliers sortirent armés
de leurs maisons, et se rendirent dans leurs corps-de-garde respectifs.
Au même instant les officiers que le duc de Guise avoit amenés avec lui,
se partagèrent entre ces divers rassemblements pour en gouverner les
mouvements et y empêcher la confusion. Ce fut le comte de Brissac qui,
ayant rencontré une de ces troupes, fit faire la première barricade dans
ce même quartier de l'université où son poste lui avoit été assigné;
d'autres leur succédèrent rapidement et furent poussées jusqu'au petit
Châtelet, où déjà les officiers des troupes royales posoient des
sentinelles que les soldats de la ligue forcèrent à se replier. La même
manoeuvre se fit au même instant dans toutes les autres parties de la
ville; on tendit les chaînes dans les principales rues; et les
barricades, toujours poussées en avant, étoient soutenues par des corps
de mousquetaires. Tout cela fut fait si rapidement, qu'avant midi les
plus avancées n'étoient plus qu'à cinquante pas du Louvre; et c'est de
là que cette journée fut appelée la _Journée des barricades_. Ainsi, les
troupes du roi se trouvèrent enfermées de toutes parts, exposées aux
coups de fusils et aux grêles de pierres dont on s'apprêtoit à les
accabler par les fenêtres, et dans l'impuissance absolue de se frayer
aucun passage.
Cependant on n'attaquoit point encore, les Parisiens se contentant de
tenir ces soldats ainsi resserrés et bloqués. Alors, dans ce moment si
critique, la cour consternée tenta la voie de la négociation; et la
reine-mère se détermina à aller elle-même à l'hôtel de Guise pour y
traiter avec le duc. Les barricades l'empêchèrent de s'y rendre en
carrosse; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'elle y passa en
chaise, les bourgeois ne détendant leurs chaînes qu'avec les plus
grandes précautions, pour les rétablir aussitôt qu'ils lui avoient livré
passage. Cette conférence commença par des observations générales, par
des plaintes vagues, par diverses difficultés que Guise faisoit naître à
dessein, prolongeant ainsi l'entretien jusqu'à ce qu'il fût bien
instruit de l'état des choses. En ayant enfin reçu des avis certains, il
se déclara nettement, disant qu'il ne lui convenoit point de quitter
Paris, et d'abandonner à la fureur des mauvais conseillers dont le roi
étoit entouré, tant de bons catholiques qui ne s'étoient armés que pour
défendre leur vie que l'on menaçoit, leur religion que l'on vouloit
détruire; que, du reste, il étoit étranger à tout ce qui se passoit en
ce moment, et qu'il ne dépendoit pas de lui d'arrêter un mouvement
populaire que la cour elle-même avoit excité par ses démarches
imprudentes.
La reine étant revenue au Louvre, et le roi ne sachant plus quel parti
prendre, l'ordre fut envoyé aux troupes de quitter leurs postes et de
se replier vers le château; mais il n'étoit plus temps: un coup de fusil
tiré du Marché-Neuf, où étoient les Suisses, par un soldat de l'un ou de
l'autre parti, avoit été le signal de l'attaque. On commença aussitôt à
tirer sur eux des fenêtres, et à leur lancer des pierres. Il y en eut
une vingtaine de tués et un plus grand nombre de blessés; et, se voyant
ainsi enveloppés et dans l'impossibilité de se défendre, ils ne
tardèrent point à demander quartier, criant de toutes leurs forces:
_bons catholiques_, faisant signe du chapeau et montrant leurs
chapelets. Alors le comte de Brissac fit cesser les mousquetades; et
après les avoir désarmés, les fit renfermer dans les boucheries du
Marché-Neuf. Il en fut de même dans toutes les autres parties de la
ville, où les troupes du roi se rendirent aux divers capitaines qui les
commandoient.
Apprenant cet heureux succès, Guise sortit de son hôtel sans autres
armes que son épée; et, au milieu des cris de joie qui s'élevoient sur
son passage, il alla de barricade en barricade, apaisant le peuple et
l'empêchant de faire violence aux troupes royales, auxquelles il faisoit
rendre leurs armes, avec la liberté de se retirer vers le Louvre. La
nuit se passa pour la cour dans les mêmes inquiétudes, du côté opposé
dans une grande agitation; les Seize vouloient pousser les choses à la
dernière extrémité, et se saisir de la personne du roi.
Il se tint plusieurs conseils au Louvre: le résultat des délibérations
fut que la reine seroit chargée d'un nouveau message auprès du duc; et
qu'elle feroit tous ses efforts pour l'engager à faire quitter les armes
aux Parisiens, et à traiter avec le roi, qui lui accorderoit toutes les
satisfactions qu'il pouvoit désirer.
Si l'on en croit Davila, il se montra à découvert dans cette dernière
conférence: il demanda «à être déclaré lieutenant-général du roi, avec
l'autorité la plus étendue sur les troupes, et pour tout ce qui
regardoit la guerre; autorité qui seroit confirmée par les états
généraux que Henri III s'engageroit d'assembler incessamment à Paris;
qu'on lui donnât en outre dix places de sûreté dans le royaume avec de
l'argent pour payer les troupes qu'on y mettroit. Il insistoit vivement
sur un édit qui déclareroit les princes de la maison de Bourbon, déchus,
comme hérétiques, du droit de succession à la couronne. Il demandoit
aussi le gouvernement de Paris pour le comte de Brissac, dont il étoit
sûr; ceux de Picardie, de Normandie, de Lyon et des principales
provinces, avec des emplois militaires et des charges de la couronne
pour ses parents et amis. Il exigeoit l'exil de d'Épernon et de
plusieurs autres, non-seulement hors de la cour, mais même hors du
royaume. Enfin il vouloit que le roi se contentât de sa garde
ordinaire, et cassât les quarante-cinq gentilshommes dont il avoit cru
devoir, depuis peu, se faire un rempart contre les entreprises des
ligueurs.»
La reine avoit pensé qu'il se contenteroit de demander l'exil des
favoris, qu'elle ne désiroit pas moins ardemment que lui, espérant
reprendre ainsi l'influence qu'elle avoit perdue dans le gouvernement.
Surprise au dernier point de ces prétentions exorbitantes du duc,
alarmée des allées et des venues des bourgeois et gens de guerre, qui
venoient à tout moment interrompre cet entretien et lui parler à
l'oreille, elle conçut des alarmes; et, soupçonnant qu'il se tramoit
quelque chose contre la personne du roi[138], elle envoya aussitôt un de
ses gentilshommes pour lui en donner avis, et lui conseiller le seul
parti qu'il y avoit à prendre dans de telles extrémités; puis elle
continua de parler et de négocier. Bientôt arriva Menneville, qui vint
annoncer au duc que le roi avoit quitté Paris. À cette nouvelle
inattendue, il parut consterné, et dit brusquement à la reine: «Madame,
vous m'amusez et vous me perdez.» La reine feignit de ne rien savoir;
et, rompant aussitôt la conférence, elle s'en retourna au Louvre[139].