Ce fut elle qu'il chargea de la négociation: les conférences se tinrent

d'abord à Épernay, ensuite à Reims; le duc de Guise et le cardinal de

Bourbon traitant au nom de la ligue. Tout ce qu'il leur plut de

demander, la reine le leur accorda; et le résultat de ces conférences,

fut le fameux traité de Nemours, dans lequel Henri, réduit par sa propre

faute à recevoir la loi de ses sujets, révoquoit entièrement tous les

priviléges accordés aux hérétiques par l'édit de Poitiers, s'engageoit à

ne souffrir dans son royaume l'exercice d'aucune autre religion que de

la religion catholique, en chassoit tous les ministres calvinistes, et

promettoit de déclarer de nouveau la guerre aux chefs des

religionnaires, s'ils refusoient de rendre les places qui leur avoient

été accordées. Par des articles secrets, il fut convenu que le roi

solderoit de ses propres deniers les troupes étrangères qu'avoit levées

le duc de Guise, et qu'il donneroit à la ligue plusieurs places de

sûreté.

Ce traité jeta d'abord le roi de Navarre dans un abattement difficile à

exprimer[124]; et ce fut immédiatement après un événement si fatal à

lui-même et à son parti, que Sixte V fulmina contre lui cette bulle

d'excommunication qui sembloit lui porter le dernier coup, et qui étoit

en effet le plus grand triomphe que pussent remporter ses ennemis. Ce

fut aussi dans cette situation presque désespérée que l'on put voir

quelle étoit la grandeur de ce courage si digne d'une meilleure cause:

il répondit d'abord par une protestation contre la bulle du pape, qu'il

trouva moyen de faire afficher aux portes mêmes du Vatican; il répandit

partout des manifestes et les adressa à tous les ordres de l'État; il

offrit le duel au duc de Guise pour épargner le sang françois que la

guerre civile alloit répandre, l'accusant hautement de vouloir se frayer

un chemin au trône par la destruction de la famille régnante[125];

enfin, ranimant par son énergie le courage presque abattu des siens, on

le vit bientôt, lorsqu'on le croyoit perdu sans ressource, en mesure de

se défendre et même d'attaquer.

[Note 124: La consternation profonde où le plongea cette nouvelle,

produisit cet effet singulier que, rêvant, la tête appuyée sur sa main,

aux malheurs qui pouvoient résulter pour lui et pour la France d'un tel

traité et de ces discordes intestines, la partie de sa moustache qui

étoit cachée sous cette main, lui blanchit tout à coup. Son

historiographe, Matthieu, rapporte ce fait comme l'ayant entendu

lui-même raconter à Henri IV. Liv. 8.]

[Note 125: L'écrit dans lequel il portoit contre lui cette accusation,

avoit été composé par Du Plessis Mornay, et étoit intitulé:

_Avertissement sur l'intention et but de messieurs de Guise dans la

prise des armes._ Il fit grand bruit, et le duc de Guise l'ayant reçu y

fit des notes, lesquelles furent remises à Pierre d'Espinac, archevêque

de Lyon, qui se chargea d'y répondre. Cette réponse est remarquable en

ce que, repoussant l'accusation qu'on élevoit contre le duc de Guise, de

prétendre à la couronne de France, non-seulement son auteur prouve

qu'elle est fausse et calomnieuse, mais il démontre en même-temps la

nullité des titres sur lesquels certains mémoires publiés sur ce même

sujet, appuyoient les droits de la maison de Guise. Une telle défense

faite de l'aveu du duc, et même avec sa coopération, peut faire douter

que ses desseins ambitieux fussent tels qu'on les a supposés; et auroit

dû rendre plus circonspects des gens que l'esprit de parti a portés à

décider d'un ton si tranchant une question au moins indécise, et dans

laquelle ceux qui sont d'un avis contraire ont pour nier des raisons

meilleures qu'ils n'en ont pour affirmer.

(Mém. du duc de Nevers, t. I.)]

Cependant le traité de Nemours n'avoit point calmé l'animadversion

publique dont Henri III étoit l'objet, parce qu'on ne voyoit point

qu'il s'empressât d'en remplir les clauses. La démarche qu'il avoit

faite à l'égard du roi de Navarre, le faisoit même soupçonner de quelque

projet d'alliance avec les huguenots. Ce qui confirmoit ces soupçons,

c'est qu'il ne faisoit contre lui aucuns préparatifs de guerre; et cette

guerre, tout le parti catholique la demandoit à grands cris. Bientôt

l'agitation des esprits fut plus grande qu'elle n'avoit jamais été; et

ce fut au milieu de ces alarmes nouvelles, excitées par la foiblesse

d'un malheureux prince, qui ne pouvoit se résoudre à prendre un parti,

que se forma la ligue particulière de Paris.

La première idée en fut conçue par un bourgeois de cette ville, nommé La

Rocheblond. Tourmenté comme tant d'autres des dangers que couroit la

religion, il se persuada, dans le zèle dont il étoit dévoré, que tout

catholique étoit appelé à la défendre par tous les moyens qui étoient en

son pouvoir, et s'ouvrit là-dessus à plusieurs curés, docteurs et

prédicateurs de Paris, depuis long-temps attachés à la ligue, et même du

nombre des ligueurs les plus ardents[126]. Ceux-ci goûtèrent son

projet, et en ayant délibéré ensemble, ils arrêtèrent le plan d'une

association dont le but étoit de s'assurer de Paris, et de mettre une

ville d'aussi grande importance sous l'entière influence des chefs du

parti catholique. Leur société s'étant bientôt accrue d'un certain

nombre de leurs amis les plus sûrs dont ils se répondirent

mutuellement[127], ils formèrent un conseil de dix membres, tant

ecclésiastiques que laïques, qui se tint d'abord dans une chambre de la

Sorbonne, ensuite au collége de Fortet; et six d'entre eux furent

choisis, auxquels on partagea les seize quartiers dont on composoit la

ville de Paris. Leur mission étoit d'y faire des partisans à la nouvelle

ligue, d'y semer les bruits qui pourroient être utiles au parti, et d'y

porter les ordres du conseil secret. De là le nom de faction des

_Seize_, donné à cette association qui, depuis, joua un si grand rôle et

se rendit si formidable.

[Note 126: Les principaux étoient Jean Prévost, curé de Saint-Séverin,

Jean Boucher, curé de Saint-Benoît, et Mathieu de Launoy, chanoine de

Soissons.]

[Note 127: On nomme entre autres Acarie, maître des comptes; d'Orléans,

Caumont, Ménager, avocats; le sieur de Manoeuvre, de la famille des

Hennequins; le sieur Deffiat, gentilhomme auvergnat; Jean Pelletier,

curé de Saint-Jacques-de-la-Boucherie; Jean Guincestre, curé de

Saint-Gervais; Bussy-le-Clerc, Emonet, La Chapelle, Crucé, procureurs;

le commissaire Louchard; La Morlière, notaire, Compan, marchand, etc.]

Les progrès en furent plus rapides qu'on n'auroit osé espérer,

non-seulement parmi le peuple, mais encore dans le clergé et dans la

noblesse; et le secret en fut si bien gardé, que le roi et ses

ministres, bien qu'ils s'aperçussent qu'en effet il se tramoit quelque

chose, ne purent se procurer aucuns documents positifs sur ce complot,

le plus dangereux cependant que l'on eût encore formé. Le duc de Guise

et le cardinal de Bourbon n'en eurent eux-mêmes aucune connoissance

jusqu'au moment où ses chefs, jugeant leur confédération assez nombreuse

et assez solidement constituée pour pouvoir se mettre utilement en

rapport avec la ligue générale du royaume, leur firent savoir ce qu'ils

avoient fait, leur apportant la nouvelle si agréable et si inespérée que

la capitale de la France étoit à eux, et que, quand il leur plairoit,

ils y commanderoient en maîtres absolus. Aussitôt la correspondance la

plus active s'établit entre les ligués de Paris et ceux des provinces;

et ce fut alors que le duc de Guise se crut assez fort pour sommer Henri

III, de faire la guerre au roi de Navarre et d'exécuter toutes les

conditions du traité de Nemours.

Cette guerre étoit ce que Henri redoutoit le plus, parce qu'il s'étoit

mis dans une position telle que son effet inévitable devoit être

d'accroître la puissance de ceux qu'il continuoit de considérer comme

ses plus mortels ennemis; il imagina donc encore deux moyens de

temporisation qui, de même que tout ce qu'il avoit fait jusqu'alors

tournèrent contre lui: le premier fut d'envoyer un nouveau message au

roi de Navarre pour l'engager à accéder au traité de Nemours, et à

mettre fin à ces discordes intestines en se faisant catholique; n'ayant

point réussi, il imagina d'essayer s'il ne jetteroit point quelques

embarras parmi les ligueurs en leur exposant la pénurie des finances, et

en leur déclarant la nécessité où il se trouvoit de lever de nouveaux

impôts pour subvenir aux frais de cette guerre, dont le retard leur

causoit une si vive impatience. Il manda donc au Louvre le premier

président du parlement de Paris, le prévôt des marchands, le doyen de la

cathédrale, et voulut que le cardinal de Guise les accompagnât.

«Je suis charmé, leur dit-il, en les abordant d'un air ironique, d'avoir

enfin suivi les bons conseils qu'on m'a donnés, et de m'être déterminé,

à votre sollicitation, à révoquer le dernier édit que j'avois fait en

faveur des protestants. J'avoue que j'ai eu de la peine à m'y résoudre;

non pas que j'aie moins de zèle qu'aucun autre pour les intérêts de la

religion; mais parce que l'expérience du passé m'avoit appris que

j'allois faire une entreprise où je trouverois des obstacles que je ne

croyois pas surmontables. Mais, puisque enfin le sort en est jeté,

j'espère qu'assisté des secours et des conseils de tant de braves gens,

je pourrai terminer heureusement une guerre si considérable.

»Pour l'entreprendre et la finir avec honneur, j'ai besoin de trois

armées. L'une restera auprès de moi, j'enverrai l'autre en Guienne, et

la troisième je la destine à marcher sur la frontière, pour empêcher les

Allemands d'entrer en France: car, quoi qu'on puisse dire au contraire,

il est certain qu'ils se disposent à venir nous voir. J'ai toujours cru

qu'il étoit dangereux de révoquer le dernier édit; et depuis que la

guerre est résolue, j'y vois encore plus de difficultés, et c'est à quoi

il faut pourvoir de bonne heure: car il ne sera plus temps d'y penser

quand l'ennemi sera à vos portes, et que de vos fenêtres vous verrez

brûler vos métairies et vos moulins, comme il est déjà arrivé autrefois.

C'est contre mon avis que j'ai entrepris cette guerre; mais n'importe,

je suis résolu à n'y épargner ni soin ni dépense pour qu'elle réussisse;

et, puisque vous n'avez pas voulu me croire lorsque je vous ai conseillé

de ne point penser à rompre la paix, il est juste du moins que vous

m'aidiez à faire la guerre. Comme ce n'est que par vos conseils que je

l'ai entreprise, je ne prétends pas être le seul à en porter tout le

faix.»

Puis se tournant vers M. de Harlai: «M. le premier président, lui

dit-il, je loue fort votre zèle et celui de vos collègues, qui ont

aussi approuvé la révocation de l'édit, et m'ont exhorté si vivement à

prendre en main la défense de la religion; mais aussi je veux bien

qu'ils sachent que la guerre ne se fait pas sans argent, et que, tant

que celle-ci durera, c'est en vain qu'ils viendront me rompre la tête au

sujet de la suppression de leurs gages. Pour vous, ajouta-t-il, M. le

prévôt des marchands, vous devez être persuadé que je n'en ferai pas

moins à l'égard des rentes de l'Hôtel-de-Ville. Ainsi, assemblez ce

matin les bourgeois de ma bonne ville de Paris, et leur déclarez que,

puisque la révocation de l'édit leur a fait tant de plaisir, j'espère

qu'ils ne seront pas fâchés de me fournir deux cent mille écus d'or dont

j'ai besoin pour cette guerre: car, de compte fait, je trouve que la

dépense montera à quatre cent mille écus par mois.»

Ensuite s'adressant au cardinal de Guise: «Vous voyez, monsieur, lui

dit-il d'un air irrité, que je m'arrange, et que de mes revenus, joints

à ce que je tirerai des particuliers, je puis espérer fournir, pendant

le premier mois, à l'entretien de cette guerre. C'est à vous d'avoir

soin que le clergé fasse le reste car je ne prétends pas être le seul

chargé de ce fardeau, ni me ruiner pour cela; et ne vous imaginez pas

que j'attende le consentement du pape: car, comme il s'agit d'une

guerre de religion, je suis très-persuadé que je puis en conscience, et

que je dois même me servir des revenus de l'Église, et que je ne m'en

ferai aucun scrupule. C'est surtout à la sollicitation du clergé que je

me suis chargé de cette entreprise: c'est une guerre sainte; ainsi c'est

au clergé à la soutenir.»

Comme tous vouloient répliquer et lui montrer la difficulté de trouver

de l'argent à cause de l'épuisement de tous les corps de l'état: «Il

falloit donc m'en croire, dit-il, en les interrompant brusquement et

d'un ton animé, et conserver la paix plutôt que de se mêler de décider

la guerre dans une boutique ou dans un choeur; j'appréhende fort que,

pensant détruire le prêche, nous ne mettions la messe en grand danger.

Au reste, il est question d'effets et non de paroles.» Ayant dit ces

mots, il les congédia.

Cette harangue, comme l'observe avec raison l'historien de Thou, n'eut

d'autre effet que de mettre à découvert les dispositions secrètes du

roi, et de le rendre plus méprisable encore à ceux qui le réduisoient à

faire ainsi la guerre malgré lui. L'obstacle qu'il présentoit fut

bientôt levé: pour commencer enfin cette guerre si ardemment désirée, on

se montra prêt à faire tous les sacrifices; les Parisiens furent les

plus prompts à se cotiser, et fournirent en très-peu de temps une somme

de deux cent mille écus.

Telle fut l'origine de la guerre dite des _Trois Henris_, Henri, roi de

France, Henri, duc de Guise, et Henri de Navarre. Le prince de Condé a

d'abord en Bretagne quelques succès, que suivent des revers tels, qu'il

est forcé à travers mille périls de se sauver en Angleterre pour pouvoir

ensuite gagner La Rochelle. Le roi de Navarre, réduit à ses propres

forces, soutient la lutte en Poitou, en Saintonge, dans la Guienne, par

des prodiges de courage et d'activité. (1586) L'année suivante, quatre

armées sont mises en campagne; on se bat en Guienne, en Dauphiné, dans

la Provence; et tandis que le duc de Guise manoeuvre sur les frontières

de la Bourgogne et de la Champagne pour s'opposer à l'entrée des

Allemands, son frère, le duc de Mayenne, poursuit le roi de Navarre avec

des forces supérieures, négligeant les siéges des villes, et ne

cherchant autre chose qu'à s'emparer du prince lui-même, qui ne sembloit

pas pouvoir lui échapper. Ce fut le roi lui-même qui lui fit ouvrir une

voie pour se réfugier à La Rochelle: car il étoit loin de vouloir la

destruction du parti huguenot dont il pensoit dès lors avoir un jour

besoin contre les ligueurs qu'il haïssoit par-dessus tout. Mayenne, qui

vit bientôt dépérir son armée, parce qu'on ne lui envoyoit ni argent ni

renforts, revint à la cour se plaignant hautement d'avoir été trahi; et

la haine publique s'en accrut contre le roi, que l'on accusa de cette

trahison.

Cette accusation, nous le répétons, n'étoit point sans fondement[128]:

Henri III avoit d'autres armées: elles étoient commandées par d'Épernon,

La Valette son frère et le maréchal de Biron; et c'étoit à entretenir

ces armées, dans lesquelles il plaçoit toutes ses espérances, qu'il

mettoit tous ses soins et employoit toutes les ressources de ses

finances. Ces trois seigneurs appartenoient au parti _politique_: ce

parti, qui venoit de prendre le nom de _royaliste_, et qui croyoit

l'être sans doute parce qu'il séparoit la royauté de la religion,

commençoit alors à reparoître sur cette scène de désordres qu'il ne

devoit plus quitter, et dont il alloit accroître la confusion. Ainsi le

roi craignoit de détruire les huguenots, cherchoit son appui dans les

politiques, et étoit impuissant contre les ligueurs!

[Note 128: Mayenne avoit chargé le vicomte d'Aubeterre de garder le

passage de la Garonne: celui-ci se laissa surprendre, et le roi de

Navarre passa la rivière seulement avec trente personnes. Tout le monde

crut alors, dit d'Aubigné, que d'Aubeterre ne s'étoit fait donner ce

poste que pour favoriser la retraite de l'illustre fugitif.]

Aussi les murmures furent-ils très-violents lorsqu'il fut de nouveau

question de fournir de l'argent pour les frais d'une guerre dans

laquelle il n'avoit montré jusqu'alors ni franchise ni vigueur: le

parlement n'enregistra que forcément ses édits bursaux, et le clergé ne

lui fournit des contributions qu'à des conditions humiliantes pour

lui[129]. La guerre recommença donc en Saintonge, sous le commandement

du maréchal de Biron, qui n'agit que mollement contre l'ennemi, et

confirma ainsi tous les soupçons que les ligueurs avoient conçu contre

la politique tortueuse de la cour. Alors le duc de Guise jugea que les

intérêts de son parti demandoient qu'il commençât à se montrer plus

ouvertement: il s'y décida et s'empara aussitôt de plusieurs places

fortes sur les frontières de la Champagne, où il stationnoit toujours

avec son armée, remplaçant par des ligueurs les commandants qu'il en

faisoit sortir. Au moment même où il tentoit un coup si hardi, on apprit

que des troupes allemandes étoient sur le point de passer la frontière;

et Henri III se trouva de nouveau seul au milieu de tous les partis et

de tous les intérêts. De nouvelles tentatives qu'il fit alors auprès du

roi de Navarre pour l'engager à changer de religion et à se réunir à

lui, ne réussirent pas davantage que celles qui les avoient précédées,

et le mécontentement des chefs de la ligue s'en accrut à un tel point

que, dans une assemblée qu'ils tinrent dans une abbaye du cardinal de

Guise, ils jurèrent de ne point quitter les armes, _de quelque part que

l'ordre leur en fût donné_, qu'ils n'eussent détruit ou chassé du

royaume jusqu'au dernier des huguenots.

[Note 129: Il exigea que la disposition de cet argent fût remise aux

mains du cardinal de Bourbon, du nonce et de l'évêque de Paris.]

Cependant les Allemands appelés en France par le roi de Navarre alloient

y entrer; l'alarme étoit vive dans toutes les provinces; et les Seize,

ayant répandu partout que c'étoit le roi lui-même qui, d'accord avec le

Navarrois, livroit son royaume à l'étranger[130], l'indignation contre

lui fut au comble, surtout à Paris; et par les résolutions extrêmes que

prirent dès lors les ligueurs de cette ville, on put prévoir les excès

auxquels se livreroit plus tard cette faction turbulente des Seize,

composée fortuitement de gens de tous états, et dont un grand nombre

avoit été pris dans les classes inférieures de la société. Il y fut

arrêté que l'on offriroit au roi des troupes et de l'argent pour chasser

de France cette soldatesque étrangère; que s'il rejetoit cette offre, la

ligue les lèveroit elle-même et choisiroit un prince catholique pour les

commander. On alla même jusqu'à prévoir le cas où le roi mourroit; et la

chose arrivant, toutes les troupes de Paris devoient se réunir entre

Paris et Orléans; une assemblée d'états se formoit alors sous leur

protection, et l'on y procédoit sur-le-champ à l'élection d'un roi

catholique; le concile de Trente étoit reçu en France sans aucune

restriction; et le pape ainsi que le roi d'Espagne étoient invités à

soutenir l'élection nouvelle, l'un par ses armes, l'autre par son

autorité.

[Note 130: Ces reproches étoient fondés. Le roi, qui n'avoit point

d'autre politique que de tromper tous les partis, étoit convenu avec le

baron de Rosni, que le roi de Navarre feroit une levée de vingt mille

Suisses protestants, sous la condition que ces Suisses passeroient dans

son camp, au moment où il se déclareroit lui-même contre la ligue. (Mém.

de Sully.)]

(1587) Tel fut le projet qu'envoyèrent les ligueurs de Paris dans toutes

les provinces, l'accompagnant d'une formule de serment que devoient

signer tous ceux qui s'engageroient avec eux à l'exécuter. Mais, trop

emportés pour attendre le résultat d'un concert général de la ligue, ils

étoient à tout moment sur le point d'éclater; et les plus furieux ne

parloient pas moins que de soulever le peuple, de s'emparer de la

Bastille, du Temple, de l'Arsenal, des deux Châtelets, du Palais, du

Louvre, et de se saisir de la personne du roi. Mayenne qui, depuis son

retour de l'armée, n'avoit point quitté Paris, où il dirigeoit

secrètement leurs conseils, effrayé des dangers auxquels alloient

l'exposer des furieux qu'il ne pouvoit plus contenir, et qui

paroissoient résolus d'agir, lorsque rien n'étoit encore suffisamment

préparé, étoit résolu d'en sortir au plus tôt, persuadé que Henri,

informé (et il ne pouvoit douter qu'il ne le fût) d'une partie de ces

complots, éclateroit lui-même le premier. Le duc de Guise, qui voyoit

une ville si considérable perdue pour lui, si son frère y abandonnoit

les ligueurs sans chef et à la merci d'un roi outragé, le conjuroit d'y

rester, lui montrant le salut de son parti et même celui de leur

famille[131] attaché à la conservation de la capitale du royaume. La

situation étoit périlleuse, et le péril s'accrut encore par l'arrivée du

duc d'Épernon, qui revenoit de Provence, amenant un corps de troupes

avec lui. C'étoit pour le roi le moment de faire avorter tous les

desseins des ligueurs; et même le projet en avoit été arrêté dans son

conseil avant l'arrivée de cette petite armée; mais il retomba bientôt

dans ses irrésolutions accoutumées, et l'audace des Seize en redoubla.

Enfin, pour le déterminer à sortir de cette inconcevable indolence, il

fallut que le complot eût été formé de l'enlever un jour qu'il devoit se

rendre à la foire Saint-Germain. Il n'y alla point; et, l'avis lui étant

bientôt apporté que le duc d'Épernon, qu'il y avoit envoyé à sa place,

avoit été insulté et poursuivi par ceux qui l'y attendoient lui-même, il

jeta promptement des soldats dans la Bastille, dans l'Arsenal, sur tous

les points dont les conjurés avoient résolu de s'emparer; et ainsi le

complot fut déconcerté avec une facilité qui auroit dû lui apprendre ce

qu'il pouvoit encore dans cette ville de Paris qu'il étoit si important

pour lui de conserver.

[Note 131: Il lui marquoit, dans sa lettre, qu'abandonner les Parisiens

à la merci du roi, c'étoit s'exposer à perdre les principales villes du

royaume qui se hâteroient, voyant la capitale de la France entre ses

mains, de demander leur pardon; qu'elles l'obtiendroient, mais que tous

les princes de leur maison paieroient ce pardon de leur tête. Il lui

prouvoit que si l'on n'avoit point encore attenté à leur vie; c'est que

l'occasion avoit manqué, et lui montroit combien il étoit nécessaire de

ne traiter qu'avec des sûretés qui les missent à l'abri des vengeances

du roi. (Matthieu, liv. 8.) On voit dans cette lettre que la haine

impolitique de Henri III contre les Guises avoit poussé les choses à des

extrémités d'où il étoit impossible à ceux-ci de revenir.]

Mais qu'en arriva-t-il? Mayenne, qui vit aussitôt tout ce qu'il avoit à

craindre pour sa propre sûreté, après un tel coup d'autorité, lui

demanda la permission de se retirer et le prince débonnaire la lui

accorda, se contentant de lui dire lorsqu'il vint prendre congé de lui:

«Mais quoi! mon cousin, abandonnez-vous ainsi les bons ligueurs de

Paris?--Je ne sais ce que veut dire Votre Majesté,» répondit Mayenne,

qui monta aussitôt à cheval, et partit sans que le roi lui demandât

d'autres éclaircissements; satisfait seulement d'avoir déjoué la

conspiration et de s'être assuré des principaux postes de Paris, il ne

poussa pas plus loin ses recherches, et rentra dans son repos.

Le duc de Guise, informé de ce qui s'étoit passé, envoya un message aux

Seize pour se plaindre de cette précipitation imprudente qui avoit

manqué tout perdre, et les menaça même, dit-on, de les abandonner. Il

étoit cependant bien éloigné de vouloir rompre avec eux; et, rassuré

bientôt par cette molle conduite du roi, qui passoit même, en cette

circonstance, toutes les idées qu'il s'étoit faites de sa foiblesse, il

resserra au contraire les liens qui l'unissoient à leur faction, leur

promettant que, s'ils vouloient se laisser conduire par ses avis, de son

côté il ne leur manqueroit pas, et qu'au premier signal il voleroit à

leur secours.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 16 / 38 段