paix nouvelle; et il en avoit besoin plus encore que les huguenots, pour
que rien ne s'opposât à l'exécution du projet qu'il avoit formé, et dont
ses intrigues et celles de sa soeur Marguerite avoient depuis long-temps
préparé toutes les voies, projet qui étoit de profiter des troubles des
Pays-Bas pour les enlever au roi d'Espagne, et se faire déclarer duc de
Brabant. Il venoit enfin d'obtenir pour cette expédition le consentement
de son frère, que celui-ci lui avoit long-temps refusé; et c'est ainsi
que la politique perfide de Philippe II se trouvoit payée de perfidies
toutes semblables. Il n'est point de notre sujet de raconter cet
événement, qui commença par d'heureux succès et finit par les revers les
plus humiliants; dans lequel ce prince malhabile, fut la dupe de tout le
monde, et de ses alliés comme de ses ennemis, du prince d'Orange, qui
seul en profita, de la reine Élisabeth, du duc de Parme, gouverneur de
ces provinces pour le roi d'Espagne; jusqu'à ce que, forcé d'abandonner
son entreprise, il revint en France, où sa mort, qui arriva peu de temps
après, ouvrit un champ plus vaste à toutes les passions, aggrava les
dangers de toutes les positions, et devint, comme nous l'allons voir, la
cause et le signal des plus grands événements.
Pendant cet intervalle d'une paix trompeuse, achetée par les concessions
les plus humiliantes, et lorsque tout échappoit à son pouvoir,
catholiques et protestants, que faisoit Henri III? Comme si cette paix
d'un moment eût dû ne jamais finir, il se replongeoit et plus avant
encore, dans cette indolence presque stupide, dans ces lâches voluptés
qui l'avoient rendu, dès les premiers moments de son règne, la risée de
ses ennemis et de ses sujets. Les mémoires du temps nous ont conservé
des détails qui semblent incroyables de ce mélange de superstitions, de
débauches, de bizarreries indécentes dont se composoit la vie de ce
foible et malheureux prince. Aux mascarades, aux tournois, aux courses
de bague, où il paroissoit dans des parures efféminées, indignes non
seulement d'un roi, mais de tout homme qui auroit conservé quelque
respect pour lui-même, succédoient des retraites, des processions, dans
lesquelles, par un excès non moins ridicule, il paroissoit couvert d'un
sac de pénitent, portant une discipline et un chapelet attachés à sa
ceinture; puis, après avoir visité les couvents et adoré les reliques,
il retournoit à ses _mignons_. C'étoit le nom que l'on avoit donné à
quelques jeunes débauchés de la cour[117], pour lesquels il avoit une
affection, ou pour mieux dire, des tendresses effrénées et dont le
scandale alloit au delà de ce qu'il est possible d'exprimer. On étoit
également révolté et des profusions extravagantes auxquelles il se
livroit pour eux, et de l'insolence extrême où les jetoit un tel excès
de faveur; la reine mère elle-même souffroit comme les autres de la
_désordonnée outre-cuidance des mignons_; et il n'étoit personne qui
n'attendît avec impatience quelque événement qui mît fin à des désordres
aussi honteux. On eut quelque espérance de s'en voir délivrer après la
mort tragique de Caylus, Maugiron et Saint-Mégrin[118]; mais le roi,
qu'on avoit cru un moment inconsolable de leur perte, ne tarda pas à
les remplacer par de nouveaux favoris (Joyeuse et La Valette, depuis duc
d'Épernon) qui devinrent, comme les premiers, l'objet de ses folles
complaisances et de ses prodigalités[119]. On murmuroit de voir les
impôts extraordinaires dont les peuples étoient accablés, détournés de
leur emploi légitime, qui étoit de mettre fin aux guerres civiles, pour
devenir la proie de ces infâmes favoris; on lui reprochoit amèrement et
les places de sûreté si imprudemment livrées au roi de Navarre, et la
protection ouverte qu'il accordoit à Genève, principal foyer du
calvinisme, et les secours donnés à son frère pour une expédition dont
le but étoit de faire triompher en Flandre un parti qui vouloit y abolir
la religion catholique. D'un autre côté, cette haine contre un monarque
si complètement avili sembloit accroître encore la faveur populaire du
duc de Guise; et celui-ci, profondément ulcéré de se voir sans crédit à
la cour et supplanté dans le rang qu'il lui appartenoit d'y tenir par de
si méprisables rivaux, mêloit des projets d'ambition et de vengeance à
ce zèle héréditaire qu'il tenoit de ses pères pour l'état et la
religion; les princes de sa maison le secondoient, guidés par les mêmes
vues et animés du même esprit; presque toute la noblesse catholique le
reconnoissoit depuis long-temps pour son chef, confondoit ses intérêts
avec les siens; et, justement effrayé des derniers priviléges accordés
aux hérétiques, le clergé s'attachoit maintenant à lui comme au seul
défenseur qui restât à l'Église au milieu des dangers imminents dont
elle étoit de nouveau menacée. Ainsi, dans une apparente obscurité, ce
seigneur étoit devenu le centre du parti formidable dont le roi s'étoit
si impolitiquement séparé, et qui, par cela même qu'il n'étoit pas
conduit et dirigé par lui, alloit se soulever contre lui.
[Note 117: La plupart y furent introduits par René de Villequier, qui
faisoit, auprès du roi, le personnage d'artisan de plaisir.]
[Note 118: Les deux premiers furent tués en duel. Ce fut à l'entrée de
la rue des Tournelles, où aboutissoit alors un des côtés du parc,
vis-à-vis de la Bastille, qu'ils se battirent à cinq heures du matin, le
27 avril 1578, avec Livarot, autre mignon du roi, contre d'Entragues,
attaché aux Guises, Riberac et Schomberg. Maugiron et Schomberg, qui
n'avoient que dix-huit ans, furent tués roides; Riberac mourut le
lendemain; Livarot, d'un coup sur la tête, resta six semaines au lit;
d'Entragues ne fut que légèrement blessé; Caylus, blessé de dix-neuf
coups, languit trente-trois jours, et mourut entre les bras du roi qui,
pendant tout ce temps, ne quitta pas le chevet de son lit. «Il avoit
promis aux chirurgiens qui le pansoient cent mille francs, en cas qu'il
revint en convalescence, et à ce beau mignon cent mille écus, pour lui
faire avoir bon courage de guérir. Nonobstant lesquelles promesses il
passa de ce monde en l'autre.» Henri n'aimoit pas moins Maugiron «car il
les baisa tous deux morts, fit tondre leurs têtes, et emporter et serrer
leurs blonds cheveux, ôta à Caylus les pendants de ses oreilles, que
lui-même auparavant lui avoit donnés et attachés de sa propre main.» Il
soulagea sa douleur en leur faisant faire, dans l'église de Saint-Paul,
des obsèques d'une magnificence royale, et en faisant élever des statues
sur leurs tombeaux.
Saint-Mégrin, qui avoit une intrigue galante avec la duchesse de Guise,
fut assailli, en sortant du Louvre, par vingt ou trente hommes apostés
par le duc de Mayenne et le cardinal de Guise. Ils le percèrent de
trente-trois coups de poignard, dont il mourut le lendemain. Le roi le
fit enterrer à Saint-Paul avec la même pompe et les mêmes cérémonies que
Caylus et Maugiron.]
[Note 119: Il dépensa douze cent mille écus aux noces de Joyeuse, qu'il
maria à une soeur de la reine, sans compter quatre cent mille autres
qu'il promit de lui payer. Il acheta à La Valette la terre d'Épernon, et
lui donna d'avance, en argent, la dot de la femme qu'il lui destinoit.]
Cependant, tandis que l'on conspiroit ainsi sous ses propres yeux, Henri
sembloit prendre plaisir à renchérir sur les extravagances auxquelles il
étoit si misérablement livré. Aux processions bizarres dont nous avons
déjà parlé, dans lesquelles il traînoit après lui, princes, ministres,
cardinaux, et dont la populace faisoit d'insolentes dérisions, jusqu'aux
portes de son palais[120], il ajoutoit des pèlerinages pour obtenir du
ciel la grâce d'avoir des enfants[121]; et se renfermant tour à tour
dans le monastère des Minimes et dans celui des Feuillants, il y
poussoit l'oubli de sa dignité jusqu'à haranguer ces religieux en plein
chapitre. Au plaisir de la représentation, qui étoit une de ses manies
principales, se joignoit en ceci le désir de persuader le peuple de
Paris de son attachement pour la religion catholique; mais les ligueurs,
qui épioient toutes ses démarches, s'empressèrent de lui enlever cette
ressource, en excitant les prédicateurs à tonner, dans la chaire, contre
ces processions et ces retraites, à traiter d'hypocrisie et de momeries
tout cet appareil de pénitence et de dévotion; et le roi, soit
foiblesse, soit insouciance, ne punit de si graves insultes que par des
réprimandes ou quelques légers châtiments dont l'effet fut d'enhardir
encore davantage ces fougueux et insolents orateurs[122]. Ainsi vivoit
ce prince vraiment inexplicable, fermant l'oreille aux clameurs
publiques qui le poursuivoient de toutes parts; entouré d'ennemis sans
avoir l'air de se douter seulement de leur existence; entièrement
abandonné à des plaisirs honteux ou à de puérils amusements, lorsque
l'orage grossissoit à tous moments sur sa tête, et qu'il ne falloit plus
qu'un dernier événement pour le faire éclater.
[Note 120: On afficha au Louvre la pasquinade suivante: «Henri, par la
grâce de sa mère, inutile roi de France et de Pologne, imaginaire
concierge du Louvre, marguillier de Saint-Germain l'Auxerrois, bateleur
des églises de Paris, gendre de Colas, goudronneur des collets de sa
femme et friseur de ses cheveux, mercier du palais, visiteur d'estuves,
gardien des quatre-mendiants, père-conscript des blancs-battus, et
protecteur des capucins.»]
[Note 121: Il avoit épousé en 1575 Louise de Lorraine; fille de Nicolas,
comte de Vaudemont, frère puîné du duc de Lorraine.]
[Note 122: Le prédicateur de la cathédrale nommé, _Poncet_, appela
publiquement une nouvelle confrérie de pénitents, érigée par le roi, _la
confrérie des hypocrites et athéistes_. «Et qu'il ne soit vrai, dit-il
en propres mots, j'ai été averti de bon lieu, qu'hier au soir, qui étoit
le vendredi de leur procession, la broche tournoit pour le souper de ces
gros pénitents, et qu'après avoir mangé le gras chapon, ils eurent pour
collation de nuit le petit tendron, qu'on leur tenoit tout prêt. Ah!
malheureux hypocrites! vous vous moquez donc de Dieu, sous le masque, et
portez, par contenance, un fouet à votre ceinture? Ce n'est pas là, de
par D..... où il faudroit le porter: c'est sur votre dos et sur vos
épaules, et vous en étriller très-bien; il n'y a pas un de vous qui ne
l'ait bien gagné.» Le roi se contenta de reléguer ce prédicateur
insolent dans une abbaye qu'il possédoit. Un des mignons (les uns disent
d'Épernon, d'autres Joyeuse), voulant se moquer de la disgrâce de
Poncet, fut payé de sa raillerie par une réponse qui fut trouvée fort à
propos. «Monsieur notre maître, lui dit le mauvais plaisant, on dit que
vous faites rire les gens à votre sermon; cela n'est guère bien. Un
prédicateur comme vous doit prêcher pour édifier, et non pas pour faire
rire.--Monsieur, répondit Poncet sans s'étonner, je veux bien que vous
sachiez que je ne prêche que la parole de Dieu, et qu'il ne vient point
de gens à mon sermon pour rire, s'ils ne sont méchants et athéistes: et
aussi n'en ai-je jamais tant fait rire en ma vie comme vous en avez fait
pleurer.» (_Journal de Henri III._)]
(1584) La mort du duc d'Anjou fut cet événement fatal: le roi n'ayant
point d'enfants, ce seul frère qui lui restoit étoit l'héritier
présomptif de la couronne; et par sa mort, cet héritage se trouvoit
transporté au roi de Navarre, qui venoit de rentrer si malheureusement
dans le parti protestant, et de faire abjuration solennelle de la
religion catholique. Sans la ligue, on ne voit aucun obstacle qui eût pu
l'empêcher de parvenir au trône: les grands, par ambition, par intérêt,
par tous les motifs humains qui attachent à là faveur des cours,
eussent, pour la plupart, suivi la religion du prince; le peuple, par
degrés, se fût laissé corrompre; et, nous le répétons, la France, qui
est encore aujourd'hui l'espoir de la chrétienté, seroit, depuis
long-temps livrée à l'hérésie et à toutes ses funestes conséquences.
Quels qu'aient été les excès ou les desseins ambitieux de quelques
ligueurs, par ce seul fait incontestable la ligue est justifiée.
Encore un coup, gardons-nous de juger un siècle avec les doctrines et
les préjugés d'un autre. Essayons de sortir d'un malheureux âge, abruti
par le matérialisme, où toutes les affections généreuses sont éteintes;
où il n'y a plus de croyances communes et par conséquent plus de vertus
publiques, et transportons-nous au milieu d'une génération qui croit en
Dieu, qui croit en la loi que ce Dieu lui a donnée, qui, par cela même
qu'elle y croit, la met nécessairement au-dessus de tout. Elle voit
cette loi en péril; elle ne peut s'en prendre qu'au prince qui a juré de
la protéger, de la faire respecter, et qui ne règne en effet qu'à cette
condition: cette génération doit-elle se précipiter tout entière dans
les voies criminelles où il vient de s'engager; et, si la volonté de
Dieu lui est connue d'une manière positive, _légale_, incontestable,
osera-t-on dire qu'elle doit obéir à un homme plutôt qu'à Dieu?
Continuons nos récits: ils nous apprendront si toutes ces conditions
furent remplies; si la ligue fut innocente ou coupable, ou si elle ne
fut pas, comme la plupart des choses humaines, mélangée de bien et de
mal.
Cette mort du duc d'Anjou aggravant ainsi tous les dangers, on jugea que
le moment d'éclater étoit venu. Déjà, avant qu'il eût rendu le dernier
soupir, mais sa maladie ne laissant plus d'espérance, le duc de Guise
avoit rassemblé les principaux chefs des ligueurs[123] à Nancy, dans une
maison appartenante au sieur de Bassompierre; et dans cette assemblée à
laquelle avoit assisté l'ambassadeur d'Espagne, il avoit été reconnu que
l'association que l'on venoit de former, étoit le seul moyen de tirer la
France du triste état où elle étoit plongée. Peu de temps après, une
seconde assemblée fut tenue à Joinville, dans laquelle on arrêta de
reconnoître pour successeur au trône le cardinal de Bourbon, oncle du
roi de Navarre, dans le cas où le roi mourroit sans postérité, et de
faire recevoir le concile de Trente dans le royaume, sans aucune
restriction. Aussitôt l'ordre fut envoyé dans toutes les provinces à
ceux qui avoient signé la ligue, de se tenir prêts à prendre les armes;
aux ecclésiastiques qui la favorisoient d'y préparer tous les esprits.
[Note 123: C'étoient les ducs de Mayenne, de Nevers, le cardinal de
Guise, le baron de Seneçay, Rosni, Menneville, Mandreville et quelques
autres. Le duc de Lorraine s'y rendit aussi. Le duc Casimir, qu'ils
vouloient détacher du parti du roi de Navarre, y fut invité, et y envoya
un agent affidé.]
Bientôt il ne fut plus question dans la France entière que du danger que
l'on couroit de voir monter sur le trône un prince hérétique. On ne
parloit d'autre chose: les prédicateurs dans les chaires, les curés dans
leurs prônes, les professeurs dans leurs écoles, se répandoient en
invectives contre la cour et contre le roi de Navarre, et produisoient
d'autant plus d'impression sur leurs auditeurs, que ce n'étoit point en
effet un danger imaginaire qu'ils leur représentoient; et que rien
n'étoit plus réel que les maux dont la monarchie et la religion étoient
menacées.
Que manquoit-il donc à ce mouvement d'une nation entière, poussée par un
sentiment religieux à tout entreprendre et à tout braver, pour conserver
au milieu d'elle le dépôt précieux de la foi qu'elle avoit reçue de ses
pères? Une autorité légitime qui la dirigeât, qui, contenant le zèle
dans de justes bornes, sût défendre les droits de la religion sans
porter atteinte à ceux du trône, prenant ainsi temporairement la place
d'un roi, qui s'obstinoit à ne pas remplir ses devoirs les plus sacrés,
et à négliger ses plus grands intérêts. Le pape étoit cette autorité;
voilà quel étoit le chef naturel de la ligue, celui à qui il appartenoit
exclusivement de la conduire: c'est alors qu'elle fût devenue en effet
la ligue _sainte_; et que cet esprit de prudence, de conciliation, et
tout à la fois de fermeté inflexible qui fait le caractère de la cour de
Rome, gouvernant et modérant ses conseils, tout s'y fût fait dans le
double intérêt de l'État et de la religion. Mais les malheureux
préjugés, que nous avons si souvent signalés, étoient trop enracinés en
France, pour qu'il fût possible d'y espérer d'aussi grands et d'aussi
beaux résultats: on s'y étoit mis dans une position fausse et mitoyenne,
où l'on n'admettoit ni ne rejetoit entièrement la puissance du chef de
l'Église. Il étoit réduit alors à négocier où il commandoit autrefois;
et nous avons vu, sous Charles IX, ses légats dans la triste nécessité
de se mêler aux intrigues de cour pour créer des obstacles aux progrès
toujours croissants de l'hérésie. Les ligueurs infatués des mêmes
principes suivirent une marche toute semblable; et il fut décidé, non
que l'on mettroit le pape à la tête de la ligue, mais qu'on essaieroit
de l'attirer dans son parti.
Ici les ennemis de l'autorité du Saint-Siége triomphent, parce qu'ils
croient voir quelque chose de contradictoire dans les décisions de deux
papes consultés par quelques ligueurs sur la question de savoir si cette
entreprise, dont le but étoit de maintenir dans le royaume la religion
catholique, offroit un motif suffisant pour dispenser des sujets de
l'obéissance qu'ils dévoient à leur souverain. Grégoire XIII, qui
régnoit alors, répondit nettement que toute guerre, concertée en faveur
de la religion catholique et pour la destruction de l'hérésie étoit
juste, légitime, et non-seulement contre les hérétiques, mais encore
contre les personnes qui les favoriseroient, fussent-elles même de
_qualité royale_.
Sixte V, qui bientôt après monta sur le trône pontifical, parut n'être
point aussi favorable à cette confédération, qu'il traita de faction
séditieuse, de complot pernicieux, et dans laquelle il ne vit d'abord
que des sujets révoltés contre leur souverain. Mais, en même temps qu'il
publioit une bulle, par laquelle il excommunioit tous ceux qui seroient
si hardis que de s'attaquer à la puissance royale, il en faisoit
paroître une autre contre le roi de Navarre et le prince de Condé; et
cette, bulle frappoit d'excommunication ces deux princes, les privoit
eux et leurs successeurs de leurs états, spécialement du droit de
succession à la couronne de France, et délioit leurs sujets du serment
de fidélité.
Ces deux jugements qui, dans certaines parties, semblent
contradictoires, partent néanmoins du même principe et ne sont au fond
qu'un seul et même jugement. Il y a des deux côtés réprobation entière
et sans réserve de toute doctrine hétérodoxe et de ses adhérents; mais
Grégoire XIII considère la question généralement et dans le sens
_composé_: c'est pourquoi il déclare qu'il est juste, légitime, de
s'armer contre tout fauteur d'hérésie, fût-il même de _qualité royale_.
Sixte V divise la même question: il voit des révoltés dans les ligueurs,
parce qu'il veut voir encore dans Henri III un prince catholique et
qu'il suppose disposé à agir comme le doit le roi très-chrétien et le
fils aîné de l'Église; mais, comme en même temps il excommunie un prince
hérétique et le prive, par cette seule raison, de son droit au trône
qui, sans cela, n'auroit pu lui être contesté, il prononce, de même que
Grégoire XIII, un anathème dont les _personnes royales_ ne sont pas
exemptes; et cette distinction pleine de prudence, que son prédécesseur
n'avoit point été dans le cas de faire, ne prouve qu'une seule chose:
c'est que ce pape, en consacrant le principe, craint d'en appliquer à
faux les conséquences, ne connoissant point assez le fond des choses.
Or ceci ne seroit point arrivé, il faut le dire encore, si, dans la
plénitude de sa puissance; et comme il lui avoit été donné de le faire
dans des temps plus heureux, il eût pu appeler et le monarque et ses
sujets au pied de son tribunal pour connoître de leurs différends sur un
point dont il lui appartenoit de décider exclusivement. Alors Henri III
eût été forcément ce qu'il devoit être, eût fait malgré lui ce qu'il
devoit faire, et la ligue fût devenue de toutes les associations la plus
noble et la plus salutaire. Il en fut autrement parce que tout avoit été
déplacé dans la hiérarchie du monde chrétien. Toutefois la suite fera
voir que Sixte V favorisoit réellement la ligue; et en effet, malgré
toutes ses fautes et tous ses écarts, les voies qu'elle suivoit dans ces
graves circonstances, où il s'agissoit d'intérêts au-dessus de tout
pouvoir humain, étoient bien préférables à celles où Henri III se
laissoit entraîner.
(1585) Cependant Grégoire XIII vivoit encore; et le duc de Guise, se
voyant ainsi soutenu de l'assentiment du pape et assuré du secours des
Espagnols, ne balança point à se déclarer ouvertement. Vers la fin du
mois de mars de cette année parut le manifeste de la ligue: il fut
publié à Péronne sous le nom seul du cardinal de Bourbon, qui s'y
donnoit la qualité de premier prince du sang, et l'on y nommoit toutes
les puissances qui s'étoient associées à cette confédération: c'étoit
presque toute la chrétienté. On s'y plaignoit de la mauvaise
administration du royaume, de la multiplicité des impôts, de l'avidité
insatiable des favoris, de la faveur accordée aux huguenots, de
l'oppression de tous les ordres de l'état, etc.; mais le motif
principal, qu'on y faisoit valoir, étoit le danger extrême que couroit
la religion catholique en France, si un prince hérétique venoit à monter
sur le trône. L'impression que produisit ce manifeste fut la plus grande
qu'il fut possible d'en attendre. Il remua les esprits dans toutes les
classes de la société; et la plupart de ceux qui jusque-là avoient
encore hésité, ne balancèrent plus à se jeter dans un parti qui se
présentoit avec de si puissants appuis, et dans lequel ils voyoient tout
à la fois sûreté pour leur conscience et pour leurs intérêts.
Tous les chefs de la confédération qui étoient gouverneurs de province,
s'étoient assurés des principales places de leurs gouvernements; et le
duc de Guise commença les hostilités en s'emparant de Verdun et de
Mézières; une ruse de Mandelot, gouverneur de Lyon, rendit les ligueurs
maîtres de cette ville importante.
Tous nos historiens disent qu'en ce moment rien n'étoit plus facile au
roi que d'accabler le duc de Guise, celui-ci n'ayant encore que quatre
mille hommes de pied et mille chevaux; et qu'il écrasoit la rébellion
sans retour, s'il eût armé sa maison et marché à l'instant même contre
les rebelles. Nous sommes loin de partager cet avis: un premier revers
eût pu arrêter les progrès de la ligue, mais non la détruire; elle avoit
ses profondes racines dans les croyances de la nation, et il n'y a point
de projet plus insensé que de prétendre gouverner un peuple contre sa
Foi. Henri III, nous ne nous lasserons point de le répéter, n'avoit
point d'autre parti à prendre que se mettre à la tête de ce grand
mouvement et de le conduire, au lieu de s'en laisser entraîner. Il ne le
fit point; et, comme si la source de son pouvoir eût été _en lui-même_,
il s'obstina à chercher un équilibre impossible entre la religion et
l'hérésie: de là toutes ses fautes et tous ses revers. Aux entreprises
hardies du duc de Guise, il répondit par un manifeste dans lequel,
mettant à découvert l'extrême foiblesse de son caractère, il promettoit
amnistie entière à tous ceux qui abandonneroient le parti de la ligue;
il envoya en même temps un message au roi de Navarre pour l'inviter à se
réunir à lui, et à faire avorter tous les desseins des ligueurs en
revenant à la religion catholique; et ces négociations infructueuses
avec un prince que rejetoit alors la France entière, lui aliénèrent
encore davantage les esprits; enfin la dernière de ces fausses
démarches fut de montrer la crainte qu'il avoit de ses ennemis et
l'impuissance où il étoit de leur résister, en offrant le premier de
traiter avec eux. Ce fut, dit-on, Catherine qui l'y détermina par la
haine qu'elle portoit au roi de Navarre, et par le désir qu'elle avoit
de faire tomber la couronne au jeune prince de Lorraine son petit-fils,
étant enfin parvenue à lui faire comprendre combien étoit redoutable un
parti qui se composoit de la France catholique soutenue de toute la
catholicité. Elle n'exageroit point en lui démontrant les dangers d'une
vaine résistance; mais, avec un tel parti, il falloit lui conseiller de
traiter comme chef et comme roi, non comme ennemi.