(De 1580 à 1583) Ce fut par la médiation du duc d'Anjou que se fit cette

paix nouvelle; et il en avoit besoin plus encore que les huguenots, pour

que rien ne s'opposât à l'exécution du projet qu'il avoit formé, et dont

ses intrigues et celles de sa soeur Marguerite avoient depuis long-temps

préparé toutes les voies, projet qui étoit de profiter des troubles des

Pays-Bas pour les enlever au roi d'Espagne, et se faire déclarer duc de

Brabant. Il venoit enfin d'obtenir pour cette expédition le consentement

de son frère, que celui-ci lui avoit long-temps refusé; et c'est ainsi

que la politique perfide de Philippe II se trouvoit payée de perfidies

toutes semblables. Il n'est point de notre sujet de raconter cet

événement, qui commença par d'heureux succès et finit par les revers les

plus humiliants; dans lequel ce prince malhabile, fut la dupe de tout le

monde, et de ses alliés comme de ses ennemis, du prince d'Orange, qui

seul en profita, de la reine Élisabeth, du duc de Parme, gouverneur de

ces provinces pour le roi d'Espagne; jusqu'à ce que, forcé d'abandonner

son entreprise, il revint en France, où sa mort, qui arriva peu de temps

après, ouvrit un champ plus vaste à toutes les passions, aggrava les

dangers de toutes les positions, et devint, comme nous l'allons voir, la

cause et le signal des plus grands événements.

Pendant cet intervalle d'une paix trompeuse, achetée par les concessions

les plus humiliantes, et lorsque tout échappoit à son pouvoir,

catholiques et protestants, que faisoit Henri III? Comme si cette paix

d'un moment eût dû ne jamais finir, il se replongeoit et plus avant

encore, dans cette indolence presque stupide, dans ces lâches voluptés

qui l'avoient rendu, dès les premiers moments de son règne, la risée de

ses ennemis et de ses sujets. Les mémoires du temps nous ont conservé

des détails qui semblent incroyables de ce mélange de superstitions, de

débauches, de bizarreries indécentes dont se composoit la vie de ce

foible et malheureux prince. Aux mascarades, aux tournois, aux courses

de bague, où il paroissoit dans des parures efféminées, indignes non

seulement d'un roi, mais de tout homme qui auroit conservé quelque

respect pour lui-même, succédoient des retraites, des processions, dans

lesquelles, par un excès non moins ridicule, il paroissoit couvert d'un

sac de pénitent, portant une discipline et un chapelet attachés à sa

ceinture; puis, après avoir visité les couvents et adoré les reliques,

il retournoit à ses _mignons_. C'étoit le nom que l'on avoit donné à

quelques jeunes débauchés de la cour[117], pour lesquels il avoit une

affection, ou pour mieux dire, des tendresses effrénées et dont le

scandale alloit au delà de ce qu'il est possible d'exprimer. On étoit

également révolté et des profusions extravagantes auxquelles il se

livroit pour eux, et de l'insolence extrême où les jetoit un tel excès

de faveur; la reine mère elle-même souffroit comme les autres de la

_désordonnée outre-cuidance des mignons_; et il n'étoit personne qui

n'attendît avec impatience quelque événement qui mît fin à des désordres

aussi honteux. On eut quelque espérance de s'en voir délivrer après la

mort tragique de Caylus, Maugiron et Saint-Mégrin[118]; mais le roi,

qu'on avoit cru un moment inconsolable de leur perte, ne tarda pas à

les remplacer par de nouveaux favoris (Joyeuse et La Valette, depuis duc

d'Épernon) qui devinrent, comme les premiers, l'objet de ses folles

complaisances et de ses prodigalités[119]. On murmuroit de voir les

impôts extraordinaires dont les peuples étoient accablés, détournés de

leur emploi légitime, qui étoit de mettre fin aux guerres civiles, pour

devenir la proie de ces infâmes favoris; on lui reprochoit amèrement et

les places de sûreté si imprudemment livrées au roi de Navarre, et la

protection ouverte qu'il accordoit à Genève, principal foyer du

calvinisme, et les secours donnés à son frère pour une expédition dont

le but étoit de faire triompher en Flandre un parti qui vouloit y abolir

la religion catholique. D'un autre côté, cette haine contre un monarque

si complètement avili sembloit accroître encore la faveur populaire du

duc de Guise; et celui-ci, profondément ulcéré de se voir sans crédit à

la cour et supplanté dans le rang qu'il lui appartenoit d'y tenir par de

si méprisables rivaux, mêloit des projets d'ambition et de vengeance à

ce zèle héréditaire qu'il tenoit de ses pères pour l'état et la

religion; les princes de sa maison le secondoient, guidés par les mêmes

vues et animés du même esprit; presque toute la noblesse catholique le

reconnoissoit depuis long-temps pour son chef, confondoit ses intérêts

avec les siens; et, justement effrayé des derniers priviléges accordés

aux hérétiques, le clergé s'attachoit maintenant à lui comme au seul

défenseur qui restât à l'Église au milieu des dangers imminents dont

elle étoit de nouveau menacée. Ainsi, dans une apparente obscurité, ce

seigneur étoit devenu le centre du parti formidable dont le roi s'étoit

si impolitiquement séparé, et qui, par cela même qu'il n'étoit pas

conduit et dirigé par lui, alloit se soulever contre lui.

[Note 117: La plupart y furent introduits par René de Villequier, qui

faisoit, auprès du roi, le personnage d'artisan de plaisir.]

[Note 118: Les deux premiers furent tués en duel. Ce fut à l'entrée de

la rue des Tournelles, où aboutissoit alors un des côtés du parc,

vis-à-vis de la Bastille, qu'ils se battirent à cinq heures du matin, le

27 avril 1578, avec Livarot, autre mignon du roi, contre d'Entragues,

attaché aux Guises, Riberac et Schomberg. Maugiron et Schomberg, qui

n'avoient que dix-huit ans, furent tués roides; Riberac mourut le

lendemain; Livarot, d'un coup sur la tête, resta six semaines au lit;

d'Entragues ne fut que légèrement blessé; Caylus, blessé de dix-neuf

coups, languit trente-trois jours, et mourut entre les bras du roi qui,

pendant tout ce temps, ne quitta pas le chevet de son lit. «Il avoit

promis aux chirurgiens qui le pansoient cent mille francs, en cas qu'il

revint en convalescence, et à ce beau mignon cent mille écus, pour lui

faire avoir bon courage de guérir. Nonobstant lesquelles promesses il

passa de ce monde en l'autre.» Henri n'aimoit pas moins Maugiron «car il

les baisa tous deux morts, fit tondre leurs têtes, et emporter et serrer

leurs blonds cheveux, ôta à Caylus les pendants de ses oreilles, que

lui-même auparavant lui avoit donnés et attachés de sa propre main.» Il

soulagea sa douleur en leur faisant faire, dans l'église de Saint-Paul,

des obsèques d'une magnificence royale, et en faisant élever des statues

sur leurs tombeaux.

Saint-Mégrin, qui avoit une intrigue galante avec la duchesse de Guise,

fut assailli, en sortant du Louvre, par vingt ou trente hommes apostés

par le duc de Mayenne et le cardinal de Guise. Ils le percèrent de

trente-trois coups de poignard, dont il mourut le lendemain. Le roi le

fit enterrer à Saint-Paul avec la même pompe et les mêmes cérémonies que

Caylus et Maugiron.]

[Note 119: Il dépensa douze cent mille écus aux noces de Joyeuse, qu'il

maria à une soeur de la reine, sans compter quatre cent mille autres

qu'il promit de lui payer. Il acheta à La Valette la terre d'Épernon, et

lui donna d'avance, en argent, la dot de la femme qu'il lui destinoit.]

Cependant, tandis que l'on conspiroit ainsi sous ses propres yeux, Henri

sembloit prendre plaisir à renchérir sur les extravagances auxquelles il

étoit si misérablement livré. Aux processions bizarres dont nous avons

déjà parlé, dans lesquelles il traînoit après lui, princes, ministres,

cardinaux, et dont la populace faisoit d'insolentes dérisions, jusqu'aux

portes de son palais[120], il ajoutoit des pèlerinages pour obtenir du

ciel la grâce d'avoir des enfants[121]; et se renfermant tour à tour

dans le monastère des Minimes et dans celui des Feuillants, il y

poussoit l'oubli de sa dignité jusqu'à haranguer ces religieux en plein

chapitre. Au plaisir de la représentation, qui étoit une de ses manies

principales, se joignoit en ceci le désir de persuader le peuple de

Paris de son attachement pour la religion catholique; mais les ligueurs,

qui épioient toutes ses démarches, s'empressèrent de lui enlever cette

ressource, en excitant les prédicateurs à tonner, dans la chaire, contre

ces processions et ces retraites, à traiter d'hypocrisie et de momeries

tout cet appareil de pénitence et de dévotion; et le roi, soit

foiblesse, soit insouciance, ne punit de si graves insultes que par des

réprimandes ou quelques légers châtiments dont l'effet fut d'enhardir

encore davantage ces fougueux et insolents orateurs[122]. Ainsi vivoit

ce prince vraiment inexplicable, fermant l'oreille aux clameurs

publiques qui le poursuivoient de toutes parts; entouré d'ennemis sans

avoir l'air de se douter seulement de leur existence; entièrement

abandonné à des plaisirs honteux ou à de puérils amusements, lorsque

l'orage grossissoit à tous moments sur sa tête, et qu'il ne falloit plus

qu'un dernier événement pour le faire éclater.

[Note 120: On afficha au Louvre la pasquinade suivante: «Henri, par la

grâce de sa mère, inutile roi de France et de Pologne, imaginaire

concierge du Louvre, marguillier de Saint-Germain l'Auxerrois, bateleur

des églises de Paris, gendre de Colas, goudronneur des collets de sa

femme et friseur de ses cheveux, mercier du palais, visiteur d'estuves,

gardien des quatre-mendiants, père-conscript des blancs-battus, et

protecteur des capucins.»]

[Note 121: Il avoit épousé en 1575 Louise de Lorraine; fille de Nicolas,

comte de Vaudemont, frère puîné du duc de Lorraine.]

[Note 122: Le prédicateur de la cathédrale nommé, _Poncet_, appela

publiquement une nouvelle confrérie de pénitents, érigée par le roi, _la

confrérie des hypocrites et athéistes_. «Et qu'il ne soit vrai, dit-il

en propres mots, j'ai été averti de bon lieu, qu'hier au soir, qui étoit

le vendredi de leur procession, la broche tournoit pour le souper de ces

gros pénitents, et qu'après avoir mangé le gras chapon, ils eurent pour

collation de nuit le petit tendron, qu'on leur tenoit tout prêt. Ah!

malheureux hypocrites! vous vous moquez donc de Dieu, sous le masque, et

portez, par contenance, un fouet à votre ceinture? Ce n'est pas là, de

par D..... où il faudroit le porter: c'est sur votre dos et sur vos

épaules, et vous en étriller très-bien; il n'y a pas un de vous qui ne

l'ait bien gagné.» Le roi se contenta de reléguer ce prédicateur

insolent dans une abbaye qu'il possédoit. Un des mignons (les uns disent

d'Épernon, d'autres Joyeuse), voulant se moquer de la disgrâce de

Poncet, fut payé de sa raillerie par une réponse qui fut trouvée fort à

propos. «Monsieur notre maître, lui dit le mauvais plaisant, on dit que

vous faites rire les gens à votre sermon; cela n'est guère bien. Un

prédicateur comme vous doit prêcher pour édifier, et non pas pour faire

rire.--Monsieur, répondit Poncet sans s'étonner, je veux bien que vous

sachiez que je ne prêche que la parole de Dieu, et qu'il ne vient point

de gens à mon sermon pour rire, s'ils ne sont méchants et athéistes: et

aussi n'en ai-je jamais tant fait rire en ma vie comme vous en avez fait

pleurer.» (_Journal de Henri III._)]

(1584) La mort du duc d'Anjou fut cet événement fatal: le roi n'ayant

point d'enfants, ce seul frère qui lui restoit étoit l'héritier

présomptif de la couronne; et par sa mort, cet héritage se trouvoit

transporté au roi de Navarre, qui venoit de rentrer si malheureusement

dans le parti protestant, et de faire abjuration solennelle de la

religion catholique. Sans la ligue, on ne voit aucun obstacle qui eût pu

l'empêcher de parvenir au trône: les grands, par ambition, par intérêt,

par tous les motifs humains qui attachent à là faveur des cours,

eussent, pour la plupart, suivi la religion du prince; le peuple, par

degrés, se fût laissé corrompre; et, nous le répétons, la France, qui

est encore aujourd'hui l'espoir de la chrétienté, seroit, depuis

long-temps livrée à l'hérésie et à toutes ses funestes conséquences.

Quels qu'aient été les excès ou les desseins ambitieux de quelques

ligueurs, par ce seul fait incontestable la ligue est justifiée.

Encore un coup, gardons-nous de juger un siècle avec les doctrines et

les préjugés d'un autre. Essayons de sortir d'un malheureux âge, abruti

par le matérialisme, où toutes les affections généreuses sont éteintes;

où il n'y a plus de croyances communes et par conséquent plus de vertus

publiques, et transportons-nous au milieu d'une génération qui croit en

Dieu, qui croit en la loi que ce Dieu lui a donnée, qui, par cela même

qu'elle y croit, la met nécessairement au-dessus de tout. Elle voit

cette loi en péril; elle ne peut s'en prendre qu'au prince qui a juré de

la protéger, de la faire respecter, et qui ne règne en effet qu'à cette

condition: cette génération doit-elle se précipiter tout entière dans

les voies criminelles où il vient de s'engager; et, si la volonté de

Dieu lui est connue d'une manière positive, _légale_, incontestable,

osera-t-on dire qu'elle doit obéir à un homme plutôt qu'à Dieu?

Continuons nos récits: ils nous apprendront si toutes ces conditions

furent remplies; si la ligue fut innocente ou coupable, ou si elle ne

fut pas, comme la plupart des choses humaines, mélangée de bien et de

mal.

Cette mort du duc d'Anjou aggravant ainsi tous les dangers, on jugea que

le moment d'éclater étoit venu. Déjà, avant qu'il eût rendu le dernier

soupir, mais sa maladie ne laissant plus d'espérance, le duc de Guise

avoit rassemblé les principaux chefs des ligueurs[123] à Nancy, dans une

maison appartenante au sieur de Bassompierre; et dans cette assemblée à

laquelle avoit assisté l'ambassadeur d'Espagne, il avoit été reconnu que

l'association que l'on venoit de former, étoit le seul moyen de tirer la

France du triste état où elle étoit plongée. Peu de temps après, une

seconde assemblée fut tenue à Joinville, dans laquelle on arrêta de

reconnoître pour successeur au trône le cardinal de Bourbon, oncle du

roi de Navarre, dans le cas où le roi mourroit sans postérité, et de

faire recevoir le concile de Trente dans le royaume, sans aucune

restriction. Aussitôt l'ordre fut envoyé dans toutes les provinces à

ceux qui avoient signé la ligue, de se tenir prêts à prendre les armes;

aux ecclésiastiques qui la favorisoient d'y préparer tous les esprits.

[Note 123: C'étoient les ducs de Mayenne, de Nevers, le cardinal de

Guise, le baron de Seneçay, Rosni, Menneville, Mandreville et quelques

autres. Le duc de Lorraine s'y rendit aussi. Le duc Casimir, qu'ils

vouloient détacher du parti du roi de Navarre, y fut invité, et y envoya

un agent affidé.]

Bientôt il ne fut plus question dans la France entière que du danger que

l'on couroit de voir monter sur le trône un prince hérétique. On ne

parloit d'autre chose: les prédicateurs dans les chaires, les curés dans

leurs prônes, les professeurs dans leurs écoles, se répandoient en

invectives contre la cour et contre le roi de Navarre, et produisoient

d'autant plus d'impression sur leurs auditeurs, que ce n'étoit point en

effet un danger imaginaire qu'ils leur représentoient; et que rien

n'étoit plus réel que les maux dont la monarchie et la religion étoient

menacées.

Que manquoit-il donc à ce mouvement d'une nation entière, poussée par un

sentiment religieux à tout entreprendre et à tout braver, pour conserver

au milieu d'elle le dépôt précieux de la foi qu'elle avoit reçue de ses

pères? Une autorité légitime qui la dirigeât, qui, contenant le zèle

dans de justes bornes, sût défendre les droits de la religion sans

porter atteinte à ceux du trône, prenant ainsi temporairement la place

d'un roi, qui s'obstinoit à ne pas remplir ses devoirs les plus sacrés,

et à négliger ses plus grands intérêts. Le pape étoit cette autorité;

voilà quel étoit le chef naturel de la ligue, celui à qui il appartenoit

exclusivement de la conduire: c'est alors qu'elle fût devenue en effet

la ligue _sainte_; et que cet esprit de prudence, de conciliation, et

tout à la fois de fermeté inflexible qui fait le caractère de la cour de

Rome, gouvernant et modérant ses conseils, tout s'y fût fait dans le

double intérêt de l'État et de la religion. Mais les malheureux

préjugés, que nous avons si souvent signalés, étoient trop enracinés en

France, pour qu'il fût possible d'y espérer d'aussi grands et d'aussi

beaux résultats: on s'y étoit mis dans une position fausse et mitoyenne,

où l'on n'admettoit ni ne rejetoit entièrement la puissance du chef de

l'Église. Il étoit réduit alors à négocier où il commandoit autrefois;

et nous avons vu, sous Charles IX, ses légats dans la triste nécessité

de se mêler aux intrigues de cour pour créer des obstacles aux progrès

toujours croissants de l'hérésie. Les ligueurs infatués des mêmes

principes suivirent une marche toute semblable; et il fut décidé, non

que l'on mettroit le pape à la tête de la ligue, mais qu'on essaieroit

de l'attirer dans son parti.

Ici les ennemis de l'autorité du Saint-Siége triomphent, parce qu'ils

croient voir quelque chose de contradictoire dans les décisions de deux

papes consultés par quelques ligueurs sur la question de savoir si cette

entreprise, dont le but étoit de maintenir dans le royaume la religion

catholique, offroit un motif suffisant pour dispenser des sujets de

l'obéissance qu'ils dévoient à leur souverain. Grégoire XIII, qui

régnoit alors, répondit nettement que toute guerre, concertée en faveur

de la religion catholique et pour la destruction de l'hérésie étoit

juste, légitime, et non-seulement contre les hérétiques, mais encore

contre les personnes qui les favoriseroient, fussent-elles même de

_qualité royale_.

Sixte V, qui bientôt après monta sur le trône pontifical, parut n'être

point aussi favorable à cette confédération, qu'il traita de faction

séditieuse, de complot pernicieux, et dans laquelle il ne vit d'abord

que des sujets révoltés contre leur souverain. Mais, en même temps qu'il

publioit une bulle, par laquelle il excommunioit tous ceux qui seroient

si hardis que de s'attaquer à la puissance royale, il en faisoit

paroître une autre contre le roi de Navarre et le prince de Condé; et

cette, bulle frappoit d'excommunication ces deux princes, les privoit

eux et leurs successeurs de leurs états, spécialement du droit de

succession à la couronne de France, et délioit leurs sujets du serment

de fidélité.

Ces deux jugements qui, dans certaines parties, semblent

contradictoires, partent néanmoins du même principe et ne sont au fond

qu'un seul et même jugement. Il y a des deux côtés réprobation entière

et sans réserve de toute doctrine hétérodoxe et de ses adhérents; mais

Grégoire XIII considère la question généralement et dans le sens

_composé_: c'est pourquoi il déclare qu'il est juste, légitime, de

s'armer contre tout fauteur d'hérésie, fût-il même de _qualité royale_.

Sixte V divise la même question: il voit des révoltés dans les ligueurs,

parce qu'il veut voir encore dans Henri III un prince catholique et

qu'il suppose disposé à agir comme le doit le roi très-chrétien et le

fils aîné de l'Église; mais, comme en même temps il excommunie un prince

hérétique et le prive, par cette seule raison, de son droit au trône

qui, sans cela, n'auroit pu lui être contesté, il prononce, de même que

Grégoire XIII, un anathème dont les _personnes royales_ ne sont pas

exemptes; et cette distinction pleine de prudence, que son prédécesseur

n'avoit point été dans le cas de faire, ne prouve qu'une seule chose:

c'est que ce pape, en consacrant le principe, craint d'en appliquer à

faux les conséquences, ne connoissant point assez le fond des choses.

Or ceci ne seroit point arrivé, il faut le dire encore, si, dans la

plénitude de sa puissance; et comme il lui avoit été donné de le faire

dans des temps plus heureux, il eût pu appeler et le monarque et ses

sujets au pied de son tribunal pour connoître de leurs différends sur un

point dont il lui appartenoit de décider exclusivement. Alors Henri III

eût été forcément ce qu'il devoit être, eût fait malgré lui ce qu'il

devoit faire, et la ligue fût devenue de toutes les associations la plus

noble et la plus salutaire. Il en fut autrement parce que tout avoit été

déplacé dans la hiérarchie du monde chrétien. Toutefois la suite fera

voir que Sixte V favorisoit réellement la ligue; et en effet, malgré

toutes ses fautes et tous ses écarts, les voies qu'elle suivoit dans ces

graves circonstances, où il s'agissoit d'intérêts au-dessus de tout

pouvoir humain, étoient bien préférables à celles où Henri III se

laissoit entraîner.

(1585) Cependant Grégoire XIII vivoit encore; et le duc de Guise, se

voyant ainsi soutenu de l'assentiment du pape et assuré du secours des

Espagnols, ne balança point à se déclarer ouvertement. Vers la fin du

mois de mars de cette année parut le manifeste de la ligue: il fut

publié à Péronne sous le nom seul du cardinal de Bourbon, qui s'y

donnoit la qualité de premier prince du sang, et l'on y nommoit toutes

les puissances qui s'étoient associées à cette confédération: c'étoit

presque toute la chrétienté. On s'y plaignoit de la mauvaise

administration du royaume, de la multiplicité des impôts, de l'avidité

insatiable des favoris, de la faveur accordée aux huguenots, de

l'oppression de tous les ordres de l'état, etc.; mais le motif

principal, qu'on y faisoit valoir, étoit le danger extrême que couroit

la religion catholique en France, si un prince hérétique venoit à monter

sur le trône. L'impression que produisit ce manifeste fut la plus grande

qu'il fut possible d'en attendre. Il remua les esprits dans toutes les

classes de la société; et la plupart de ceux qui jusque-là avoient

encore hésité, ne balancèrent plus à se jeter dans un parti qui se

présentoit avec de si puissants appuis, et dans lequel ils voyoient tout

à la fois sûreté pour leur conscience et pour leurs intérêts.

Tous les chefs de la confédération qui étoient gouverneurs de province,

s'étoient assurés des principales places de leurs gouvernements; et le

duc de Guise commença les hostilités en s'emparant de Verdun et de

Mézières; une ruse de Mandelot, gouverneur de Lyon, rendit les ligueurs

maîtres de cette ville importante.

Tous nos historiens disent qu'en ce moment rien n'étoit plus facile au

roi que d'accabler le duc de Guise, celui-ci n'ayant encore que quatre

mille hommes de pied et mille chevaux; et qu'il écrasoit la rébellion

sans retour, s'il eût armé sa maison et marché à l'instant même contre

les rebelles. Nous sommes loin de partager cet avis: un premier revers

eût pu arrêter les progrès de la ligue, mais non la détruire; elle avoit

ses profondes racines dans les croyances de la nation, et il n'y a point

de projet plus insensé que de prétendre gouverner un peuple contre sa

Foi. Henri III, nous ne nous lasserons point de le répéter, n'avoit

point d'autre parti à prendre que se mettre à la tête de ce grand

mouvement et de le conduire, au lieu de s'en laisser entraîner. Il ne le

fit point; et, comme si la source de son pouvoir eût été _en lui-même_,

il s'obstina à chercher un équilibre impossible entre la religion et

l'hérésie: de là toutes ses fautes et tous ses revers. Aux entreprises

hardies du duc de Guise, il répondit par un manifeste dans lequel,

mettant à découvert l'extrême foiblesse de son caractère, il promettoit

amnistie entière à tous ceux qui abandonneroient le parti de la ligue;

il envoya en même temps un message au roi de Navarre pour l'inviter à se

réunir à lui, et à faire avorter tous les desseins des ligueurs en

revenant à la religion catholique; et ces négociations infructueuses

avec un prince que rejetoit alors la France entière, lui aliénèrent

encore davantage les esprits; enfin la dernière de ces fausses

démarches fut de montrer la crainte qu'il avoit de ses ennemis et

l'impuissance où il étoit de leur résister, en offrant le premier de

traiter avec eux. Ce fut, dit-on, Catherine qui l'y détermina par la

haine qu'elle portoit au roi de Navarre, et par le désir qu'elle avoit

de faire tomber la couronne au jeune prince de Lorraine son petit-fils,

étant enfin parvenue à lui faire comprendre combien étoit redoutable un

parti qui se composoit de la France catholique soutenue de toute la

catholicité. Elle n'exageroit point en lui démontrant les dangers d'une

vaine résistance; mais, avec un tel parti, il falloit lui conseiller de

traiter comme chef et comme roi, non comme ennemi.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 15 / 38 段