tout l'ordre social venoit d'être placé: tous les maux dont nous avons
tracé l'histoire, tous ceux qui vont les suivre en dérivent. À la faveur
de ces maximes relâchées sur le pouvoir des papes, le protestantisme
étoit né en Allemagne: il s'y étoit accru, sans que les armes
spirituelles dont ces chefs de l'Église faisoient jadis un usage si
prompt et si terrible, eussent pu en arrêter les progrès et les ravages;
par la même raison, il n'éprouva que de foibles obstacles pour
s'introduire et se propager en France; et c'est alors que se montre à
découvert le vice radical de cette politique anti-chrétienne, si
malheureusement adoptée par le roi très-chrétien.
Trois siècles plus tôt que fût-il arrivé? Sous peine de partager
l'anathème dont les hérétiques étoient frappés, nos rois, fils aînés de
l'Église, eussent reçu, du haut de la chaire pontificale, l'ordre
d'employer tous les moyens que Dieu avoit mis entre leurs mains pour
détruire l'hérésie jusque dans ses racines; princes et sujets se
seroient ralliés à l'instant même pour une cause aussi sainte; un tel
ordre eût produit une sorte de croisade contre l'erreur et l'impiété; le
mal eût été arrêté dans sa source; et à peine quelques gouttes eussent
été versées de ce sang qui coula par torrents pendant plus d'un
demi-siècle.
Mais ces temps d'harmonie et de subordination entre les deux pouvoirs
étoient passés: non-seulement les rois de France avoient rendu leur
politique indépendante de la puissance religieuse; mais ils avoient même
voulu qu'elle fût entièrement étrangère à la religion. Ce n'étoit plus
qu'un calcul d'intérêts purement matériels qui présentoit souvent les
résultats les plus contradictoires et les plus révoltants: ainsi nous
avons vu François Ier, en même temps qu'il signoit un traité d'alliance
avec le successeur de Mahomet, faire brûler à Paris les disciples de
Calvin[109]; et son fils Henri II, se montrer en France l'ennemi le plus
terrible de ces hérétiques, en Allemagne, leur protecteur et leur allié.
C'étoit le parlement qui lançoit les anathèmes contre ceux-là, en même
temps qu'il approuvoit les traités faits avec ceux-ci[110].
[Note 109: _Voyez_ t. II, 2e part., p. 1071.
«Arrangez-moi un peu ces feux avec cette protection,» disoit
très-judicieusement Brantôme.]
[Note 110: _Voyez_ p. 9 et 10 de ce vol.]
Toutefois jusqu'à la fin du règne de ce dernier prince, le mal ne se
manifesta point aussi grand qu'il l'étoit en effet, parce que François
Ier et son fils se montrèrent, dans l'intérieur de leur royaume, ce
qu'ils devoient être, et se mirent d'eux-mêmes à la tête de cette grande
opposition qui se forma d'une nation presque tout entière catholique
contre un nombre encore peu considérable de novateurs religieux. Ainsi,
d'accord avec la plus grande partie de la population, l'autorité
monarchique eut un moment tous les effets de l'autorité religieuse; mais
il lui manquoit ce caractère miraculeux de perpétuité et
d'infaillibilité que Dieu n'accorde qu'à l'Église et à son chef; tout
dépendoit ici du caractère de deux hommes, et étoit comme eux passager
et périssable. Que leur successeur fût ou moins zélé, ou plus foible, ou
plus corrompu, un désordre réel remplaçoit aussitôt les apparences de
l'ordre: c'est ce qui arriva.
Sous les deux rois enfants qui succédèrent à Henri II, deux factions ne
cessèrent point de se disputer le pouvoir: le pouvoir en fut affoibli;
et bientôt se développèrent les dernières conséquences de ce système
désastreux. On y vit les Guises se placer d'abord à la tête du parti
catholique, marcher franchement et fermement dans cette unique voie de
salut, rallier ainsi la France entière autour d'eux et attaquer de front
l'hérésie, décidés qu'ils étoient à ne lui point laisser de relâche
jusqu'à son entière extermination. Avec une telle résolution et des vues
aussi droites, point de doute, s'ils eussent été rois, qu'ils n'y
fussent parvenus; mais ils ne possédoient qu'un pouvoir emprunté; et
Catherine de Médicis, dont la politique étoit fondée sur une
indifférence religieuse poussée beaucoup plus loin qu'on ne l'avoit fait
jusqu'alors en France, leur disputant sans cesse ce pouvoir qu'elle
vouloit leur arracher, se plaça aussitôt entre les deux partis, tantôt
catholique et tantôt protestante suivant ses intérêts; craignant la
destruction de l'un, parce qu'elle ne vouloit pas le triomphe entier de
l'autre; quelquefois entraînée par la force des choses à s'unir aux vues
religieuses et monarchiques de ses adversaires et à faire cause commune
avec eux; s'en écartant aussitôt qu'elle croyoit pouvoir le faire sans
danger, non pour se jeter dans le parti contraire, mais pour se tenir au
milieu des deux partis; isolant ainsi le pouvoir du roi entre ses amis
et ses ennemis, et lui ôtant l'appui des Français catholiques, en même
temps qu'elle accroissoit la force et aigrissoit le fanatisme des
sectaires. Cette politique astucieuse trouva des partisans dans des
familles puissantes et particulièrement dans celle des Montmorencis:
ainsi se forma le _tiers-parti_ que nous avons déjà signalé; parti le
plus funeste de tous, à qui l'on doit d'avoir prolongé cette lutte
sanglante, et qui acheva de tout corrompre dans cette cour déjà si
profondément corrompue.
Ainsi les circonstances ayant forcé Catherine à abandonner, après la
Saint-Barthélemi, la marche qu'elle avoit suivie jusqu'alors, et à se
jeter entièrement dans le parti catholique, qui, comme nous l'avons si
souvent répété, étoit à la fois celui des Guises et de la nation, on
vit, ce qui étoit jusqu'alors sans exemple, des hommes puissants qui
n'avoient point abjuré le nom de catholiques, se jeter ouvertement dans
le parti huguenot; et le tiers-parti se montra dès le commencement ce
qu'il étoit, prêt à tout et capable de tout.
Henri III acheva de tout perdre: élevé à l'école de sa mère, il s'en
montra un digne élève; et, dès qu'il fut monté sur le trône, on le vit
faire de lui-même et pour son propre compte, ce qu'elle avoit fait
depuis si long-temps, lorsqu'elle gouvernoit sous le nom de Charles IX.
Un témoignage qui ne peut être contesté[111] nous apprend qu'il lisoit
très-souvent Machiavel; qu'il avoit pris un goût très-vif pour ses
ouvrages, dont avant lui, Catherine avoit fait sans doute son profit; et
que, même avant son départ pour la Pologne, il s'étoit fait un système
politique fondé sur les doctrines de ce dangereux écrivain.
[Note 111: Celui de la reine Marguerite de Navarre sa soeur.]
Il prétendit donc se servir des mêmes artifices que sa mère, et s'isola
comme elle au milieu de tous les partis, s'obstinant à ne pas voir que,
parmi ces partis, il en étoit un qui étoit celui de l'état, c'est-à-dire
le sien. Il ne vit pas encore que, ce parti ne s'étant formé que parce
qu'il y avoit péril pour la religion, il se trouvoit poussé par un aussi
grand intérêt à invoquer une autorité au-dessus de celle du prince, si
celle du prince venoit à lui manquer; parce que la religion est une loi
qui oblige le prince comme les sujets, et que, dussent-ils désobéir au
prince, il est impossible, lorsqu'elle commande, qu'ils ne lui obéissent
pas.
Il falloit comprendre ces choses, reconnoître que tout pouvoir venant de
Dieu, tout pouvoir perd sa force dès qu'il tente de s'en séparer. Henri
III au contraire étoit imbu de cette maxime machiavélique, que le prince
est lui-même le principe de son autorité; qu'elle est pour lui l'intérêt
auquel doivent céder tous les autres intérêts; qu'avant toute chose, il
s'agit pour lui de la maintenir; et que tous moyens sont bons, que
toutes voies sont permises pour arriver à ce but. Avec de semblables
idées, il crut que le sublime de la politique étoit de se jouer à la
fois des chefs catholiques et des chefs protestants; en les trompant de
les détruire les uns par les autres, afin de fonder solidement sa
puissance absolue sur la ruine de tous. C'est ainsi qu'il se trouva
placé entre deux partis, dont l'un étoit en révolte ouverte contre lui,
dont l'autre reconnoissoit comme supérieure à la sienne l'autorité dont
il lui avoit plu de se séparer.
Cependant, chose étrange! ce parti catholique qui vouloit, avant toutes
choses, se montrer obéissant au pouvoir religieux, se trouvoit lui-même
hors de ses voies légitimes; parce que, sous certains rapports, il avoit
lui-même déplacé ce pouvoir et le reconnoissoit où il n'étoit pas, ne se
montrant pas sans doute entièrement indépendant du centre de l'autorité
spirituelle, mais aussi ne s'y montrant pas entièrement soumis. Ce fut
cette position équivoque, suite nécessaire de tant d'entreprises faites
contre la cour de Rome, qui rendit souvent séditieuse sous le rapport
politique, quelquefois fanatique sous le rapport religieux, une
association dont le motif étoit bon, dont les effets pouvoient être
salutaires, si elle ne se fût jamais écartée de ce principe d'unité qui
est le caractère essentiel du catholicisme, qui seul en fait la force et
en assure la durée. C'est aux événements à prouver maintenant si nous
avons bien compris l'état de la société, tel qu'il étoit à l'époque dont
nous traçons l'histoire; si la LIGUE, dont nous ne dissimulerons ni les
fautes, ni les désordres, ni les excès, ne fut pas néanmoins, et dans
ses derniers résultats, plutôt un bien qu'un mal, puisque, sans elle,
il est évident que la France entière devenoit hérétique; et que,
subissant toutes les conséquences de l'hérésie, elle changeoit les
destinées de l'Europe chrétienne, et par une suite nécessaire, celles du
monde.
Il est remarquable que les protestants, qui ont élevé tant de cris de
fureur contre la ligue, en avoient eux-mêmes fourni l'exemple et le
modèle dans leurs diverses confédérations et notamment dans celle de
Milhau. Les rapports singuliers qu'un historien huguenot[112] a trouvés
lui-même entre les formules d'association des deux partis, en
fournissent une preuve convaincante; et ceci confirme ce que nous avons
déjà dit, que ces sectaires n'ont le droit de rien reprocher à leurs
ennemis: ils étoient les premiers auteurs de ces nouveautés étranges et
de ces désordres jusqu'alors inouïs qui corrompoient et troubloient
l'état; et sans eux, la France ne les eût point connus.
[Note 112: La Popelinière.]
Dans ces premières formules, que nous a conservées l'auteur protestant
déjà cité, l'autorité du souverain semble être mise au-dessous de celle
du chef de la ligue, et tout y porte les caractères d'une entière
rébellion. Après les états de Blois, qui se tinrent à la fin de cette
année et au commencement de l'autre, un dernier formulaire fut rédigé à
Péronne, dans lequel «les confédérés déclarent que leur association n'a
été formée que pour le maintien de la religion catholique et de l'état
et monarchie de France, ayant reconnu que le roi n'étoit plus _assez
fort_ pour les défendre, jurant et promettant toutefois de lui conserver
fidélité à lui et à ses successeurs, n'ayant d'autre but dans tout ce
qu'ils pourroient entreprendre que l'intérêt de l'état et de la
religion.» Cet acte est dressé au nom des princes, seigneurs,
gentilshommes et autres, tant de l'état ecclésiastique que de la
noblesse et tiers-état du pays de Picardie.
Plusieurs pensent que le cardinal de Lorraine avoit eu depuis
long-temps, et même immédiatement après la bataille de Dreux, la
première idée d'une association de ce genre; et que même il en avoit
fait le plan de concert avec le pape Pie IV et le roi d'Espagne. S'il en
étoit ainsi, il est probable que, passionné comme il étoit pour
l'élévation et l'éclat de sa maison, il n'avoit en cela d'autre but que
d'en consolider la puissance en liant ses intérêts à ceux de la
monarchie et de la religion catholique; il vouloit voir les Guises
dominer dans les conseils, commander dans les armées, et rien de plus.
S'il eût vécu, il eût été tout à la fois le chef et le modérateur de
cette grande entreprise qui, sans doute, auroit eu alors des résultats
plus heureux et plus salutaires; mais sa mort subite et prématurée[113],
qui arriva peu de temps après le commencement du nouveau règne, changea
entièrement la face des choses. Son neveu, le duc de Guise, jeune,
ardent, ambitieux, se trouva seul alors à la tête du parti catholique,
et désormais le principal héritier de ces affections populaires qui
sembloient être un privilége exclusif de son illustre maison. La ligue,
dont il devenoit ainsi le chef naturel au moment même où elle venoit de
se former, lui donna bientôt dans l'état une puissance au-dessus de
celle que devoit avoir un simple sujet, et telle qu'aucun autre, quelque
grand qu'il fût, ne l'avoit jamais eue avant lui.
[Note 113: Il assistoit à Avignon avec le roi et toute la cour à une
procession de pénitents, lorsqu'il lui prit un mal de tête si violent,
qu'il fut obligé de se retirer avant la fin de la cérémonie. Il mourut
peu de jours après, le 26 décembre 1574, étant à peine âgé de cinquante
ans. Le bruit courut qu'il avoit été empoisonné; mais on n'en a aucune
preuve. Toujours à la tête des plus grandes affaires de l'Église ou de
l'état, dirigé par les mêmes maximes politiques et religieuses que son
illustre frère, doué comme lui d'un génie supérieur et d'un fort
caractère, il occupe à côté de lui une première place parmi les grands
personnages de son temps.]
Tout porte à croire que ce fut à Paris même que la ligue prit naissance.
Les alarmes qu'y faisoit naître une paix qui, en assimilant presque le
culte des hérétiques à celui des fidèles, sembloit menacer la religion
même d'une ruine totale, agitoient tous les esprits; c'étoit dans cette
grande ville l'ordinaire entretien de toutes les classes de la société.
Les frondeurs les plus ardents de ce nouvel ordre de choses, bourgeois,
marchands, gens de palais et autres, s'étant plus intimement liés par
l'exaspération même de leurs opinions, en vinrent par degrés, non plus à
se réunir seulement par occasion, pour s'entretenir des malheurs de
l'état et de la religion, mais à tenir des assemblées secrètes, dont le
but étoit uniquement de traiter de ces matières; et c'est là que, leur
zèle s'échauffant de plus en plus, il fut proposé d'imiter l'exemple de
leurs ennemis, et d'opposer à leurs dangereuses confédérations, l'union
de tous les vrais catholiques. Cette idée, adoptée par quelques-uns,
gagna de proche en proche, et avec une telle rapidité, qu'avant la fin
de l'année, il y eut un nombre considérable de gentilshommes,
d'ecclésiastiques, de bourgeois les plus accrédités de la capitale, des
villes considérables, même des provinces entières, affiliés à la ligue.
Les huguenots commencèrent à être insultés dans plusieurs villes; et
l'alarme se répandit aussitôt dans tout leur parti.
Cependant, par une indolence vraiment incompréhensible, ou par une
politique qu'il est également impossible à comprendre, Henri sembloit
demeurer spectateur indifférent de cette lutte dans laquelle la nation
entière alloit se trouver engagée. La ligue se formoit sous ses yeux; il
savoit que son chef traitoit secrètement avec l'Espagne comme les
huguenots avoient traité avec les princes protestants: en se mettant de
lui-même et franchement à la tête du nouveau parti, il en faisoit, et
nous l'avons déjà dit, le sien et celui de l'état; il détruisoit la
puissance de ce chef qu'il craignoit et haïssoit; et quels que fussent
ses desseins, à l'instant même il les faisoit avorter. Il ne fit rien de
tout cela: on le vit demeurer indécis entre les catholiques et les
protestants, entre une paix qu'on ne pouvoit conserver et une guerre
qu'il étoit impossible d'éviter, comme si, au milieu de ces discordes
intestines et de ces graves intérêts, le pouvoir eût pu se faire
indépendant de la guerre et de la paix. Cependant la ligue grandissoit
de jour en jour; et, lorsque s'ouvrirent les états de Blois, presque
entièrement composés de ligueurs, elle étoit déjà si puissante, que ce
prince, entraîné par la crainte qu'elle lui inspiroit, fit forcément ce
qu'il auroit dû faire depuis long-temps et volontairement, comme
monarque et comme chrétien: il reconnut enfin cette confédération, et
s'en déclara lui-même le chef et le protecteur. Il y avoit lieu de
croire qu'il agiroit en raison de cette détermination, qui, bien que
tardive, pouvoit devenir aussi honorable que salutaire; et que les
choses alloient enfin changer de face: il en fut autrement. Les états
demandoient que l'édit de pacification fût cassé, et que l'on déclarât
sur-le-champ la guerre aux hérétiques: le roi, sans accepter ni refuser,
dit qu'il n'agiroit point hostilement contre des princes de son sang,
avant de s'être assuré s'ils n'étoient point disposés à rentrer dans le
sein de l'Église et dans l'obéissance qu'ils dévoient à leur légitime
souverain; et en conséquence de ce voeu, qu'il avoit exprimé, des
députés furent envoyés aux divers chefs des confédérés. Pendant ces
négociations, qui ne réussirent ni auprès des huguenots ni auprès des
politiques, le roi et la reine mère agitoient sans cesse dans leur
conseil cette question de la paix et de la guerre, ne pouvant sortir ni
l'un ni l'autre de leur fatale indécision, et se montrant même plus
indécis qu'ils n'avoient jamais été. Enfin les états se séparèrent
n'ayant eu d'autre résultat que de lui faire signer la ligue;
c'est-à-dire que Henri légitimoit et fortifioit un parti sans oser s'en
servir pour faire la guerre, s'ôtant en même temps tout moyen de
conserver la paix avec l'autre parti[114].
[Note 114: Le duc Casimir osa lui demander raison de sa manière d'agir
envers les protestants de France, tandis que lui-même et les autres
princes allemands réformés persécutoient les catholiques dans leur
propre pays; et le roi se vit réduit à lui donner sur ce point les
explications les plus humiliantes.]
La guerre recommença donc: deux armées entrèrent en campagne sous les
ordres du duc d'Anjou et du duc de Mayenne. Elles eurent d'abord des
succès qui montrèrent assez quelle étoit la foiblesse des ennemis
qu'elles avoient à combattre, et combien il eût été facile de les
détruire, si le roi eût su prendre une résolution et l'exécuter avec
vigueur (1577). Mais en même temps que ses armées se battoient, la cour
ne cessoit point de négocier; et cette guerre étoit à peine commencée,
que le roi, au mépris de la déclaration solennelle qu'il avoit faite
dans les états, de ne plus souffrir, dans son royaume, l'exercice de la
religion prétendue réformée, accorda la paix au roi de Navarre et au
prince de Condé, et signa à Poitiers un nouvel édit de pacification,
moins favorable sans doute aux hérétiques que celui qui l'avoit
précédé[115], mais tel cependant qu'il étoit impossible qu'il ne blessât
pas profondément le parti catholique. Damville et ses politiques furent
compris dans ce traité, qui sépara pour toujours leur cause de celle du
parti protestant[116].
[Note 115: Les termes de l'édit étoient ménagés de manière que la
religion romaine paroissoit toujours la dominante; mais de sorte aussi
que la prétendue réformée ne perdoit aucun avantage solide pour n'être
qu'en second. On lui assuroit l'exercice public, avec une liberté plus
étendue, mieux spécifiée et moins assujétie à la gêne des anciennes
restrictions. Le roi établit ses sectateurs dans tous les priviléges de
citoyens, dans le droit aux charges, aux magistratures et autres
dignités: il approuva la prise d'armes et tout ce qu'ils avoient fait,
comme très-utile à l'état; il leur accorda des juges établis exprès pour
eux dans chaque parlement, neuf places de sûreté et des troupes, à
condition qu'ils paieroient les dîmes, rendroient les biens d'église
usurpés, chômeroient les fêtes extérieurement, et ne choqueroient en
rien les catholiques dans leur culte.]
[Note 116: Damville avoit eu occasion de connoître, dans ses relations
avec elle, le génie de cette secte et les projets de ses chefs pour
l'établissement d'une espèce de république dans le Bas-Languedoc, sur le
plan de celles qu'ils avoient déjà formées à La Rochelle et à Montauban.
Ils ne se servoient de leurs liaisons avec lui que pour le trahir et
séduire les peuples; après les avoir séduits, s'emparer, en les
soulevant, des principales villes, et le chasser de son gouvernement. Il
s'en aperçut et rompit sans retour avec eux, mais trop tard: car le
calvinisme avoit déjà jeté de profondes racines dans ce pays qui, de bon
qu'il étoit, devint un des plus mauvais de toute la France.]
(1578) Personne ne pensoit que cette paix pût durer: elle ne servit qu'à
montrer à quel degré d'avilissement l'autorité royale étoit tombée,
puisque les partis, plus animés que jamais les uns contre les autres,
n'en continuèrent pas moins de se faire la guerre ou de s'y préparer.
C'est alors que l'on voit paroître dans le Dauphiné ce Lesdiguières
depuis si fameux, alors comme tant d'autres, simple chef de partisans,
mais déjà l'un des plus dangereux par le crédit que son courage et son
habileté lui avoient acquis parmi les siens. Il commençoit à nouer avec
le duc de Savoie ces intrigues qui devoient par la suite jeter un si
grand désordre dans le midi de la France; et le roi d'Espagne, si
fermement catholique chez lui, au dehors catholique ou protestant,
suivant ses intérêts, étoit mêlé à ces manoeuvres ténébreuses, en même
temps qu'il encourageoit la ligue et traitoit avec les ligueurs.
Plusieurs chefs, et dans les deux partis, que les troubles avoient
rendus considérables dans leurs provinces, et à qui la paix enlevoit
presque toute leur influence, ne pensoient qu'à rallumer ce feu mal
éteint. Ce fut donc vainement que la reine mère fit un voyage en
Guienne, sous prétexte de conduire au roi de Navarre la reine Marguerite
sa femme, voyage dont le véritable but étoit d'essayer de le gagner et
de le faire revenir à la cour: ce prince refusa de traiter sans le
concours des autres chefs de son parti; et les conférences de Nérac qui
s'ouvrirent à ce sujet n'eurent d'autre résultat que de produire de
nouvelles interprétations de l'édit de Poitiers, presque toutes
favorables aux calvinistes, et de faire obtenir aux confédérés de
nouvelles places de sûreté, qu'ils se hâtèrent de faire fortifier, dont
ils chassèrent les prêtres, où ils vexèrent les catholiques, et tout
cela contre la parole formelle qu'ils en avoient donnée. C'étoit ainsi
que, grâce à la foiblesse de la cour, ils lui faisoient acheter si
chèrement et si follement une paix qu'ils étoient disposés à rompre les
premiers.
(1579) Aussi, en acceptant ces places pour les rendre dans un délai
fixé, leur intention étoit-elle de ne s'en point dessaisir; et,
lorsqu'on les leur redemanda de la part du roi, la réponse qu'ils firent
fut de courir aux armes et de recommencer les hostilités tant dans la
Guienne que dans le Languedoc. Ils surprirent des places, dévastèrent le
pays, et ce fut dans cette campagne que le roi de Navarre commença à
jeter de l'éclat et à fixer les yeux de l'Europe sur lui par le courage
intrépide et les talents militaires qu'il déploya dans l'attaque et la
prise de la ville de Cahors: ce beau fait d'armes le fit dès lors
considérer comme l'espoir d'un parti dont il étoit déjà le personnage le
plus considérable. Toutefois les entreprises des confédérés avortèrent
presque toutes, pour avoir été commencées avec trop de précipitation; et
dès qu'ils eurent besoin de la paix pour mieux prendre leurs mesures, la
cour s'empressa de nouveau de la leur accorder.