(1574) Toutefois si, depuis la mort de Henri II et l'administration

funeste de Catherine, la cour n'eût pas été un foyer de factions sans

cesse renaissantes, se succédant sans cesse les unes aux autres, tel

étoit en France l'ascendant de la monarchie, et la force que lui avoient

donnée tant de siècles de christianisme, l'établissement si solide et

l'influence si étendue de son clergé, que les chefs des huguenots,

quelles que fussent leur puissance et leurs ressources, n'auroient pu y

opposer une longue résistance; et que l'hérésie, triomphante en tant de

lieux, y eût été facilement étouffée. Mais les rivalités des grands

prolongèrent ces troubles et amenèrent de nouveaux malheurs. Les princes

lorrains, à qui, même en les supposant ambitieux, il faut rendre cette

justice qu'ils n'abandonnèrent jamais le parti de la religion, et par

conséquent les véritables intérêts de la monarchie, étoient, depuis la

mort de Coligni, plus puissants qu'ils n'avoient jamais été. Le jeune

duc de Guise succédoit à cet amour du peuple, à cette confiance de la

noblesse dont avoit joui son illustre père, et qui avoient fini par le

rendre l'arbitre de l'état; et la reine mère, qui voyoit Charles IX

atteint d'une maladie dont les suites pouvoient être mortelles, s'étoit

politiquement attachée à ce parti, le seul qui pût alors soutenir le

trône et l'assurer à son second fils, si le roi venoit à mourir. C'en

fut assez pour allumer la jalousie d'une autre famille puissante, celle

des Montmorencis. Réunissant donc autour d'eux tous ceux qui croyoient

avoir à se plaindre du gouvernement, les chefs de cette famille

formèrent, sous le nom de _malcontents_ ou _politiques_, un tiers parti

qui n'eut point la religion pour prétexte, mais le soulagement des

peuples, et la réformation des abus. Il lui falloit un chef qui pût en

imposer: ils le trouvèrent dans le duc d'Alençon, troisième frère du

roi, esprit inquiet, borné, présomptueux, que les préférences de

Catherine pour son second fils et quelques injustices dont il croyoit

avoir à se plaindre, avoient exaspéré, et qui se trouvoit ainsi, et par

ses ressentiments et par son caractère, l'instrument le plus propre à

servir les passions des autres, même contre ses véritables intérêts. Les

moyens que ce parti employa furent les plus odieux qu'il soit possible

d'imaginer, et prouvent une corruption qui étonne, même dans ces

malheureux temps. Ses principaux agents commencèrent par jeter de

fausses alarmes au milieu des huguenots pour les maintenir dans leur

révolte, et n'eurent pas honte ensuite de former avec eux une

association à laquelle ceux-ci se prêtèrent volontiers, chacun des deux

partis se servant ainsi de l'autre pour arriver au but de ses desseins

pernicieux. L'accord ainsi fait entre les calvinistes et les

_politiques_, il fut convenu qu'un corps de cavalerie huguenote se

présenteroit le jour du mardi gras aux portes de Saint-Germain, où étoit

alors la cour, pour enlever le duc d'Alençon, et qu'aussitôt on

recommenceroit la guerre civile; mais cette entreprise, célèbre dans

l'histoire sous le nom des _jours gras_, manqua, tant par la foiblesse

de ce prince, qui, au moment même de l'exécution et poussé par La Mole,

l'un de ses favoris, alla tout avouer à sa mère, que par l'activité, la

prudence, la fermeté que Catherine déploya en cette occasion. Instruite

à minuit d'un complot qui devoit éclater le lendemain, elle ordonna à

l'instant même et en toute hâte, le départ pour Paris. Le roi, déjà trop

malade pour voyager à cheval, y fut transporté en litière; le duc

d'Alençon et le roi de Navarre furent enfermés à Vincennes; on mit à la

Bastille les maréchaux de Cossé et de Montmorenci; ce même La Mole, qui

étoit cause de la découverte de la conspiration, Coconnas, gentilhomme

piémontais, comme lui fort avant dans la faveur du jeune duc, furent

jetés en prison, et l'on instruisit leur procès. Pour obtenir sa grâce,

le prince avoua tout, s'inquiétant peu du danger où il mettoit ceux qui

l'avoient servi; tous les deux eurent la tête tranchée; et les huguenots

n'en continuèrent pas moins la guerre, sûrs d'être soutenus par le

_tiers-parti_, que ces arrestations et ces exécutions avoient pu

déconcerter, mais non détruire.

Sur ces entrefaites et au milieu de ces nouveaux ferments de désordres,

le roi mourut; et son frère, Henri, roi de Pologne, fut appelé au trône

de France. Le règne honteux et déplorable de celui-ci fit bientôt voir

que, des trois frères, Charles IX étoit celui qui étoit doué du plus

heureux naturel, et dont, avec de meilleurs conseillers, il eût été plus

facile de faire un bon roi. Dans le petit nombre d'occasions qu'il eut

de montrer ce qu'il étoit, il prouva qu'il avoit du courage, un sens

droit, de la vivacité d'esprit, un zèle sincère pour la religion.

Catherine arrêta en lui le développement de quelques-unes de ces

heureuses dispositions, et abusa des autres au profit de ses desseins

ambitieux. L'asservissement dans lequel elle eut l'art de le retenir

jusqu'au dernier moment, les séductions et les artifices dont elle ne

cessa point de l'obséder, doivent l'absoudre aux yeux de tout homme

raisonnable, du seul acte violent de son règne auquel il ait pris part,

et dont il n'étoit point réellement le véritable auteur; et d'ailleurs

nous en avons dit assez pour prouver jusqu'à la dernière évidence qu'il

ne crut point commettre un crime, mais défendre sa vie et son état

_selon le droit qu'il en avoit_, en ordonnant l'exécution de la

Saint-Barthélemi. Aussi ne mourut-il point du chagrin et des remords

qu'il ressentit de cette action, comme l'ont écrit tant d'historiens,

mais de l'épuisement dans lequel l'avoit jeté son goût pour les

exercices violents, et particulièrement pour la chasse, à laquelle il se

livroit avec une sorte de fureur.

L'état de la France étoit affreux: il va le devenir encore davantage;

les fautes d'un gouvernement qui, depuis tant d'années, n'avoit point

cessé d'en commettre, paroîtront encore plus à découvert; des

circonstances nouvelles, singulières, inattendues, nous permettront de

sonder plus profondément encore cette plaie hideuse qui dévoroit

l'état; et les principes politiques et religieux que nous avons posés,

s'affermiront de plus en plus par des applications dont l'évidence

frappera tous les bons esprits.

La première chose que fit Henri III, dès que la nouvelle de la mort de

son frère lui fut parvenue, fut d'envoyer à la reine mère des lettres de

confirmation de la régence qui lui avoit été provisoirement dévolue

pendant l'absence du nouveau roi; puis son unique pensée fut de trouver

le moyen de quitter la Pologne, ou plutôt de s'en échapper, car il n'y

avoit point pour lui d'autre moyen d'en sortir. Il y parvint d'une

manière presque romanesque, et non sans avoir couru plus d'un danger;

puis, prenant la route de l'Italie pour éviter de nouveaux dangers qui

l'attendoient, s'il eût traversé les états des princes protestants, et

s'arrêtant chez le duc de Savoie, il y commença les actes de son règne

par la concession gratuite et impolitique qu'il fit à ce prince habile

et guerrier, des places que la France possédoit encore dans le Piémont.

Cette faute, qu'il commit malgré les avis et les remontrances de ses

plus habiles conseillers, et uniquement pour reconnoître le bon accueil

qu'il avoit reçu du duc de Savoie, eut des suites graves que nous ferons

successivement connoître, et qui se prolongèrent jusque sous le règne

suivant.

Cependant Catherine, en attendant le retour du roi, essayoit autant

qu'il étoit en elle d'arrêter le cours des nouveaux désordres que

préparoit la réunion déjà fort avancée des politiques avec les

protestants. Pour y parvenir, elle employoit tour à tour et suivant les

circonstances, la force ou les traités, mais sans autre succès que de

ralentir momentanément les effets d'un mal que ni elle ni son fils

n'étoient capables de détruire.

La faction des politiques reconnoissoit alors pour chef le maréchal de

Damville, frère du maréchal de Montmorenci, que le complot des _jours

gras_ retenoit encore prisonnier à la Bastille; il étoit gouverneur du

Languedoc, et ce gouvernement considérable placé dans le centre même de

la confédération protestante, en faisoit un ennemi extrêmement

dangereux. Le roi, qui le savoit, manqua cependant l'occasion de le

faire arrêter à Turin, où il avoit eu l'imprudence de se présenter pour

lui faire d'apparentes soumissions; et ce fut une seconde faute non

moins impardonnable que la première. L'accord entre les mécontents et

les calvinistes avoit été signé à Milhau avant ce voyage de Damville; de

son côté le prince de Condé, réfugié en Allemagne, y négocioit auprès

des princes protestants; et les deux partis réunis s'apprêtèrent à la

guerre, désespérant d'obtenir la paix. Il falloit leur accorder cette

paix que, dans les premiers moments, ils désiroient avec ardeur, et

qu'ils eussent reçue à des conditions très-modérées, ou pousser cette

guerre avec franchise et vigueur. La politique chancelante et

artificieuse du nouveau roi, ses moeurs inexplicables, mélange bizarre

de débauches et de pratiques religieuses, son inapplication aux

affaires, ses prodigalités insensées pour d'indignes favoris, servirent

ses ennemis au delà de ce qu'ils pouvoient espérer. En même temps qu'il

mécontentoit les grands, il s'aliénoit l'esprit des peuples; et le parti

catholique, dont il étoit le chef naturel, et auquel un prince ferme et

actif eût donné une force irrésistible, se montra pour la première fois

plus foible que ceux dont il avoit jusqu'alors toujours triomphé. Les

troupes royales qu'il avoit lui-même si souvent conduites à la victoire,

furent battues presque partout; et Henri III étoit à peine rentré dans

ses états, que des rebelles que son retour avoit fait trembler, lui

imposoient déjà, dans leurs requêtes insolentes, les plus dures

conditions. Il avoit rendu la liberté au roi de Navarre et au duc

d'Alençon: celui-ci n'en ayant fait usage que pour conspirer de nouveau,

il falloit ou le faire rentrer dans sa prison, ou se l'attacher par de

bons traitements; Henri sembla se plaire à redoubler les craintes, à

aigrir les ressentiments de ce caractère ombrageux et jaloux, essayant

en même temps, et par de puériles intrigues, de le brouiller avec le

roi de Navarre, et de contenir l'un et l'autre en fomentant ces

divisions. (1575) Leur intérêt ne tarda point à rétablir entre eux

l'accord: un plan est concerté entre eux; le duc d'Anjou quitte

furtivement la cour et se réfugie à Dreux; les mécontents, huguenots et

catholiques, accourent en foule autour de lui; les Allemands, qui

sembloient n'attendre que ce signal, entrent en même temps en France,

marchant au secours des rebelles, et le roi se trouve ainsi réduit par

une suite inconcevable de fautes, aux plus fâcheuses extrémités.

On fit toutefois ce qu'il étoit possible de faire dans de telles

circonstances, où le trésor étoit épuisé, où le découragement et le

mécontentement étoient partout; et Catherine, fort supérieure à son fils

en adresse et en ressources, reparut à la tête des affaires auxquelles,

depuis le nouveau règne, elle avoit pris peu de part. On rassembla de

toutes les parties de la France des troupes dont on forma une armée de

dix mille hommes qui, sous les ordres du duc de Guise, marcha vers les

frontières de la Champagne pour s'opposer à l'entrée des Allemands[98].

Par son conseil, les maréchaux de Cossé et de Montmorenci furent tirés

de leur prison, et employés à ramener le duc d'Alençon, sur lequel ils

avoient un grand ascendant, et que l'on vouloit, à tout prix, arracher

aux rebelles; ils promirent de le faire, de demeurer désormais fidèles

au roi, et tinrent leur promesse. Des négociations furent aussitôt

entamées avec le jeune prince; mais malgré toute l'habileté des

négociateurs, elles n'eurent d'autres résultats qu'une trève de six

mois, accordée aux conditions les plus dures, conditions que la cour

accepta, bien que le duc de Guise eût taillé en pièces un corps de

reîtres qui avoit déjà passé le Rhin, et par cette action d'éclat relevé

le courage et les espérances du parti catholique. Par cette convention

temporaire, Henri s'engageoit à livrer six places de sûreté aux

rebelles, à congédier la plus grande partie de ses troupes, à tenir tous

les anciens traités faits avec les protestants; enfin, à payer aux

Allemands une somme considérable pour qu'ils ne passassent point le

Rhin. Cependant les commandants des places désignées dans les traités,

refusèrent de les rendre aux huguenots; et les Parisiens indignés ne

voulurent donner au roi qu'une partie des subsides qu'il leur demandoit.

Alors Casimir, prince palatin, ne recevant point l'argent promis,

s'avance dans la Bourgogne à la tête de ses soldats, ayant pour guide

le prince de Condé: le duc d'Alençon va le rejoindre avec ses troupes;

et de cette réunion se compose une armée de trente-cinq mille hommes à

laquelle il ne sembloit pas que le roi pût résister (1576). En même

temps le roi de Navarre, que l'on sembloit prendre à tâche de

mécontenter, s'échappe de la cour; se réfugie dans son gouvernement de

Guienne, où l'affluence des mécontents auprès de lui est bientôt plus

grande encore qu'auprès du duc d'Alençon; fait de nouveau profession du

calvinisme, et envoie des députés à l'armée des confédérés. Si l'argent

ne leur eût manqué, ceux-ci devenoient les arbitres des destinées de la

France; mais, parce qu'ils n'en avoient point assez pour retenir les

Allemands sous leurs drapeaux, ils accordèrent insolemment à leur

souverain une paix qu'il leur demandoit avec instances et dont ils se

trouvoient avoir autant besoin que lui. De là un nouvel édit de

pacification dans lequel huguenots et politiques obtinrent des

conditions dont le résultat devoit être la destruction entière de la

monarchie et de la religion catholique en France, si quelque événement

qu'il n'étoit pas difficile de prévoir ne fournissoit bientôt le moyen

de revenir sur un traité aussi désastreux[99]. Les rebelles le

sentirent, et signèrent cette paix, bien résolus de se tenir prêts à

faire de nouveau la guerre: le roi de Navarre se cantonna dans la

Guienne, le prince de Condé dans les environs de la Guienne, Damville

dans son gouvernement de Languedoc, où les politiques se réunirent

autour de lui; Casimir quitta la France, chargé de ses dépouilles, se

tenant sur les bords du Rhin et tout prêt à y rentrer; et le duc

d'Alençon, devenu duc d'Anjou par l'augmentation de ses apanages, revint

triomphant à la cour, où le roi se vit forcé de le bien recevoir.

[Note 98: Il attaqua près de Langres un corps de reîtres que conduisoit

Thoré, frère du duc de Montmorenci, et le défit entièrement. Ce fut dans

cette action qu'il reçut à la joue une blessure dont la marque lui resta

toute sa vie, ce qui lui fit donner le surnom de _Balafré_.]

[Note 99: Dans l'édit de pacification composé de soixante-trois

articles, la liberté entière de conscience étoit accordée aux huguenots,

avec l'exercice public de la religion prétendue réformée; cet exercice

public étoit sans bornes et sans modification, seulement avec cette

exception qu'ils ne le pourroient faire à deux lieues des endroits où se

trouveroit la cour, et à deux lieues de Paris. Huit places de sûreté

étoient livrées tant aux calvinistes qu'aux _politiques_; la mémoire de

tous les condamnés pour conspiration étoit rétablie, etc., etc.]

Les catholiques avoient la rage dans le coeur; le roi, qui n'avoit pu,

par tant de honteuses concessions, gagner la confiance des rebelles,

étoit devenu pour toutes les classes de ses sujets un objet de haine et

de mépris. On s'effrayoit des dangers que couroient la monarchie et la

religion; on s'indignoit de la lâcheté du prince; et c'est dans cette

disposition extraordinaire des esprits qu'il faut chercher l'origine de

cette confédération singulière, jusqu'alors sans exemple chez les

peuples chrétiens, si fameuse dans notre histoire sous le nom de LA

SAINTE LIGUE, confédération que le plus grand nombre de nos historiens

nous semble avoir aussi mal comprise que le reste, tant dans ses causes

que dans ses effets, et que nous allons expliquer comme nous la

comprenons.

Pour être d'accord avec nous sur ce point de notre histoire, il est

nécessaire que l'on adopte certains principes que les temps où nous

vivons ont rendus plus manifestes qu'ils ne l'avoient été jusqu'alors;

et dont l'application aux sociétés chrétiennes est plus frappante

maintenant qu'elle ne l'a jamais été. Il est donc également nécessaire

que nous présentions de nouveau, et avec de plus longs développements,

ces mêmes principes, souvent indiqués dans le cours de cet ouvrage, où

ils ont éclairé notre marche et ouvert le point de vue sous lequel nous

avons considéré tant de grands événements.

Sans la religion tout pouvoir politique ne seroit qu'une force aveugle

et matérielle, puisque, séparé de la raison divine, il seroit dépourvu

de toute conscience et par conséquent de toute justice. On peut même

dire que, dans cet état complet de violence et d'abrutissement, il lui

seroit impossible d'exercer la moindre action sur des intelligences et

de conserver quelques moments d'existence; d'où il résulte que plus la

loi divine à laquelle il est tenu d'obéir et qui fait sa véritable

force, est précise et développée, plus ce pouvoir a de force par cela

même qu'il a plus de raison, de conscience et d'équité. Partout, et

jusque chez les peuples les moins civilisés, c'est la religion qui le

défend de ses propres excès; après avoir renversé toutes les barrières,

il s'arrête toujours devant celle-là, et quelquefois vient s'y briser.

C'est dans la religion chrétienne que cette loi a reçu son dernier

développement: c'est donc dans les sociétés chrétiennes que l'opposition

morale a le plus de force. C'est dans ces sociétés que le pouvoir

politique, soumis à des préceptes qui ne l'obligent pas moins que le

dernier de ceux qui lui obéissent, est contraint, quelques efforts qu'il

fasse pour en sortir, de rentrer à chaque instant dans les limites de

l'ordre et de la justice, de pratiquer les vertus qui en dérivent, enfin

de se montrer intelligent, pour commander à des intelligences.

L'Apôtre a dit: «Tout pouvoir vient de Dieu[100].» Oui, sans doute; et

de même que Dieu l'a fondé dans l'ordre religieux par sa parole

immédiate, de même il l'a établi, dans l'ordre temporel, en le créant

naturellement au sein de la famille[101], premier type de toute

autorité qui s'élève ensuite dans l'état. Mais, pour être sorties de la

même source, s'ensuit-il que ces deux puissances soient égales? S'il en

est une qui ait reçu le privilége exclusif de publier et d'interpréter

les préceptes et les commandements qui doivent être la règle de toutes

les deux, n'est-ce point là une véritable suprématie; et dans tout ce

qui a rapport à ces commandements et à ces préceptes, l'autre n'est-elle

pas tenue de l'écouter et de lui obéir? Oui, nous en convenons, le

pouvoir des princes de la terre vient de Dieu _immédiatement_; mais ce

n'est point immédiatement de lui qu'ils reçoivent la loi qui dirige et

circonscrit ce pouvoir. Soutenir que, sous toute espèce de rapports, ces

princes sont indépendants de cette autre puissance divinement établie

sur la terre, c'est faire de ce pouvoir qui leur a été confié, une

seconde religion qui ne devroit pas être moins infaillible que l'autre;

c'est consacrer tous les crimes que les rois peuvent commettre; c'est

légitimer toutes les tyrannies; c'est avancer la plus monstrueuse, ou

pour mieux dire la plus coupable des absurdités.

[Note 100: Rom. XIII, 1.]

[Note 101: _Ex quo omnis paternitas in coelis et in terrâ nominatur._

Eph. III, 15.]

Dieu n'a établi dans un rapport direct et immédiat avec lui qu'un seul

pouvoir, celui de son église: il en a fait une monarchie, parce que

lui-même est monarque, et qu'il tend sans cesse à tout ramener à son

unité. Le successeur de Pierre est pour les chrétiens le représentant de

Dieu; parmi tous les rois il est le seul qui relève immédiatement de

lui, le seul par conséquent dont le pouvoir soit infaillible; le seul

qui ait mission spéciale pour interpréter sa loi et exiger qu'on lui

obéisse; le seul enfin qui ait droit de commander aux intelligences et

de tout exiger d'elles, sans qu'on puisse jamais l'accuser de tyrannie.

Il commande aux intelligences; il est le pouvoir spirituel: c'est ainsi

qu'on le nomme et d'un accord unanime. Il faut donc, encore un coup, et

par toutes les raisons que nous venons de dire, que le pouvoir temporel

lui obéisse en tout ce qui tient à l'ordre spirituel, parce que lui-même

doit être intelligence, et ce sous peine de ne point exister. Aussi, dès

que la société politique fut devenue chrétienne, vit-on la suprématie du

Saint-Siége s'établir d'elle-même et partout sur les peuples et sur les

rois, n'éprouvant de résistance que de la part de ceux-ci, dont elle

arrêtoit les injustices et les violences; sans cesse bénie et invoquée

par ceux-là, dont elle étoit souvent le seul refuge contre l'oppression

et la tyrannie. Nous avons fait voir comment le pouvoir spirituel

introduisit par degré la civilisation parmi les conquérants barbares de

la première race; comment, sous la seconde, il fut le salut de ces

sociétés naissantes qui, à peine formées, alloient se dissoudre, si

elles ne se fussent jetées dans son sein pour y retrouver l'ordre et la

vie[102]. C'est seulement sous la troisième race que l'on voit le

pouvoir temporel, mieux affermi, commencer à se montrer moins soumis;

faire l'essai de ses forces en se soulevant contre cette autorité

sainte; et montrer qu'il étoit de l'homme, par son orgueil et par sa

révolte contre ce qui étoit de Dieu[103]. Il se passa du temps avant

qu'il fût parvenu à briser ce joug, qu'il ne supportoit plus qu'avec

impatience; et dans cette lutte des deux pouvoirs, ou pour mieux dire

des enfants contre le père, ce que les papes montrèrent de zèle, de

fermeté, de lumières pour le maintien de la foi et de l'orthodoxie, de

courage et de haute politique pour la défense des libertés de l'Italie,

de douceur, de prévoyance, d'esprit de charité et de conciliation pour

réprimer l'abus de la force, apaiser les guerres, rétablir la concorde

entre les princes, ne se peut assez admirer, et ne s'explique que par

une assistance continuelle de cette Providence qui avoit promis de les

assister et d'être avec eux jusqu'à la fin des temps.

[Note 102: Tom. II, 2e part., p. 591.]

[Note 103: _Ibid._, p. 596.]

Nous avons fait voir comment le grand schisme d'Occident et les deux

conciles fameux qui le suivirent, favorisèrent cette rébellion des

princes temporels contre le chef de la chrétienté[104]; et

particulièrement ce qui en arriva en France, où le clergé lui-même,

allant au-devant des servitudes qu'on lui préparoit, aida les rois à

secouer ce joug salutaire, dont leur fausse politique alloit bientôt

dégager aussi leurs peuples; révolution fatale qui, laissant toujours

subsister l'opposition religieuse, puisque ces peuples continuoient

d'être religieux, eut pour résultat de la déplacer et de la transporter

du chef de l'Église à ses membres. Ainsi, du dogme de la souveraineté

des conciles découla nécessairement celui de la souveraineté du

peuple[105]; et le pouvoir temporel fut ébranlé en même temps qu'il

dépouilloit le pouvoir spirituel d'une prépondérance qu'il auroit dû

plutôt accroître, s'il eût bien entendu ses propres intérêts. On a vu

que ce fut dans le parlement que se forma par degré cette opposition

tout à la fois politique et religieuse[106] que nos monarques se plurent

à favoriser, s'isolant de jour en jour davantage du souverain pontife,

se plaisant même à l'humilier comme prince temporel, le sacrifiant sans

respect pour son caractère aux moindres caprices de leur ambition;

abusant, sous ce rapport, de sa foiblesse contre toute justice, de leur

force contre toute générosité[107]. De cette conduite, presque toujours

hostile et quelquefois même jusqu'au scandale, il résulta comme une

espèce de schisme toujours prêt à éclater entre la France et la cour de

Rome[108]. Dans tout ce qui touchoit à la discipline, on peut dire que

le roi s'y étoit fait chef de l'Église; encouragé par un tel exemple, le

parlement ne tarda point à s'y ériger en tribunal ecclésiastique; et,

pour prix de sa complaisance envers le pouvoir temporel, le clergé se

vit dépouiller, et pour toujours, de sa juridiction.

[Note 104: Tom. II, 2e part., p. 598.]

[Note 105: _Ibid._, et p. 1034.]

[Note 106: _Ibid._, p. 602.]

[Note 107: Tom. II, 2e part., p. 877, et p. 8 et 9 de ce vol.]

[Note 108: Cela fut manifeste, surtout dans la dernière session du

concile de Trente, où les ambassadeurs de France menacèrent hautement de

se retirer, si l'on osoit toucher à ce qu'ils appeloient les _libertés

gallicanes_; où toutes les affaires de ce royaume étant conduites par

des diplomates dont la foi étoit plus que suspecte, il n'est point de

dispositions malveillantes et de prétentions hautaines qu'ils ne se

plussent à élever contre les actes de cette assemblée vénérable. Il en

résulta que, malgré tous les ménagements qu'y mirent le pape et les

légats, et la précaution extrême qu'ils eurent de n'attaquer les

usurpations du pouvoir temporel sur le Saint-Siége, qu'en exhortant les

princes, par les motifs les plus pressants, à procurer l'observation des

actes et décrets du saint concile, ces décrets et ces actes furent

rejetés en France, en tout ce qui étoit contraire aux libertés de

l'église gallicane; et si quelques-uns de ceux qui concernoient la

discipline y furent adoptés, parce que l'utilité en étoit démontrée, ils

le furent, non comme émanés du concile, mais comme autorisés par les

états de Blois, qui s'assemblèrent quelques années après.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 13 / 38 段