funeste de Catherine, la cour n'eût pas été un foyer de factions sans
cesse renaissantes, se succédant sans cesse les unes aux autres, tel
étoit en France l'ascendant de la monarchie, et la force que lui avoient
donnée tant de siècles de christianisme, l'établissement si solide et
l'influence si étendue de son clergé, que les chefs des huguenots,
quelles que fussent leur puissance et leurs ressources, n'auroient pu y
opposer une longue résistance; et que l'hérésie, triomphante en tant de
lieux, y eût été facilement étouffée. Mais les rivalités des grands
prolongèrent ces troubles et amenèrent de nouveaux malheurs. Les princes
lorrains, à qui, même en les supposant ambitieux, il faut rendre cette
justice qu'ils n'abandonnèrent jamais le parti de la religion, et par
conséquent les véritables intérêts de la monarchie, étoient, depuis la
mort de Coligni, plus puissants qu'ils n'avoient jamais été. Le jeune
duc de Guise succédoit à cet amour du peuple, à cette confiance de la
noblesse dont avoit joui son illustre père, et qui avoient fini par le
rendre l'arbitre de l'état; et la reine mère, qui voyoit Charles IX
atteint d'une maladie dont les suites pouvoient être mortelles, s'étoit
politiquement attachée à ce parti, le seul qui pût alors soutenir le
trône et l'assurer à son second fils, si le roi venoit à mourir. C'en
fut assez pour allumer la jalousie d'une autre famille puissante, celle
des Montmorencis. Réunissant donc autour d'eux tous ceux qui croyoient
avoir à se plaindre du gouvernement, les chefs de cette famille
formèrent, sous le nom de _malcontents_ ou _politiques_, un tiers parti
qui n'eut point la religion pour prétexte, mais le soulagement des
peuples, et la réformation des abus. Il lui falloit un chef qui pût en
imposer: ils le trouvèrent dans le duc d'Alençon, troisième frère du
roi, esprit inquiet, borné, présomptueux, que les préférences de
Catherine pour son second fils et quelques injustices dont il croyoit
avoir à se plaindre, avoient exaspéré, et qui se trouvoit ainsi, et par
ses ressentiments et par son caractère, l'instrument le plus propre à
servir les passions des autres, même contre ses véritables intérêts. Les
moyens que ce parti employa furent les plus odieux qu'il soit possible
d'imaginer, et prouvent une corruption qui étonne, même dans ces
malheureux temps. Ses principaux agents commencèrent par jeter de
fausses alarmes au milieu des huguenots pour les maintenir dans leur
révolte, et n'eurent pas honte ensuite de former avec eux une
association à laquelle ceux-ci se prêtèrent volontiers, chacun des deux
partis se servant ainsi de l'autre pour arriver au but de ses desseins
pernicieux. L'accord ainsi fait entre les calvinistes et les
_politiques_, il fut convenu qu'un corps de cavalerie huguenote se
présenteroit le jour du mardi gras aux portes de Saint-Germain, où étoit
alors la cour, pour enlever le duc d'Alençon, et qu'aussitôt on
recommenceroit la guerre civile; mais cette entreprise, célèbre dans
l'histoire sous le nom des _jours gras_, manqua, tant par la foiblesse
de ce prince, qui, au moment même de l'exécution et poussé par La Mole,
l'un de ses favoris, alla tout avouer à sa mère, que par l'activité, la
prudence, la fermeté que Catherine déploya en cette occasion. Instruite
à minuit d'un complot qui devoit éclater le lendemain, elle ordonna à
l'instant même et en toute hâte, le départ pour Paris. Le roi, déjà trop
malade pour voyager à cheval, y fut transporté en litière; le duc
d'Alençon et le roi de Navarre furent enfermés à Vincennes; on mit à la
Bastille les maréchaux de Cossé et de Montmorenci; ce même La Mole, qui
étoit cause de la découverte de la conspiration, Coconnas, gentilhomme
piémontais, comme lui fort avant dans la faveur du jeune duc, furent
jetés en prison, et l'on instruisit leur procès. Pour obtenir sa grâce,
le prince avoua tout, s'inquiétant peu du danger où il mettoit ceux qui
l'avoient servi; tous les deux eurent la tête tranchée; et les huguenots
n'en continuèrent pas moins la guerre, sûrs d'être soutenus par le
_tiers-parti_, que ces arrestations et ces exécutions avoient pu
déconcerter, mais non détruire.
Sur ces entrefaites et au milieu de ces nouveaux ferments de désordres,
le roi mourut; et son frère, Henri, roi de Pologne, fut appelé au trône
de France. Le règne honteux et déplorable de celui-ci fit bientôt voir
que, des trois frères, Charles IX étoit celui qui étoit doué du plus
heureux naturel, et dont, avec de meilleurs conseillers, il eût été plus
facile de faire un bon roi. Dans le petit nombre d'occasions qu'il eut
de montrer ce qu'il étoit, il prouva qu'il avoit du courage, un sens
droit, de la vivacité d'esprit, un zèle sincère pour la religion.
Catherine arrêta en lui le développement de quelques-unes de ces
heureuses dispositions, et abusa des autres au profit de ses desseins
ambitieux. L'asservissement dans lequel elle eut l'art de le retenir
jusqu'au dernier moment, les séductions et les artifices dont elle ne
cessa point de l'obséder, doivent l'absoudre aux yeux de tout homme
raisonnable, du seul acte violent de son règne auquel il ait pris part,
et dont il n'étoit point réellement le véritable auteur; et d'ailleurs
nous en avons dit assez pour prouver jusqu'à la dernière évidence qu'il
ne crut point commettre un crime, mais défendre sa vie et son état
_selon le droit qu'il en avoit_, en ordonnant l'exécution de la
Saint-Barthélemi. Aussi ne mourut-il point du chagrin et des remords
qu'il ressentit de cette action, comme l'ont écrit tant d'historiens,
mais de l'épuisement dans lequel l'avoit jeté son goût pour les
exercices violents, et particulièrement pour la chasse, à laquelle il se
livroit avec une sorte de fureur.
L'état de la France étoit affreux: il va le devenir encore davantage;
les fautes d'un gouvernement qui, depuis tant d'années, n'avoit point
cessé d'en commettre, paroîtront encore plus à découvert; des
circonstances nouvelles, singulières, inattendues, nous permettront de
sonder plus profondément encore cette plaie hideuse qui dévoroit
l'état; et les principes politiques et religieux que nous avons posés,
s'affermiront de plus en plus par des applications dont l'évidence
frappera tous les bons esprits.
La première chose que fit Henri III, dès que la nouvelle de la mort de
son frère lui fut parvenue, fut d'envoyer à la reine mère des lettres de
confirmation de la régence qui lui avoit été provisoirement dévolue
pendant l'absence du nouveau roi; puis son unique pensée fut de trouver
le moyen de quitter la Pologne, ou plutôt de s'en échapper, car il n'y
avoit point pour lui d'autre moyen d'en sortir. Il y parvint d'une
manière presque romanesque, et non sans avoir couru plus d'un danger;
puis, prenant la route de l'Italie pour éviter de nouveaux dangers qui
l'attendoient, s'il eût traversé les états des princes protestants, et
s'arrêtant chez le duc de Savoie, il y commença les actes de son règne
par la concession gratuite et impolitique qu'il fit à ce prince habile
et guerrier, des places que la France possédoit encore dans le Piémont.
Cette faute, qu'il commit malgré les avis et les remontrances de ses
plus habiles conseillers, et uniquement pour reconnoître le bon accueil
qu'il avoit reçu du duc de Savoie, eut des suites graves que nous ferons
successivement connoître, et qui se prolongèrent jusque sous le règne
suivant.
Cependant Catherine, en attendant le retour du roi, essayoit autant
qu'il étoit en elle d'arrêter le cours des nouveaux désordres que
préparoit la réunion déjà fort avancée des politiques avec les
protestants. Pour y parvenir, elle employoit tour à tour et suivant les
circonstances, la force ou les traités, mais sans autre succès que de
ralentir momentanément les effets d'un mal que ni elle ni son fils
n'étoient capables de détruire.
La faction des politiques reconnoissoit alors pour chef le maréchal de
Damville, frère du maréchal de Montmorenci, que le complot des _jours
gras_ retenoit encore prisonnier à la Bastille; il étoit gouverneur du
Languedoc, et ce gouvernement considérable placé dans le centre même de
la confédération protestante, en faisoit un ennemi extrêmement
dangereux. Le roi, qui le savoit, manqua cependant l'occasion de le
faire arrêter à Turin, où il avoit eu l'imprudence de se présenter pour
lui faire d'apparentes soumissions; et ce fut une seconde faute non
moins impardonnable que la première. L'accord entre les mécontents et
les calvinistes avoit été signé à Milhau avant ce voyage de Damville; de
son côté le prince de Condé, réfugié en Allemagne, y négocioit auprès
des princes protestants; et les deux partis réunis s'apprêtèrent à la
guerre, désespérant d'obtenir la paix. Il falloit leur accorder cette
paix que, dans les premiers moments, ils désiroient avec ardeur, et
qu'ils eussent reçue à des conditions très-modérées, ou pousser cette
guerre avec franchise et vigueur. La politique chancelante et
artificieuse du nouveau roi, ses moeurs inexplicables, mélange bizarre
de débauches et de pratiques religieuses, son inapplication aux
affaires, ses prodigalités insensées pour d'indignes favoris, servirent
ses ennemis au delà de ce qu'ils pouvoient espérer. En même temps qu'il
mécontentoit les grands, il s'aliénoit l'esprit des peuples; et le parti
catholique, dont il étoit le chef naturel, et auquel un prince ferme et
actif eût donné une force irrésistible, se montra pour la première fois
plus foible que ceux dont il avoit jusqu'alors toujours triomphé. Les
troupes royales qu'il avoit lui-même si souvent conduites à la victoire,
furent battues presque partout; et Henri III étoit à peine rentré dans
ses états, que des rebelles que son retour avoit fait trembler, lui
imposoient déjà, dans leurs requêtes insolentes, les plus dures
conditions. Il avoit rendu la liberté au roi de Navarre et au duc
d'Alençon: celui-ci n'en ayant fait usage que pour conspirer de nouveau,
il falloit ou le faire rentrer dans sa prison, ou se l'attacher par de
bons traitements; Henri sembla se plaire à redoubler les craintes, à
aigrir les ressentiments de ce caractère ombrageux et jaloux, essayant
en même temps, et par de puériles intrigues, de le brouiller avec le
roi de Navarre, et de contenir l'un et l'autre en fomentant ces
divisions. (1575) Leur intérêt ne tarda point à rétablir entre eux
l'accord: un plan est concerté entre eux; le duc d'Anjou quitte
furtivement la cour et se réfugie à Dreux; les mécontents, huguenots et
catholiques, accourent en foule autour de lui; les Allemands, qui
sembloient n'attendre que ce signal, entrent en même temps en France,
marchant au secours des rebelles, et le roi se trouve ainsi réduit par
une suite inconcevable de fautes, aux plus fâcheuses extrémités.
On fit toutefois ce qu'il étoit possible de faire dans de telles
circonstances, où le trésor étoit épuisé, où le découragement et le
mécontentement étoient partout; et Catherine, fort supérieure à son fils
en adresse et en ressources, reparut à la tête des affaires auxquelles,
depuis le nouveau règne, elle avoit pris peu de part. On rassembla de
toutes les parties de la France des troupes dont on forma une armée de
dix mille hommes qui, sous les ordres du duc de Guise, marcha vers les
frontières de la Champagne pour s'opposer à l'entrée des Allemands[98].
Par son conseil, les maréchaux de Cossé et de Montmorenci furent tirés
de leur prison, et employés à ramener le duc d'Alençon, sur lequel ils
avoient un grand ascendant, et que l'on vouloit, à tout prix, arracher
aux rebelles; ils promirent de le faire, de demeurer désormais fidèles
au roi, et tinrent leur promesse. Des négociations furent aussitôt
entamées avec le jeune prince; mais malgré toute l'habileté des
négociateurs, elles n'eurent d'autres résultats qu'une trève de six
mois, accordée aux conditions les plus dures, conditions que la cour
accepta, bien que le duc de Guise eût taillé en pièces un corps de
reîtres qui avoit déjà passé le Rhin, et par cette action d'éclat relevé
le courage et les espérances du parti catholique. Par cette convention
temporaire, Henri s'engageoit à livrer six places de sûreté aux
rebelles, à congédier la plus grande partie de ses troupes, à tenir tous
les anciens traités faits avec les protestants; enfin, à payer aux
Allemands une somme considérable pour qu'ils ne passassent point le
Rhin. Cependant les commandants des places désignées dans les traités,
refusèrent de les rendre aux huguenots; et les Parisiens indignés ne
voulurent donner au roi qu'une partie des subsides qu'il leur demandoit.
Alors Casimir, prince palatin, ne recevant point l'argent promis,
s'avance dans la Bourgogne à la tête de ses soldats, ayant pour guide
le prince de Condé: le duc d'Alençon va le rejoindre avec ses troupes;
et de cette réunion se compose une armée de trente-cinq mille hommes à
laquelle il ne sembloit pas que le roi pût résister (1576). En même
temps le roi de Navarre, que l'on sembloit prendre à tâche de
mécontenter, s'échappe de la cour; se réfugie dans son gouvernement de
Guienne, où l'affluence des mécontents auprès de lui est bientôt plus
grande encore qu'auprès du duc d'Alençon; fait de nouveau profession du
calvinisme, et envoie des députés à l'armée des confédérés. Si l'argent
ne leur eût manqué, ceux-ci devenoient les arbitres des destinées de la
France; mais, parce qu'ils n'en avoient point assez pour retenir les
Allemands sous leurs drapeaux, ils accordèrent insolemment à leur
souverain une paix qu'il leur demandoit avec instances et dont ils se
trouvoient avoir autant besoin que lui. De là un nouvel édit de
pacification dans lequel huguenots et politiques obtinrent des
conditions dont le résultat devoit être la destruction entière de la
monarchie et de la religion catholique en France, si quelque événement
qu'il n'étoit pas difficile de prévoir ne fournissoit bientôt le moyen
de revenir sur un traité aussi désastreux[99]. Les rebelles le
sentirent, et signèrent cette paix, bien résolus de se tenir prêts à
faire de nouveau la guerre: le roi de Navarre se cantonna dans la
Guienne, le prince de Condé dans les environs de la Guienne, Damville
dans son gouvernement de Languedoc, où les politiques se réunirent
autour de lui; Casimir quitta la France, chargé de ses dépouilles, se
tenant sur les bords du Rhin et tout prêt à y rentrer; et le duc
d'Alençon, devenu duc d'Anjou par l'augmentation de ses apanages, revint
triomphant à la cour, où le roi se vit forcé de le bien recevoir.
[Note 98: Il attaqua près de Langres un corps de reîtres que conduisoit
Thoré, frère du duc de Montmorenci, et le défit entièrement. Ce fut dans
cette action qu'il reçut à la joue une blessure dont la marque lui resta
toute sa vie, ce qui lui fit donner le surnom de _Balafré_.]
[Note 99: Dans l'édit de pacification composé de soixante-trois
articles, la liberté entière de conscience étoit accordée aux huguenots,
avec l'exercice public de la religion prétendue réformée; cet exercice
public étoit sans bornes et sans modification, seulement avec cette
exception qu'ils ne le pourroient faire à deux lieues des endroits où se
trouveroit la cour, et à deux lieues de Paris. Huit places de sûreté
étoient livrées tant aux calvinistes qu'aux _politiques_; la mémoire de
tous les condamnés pour conspiration étoit rétablie, etc., etc.]
Les catholiques avoient la rage dans le coeur; le roi, qui n'avoit pu,
par tant de honteuses concessions, gagner la confiance des rebelles,
étoit devenu pour toutes les classes de ses sujets un objet de haine et
de mépris. On s'effrayoit des dangers que couroient la monarchie et la
religion; on s'indignoit de la lâcheté du prince; et c'est dans cette
disposition extraordinaire des esprits qu'il faut chercher l'origine de
cette confédération singulière, jusqu'alors sans exemple chez les
peuples chrétiens, si fameuse dans notre histoire sous le nom de LA
SAINTE LIGUE, confédération que le plus grand nombre de nos historiens
nous semble avoir aussi mal comprise que le reste, tant dans ses causes
que dans ses effets, et que nous allons expliquer comme nous la
comprenons.
Pour être d'accord avec nous sur ce point de notre histoire, il est
nécessaire que l'on adopte certains principes que les temps où nous
vivons ont rendus plus manifestes qu'ils ne l'avoient été jusqu'alors;
et dont l'application aux sociétés chrétiennes est plus frappante
maintenant qu'elle ne l'a jamais été. Il est donc également nécessaire
que nous présentions de nouveau, et avec de plus longs développements,
ces mêmes principes, souvent indiqués dans le cours de cet ouvrage, où
ils ont éclairé notre marche et ouvert le point de vue sous lequel nous
avons considéré tant de grands événements.
Sans la religion tout pouvoir politique ne seroit qu'une force aveugle
et matérielle, puisque, séparé de la raison divine, il seroit dépourvu
de toute conscience et par conséquent de toute justice. On peut même
dire que, dans cet état complet de violence et d'abrutissement, il lui
seroit impossible d'exercer la moindre action sur des intelligences et
de conserver quelques moments d'existence; d'où il résulte que plus la
loi divine à laquelle il est tenu d'obéir et qui fait sa véritable
force, est précise et développée, plus ce pouvoir a de force par cela
même qu'il a plus de raison, de conscience et d'équité. Partout, et
jusque chez les peuples les moins civilisés, c'est la religion qui le
défend de ses propres excès; après avoir renversé toutes les barrières,
il s'arrête toujours devant celle-là, et quelquefois vient s'y briser.
C'est dans la religion chrétienne que cette loi a reçu son dernier
développement: c'est donc dans les sociétés chrétiennes que l'opposition
morale a le plus de force. C'est dans ces sociétés que le pouvoir
politique, soumis à des préceptes qui ne l'obligent pas moins que le
dernier de ceux qui lui obéissent, est contraint, quelques efforts qu'il
fasse pour en sortir, de rentrer à chaque instant dans les limites de
l'ordre et de la justice, de pratiquer les vertus qui en dérivent, enfin
de se montrer intelligent, pour commander à des intelligences.
L'Apôtre a dit: «Tout pouvoir vient de Dieu[100].» Oui, sans doute; et
de même que Dieu l'a fondé dans l'ordre religieux par sa parole
immédiate, de même il l'a établi, dans l'ordre temporel, en le créant
naturellement au sein de la famille[101], premier type de toute
autorité qui s'élève ensuite dans l'état. Mais, pour être sorties de la
même source, s'ensuit-il que ces deux puissances soient égales? S'il en
est une qui ait reçu le privilége exclusif de publier et d'interpréter
les préceptes et les commandements qui doivent être la règle de toutes
les deux, n'est-ce point là une véritable suprématie; et dans tout ce
qui a rapport à ces commandements et à ces préceptes, l'autre n'est-elle
pas tenue de l'écouter et de lui obéir? Oui, nous en convenons, le
pouvoir des princes de la terre vient de Dieu _immédiatement_; mais ce
n'est point immédiatement de lui qu'ils reçoivent la loi qui dirige et
circonscrit ce pouvoir. Soutenir que, sous toute espèce de rapports, ces
princes sont indépendants de cette autre puissance divinement établie
sur la terre, c'est faire de ce pouvoir qui leur a été confié, une
seconde religion qui ne devroit pas être moins infaillible que l'autre;
c'est consacrer tous les crimes que les rois peuvent commettre; c'est
légitimer toutes les tyrannies; c'est avancer la plus monstrueuse, ou
pour mieux dire la plus coupable des absurdités.
[Note 100: Rom. XIII, 1.]
[Note 101: _Ex quo omnis paternitas in coelis et in terrâ nominatur._
Eph. III, 15.]
Dieu n'a établi dans un rapport direct et immédiat avec lui qu'un seul
pouvoir, celui de son église: il en a fait une monarchie, parce que
lui-même est monarque, et qu'il tend sans cesse à tout ramener à son
unité. Le successeur de Pierre est pour les chrétiens le représentant de
Dieu; parmi tous les rois il est le seul qui relève immédiatement de
lui, le seul par conséquent dont le pouvoir soit infaillible; le seul
qui ait mission spéciale pour interpréter sa loi et exiger qu'on lui
obéisse; le seul enfin qui ait droit de commander aux intelligences et
de tout exiger d'elles, sans qu'on puisse jamais l'accuser de tyrannie.
Il commande aux intelligences; il est le pouvoir spirituel: c'est ainsi
qu'on le nomme et d'un accord unanime. Il faut donc, encore un coup, et
par toutes les raisons que nous venons de dire, que le pouvoir temporel
lui obéisse en tout ce qui tient à l'ordre spirituel, parce que lui-même
doit être intelligence, et ce sous peine de ne point exister. Aussi, dès
que la société politique fut devenue chrétienne, vit-on la suprématie du
Saint-Siége s'établir d'elle-même et partout sur les peuples et sur les
rois, n'éprouvant de résistance que de la part de ceux-ci, dont elle
arrêtoit les injustices et les violences; sans cesse bénie et invoquée
par ceux-là, dont elle étoit souvent le seul refuge contre l'oppression
et la tyrannie. Nous avons fait voir comment le pouvoir spirituel
introduisit par degré la civilisation parmi les conquérants barbares de
la première race; comment, sous la seconde, il fut le salut de ces
sociétés naissantes qui, à peine formées, alloient se dissoudre, si
elles ne se fussent jetées dans son sein pour y retrouver l'ordre et la
vie[102]. C'est seulement sous la troisième race que l'on voit le
pouvoir temporel, mieux affermi, commencer à se montrer moins soumis;
faire l'essai de ses forces en se soulevant contre cette autorité
sainte; et montrer qu'il étoit de l'homme, par son orgueil et par sa
révolte contre ce qui étoit de Dieu[103]. Il se passa du temps avant
qu'il fût parvenu à briser ce joug, qu'il ne supportoit plus qu'avec
impatience; et dans cette lutte des deux pouvoirs, ou pour mieux dire
des enfants contre le père, ce que les papes montrèrent de zèle, de
fermeté, de lumières pour le maintien de la foi et de l'orthodoxie, de
courage et de haute politique pour la défense des libertés de l'Italie,
de douceur, de prévoyance, d'esprit de charité et de conciliation pour
réprimer l'abus de la force, apaiser les guerres, rétablir la concorde
entre les princes, ne se peut assez admirer, et ne s'explique que par
une assistance continuelle de cette Providence qui avoit promis de les
assister et d'être avec eux jusqu'à la fin des temps.
[Note 102: Tom. II, 2e part., p. 591.]
[Note 103: _Ibid._, p. 596.]
Nous avons fait voir comment le grand schisme d'Occident et les deux
conciles fameux qui le suivirent, favorisèrent cette rébellion des
princes temporels contre le chef de la chrétienté[104]; et
particulièrement ce qui en arriva en France, où le clergé lui-même,
allant au-devant des servitudes qu'on lui préparoit, aida les rois à
secouer ce joug salutaire, dont leur fausse politique alloit bientôt
dégager aussi leurs peuples; révolution fatale qui, laissant toujours
subsister l'opposition religieuse, puisque ces peuples continuoient
d'être religieux, eut pour résultat de la déplacer et de la transporter
du chef de l'Église à ses membres. Ainsi, du dogme de la souveraineté
des conciles découla nécessairement celui de la souveraineté du
peuple[105]; et le pouvoir temporel fut ébranlé en même temps qu'il
dépouilloit le pouvoir spirituel d'une prépondérance qu'il auroit dû
plutôt accroître, s'il eût bien entendu ses propres intérêts. On a vu
que ce fut dans le parlement que se forma par degré cette opposition
tout à la fois politique et religieuse[106] que nos monarques se plurent
à favoriser, s'isolant de jour en jour davantage du souverain pontife,
se plaisant même à l'humilier comme prince temporel, le sacrifiant sans
respect pour son caractère aux moindres caprices de leur ambition;
abusant, sous ce rapport, de sa foiblesse contre toute justice, de leur
force contre toute générosité[107]. De cette conduite, presque toujours
hostile et quelquefois même jusqu'au scandale, il résulta comme une
espèce de schisme toujours prêt à éclater entre la France et la cour de
Rome[108]. Dans tout ce qui touchoit à la discipline, on peut dire que
le roi s'y étoit fait chef de l'Église; encouragé par un tel exemple, le
parlement ne tarda point à s'y ériger en tribunal ecclésiastique; et,
pour prix de sa complaisance envers le pouvoir temporel, le clergé se
vit dépouiller, et pour toujours, de sa juridiction.
[Note 104: Tom. II, 2e part., p. 598.]
[Note 105: _Ibid._, et p. 1034.]
[Note 106: _Ibid._, p. 602.]
[Note 107: Tom. II, 2e part., p. 877, et p. 8 et 9 de ce vol.]
[Note 108: Cela fut manifeste, surtout dans la dernière session du
concile de Trente, où les ambassadeurs de France menacèrent hautement de
se retirer, si l'on osoit toucher à ce qu'ils appeloient les _libertés
gallicanes_; où toutes les affaires de ce royaume étant conduites par
des diplomates dont la foi étoit plus que suspecte, il n'est point de
dispositions malveillantes et de prétentions hautaines qu'ils ne se
plussent à élever contre les actes de cette assemblée vénérable. Il en
résulta que, malgré tous les ménagements qu'y mirent le pape et les
légats, et la précaution extrême qu'ils eurent de n'attaquer les
usurpations du pouvoir temporel sur le Saint-Siége, qu'en exhortant les
princes, par les motifs les plus pressants, à procurer l'observation des
actes et décrets du saint concile, ces décrets et ces actes furent
rejetés en France, en tout ce qui étoit contraire aux libertés de
l'église gallicane; et si quelques-uns de ceux qui concernoient la
discipline y furent adoptés, parce que l'utilité en étoit démontrée, ils
le furent, non comme émanés du concile, mais comme autorisés par les
états de Blois, qui s'assemblèrent quelques années après.]