ce massacre des images si effroyables, si exagérées, qu'il semble qu'à
aucune autre des époques les plus tragiques de l'histoire autant de
sang n'a été versé. Si l'on en croit les récits de d'Aubigné et de
quelques autres, les rues étoient jonchées de cadavres; les portes
cochères en étoient encombrées; on les entassoit dans le Louvre par
monceaux; ils arrêtoient le cours des rivières, et leurs eaux en étoient
infectées. Il n'y eut que trop de victimes dans cette nuit détestable et
dans les imitations qui en furent faites dans plusieurs villes de
France; mais lorsque l'on vient, écartant ces exagérations, à consulter
des témoignages plus sûrs, on est confondu de la légèreté téméraire avec
laquelle tant d'historiens ont accrédité les erreurs et les impostures
des calvinistes, comme s'ils eussent eu le même intérêt qu'eux à aigrir
les haines et à accroître l'horreur que doit inspirer ce sinistre
événement[87]. Il faut donc le dire: tout horrible qu'elle est,
l'exécution de la Saint-Barthélemi et celles qui la suivirent furent
moins sanglantes que tant d'autres dont les calvinistes avoient
épouvanté la France: les premiers ils donnèrent l'exemple de tant de
barbarie, et si la vengeance étoit permise à des chrétiens; on pourroit
dire que jamais plus cruels outrages n'excitèrent de plus justes
ressentiments. Qui pourroit en compter le nombre et en exprimer les
excès, pendant douze années déjà écoulées d'une guerre civile dont ils
étoient seuls les auteurs? Que faisoient-ils partout où ils se
montroient les plus forts? Ils ravageoient les campagnes, brûloient ou
démolissoient les églises, les dépouilloient de leurs richesses, y
commettoient les plus exécrables profanations[88]; massacroient les
prêtres et les religieux qui ne vouloient pas racheter leurs jours par
l'apostasie; passoient des populations entières au fil de l'épée,
inventoient des supplices nouveaux pour les catholiques qui tomboient
entre leurs mains[89], et poussoient leur rage sacrilége jusqu'à violer
les tombeaux[90]. Les habitants de Paris pouvoient-ils oublier le
tumulte de Saint-Médard[91] et tant d'autres violences dont ils
s'étoient rendus coupables envers eux, chaque fois que l'autorité,
foiblissant en leur faveur, avoit encouragé leur fanatisme et leur
insolence? Deux entreprises de ces rebelles sur deux rois[92], dont l'un
ne parvint que par une espèce de prodige à se réfugier dans leurs murs,
ne suffisoient-elles pas pour exaspérer un peuple qui aimoit et
respectoit ses souverains? Que vouloient-ils? que prétendoient-ils?
quelle étoit leur mission? sur quoi fondoient-ils leur autorité? où
étoient leurs miracles pour prêcher un nouvel Évangile et prétendre
imposer une religion nouvelle à vingt millions d'hommes qui trouvoient
bonne celle qu'ils avoient, et ne vouloient point en changer?
pouvoient-ils opérer un tel changement sans bouleverser l'état? Partout
où ils avoient introduit leurs doctrines, n'avoient-ils pas opéré des
bouleversements; et dans un tel cas, n'étoit-ce pas, nous ne dirons pas
seulement un droit, mais un devoir pour l'état de les traiter comme ses
plus dangereux ennemis, d'exercer sur eux les plus terribles
châtiments? Si la Providence, dont les décrets sont impénétrables et
qui sans doute vouloit éprouver et punir la France, ne lui eût point
enlevé, par un nouveau crime de ces sectaires, l'homme incomparable qui,
ayant reconnu toute la grandeur du mal, étoit enfin parvenu à rassembler
entre ses mains tout ce qu'il falloit de puissance pour y appliquer le
remède, l'hérésie, poursuivie sans relâche, attaquée jusque dans sa
racine, eût été ou détruite ou expulsée de ce beau royaume; et ces maux,
ainsi que ces crimes, qui naquirent de la foiblesse du gouvernement et
de la révolte des sujets, ne seroient jamais arrivés. Oui, sans doute,
on fut coupable des deux côtés: au milieu de tant de désordres et de
calamités, les esprits s'exaltèrent, les caractères s'endurcirent, les
moeurs devinrent atroces et les catholiques se montrèrent à leur tour
factieux, rebelles, fanatiques; mais ils ne le furent que parce que les
calvinistes l'avoient été avant eux; s'ils portèrent depuis leurs
fureurs jusqu'au régicide, les calvinistes leur en avoient donné des
leçons; les François, nous le répétons, n'étoient point tels auparavant:
ils furent alors ce que les calvinistes les avoient faits; et, ce mal
dont ceux-ci sont les seuls auteurs, étant retombé sur leur tête, nous
avons le droit d'en gémir et de le détester: ils n'ont pas celui de nous
le reprocher et de s'en plaindre.
[Note 87: Rien de plus difficile que de déterminer le nombre des
personnes qui ont péri, tant le jour de la Saint-Barthélemi, que par
suite de ce funeste événement. Il est très-probable que sur ce point
aucun historien n'a dit vrai, puisqu'il n'en est pas deux qui
s'accordent ensemble dans leurs calculs. Péréfixe dit cent mille; Sully
soixante-dix mille; de Thou trente mille _ou même un peu moins_; La
Popelinière _plus de_ vingt mille; le Martyrologe des calvinistes quinze
mille; Paprie-Masson _près de_ dix mille.
Auquel s'arrêter de ces calculs si différents entre eux? Chacun de ces
historiens affirme sans apporter de preuves. Cependant, parmi eux, le
Martyrographe des protestants _semble mériter_ plus d'attention; le but
du livre _in-folio_ qu'il a écrit étoit de recueillir les noms, et de
conserver la mémoire de tous ceux qui avoient péri pour la cause du
_pur_ Évangile: on doit croire qu'il y a mis tous ses soins; il a dû
recevoir de toutes parts des documents; et le zèle des uns, la vanité
des autres, tous les intérêts communs et particuliers ont dû se réunir
pour lui fournir les matériaux les plus nombreux et les plus exacts. Il
avoit lui-même le plus grand intérêt à ne rien omettre; et nous pouvons
lui supposer quelque propension à exagérer, plutôt qu'à rester
au-dessous du vrai. On remarque donc que, parlant en général du nombre
des victimes, il le porte à _trente mille_; entrant ensuite dans un plus
grand détail, il n'en trouve que _quinze mille cent trente-huit_; enfin,
quand il faut en venir à les désigner par leurs noms, le dirons-nous? il
n'en peut nommer que _sept cent quatre-vingt-six_. Ce tableau est
curieux et mérite d'être mis sous les yeux de nos lecteurs.
_Nombre des calvinistes qui ont péri à la Saint-Barthélemi, extrait du
Martyrologe des calvinistes, imprimé en 1582._
+----------------------+---------------------------------------------+
| NOMS | NOMBRE DE CEUX |
| des villes | qui ne sont que désignés. | qui sont nommés.|
| où ils ont été tués. | En bloc. | En détail. | |
+----------------------+------------+--------------+-----------------+
| À Paris | 10000 | 468 | 152 |
| À Meaux | 225 | | 30 |
| À Troyes | 37 | | 37 |
| À Orléans | 1850 | | 156 |
| À Bourges | 23 | | 23 |
| À la Charité | 20 | | 10 |
| À Lyon | 1800 | | 144 |
| À Saumur et Angers | 26 | | 8 |
| À Romans | 7 | | 7 |
| À Rouen | 600 | | 212 |
| À Toulouse | 306 | | » |
| À Bordeaux | 274 | | 7 |
| | ----- | | ----- |
| | 15138 | | 786 |
+----------------------+------------+--------------+-----------------+
Que l'on compare maintenant ce tableau à ce que dit l'ouvrage dont il
est extrait; on y trouvera des contradictions qui vont jusqu'à
l'absurde. L'auteur suppose en gros _dix mille_ victimes à Paris; au
détail il n'en compte plus que _quatre cent soixante-huit_, et, pour
compléter ce nombre, il faut qu'il recueille tous les meurtres commis à
la croix du Trahoir, dans la rue Bétizy, où demeuroit l'amiral, aux
prisons, dans les maisons du pont Notre-Dame, et généralement dans
presque tous les quartiers où s'étendoit le massacre; puis, de tous ces
infortunés, il n'en peut nommer que _cent cinquante-deux_. De cette
différence énorme et que rien ne peut expliquer, on a justement conclu
qu'il s'étoit trompé d'un zéro dans ses évaluations, et qu'il falloit
réduire à 1000 au lieu de 10000 le nombre des _mis à mort à Paris_, ce
qui s'accorde avec le calcul de La Popelinière.
Cette opinion, la seule qui soit vraisemblable, se trouve fortifiée par
un compte de l'Hôtel-de-Ville, lequel nous apprend que les prévôts des
marchands et échevins avoient fait enterrer les cadavres aux environs de
Saint-Cloud, Auteuil et Chaillot, au nombre de _onze cents_. Or le
Martyrologe nous apprend que «les charrettes chargées de corps morts de
damoiselles, femmes, filles, hommes et enfants, étoient menées et
déchargées à la rivière.» Ces cadavres s'arrêtèrent, partie à une petite
île qui étoit alors vis-à-vis le Louvre, partie à celle que l'on nomme
aujourd'hui l'île des Cygnes; ce qui mit dans la nécessité de les
retirer de l'eau et de les enterrer, pour éviter l'infection qui pouvoit
en résulter. Le même écrivain, d'accord avec ce compte, nous apprend
qu'on y commit _huit_ fossoyeurs qui y travaillèrent pendant _huit_
jours[87-A]. «Il n'est presque pas possible, observe très-judicieusement
l'abbé de Caveyrac, que _huit_ fossoyeurs aient pu enterrer en _huit_
jours _onze cents cadavres_; il falloit les tirer de l'eau ou du moins
du bas de la rivière; il falloit creuser des fosses un peu profondes
pour éviter la corruption; le terrain où elles furent faites est
très-ferme, souvent pierreux: comment chacun de ces huit hommes
auroit-il donc pu enterrer, pour sa part, cent trente-sept corps en huit
jours?» Il est difficile de le concevoir; mais, ce qui est beaucoup plus
probable, c'est que ces hommes grossiers étoient plutôt intéressés à
_augmenter_ le nombre des morts qu'à le _diminuer_, parce qu'il en
pouvoit résulter pour eux un accroissement de salaire; et si ce compte,
qui est authentique, peut être soupçonné, dans ses détails, de quelque
infidélité, ce seroit plutôt en _plus_ qu'en _moins_; et nous trouverons
ainsi à peu près _mille personnes_ massacrées à Paris, ainsi que La
Popelinière l'a écrit[87-B].
Toutes ces observations critiques sont applicables aux autres villes où
l'on massacra les protestants; et si l'on veut s'en faire une règle, et
toujours en suivant les évaluations et les désignations précises données
par le Martyrographe, on trouvera avec l'abbé de Caveyrac qu'il n'est
guère possible, en portant ce compte au plus haut, de trouver plus de
deux mille victimes dans la France entière, Paris compris.]
[Note 87-A: _Extrait d'un livre des comptes de l'hôtel-de-ville de
Paris._ «Aux fossoyeurs des Saints-Innocents, vingt livres à eux
ordonnées par les prévôts des marchands et échevins par leur mandement
du 13 septembre 1572, pour avoir enterré, depuis huit jours, onze cents
corps morts, ez environs de Saint-Cloud, Auteuil et Challuau.» _Nota._
Il y avoit eu un pareil mandement du 9 septembre, pour quinze livres
données à compte aux mêmes fossoyeurs.]
[Note 87-B: De Thou qui en compte _deux mille_, n'osant pas sans doute
aller au delà _du double_ de ce que La Popelinière avoit écrit trente
ans après lui, imagine, pour rendre la chose plus croyable, l'anecdote
d'un certain _Crucé_, homme _à figure patibulaire_, qu'il dit «avoir vu
bien des fois se vanter en montrant insolemment son bras nud, que ce
bras avoit égorgé ce jour-là plus de quatre cents personnes.» Il y a sur
ce récit deux observations à faire: la première, c'est qu'il est
physiquement impossible qu'un homme, dans l'espace de quelques heures,
ait pu commettre à lui seul _quatre cents meurtres_ sur des individus
qu'il falloit aller massacrer les uns après les autres dans leurs
maisons, où les assassins se rendoient nécessairement en troupes, dans
lesquelles il falloit chercher ceux qui se cachoient, vaincre les
résistances que leur opposoit le désespoir de leurs victimes, etc., etc.
La seconde, c'est qu'en supposant même la chose possible, si, sur deux
mille, cet homme en eût tué quatre cents pour sa part, il n'auroit
laissé presque rien à faire à ses compagnons, qu'il faut supposer alors
uniquement chargés de se saisir des gens et de les lui amener pour qu'il
les expédiât. Cependant tous les historiens ont répété avec l'exactitude
la plus scrupuleuse ce conte plus absurde que ceux de l'Ogre et de la
Barbe-Bleue.]
[Note 88: À Orléans, à Valence, à Lyon, à Sainte-Foi et à Nîmes, ils
chassèrent l'évêque de son siége, les chanoines de leur église, les
religieuses de leurs couvents; s'emparèrent à main armée de la
cathédrale, renversèrent les autels, brûlèrent les images, et
substituèrent le prêche à la messe.]
[Note 89: Le baron des Adrets commit à lui seul plus de meurtres que
n'auroient pu faire plusieurs Saint-Barthélemi. Cet homme atroce, qui
baignoit ses enfants dans le sang (Brantôme, _Éloge de Montluc_), pour
les accoutumer à le répandre, couvrit de ruines et inonda de sang le
Lyonnois, le Forets, le Vivarais, l'Auvergne, la Provence, le Languedoc.
On sait qu'à Mornas et à Montbrison il forçoit les prisonniers qu'il
avoit faits à sauter du haut d'une tour sur les piques de ses soldats;
qu'ayant pris Pierrelatte et Bolène, il détruisit ces deux villes et
tous leurs habitants, etc. Ce qu'il commit d'horreurs dans ces provinces
ne se peut compter; et si les catholiques usèrent quelquefois aussi
cruellement de la victoire, les dates de leurs excès prouvent qu'ils ne
faisoient que suivre les exemples de leurs ennemis, forcés qu'ils
étoient en quelque sorte par ces barbares d'user de représailles. C'est
ainsi que Montluc se vengea à Montmarsan de la capitulation si
indignement violée par Montgommery à Navarrins, etc., etc.]
[Note 90: Ils profanèrent ceux de Jean d'Orléans à Angoulême, de Louis
XI à Cléry, de Jeanne de France à Bourges, de François II à Orléans, des
Condés à Vendôme.]
[Note 91: _Voyez_ p. 79.]
[Note 92: La conspiration d'Amboise et l'affaire de Meaux, _Voyez_ p. 48
et 131.]
Parmi les chefs du parti huguenot dont on avoit particulièrement résolu
la mort, plusieurs se sauvèrent, entre autres Rohan, le vidame de
Chartres, Montgommeri, Grammont, Duras, Gamache, Bouchavannes:
quelques-uns de ceux-ci obtinrent leur grâce du roi. Ce prince, lorsque
la première fureur du massacre eut été un peu amortie, avoit fait venir
dans son cabinet le roi de Navarre et le prince de Condé; et jetant sur
eux des regards pleins de courroux: «Je me venge aujourd'hui de mes
ennemis, leur dit-il, j'aurois pu vous mettre du nombre, puisque c'est
sous votre autorité qu'ils m'ont fait la guerre. La tendresse que j'ai
pour les princes de mon sang, l'emporte sur ma justice: je vous pardonne
le passé; mais j'entends que vous repreniez la religion des rois nos
ancêtres, et que vous renonciez à une hérésie dont la fureur a mis tout
mon royaume en combustion. Sans cela il me sera impossible de vous
sauver de la furie du peuple, qui fera lui-même une justice que je ne
puis me résoudre à faire[93].» Le roi de Navarre se montra disposé à
obéir; le prince de Condé fit plus de résistance: sur quoi le roi
s'emportant contre lui, le chassa de sa présence, lui donnant trois
jours pour se décider: c'est ainsi que l'on obtint l'abjuration de l'un
et de l'autre[94].
[Note 93: Matthieu, liv. 6.]
[Note 94: L'abbé de Caveyrac observe ici avec juste raison que si
Charles IX voulut forcer le roi de Navarre et le prince de Condé à aller
à la messe, ce fut moins pour les attacher à la foi catholique, que pour
les détacher du parti huguenot; et ce qui est une dernière preuve que le
zèle religieux n'étoit pour rien dans toute cette affaire, c'est que, le
premier moment passé, il ne se mit pas fort en peine de leur conversion;
en quoi, ajoute-t-il, il fut mauvais politique. En effet, si, après
avoir amené ces princes à une abjuration, on eût employé tous les moyens
de douceur et de persuasion pour les retenir dans la religion
catholique, les calvinistes, qui venoient de perdre leur chef,
n'auroient pu le remplacer, et les guerres civiles eussent pris fin.]
On agita dans le conseil si Charles IX se déclareroit l'auteur de la
Saint-Barthélemi, ou si l'on continueroit de la rejeter, comme l'avoient
fait d'abord ses lettres aux gouverneurs de provinces, sur l'ancienne
animosité des maisons de Guise et de Châtillon. Il fut résolu qu'on
avoueroit que le tout avoit été fait par ses ordres, le duc de Guise
ayant refusé de se charger d'une action qui, de simple exécuteur des
commandements du roi, le transformoit en assassin; et la reine ayant
fait voir que reconnoître que de tels actes de vengeance pouvoient
s'exécuter impunément sous les yeux du monarque, c'étoit s'accuser
soi-même de foiblesse et d'impuissance, et compromettre l'autorité. En
conséquence, le mardi suivant, le roi se rendit au parlement, où il tint
un lit de justice, menant avec lui tous les princes du sang, et
notamment le roi de Navarre. Il y déclara que Coligni, mille fois
coupable de révoltes et d'attentats contre son souverain[95], et mille
fois pardonné, avoit voulu mettre le comble à ses crimes en formant la
résolution d'exterminer le roi et toute la famille royale, à l'exception
du prince de Condé, dont il auroit fait un fantôme de souverain pour
gouverner à sa place, faire régner l'hérésie dans le royaume et y
détruire jusqu'aux moindres vestiges de la religion catholique. Il finit
en disant que, nonobstant des crimes aussi énormes, qui avoient attiré
sur la tête des coupables de si justes châtiments, son intention étoit
de ne gêner la conscience de personne et de faire observer les édits de
pacification, à la réserve de la profession publique du calvinisme,
qu'il étoit absolument résolu de ne point souffrir. Le président de Thou
loua la prudence du roi dans cette grave circonstance, reconnoissant,
d'après l'exposé que Sa Majesté venoit d'en faire, qu'elle avoit pris le
_seul moyen possible_ d'arrêter les effets d'une conjuration qui avoit
menacé à la fois et sa personne sacrée et la famille royale et le salut
de l'état. Gui de Pibrac, avocat général, ayant alors requis que l'on
informât contre l'amiral et ses complices, le parlement fit instruire
leur procès, et rendit un arrêt par lequel Coligni fut déclaré criminel
de lèse-majesté, perturbateur du repos public, chef de conspiration
contre le roi et l'état; il fut ordonné que son corps ou son effigie
seroit traîné sur la claie par le bourreau, attaché à une potence en
place de Grève, et de là porté à Monfaucon; que sa mémoire seroit
condamnée, sa maison de Châtillon-sur-Loing rasée; et que, tous les
ans, on feroit une procession générale dans Paris pour remercier Dieu de
la découverte de cette conspiration[96].
[Note 95: La preuve de cette rébellion non interrompue se trouve dans le
journal de sa recette et de sa dépense, produit au conseil du roi et au
parlement. On y voit que, sous prétexte de lever de l'argent pour le
paiement des reîtres, et malgré les défenses portées dans les édits de
pacification, «il levoit et exigeoit sur les sujets du roi qui étoient
_de la religion_, une si grande et énorme somme de deniers, que les
pauvres gens en étoient du tout spoliés de leurs facultés.» (Harang. de
Bellièvre, pron. à Baden, le 18 décembre 1572). Ses papiers, dont on se
saisit après sa mort, contenoient des arrangements et des projets, qui,
si la preuve en eût été acquise, auroient été plus que suffisants pour
le faire périr sur un échafaud. Le même Bellièvre, que nous venons de
citer, disoit aux députés des treize cantons, en parlant de ces papiers:
«Je sais où ils sont; le roi les a vus, tout son conseil semblablement,
comme aussi sa cour de parlement. Que peut-on dire d'un ordre politique
qui a été trouvé parmi leurs papiers, par lequel il a apparu au roi que
ledit amiral _avoit établi en seize provinces de son royaume, des
gouverneurs, des chefs de guerre_ avec certain nombre de conseillers qui
avoient charge de _tenir le peuple armé_, le mettre ensemble et en armes
_aux premiers mandements_ de sa part, auxquels étoit donné pouvoir de
_lever annuellement_, sur les sujets de Sa Majesté, notable somme de
deniers.»]
[Note 96: Ainsi s'expliquent naturellement, simplement et avec une
évidence qui doit frapper tous les bons esprits, ces marques publiques
de joie que donna la cour de Rome, lorsqu'elle reçut la nouvelle de la
Saint-Barthélemi, et que ne cessent de lui reprocher avec une hypocrite
indignation, et nos rhéteurs philosophes, et nos philosophes historiens,
se plaisant à y trouver une preuve _incontestable_ que l'Église se
réjouit du meurtre et des assassinats. De qui le pape reçut-il cette
nouvelle, si ce n'est du roi de France lui-même? Que lui mandoit ce
monarque, sinon ce qu'il avoit écrit à ses gouverneurs de provinces, ce
qu'il déclaroit solennellement dans son parlement, qu'_il venoit de
déjouer une horrible conspiration, laquelle menaçoit ses jours et ceux
de toute sa famille_? N'étoit-ce pas de la même manière qu'il présentoit
ce grand événement à toutes les cours de la chrétienté? Si on rendit à
Rome des actions de grâce solennelles, si Grégoire XIII alla
processionnellement de l'église de Saint-Marc à celle de Saint-Louis,
s'il indiqua un jubilé, s'il fit frapper une médaille, que signifient
tous ces actes, sinon la satisfaction qu'éprouvoit le père des fidèles,
de voir le roi très-chrétien échappé à un aussi grand danger? Étoit-il
obligé d'en savoir là-dessus plus qu'on ne lui en disoit, plus que n'en
savoient Paris, les provinces, la première cour de justice du royaume?
Peut-on lui reprocher de n'avoir pas pénétré jusqu'au fond d'un
événement passé à trois cents lieues de lui, sur lequel, même après plus
de deux siècles de recherches et de controverses, il existe encore tant
d'obscurité et de contradictions? Ce n'est pas le tout que d'avoir de la
haine, il faut encore avoir le sens commun.]
Cependant, revenus de la consternation où le premier moment les avoit
plongés, les huguenots se rallièrent dans leurs places de sûreté, et
refusèrent de se rendre: ainsi commença la quatrième guerre civile,
immédiatement après la Saint-Barthélemi. (1573) Le siége de La Rochelle,
principal boulevard du parti, entrepris par le duc d'Anjou, et l'un des
plus meurtriers de cette époque, ne réussit point, et finit par un
accord que l'empressement de ce prince à terminer cette opération rendit
plus avantageux aux assiégés qu'ils n'auroient dû l'espérer. Il venoit
d'être appelé au trône de Pologne, et son impatience étoit grande de se
rendre aux voeux de ses nouveaux sujets. La reine mère, qui n'en étoit
pas moins impatiente que lui, ne craignoit rien tant que de voir quelque
obstacle arrêter le cours des destinées glorieuses de son fils
bien-aimé; et de son côté le roi n'étoit pas fâché de voir s'éloigner de
lui un frère qu'il aimoit peu et dont il étoit jaloux. Toutes ces
petites passions tournèrent au profit des sectaires, qui, poursuivis de
toutes parts par les commandants de provinces, et dans ce moment hors
d'état de résister, obtinrent tout à coup une paix sur laquelle ils
étoient loin de compter; paix fallacieuse, et dont le duc d'Anjou eut
tout le temps de se repentir, lorsque, peu après, il fut devenu roi. En
se rendant, les Rochelois demeurèrent maîtres de leur ville; et le parti
huguenot, à qui l'on donnoit ainsi le temps de respirer, ne tarda point
à reprendre une audace qui annonçoit des ressources inconnues, et se
montra bientôt plus effrayant peut-être qu'il n'avoit encore été.
C'est alors que ses chefs organisèrent dans le Languedoc une espèce de
gouvernement dont Nîmes et Montauban furent comme les capitales. On y
correspondoit régulièrement avec les conseils secrets que le parti avoit
dans les provinces plus éloignées; et de ces deux points partoient les
ordres auxquels tous les membres de l'association étoient tenus d'obéir.
Ils garnirent de soldats les places qui leur avoient été laissées,
firent de nouveaux enrôlements, levèrent des contributions comme en
temps de guerre dans tous les lieux où ils étoient les plus forts; et
bientôt leurs requêtes pour le libre exercice de leur religion, plus
insolentes qu'elles n'avoient encore été, vinrent épouvanter la cour,
qui se montra foible, parce qu'elle avoit été imprévoyante, et se crut
obligée d'écouter les rebelles au lieu de les punir. Encouragés par ce
signe de foiblesse, ils resserrèrent de plus en plus les noeuds de leur
confédération, dans laquelle entrèrent toutes les églises réformées de
France; l'acte en fut dressé à Milhau dans le Rouergue, le 16 décembre
de cette même année: ils continuèrent de se fortifier de jour en jour
davantage dans le Languedoc, le Vivarais, le Gévaudan, le Béarn, le
Quercy, le Rouergue, le Dauphiné, toutes ces provinces étant remplies de
montagnes où il leur étoit aisé de se défendre, où les catholiques
pouvoient difficilement les attaquer. Le plan qu'ils avoient formé
d'une république commença aussitôt à recevoir son exécution[97]; et les
hostilités recommencèrent dans les provinces, sans nul égard pour les
ordres du roi, et comme s'il n'y avoit point eu de capitulation.
[Note 97: Le Vivarais et les Cévennes dépendoient du gouvernement de
Nîmes, et à celui de Montauban étoient attribués les pays voisins. Ils
établirent aussi des conseils secrets dans les provinces plus éloignées,
avec obligation de rendre compte de leurs opérations aux deux conseils
principaux.
Il étoit défendu aux particuliers de faire aucune violence; mais, dans
les endroits où ils étoient les plus forts, ils eurent ordre de ne point
se dessaisir des biens de l'Église qu'ils avoient achetés au
commencement de la dernière guerre, de continuer les levées d'argent,
telles qu'ils les faisoient avant la paix, et de contraindre les
catholiques à en payer leur part.]