[Note 77: La reine Marguerite avoit quitté sa mère assez tard, et

quelques paroles que lui avoit dites sa soeur, la duchesse de Lorraine,

l'avoient jetée dans d'affreux pressentiments. «Soudain je fus en mon

cabinet, dit-elle, je me mis à prier Dieu qu'il lui plût de me prendre

en sa protection, et qu'il me gardât, sans savoir de quoi ni de qui. Sur

cela, le roi mon mari, qui s'étoit mis au lit, me manda que je m'en

allasse coucher, ce que je fis, et trouvai son lit entouré de trente ou

quarante huguenots que je ne connoissois pas encore: car il y avoit fort

peu de temps que j'étois mariée. Toute la nuit ils ne firent que parler

de l'accident qui étoit advenu à M. l'amiral, se résolvant, dès qu'il

seroit jour, de demander justice au roi de M. de Guise, et que si on ne

la leur faisoit, _ils se la feroient eux-mêmes_..... La nuit se passa de

cette façon sans fermer l'oeil. Au point du jour, le roi mon mari dit

qu'il vouloit aller jouer à la paulme, attendant que le roi Charles fût

éveillé, se résolvant soudain de lui demander justice. Il sort de ma

chambre et tous ces gentilshommes aussi. Moi, voyant qu'il étoit jour,

vaincue du sommeil, je dis à ma nourrice qu'elle fermât la porte pour

pouvoir dormir à mon aise. Une heure après, comme j'étois le plus

endormie, voici un homme frappant des pieds et des mains à ma porte, et

criant: _Navarre! Navarre!_ Ma nourrice pensant que ce fut le roi mon

mari, court vitement à la porte. Ce fut un gentilhomme nommé M. de

Téjan, qui avoit un coup d'épée dans le coude et un coup de hallebarde

dans le bras, et étoit encore poursuivi de quatre archers qui entrèrent

tous après lui dans ma chambre. Lui se voulant garantir se jeta dans mon

lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette à la ruelle,

et lui après moi, me tenant toujours à travers du corps. Je ne

connoissois point cet homme, et ne savois s'il venoit là pour

m'offenser, ou si les archers en vouloient à lui ou à moi. Nous criions

tous deux, et étions aussi effrayés l'un que l'autre. Enfin Dieu voulut

que M. de Nançay, capitaine des gardes y vînt, qui me trouvant en cet

état-là, encore qu'il y eût de la compassion, ne put se tenir de rire,

et se courrouça fort aux archers de cette indiscrétion, les fit sortir,

et me donna la vie de ce pauvre homme, qui me tenoit, lequel je fis

coucher et panser dans mon cabinet, jusques à tant qu'il fût du tout

guéri. En changeant de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de

sang, M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m'assura que le roi

mon mari étoit dans la chambre du roi et qu'il n'auroit nul mal; et me

faisant jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena dans la chambre de

ma soeur madame de Lorraine, où j'arrivai plus morte que vive, et

entrant dans l'antichambre de laquelle les portes étoient toutes

ouvertes, un gentilhomme nommé Bourse, se sauvant des archers qui le

poursuivoient, fut percé d'un coup de hallebarde à trois pas de moi. Je

tombai de l'autre côté presque évanouie entre les bras de M. de Nançay,

et je pensois que ce coup nous eût percés tous deux. Et, étant un peu

remise, j'entrai en la petite chambre où couchoit ma soeur. Comme

j'étois là, M. de Miossans, premier gentilhomme du roi mon mari, et

Armagnac, son premier valet de chambre, m'y vinrent trouver pour me

prier de leur sauver la vie. Je m'allai jeter à genoux devant le roi et

la reine ma mère pour les leur demander; ce qu'enfin ils

m'accordèrent.»]

Tandis que ces choses se passoient dans la demeure royale et dans celle

de Coligni, le signal ayant été donné à l'horloge du Palais, les soldats

et les bourgeois armés que l'on avoit répandus dans les divers

quartiers de Paris, y exerçoient de terribles cruautés «au grand regret

des conseillers, dit Tavannes, n'ayant été résolu que la mort des chefs

et des factieux.» Ils n'avoient point prévu les excès auxquels ne

pouvoit manquer de se livrer un peuple depuis long-temps animé d'une

haine implacable contre les huguenots, qui conservoit un profond

ressentiment des outrages et des violences qu'il en avoit plusieurs fois

éprouvés, et à qui l'on fournissoit si imprudemment l'occasion de se

venger. Ainsi donc, pour les avoir _acharnés_[78], ils allèrent plus

loin qu'on n'auroit voulu; et ce fut de ce côté que se passèrent les

scènes les plus affreuses et les plus lamentables: car partout où ces

furieux savoient qu'il y avoit des huguenots, ils alloient les massacrer

et les assommer, sans distinction d'âge, de sexe et de condition,

bourgeois, gentilshommes, magistrats, artisans. Plusieurs même se

servirent de cette horrible occasion pour assouvir leurs vengeances

particulières ou leur avidité; et des catholiques désignés comme

huguenots à la fureur du peuple, furent enveloppés dans le massacre[79].

«C'étoit être huguenot, dit Mézeray, que d'avoir de l'argent, ou des

charges enviées, ou des héritiers affamés.» Ici un auteur protestant

rend à l'humanité des chefs catholiques un hommage qui ne peut paroître

suspect; et son récit, qui contredit d'autres narrations adoptées de

préférence par l'esprit de parti, confirme encore tant d'autres preuves

accumulées sur toutes les circonstances de cet affreux événement, pour

démontrer qu'en effet on ne vouloit que la _mort des chefs et des

factieux_, c'est-à-dire, de ceux qui avoient porté les armes, qui

étoient prêts à se rallier au premier signal qui leur seroit donné; et

que tout le reste n'avoit été ni prévu ni ordonné et ne fut point

approuvé. «Entre les seigneurs françois, dit La Popelinière[80], qui

furent remarqués avoir garanti la vie à plus de _confédérés_, les ducs

de Guise, d'Aumale, Biron, Bellièvre et Walsingham, ambassadeur Anglois,

les obligèrent plus.... après même qu'on eut fait entendre au peuple que

les huguenots, _pour tuer le roi_, avoient voulu _forcer les

corps-de-garde_, et que jà ils avoient tué plus de vingt soldats

catholiques. Alors ce peuple, guidé d'un désir de religion, joint à

l'affection qu'il porte à son prince, en eût montré _beaucoup

davantage_, si quelques seigneurs, _contents de la mort des chefs_, ne

l'eussent _souvent détourné_; plusieurs Italiens même, courant montés et

armés par les rues, tant de la ville que des faubourgs, _avoient ouvert

leurs maisons_ à la seule retraite des plus heureux.»

[Note 78: On fit courir parmi eux le bruit que les huguenots avoient

conspiré contre le roi et ses frères, contre la reine et même contre le

roi de Navarre. Le Martyrographe des protestants rapporte lui-même que

les meurtriers disoient aux passants en leur montrant les corps morts:

«Ce sont eux qui ont voulu nous _forcer_, afin de tuer le roi.» (Hist.

des mart. persec. et mis à mort pour la vérité de l'Évang., etc., p.

713, 1582.)]

[Note 79: Entre autres un maître des requêtes nommé Guillaume Bertrand

de Villemont, et Jean Rouillard, chanoine de Notre-Dame, conseiller au

parlement.]

[Note 80: Hist. de France, p. 67, 1581.]

Sur la simple autorité de Brantôme, écrivain dont le témoignage est si

justement suspect, et qui ne présente même cette anecdote que comme un

simple _ouï-dire_, la plupart des historiens et même quelques-uns des

plus graves ont raconté que Charles IX, placé à l'une des fenêtres du

Louvre, tiroit avec une carabine sur les calvinistes qui essayoient, en

traversant la rivière, de se sauver au faubourg Saint-Germain. Cette

circonstance devenue fameuse et qui, jusqu'à nos jours, a servi de texte

à tant de déclamations furibondes, est, parmi tant d'autres que rejette

la saine critique, celle dont il est le plus facile de démontrer la

fausseté[81]. Ce qui est plus vrai, c'est que le massacre, loin d'avoir

duré trois jours, comme le dit le même écrivain, cessa dans la journée

même. «Le roi, vers le soir du dimanche, dit La Popelinière, fit faire

défense à son de trompe, que ceux de la garde et des officiers de la

ville ne prissent les armes ni prisonnier, _sur sa vie_; ains que tous

fussent mis ès mains de la justice, et qu'ils se retirassent en leurs

maisons clauses, ce qui devoit apaiser la fureur du peuple, et _donner

loisir à plusieurs de se retirer hors de là_[82].»

[Note 81: D'Aubigné, qui a mis tant d'exagération dans le récit de cette

affreuse catastrophe, et fait une espèce de roman d'un événement qui

n'avoit pas besoin d'ornements mensongers pour être pathétique,

d'Aubigné, le plus discrédité des historiens protestants, par son

extrême partialité, ne parle qu'à peine de cette carabine de Charles IX,

et comme d'un conte populaire auquel il ne croyoit point. M. de Thou

n'en dit rien; et sans doute il n'y a pas dans son silence quelque

intention de ménager Charles IX, qu'il appelle un _enragé_. Si le fait

étoit vrai, le duc d'Anjou n'auroit pas manqué d'en faire mention dans

son récit; puisque c'étoit un moyen de faire retomber sur le roi tout

l'odieux d'un massacre dont on l'accusoit lui particulièrement d'être

l'auteur; d'ailleurs on a justement observé que la rivière étoit moins

couverte en cet endroit de fuyards que de Suisses qui passoient l'eau

pour aller achever cette affreuse besogne dans le faubourg

Saint-Germain: ainsi le roi auroit tiré sur ses propres troupes, au lieu

de tirer sur ceux qu'il appeloit ses ennemis; enfin Brantôme, qui nous

avertit qu'alors il n'étoit point à Paris, et que sur tout ce qui s'est

passé dans cette nuit fatale, il ne parle que d'après les bruits qu'il a

pu recueillir, a soin d'infirmer lui-même son témoignage sur le fait de

cette carabine, en nous disant qu'_elle ne pouvoit pas porter si loin_.

(Élog. de Cather. de Médic.)]

[Note 82: La Popelinière, liv. 29, p. 67.]

À l'exception du corps de l'amiral, qui fut traîné par la populace dans

les rues de Paris, mutilé et pendu au gibet de Montfaucon[83], tous les

cadavres furent jetés dans la rivière; et cette circonstance, sur

laquelle nous allons revenir, nous servira à éclaircir une autre

circonstance des plus importantes parmi toutes celles qui accompagnèrent

cet affreux événement.

[Note 83: C'est encore sur l'autorité de Brantôme que plusieurs

historiens nous représentent Charles IX se rendant en grande pompe à

Montfaucon pour y repaître ses yeux de cet horrible spectacle. Cependant

les détails mêmes dont on accompagne le récit de cette odieuse

promenade, lui ôtent toute apparence de vérité. En effet, on dit que

quelques personnes de sa suite s'étant bouché le nez, à cause de l'odeur

infecte qu'exhaloit le cadavre, il les en railla, en leur disant que le

_corps d'un ennemi sent toujours bon_. Or il ne paroît pas vraisemblable

que le lendemain même de la mort de l'amiral, son corps fût parvenu à un

tel degré de putréfaction, qu'au milieu d'une plaine, l'air environnant

pût en être infecté; et du reste ce mot est trop visiblement imité du

mot atroce de Vitellius sur le champ de bataille de Bédriac, pour ne pas

paroître arrangé. Le plagiat est évident; et les calvinistes n'étoient

pas assez scrupuleux pour ne pas faire d'un tel mot, en une telle

occasion, et à l'égard d'un prince qu'ils avoient en horreur, une

application qu'ils croyoient heureuse.]

Qu'on repasse maintenant tout ce qui a précédé, et l'on y cherchera

vainement la moindre trace du fanatisme religieux, si ce n'est dans

quelques agents subalternes de ces massacres, dont les chefs étoient si

loin d'approuver la furie que, par toutes sortes de moyens, ils

essayèrent d'en arrêter les excès. Qui ne sait quelle étoit la religion

de Catherine, qui conçut la première pensée de ces assassinats? et

encore un coup, quels sont les moyens qu'elle emploie pour entraîner à

frapper un tel coup le fils dont elle connoissoit si bien le caractère,

et dont elle savoit si adroitement maîtriser et diriger toutes les

affections? Elle lui montre les partis en présence, la guerre civile sur

le point d'éclater, sa couronne prête à lui échapper, ses jours menacés,

les rebelles l'assiégeant déjà dans son propre palais; et, à vrai dire,

le tableau qu'elle lui présentoit n'étoit point chargé. Sans doute

l'assassinat de Coligni, premier crime dont elle étoit seule coupable,

et qui doit retomber uniquement sur sa tête, avoit excité les fureurs

des calvinistes et réduit les choses à cette extrémité; mais enfin elles

y étoient parvenues, et le danger étoit imminent. Enfin le dirons-nous?

ce même Charles, en sa qualité de roi (et les rois d'alors croyoient ne

devoir compte qu'à Dieu), crut n'exercer ici qu'un acte de justice dans

des formes _extraordinaires_, et suffisamment justifiées à ses yeux par

la situation presque désespérée à laquelle il se trouvoit réduit[84].

Il ne vouloit, nous le répétons, que la mort _des chefs_ et _des

factieux_: il eut même beaucoup de peine à y consentir; et, comme il le

déclara lui-même plus d'une fois à sa soeur Marguerite, _si on ne lui

eût fait entendre qu'il y alloit de sa_ VIE _et de son_ ÉTAT, _il ne

l'eût jamais fait_. Cette action n'en est pas moins horrible, contraire

à toutes les maximes de l'Évangile, à toutes ces lois d'équité, de

douceur, d'humanité, qu'il a introduites au milieu des sociétés qui

vivent sous son empire; mais enfin nous racontons des faits et rien de

plus; nous cherchons à les présenter sous leur véritable point de vue;

et plus une telle conduite est indigne d'un roi chrétien, plus nous

prouvons la vérité de ce que nous avons voulu d'abord établir, que la

religion fut entièrement étrangère à la pensée du crime et à son

exécution.

[Note 84: Ceci n'est point une simple conjecture que nous hasardons

témérairement: nous en trouvons la preuve dans la lettre que le roi

écrivit quelques semaines après à M. de Schomberg, son ambassadeur

auprès des princes d'Allemagne, lettre qui prouve d'ailleurs à quel

point l'amiral lui étoit devenu odieux: «Il avoit plus de puissance, dit

ce prince, et étoit mieux obéi de ceux de la nouvelle religion, que je

n'étois, ayant moyen par la grande autorité usurpée sur eux, de me les

soulever, et de leur faire prendre les armes contre moi, toutes et

quantes fois que bon lui sembleroit; ainsi que plusieurs fois il l'a

assez montré... de sorte que s'étant arrogé une telle puissance sur

mesdits sujets, je ne me pouvois dire roi absolu, mais commandant

seulement une des parts de mon royaume. Donc, s'il a plu à Dieu de m'en

délivrer, j'ai bien occasion de l'en louer, et bénir le juste châtiment

qu'il a fait dudit amiral et de ses complices. Il ne m'a pas été

possible de _le supporter plus longuement_; et je me suis résolu de

_laisser tirer le cours d'une justice, à la vérité_ EXTRAORDINAIRE, _et

autre que je n'aurois voulu_, mais telle qu'en semblable personne _il

étoit nécessaire_ de la faire.» (Mém. de Villeroy, t. 4.)]

De ce que le massacre de la Saint-Barthélemi n'a point été

prémédité[85], il s'ensuit que la proscription n'a pu regarder que Paris

et qu'elle ne s'étendoit point au delà. En effet, bien que la plupart de

nos historiens aient écrit que, le jour même qui précéda ce massacre,

des courriers avoient été expédiés à tous les gouverneurs de provinces,

pour leur enjoindre de faire prendre les armes aux catholiques et de

faire main basse sur les huguenots, les monuments les plus authentiques,

les dates de ces exécutions sanglantes dans les villes qui en furent le

théâtre, les circonstances qui les accompagnèrent, tout prouve que les

courriers du roi, loin de porter des ordres aussi atroces, étoient

réellement chargés d'instructions toutes contraires; et c'est un point

historique sur lequel la saine raison a jeté, dans le siècle dernier,

tant de lumières, qu'il n'est plus permis de se montrer assez ignorant

pour répéter ce mensonge emprunté à M. de Thou et aux écrivains

protestants[86].

[Note 85: Aux témoignages si frappants, si décisifs que nous avons déjà

cités, il faut joindre ceux de Tavannes, de Brantôme, de Matthieu, et

même du protestant La Popelinière. M. de Thou lui-même n'ose adopter la

fable monstrueuse et dépourvue de toute vraisemblance qui fait

considérer ce massacre comme un projet concerté au voyage de Bayonne.

Tout ce qu'il peut faire en faveur d'un parti pour lequel sa partialité

est si manifeste, c'est de ne pas entreprendre de la réfuter.]

[Note 86: C'est à l'abbé de Caveyrac, si effrontément accusé par

Voltaire d'avoir fait l'apologie de la Saint-Barthélemi (ce que tant

d'autres ont répété après lui, ou sottement, ou malignement, et la

plupart sans l'avoir lu), que nous devons sur cette circonstance les

recherches les plus exactes et les plus curieuses. Il prouve jusqu'à

l'évidence: 1º qu'il y eut deux messages différents, envoyés, à très-peu

de distance l'un de l'autre, aux gouverneurs des provinces; le premier

immédiatement après la blessure de l'amiral, Charles IX étant encore

dans l'erreur sur les véritables auteurs de cet assassinat, et

craignant, avec juste raison, qu'il n'excitât la fureur des huguenots

contre les catholiques, partout où ceux-ci se trouveroient les plus

foibles: dans ce message, il leur rendoit compte de l'événement, et

déclaroit que son intention étoit qu'il en fût fait _bonne, briève et

rigoureuse justice_. Dans le second message, parti dans la journée du

24, et toujours avec cette même intention de prévenir les vengeances que

les partis pouvoient exercer les uns contre les autres, et surtout de

protéger les catholiques dans les villes où les huguenots étoient les

plus forts, le roi apprenoit à ces mêmes gouverneurs ce qui s'étoit

passé depuis le premier événement; et, le rejetant sur l'ancienne

inimitié des deux maisons de Guise et de Châtillon, les exhortoit à

prendre toutes mesures nécessaires pour que semblables scènes

n'arrivassent point dans leurs gouvernements. 2º. L'abbé de Caveyrac

prouve ensuite qu'il n'existe contre l'authenticité de ces deux

messages, confirmée par la conduite de tous ces gouverneurs, que deux

pièces, la lettre du vicomte d'Ortes, commandant de Bayonne, et celle de

la reine à Strozzi, pièces dont il démontre sans réplique

l'invraisemblance et la fausseté. 3º. Ce sont les actes mêmes des

prétendus martyrs protestants qui lui fournissent la preuve, que les

massacres qui eurent lieu dans plusieurs villes et après la nouvelle

reçue de celui de Paris, n'eurent d'autre cause que cette haine violente

et ces désirs de vengeance dont les catholiques étoient animés contre

les protestants pour tant de maux qu'ils en avoient soufferts; à quoi il

faut ajouter cette espèce d'anarchie qu'avoit produite une guerre civile

si longue et si acharnée, qui faisoit que, dans tout ce qui avoit

rapport à ces funestes ressentiments, la voix des chefs n'étoit plus

écoutée; assertion que cet écrivain fortifie en faisant voir que ce fut

principalement dans les villes qui avoient été le plus maltraitées par

les calvinistes que se commirent les meurtres, et surtout en rapportant

les dates de ces diverses exécutions, dates si différentes entre elles,

qu'elles détruisent jusqu'au moindre soupçon d'un dessein concerté

d'avance[86-A]. (Dissert. sur la Saint-Barthélemi, p. XXI _et seqq_.)

Aux preuves apportées par l'abbé de Caveyrac, il faut joindre un

document d'autant plus précieux, que le temps ne nous a conservé qu'un

très-petit nombre de monuments de ce genre[86-B]; c'est une de ces

lettres de Charles IX, écrites aux gouverneurs de province; elle est

adressée à M. de Joyeuse, alors gouverneur général du Languedoc. Dans

cette lettre, que nous croyons devoir rapporter tout entière, le roi

rappelle celle qu'il a écrite deux jours auparavant à ce même seigneur

au sujet de la blessure de l'amiral; et s'il n'y dit pas la vérité sur

tous les points, il en manifeste du moins qu'en l'écrivant, son

intention est d'arrêter l'effusion du sang.

«M. de Joyeuse, vous avez entendu ce que je vous écrivis avant-hier de

la blessure de l'amiral, et que j'étois après à faire tout ce qui

m'étoit possible pour la vérification du fait et châtiment des

coupables, à quoi il ne s'est rien oublié. Depuis il est advenu que ceux

de la maison de Guise, et les autres seigneurs et gentilshommes qui leur

adhèrent, et n'ont pas petite part en cette ville, comme chacun sait,

ayant su certainement que les amis dudit amiral vouloient poursuivre sur

eux la vengeance de cette blessure pour les soupçonner, à cette cause et

occasion se sont si fort émus cette nuit passée, qu'entre les uns et les

autres a été passée une grande et lamentable sédition, ayant été forcé

le corps de garde qui avoit été ordonné à l'entour de la maison dudit

amiral, lui tué avec quelques gentilshommes, comme il a été aussi

massacré d'autres en plusieurs endroits de la ville. Ce qui a été mené

avec une telle furie, qu'il n'a été possible d'y mettre le remède tel

qu'on eût pu désirer, ayant eu assez à faire à employer mes gardes et

autres forces pour me tenir le plus fort en ce château du Louvre, pour

après faire donner ordre par toute la ville à l'apaisement de la

sédition, qui est à cette heure amortie, grâce à Dieu: étant advenue par

la querelle particulière qui est, de long-temps y a, entre ces deux

maisons: de laquelle ayant toujours prévu qu'il succéderoit quelque

mauvais effet, j'avois fait ci-devant tout ce qui m'étoit possible pour

l'apaiser, ainsi que chacun sait: n'y ayant en ceci rien de _la rompure

de l'édit de pacification_, lequel je veux être entretenu autant que

jamais. Et d'autant qu'il est grandement à craindre que telle exécution

_ne soulève mes sujets les uns contre les autres_, et ne se fassent _de

grands massacres_ par les villes de mon royaume, en quoi j'aurois _un

merveilleux regret_, je vous prie faire publier et entendre _par tous

les lieux et endroits de votre gouvernement_, que chacun ait à _demeurer

en repos_ et se contenir en sa maison, ne prendre les armes, _ni

s'offenser les uns contre les autres, sur peine de la vie_; et faisant

garder et soigneusement observer mon édit de pacification: à ces fins,

et pour faire punir les contrevenants, et _courir sur ceux qui se

voudroient émouvoir_ et _contrevenir à ma volonté_, vous pouvez, tant de

vos amis de mes ordonnances, qu'autres, qui avertissant les capitaines

et gouverneurs des villes et châteaux de votre gouvernement, prendre

garde à la conservation et sûreté de leurs places, de telle sorte qu'il

n'en advienne faute, m'avertissant au plus tôt de l'ordre que vous y

aurez donné, et comme toutes choses se passeront en l'étendue de votre

gouvernement. Puisse le Créateur vous avoir, M. de Joyeuse, en sa sainte

et digne garde. Écrit à Paris, le XXIV août M. V. LXXII. _Signé_

CHARLES, et au-dessous, FIZIER[86-C].»]

[Note 86-A: Le massacre se fit à Meaux le lundi 25 août, à la Charité le

26, à Orléans le 27, à Saumur et à Angers le 29, à Lyon le 30, à Troyes

le 3 septembre, à Bourges le 11 de ce même mois, à Rouen le 17, à Romans

le 30, à Toulouse le 23, à Bordeaux le 3 octobre.]

[Note 86-B: On en trouve deux à peu près pareilles dans les Mém. de

l'état de la France, l'une à M. Chabot, gouverneur de Bourgogne, l'autre

à Montpezat, sénéchal de Poitou.]

[Note 86-C: Au dos est écrit: à M. de Joyeuse, cheval. de mon ordre,

cons. en mon conseil privé, capitaine de 50 lances, et mon lieut.-gén.

en Languedoc.--(Cette lettre est extraite des registres du présidial de

Nîmes.)]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 11 / 38 段