l'amiral revenant à pied du Louvre à sa maison, située rue Bétizy, fut
frappé d'un coup d'arquebuse qu'on lui tira de cette maison dont nous
venons de parler, et par une fenêtre recouverte d'un rideau. L'arquebuse
étoit chargée de deux balles dont une lui emporta l'index de la main
droite, et l'autre le blessa au côté gauche, à la hauteur du coude[67].
«Voilà, dit-il en s'arrêtant, le fruit de ma réconciliation avec le duc
de Guise;» puis, sans témoigner la moindre émotion, il désigna la maison
d'où le coup étoit parti. Les portes en furent sur-le-champ enfoncées
par les gens de sa suite; mais Maurevel étoit déjà sorti par une porte
de derrière; et, s'élançant sur un cheval qu'on lui tenoit tout prêt, il
s'étoit sauvé à toute bride.
[Note 67: Nous suivons ici le récit du P. Daniel. D'Aubigné dit qu'une
des balles lui cassa le grand doigt; l'autre balle lui entra dans le
bras gauche, suivant M. de Thou; les Mémoires de Villeroy prétendent que
ce fut dans le bras droit. C'est ainsi que jusque dans le récit des plus
petites circonstances, les historiens de la Saint Barthélemi offrent
mille contradictions.]
Le trouble que cet événement jeta parmi les calvinistes ne se peut
concevoir. Les uns menaçoient, d'autres paroissoient accablés; on
s'épuisoit en conjectures; on donnoit à la fois mille avis différents,
qui jetoient encore plus d'incertitude sur le parti qu'il convenoit de
prendre. Enfin, après ces premiers moments de surprise et d'indignation,
il fut arrêté qu'on iroit se plaindre au roi, et lui demander justice:
le roi de Navarre et le prince de Condé se chargèrent de présenter la
requête.
Ils trouvèrent Charles irrité[68] au dernier point de ce qui venoit de
se passer; et cette colère n'étoit pas feinte, puisqu'il n'avoit point
été initié à ce complot, et qu'il en ignoroit encore les auteurs. La
reine mère joua les mêmes sentiments; et tous les deux les assurèrent
qu'un attentat aussi affreux ne demeureroit point impuni. Charles
surtout jura d'en tirer la plus terrible vengeance; des ordres furent
donnés aussitôt afin que l'on prît toutes les mesures nécessaires pour
arrêter l'assassin[69], et le même jour le jeune monarque alla lui-même
rendre visite à l'amiral, accompagné de sa mère, du duc d'Anjou, des
maréchaux de France et d'un cortége nombreux et brillant.
[Note 68: Le roi jouoit à la paume quand il apprit cet accident.
«N'aurai-je jamais de repos, s'écria-t-il, en jetant sa raquette avec
fureur? Verrai-je tous les jours des troubles nouveaux?»]
[Note 69: Les portes de Paris furent fermées; il y eut des commissaires
chargés d'informer; on fit des visites dans toutes les maisons
suspectes.]
L'indignation du roi, nous le répétons, étoit sincère: en abordant
l'amiral, il chercha à le consoler, et lui renouvela la promesse qu'il
avoit faite, de tirer vengeance de ses assassins; il le fit même avec
des mouvements et des paroles si impétueuses, que Catherine en fut
épouvantée. Toujours placée auprès de son fils pendant cette visite, qui
dura près d'une heure, elle étudioit tous ses gestes, prêtoit une
oreille attentive à ses moindres discours, et s'efforçoit surtout de ne
pas perdre un mot de ce que disoit Coligni. Celui-ci, après avoir
remercié le roi de l'intérêt qu'il lui témoignoit, et protesté de
nouveau et en peu de paroles de sa fidélité, parla de la guerre de
Flandre, qui étoit sa pensée dominante, et à laquelle il revenoit sans
cesse, se plaignant de ce qu'on tardoit trop à la faire, et montrant les
résultats fâcheux de ces délais; il se plaignit aussi de l'inexécution
des édits rendus en faveur des calvinistes; puis il demanda de dire au
roi quelques mots en particulier. Alors Charles fit signe à sa mère et à
son frère de se retirer. «Nous restâmes debout au milieu de la chambre,
dit le duc d'Anjou, pendant ce colloque privé, qui nous donna un grand
soupçon; mais encore plus lorsque nous nous vîmes entourés de plus de
deux cents gentilshommes et capitaines du parti de l'amiral qui étoient
dans la chambre, dans la pièce d'à-côté et dans la salle basse,
lesquels, avec des faces tristes, gestes et contenance de gens
malcontents, parlementoient aux oreilles les uns des autres, passant et
repassant devant et derrière nous, et non avec tant d'honneur et de
respect qu'ils devoient... Nous fûmes donc surpris de crainte de nous
voir là enfermés, comme depuis me l'a avoué la reine ma mère, et qu'elle
n'étoit onques entrée en lieu où il y eût plus d'occasion de peur, et
d'où elle fût sortie avec plus de plaisir.» Tous les deux savoient que
le premier mouvement du roi étoit terrible; et dans cette chambre, où
ils étoient entourés de calvinistes, il ne falloit qu'un seul mot pour
les perdre, s'il eût découvert qu'on le jouoit, et que ce crime, dont
ils feignoient de chercher avec lui les coupables, étoit effectivement
leur ouvrage.
Catherine, dont l'effroi augmentoit de moment en moment, se hâta de
mettre fin à cet entretien secret, sous le prétexte honnête que le
blessé pourroit en être fatigué, ce qui se fit «non sans fâcher le roi»,
continue le duc d'Anjou, qui vouloit ouïr le reste de ce qu'avoit à lui
dire l'amiral. Il ajoute que «retirés, elle le pressa de leur faire part
de ce qui lui avoit été dit; que le roi le refusa par plusieurs fois;
mais qu'enfin importuné, et par trop pressé, il leur dit brusquement et
avec déplaisir, jurant _par la mort_... que ce que lui avoit dit
l'amiral étoit vrai, que les rois ne se reconnoissoient en France
qu'autant qu'ils ont de puissance de bien et de mal faire à leurs sujets
et serviteurs; que cette puissance et maniement d'affaires de tout
l'état s'_étoit finement écoulée_ entre nos mains; mais que cette
superintendance et autorité lui pouvoient être un jour grandement
préjudiciable et à tout son royaume, et qu'il la devoit tenir pour
suspecte et y prendre garde; dont il l'avoit bien voulu avertir _comme
un de ses meilleurs et plus fidèles sujets et serviteurs avant de
mourir_. Eh bien, _mort!_...... continua le roi, puisque vous l'avez
voulu savoir, c'est ce que me disoit l'amiral.» On conçoit à quel point
une telle révélation dut accroître les ressentiments de la femme la plus
vindicative qui fut jamais.
Cependant il parut que Coligni n'avoit rien dit qui pût les
compromettre: car, après cette visite, le roi continua de porter ses
soupçons sur le duc de Guise, soupçons que Catherine elle-même avoit eu
l'adresse de faire naître, essayant en même temps d'excuser cet attentat
par le juste ressentiment que ce duc devoit conserver de l'assassinat de
son père, dont l'amiral avoit été si justement soupçonné, sans avoir
jamais pu s'en justifier. «Elle lui rappela en même temps, dit la reine
Marguerite[70], l'assassinat qu'avoit fait ledit amiral de Charry,
maître de camp de la garde du roi, personne si valeureuse et qui l'avoit
si fidèlement assistée pendant sa régence et la puérilité dudit roi
Charles», ajoutant que cet assassinat «le rendoit digne de tel
traitement. Bien que telles paroles pussent faire juger au roi Charles
que la vengeance de la mort dudit Charry n'étoit pas sortie du coeur de
la reine ma mère, son âme passionnée de douleur de la perte des
personnes qu'il pensoit, comme j'ai dit, lui être un jour utiles,
offusqua tellement son jugement, qu'il ne put modérer ni changer ce
passionné désir d'en faire justice, commandant toujours qu'on cherchât
monsieur de Guise, qu'on le prît, et qu'il ne vouloit point qu'un tel
acte demeurât impuni.» Ce que voyant, la reine et le duc d'Anjou
commencèrent à craindre que cette fureur, que rien ne pouvoit apaiser,
n'eût des suites funestes pour eux, et jugèrent que le moment étoit venu
de lui tout révéler. Le maréchal de Retz, qui avoit la confiance du roi,
fut chargé de faire les premières ouvertures de ce fatal secret, et
s'acquitta avec dextérité de cette commission difficile, faisant
entendre que la reine et le duc d'Anjou n'en étoient venus à de telles
extrémités que pour échapper aux menées sourdes de ce rebelle, qui avoit
juré leur perte à tous deux. À peine ces premiers aveux sont-ils faits,
que Catherine survient comme on en étoit convenu, accompagnée du duc
d'Anjou, du comte de Nevers, de Birague, garde des sceaux, et du
maréchal de Tavannes. Elle confirme à son fils tout ce qui vient de lui
être dit; lui rappelle l'insolence et l'esprit de révolte des
calvinistes; les lui montre dans cette circonstance, prêts à se porter
aux dernières extrémités, et à assouvir leur vengeance, non-seulement
sur le duc de Guise, mais sur le souverain lui-même; elle lui fait
entendre «que le parti huguenot armoit; que les capitaines étoient déjà
dans les provinces, où ils faisoient des levées; que l'amiral, depuis sa
blessure, avoit déjà fait partir des courriers pour l'Allemagne et la
Suisse, d'où il espéroit tirer vingt mille hommes, avec lesquels il lui
seroit facile d'opérer une révolution, dans le dénuement absolu où l'on
se trouvoit alors d'hommes et d'argent; que pour comble de malheur, les
catholiques, lassés d'une guerre où le roi ne leur servoit de rien,
alloient s'armer contre les huguenots sans sa participation; qu'ainsi il
demeureroit seul enveloppé, en grand danger, sans puissance ni autorité;
qu'un tel malheur pourroit être détourné _par un coup d'épée_; qu'il
falloit seulement tuer l'_amiral et quelques chefs du parti_[71].» À
l'appui de ce discours venoient les paroles téméraires, criminelles même
des calvinistes, qui en effet, depuis la blessure de l'amiral, étoient
entrés dans une sorte de fureur et ne savoient plus se contenir[72]. Le
duc d'Anjou et les autres parlent dans le même sens, «n'oubliant rien
qui y pût servir, tellement que le roi entra en extrême colère et comme
en fureur. Mais ne voulant au commencement _aucunement convenir qu'on
touchât à l'amiral_; cependant il étoit _piqué et grandement touché de
la crainte du danger_...; et, voulant savoir si par un autre moyen on
pourroit y remédier, il souhaita que chacun en dît son opinion. Tous
furent de l'_avis de la reine_, à l'exception du maréchal de Retz, qui
_trompa bien notre espérance_ (c'est encore le duc d'Anjou qui parle),
disant que s'il y avoit homme qui dût haïr l'amiral et son parti,
c'étoit lui; qu'il a diffamé toute sa race par sales impressions qui
avoient couru toute la France et aux nations voisines; mais qu'il ne
vouloit pas, aux dépens de son roi et de son maître, se venger de ses
ennemis par un conseil à lui si dommageable et à tout le royaume; que
nous serions à bon droit taxés de perfidie et de déloyauté. Ces raisons,
continue le prince, nous ôtèrent la parole de la bouche, voire la
volonté de l'exécution. Mais, n'étant pas secondé d'aucun, et reprenant
tous la parole, nous l'emportâmes et reconnûmes une _soudaine mutation_
au roi qui, nous imposant silence, dit de fureur et de colère, en jurant
par la mort..... _Puisque nous trouvions bon qu'on tuât l'amiral, qu'il
le vouloit, mais aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en
demeurât pas un qui lui pût reprocher après, et que nous y donnassions
ordre promptement._»
[Note 70: Mém. de la reine Marg., p. 32, 1658.]
[Note 71: Relation de Miron.]
[Note 72: Ils disoient ouvertement que _si le roi ne leur faisoit
justice, ils se la feroient eux-mêmes_; Pardaillan eut l'inconcevable
audace de tenir ce propos au souper de la reine. Le seigneur de Piles
alla plus loin: il le répéta au roi en face. «Les paroles indiscrètes,
le geste insolent et le front sourcilleux de ce téméraire seigneur,
firent frémir le roi et tous les catholiques de la cour.» (Dupleix, t.
III, p. 514.)]
Ce récit, que nous donnons des circonstances qui précédèrent la nuit de
la Saint-Barthélemi, est fidèlement tracé sur les mémoires du temps les
plus authentiques. Tout s'y suit, tout s'y enchaîne naturellement. Ce
sont les principaux acteurs ou témoins de ces scènes mystérieuses, qui
les racontent eux-mêmes; leurs témoignages sont uniformes, et d'autant
plus croyables qu'ils ne cherchent point à se justifier d'un acte qu'ils
jugeoient nécessaire et dont ils paroissent n'avoir pas senti toute
l'énormité. Le caractère tout à la fois foible et ardent de Charles IX;
la dissimulation profonde, la perversité machiavélique de Catherine; ses
prédilections pour son second fils, déjà initié dans tous ses secrets;
ce qu'étoit celui-ci, indice trop certain de ce qu'il seroit un jour;
tout les présente ici tels que les montrent toutes les autres pages de
l'histoire; tout se réunit pour prouver jusqu'à l'évidence qu'il n'y
avoit rien que de subit dans leur fatale résolution, et qu'ils furent
poussés à ce second crime pour n'avoir pas réussi dans le premier; la
suite va nous montrer que les choses allèrent plus loin qu'ils n'avoient
voulu, et achèvera d'expliquer et de confirmer tout ce qui a précédé.
Il s'agit maintenant de raconter l'événement lui-même; et ici les
difficultés se multiplient au milieu de mille récits contradictoires où
chaque historien a puisé selon ses passions et ses préjugés, où le vrai
est obscur, où l'exagération et le mensonge sont manifestes, où il faut
choisir la manière de raconter un fait entre vingt manières dont il est
raconté. Nous essayerons, autant qu'il nous sera possible, d'y démêler
la vérité.
Maintenant qu'on avoit obtenu ou plutôt arraché le consentement du roi,
la prudence vouloit qu'on ne perdît pas un moment pour l'exécution: il
fut convenu qu'elle auroit lieu le lendemain même 24 août, fête de saint
Barthélemi, et qu'elle commenceroit au point du jour.
Le reste de la journée fut employé à tout préparer; et Charles se prêta
dès lors à tous les déguisements nécessaires pour en assurer le succès.
Sur quelques craintes que l'amiral avoit témoignées d'un mouvement
populaire dirigé contre lui, il fit placer devant sa porte une compagnie
de gardes, y trouvant le double avantage de lui inspirer une entière
sécurité, et de s'emparer ainsi de toutes les avenues de sa maison; en
même temps tous les catholiques du voisinage reçurent l'ordre de céder
leurs logements aux religionnaires qui voudroient se rapprocher de leur
chef. Ceci fait, les troupes dont se composoit la garde du roi furent
rangées dans la cour du Louvre et devant la porte; les ducs de
Montpensier, de Nevers, et plusieurs autres seigneurs dont on étoit sûr,
demeurèrent en armes dans ses appartements.
Cependant ce prince avoit fait appeler le duc de Guise, et, lui
découvrant la résolution qu'il venoit de prendre, l'avoit chargé de
faire tuer l'amiral et de diriger toutes les suites de cette sanglante
exécution. Il accepta une telle commission en homme depuis long-temps
impatient de venger la mort de son père. Toutefois il ne l'accepta (et
la suite en fournira la preuve) que parce qu'il partageoit cette opinion
adoptée par beaucoup d'autres, que les ordres du roi pouvoient légitimer
un pareil acte; que c'étoit une manière d'exercer la justice qui entroit
dans les attributions royales et que certaines circonstances pouvoient
autoriser; enfin, que les coups d'état étoient permis.
Immédiatement après, le prévôt des marchands, Jean Charron, et Marcel,
son prédécesseur, qui tous les deux avoient la confiance des Parisiens,
furent mandés, et l'ordre leur fut donné devant le roi par le maréchal
de Tavannes, d'armer les compagnies bourgeoises et de les tenir prêtes à
minuit à l'Hôtel-de-Ville. Ici les Mémoires de Brantôme nous présentent
un fait qu'il est important de recueillir. Comme ce fut une nécessité de
faire connoître à ces deux magistrats le but d'un semblable armement,
ils ne furent pas maîtres de dissimuler l'horreur qu'ils en ressentoient
et commencèrent à s'excuser sur leur conscience; mais, Tavannes les
ayant alors menacés de l'indignation du roi, et ayant excité contre eux
le jeune prince, beaucoup moins animé que lui «les pauvres diables ne
pouvant pas faire autre chose, répondirent alors: Eh! le prenez-vous là,
Sire, et vous, monsieur? nous vous jurons que vous en aurez nouvelle,
car _nous y mènerons si bien les mains, à tort et à travers_, qu'il en
sera mémoire à jamais[73].»
[Note 73: Nous citons ici cet auteur, dont nous rejetons ailleurs le
témoignage, parce que le fait qu'il raconte se trouve d'accord avec ce
que disent d'autres relations, plus dignes de foi que ce qu'il a
recueilli et écrit sur la nuit de la Saint-Barthélemi. «Voilà,
ajoute-t-il, comme une résolution prise par force a plus de violence
qu'une autre, et comme il ne fait pas bon acharner un peuple: car il est
_assez prêt plus qu'on ne veut_.»]
Ils reçurent ensuite les instructions suivantes, savoir: que le signal
seroit donné par la cloche de l'horloge du Palais; qu'on mettroit des
flambeaux aux fenêtres; que les chaînes seroient tendues; qu'ils
établiroient des corps-de-garde dans toutes les places et carrefours, et
que pour se reconnoître ils porteroient une écharpe blanche au bras
gauche et une croix de même couleur au chapeau.
On assure que dans un dernier conseil secret qui fut tenu aux Tuileries,
pour se concerter sur les dernières mesures, conseil qui se composoit du
duc d'Anjou, du duc de Nevers, du comte d'Angoulême, frère naturel du
roi et grand prieur de France, des maréchaux de Tavannes, et de Retz, on
mit en délibération si l'on envelopperoit dans la proscription le roi de
Navarre (c'est ainsi que nous devrons désormais appeler le prince de
Béarn), le prince de Condé, les maréchaux de Montmorenci et de Damville;
que Tavannes et le duc de Nevers s'y opposèrent fortement, et parvinrent
à les sauver.
«On reposa deux heures, dit le duc d'Anjou, et au point du jour, le roi,
la reine ma mère et moi allâmes au portail du Louvre joignant le jeu de
paume, en une chambre qui regarde sur la place de la basse-cour, pour
voir le commencement de l'exécution.» Un coup de pistolet se fait
entendre: «Ne saurois dire en quel endroit, ajoute le prince, ni s'il
offensa quelqu'un; bien sais-je que le son nous blessa tous trois si
avant dans l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre jugement, épris de
terreur et d'appréhension des grands désordres qui s'alloient
commettre.» Qui ne reconnoît encore dans cette terreur soudaine dont
tous les trois furent frappés, l'effet à peu près inévitable d'un
dessein concerté à la hâte et dont les suites n'avoient point été
suffisamment calculées? Dans le trouble où les avoit jetés ce petit
incident, ils envoyèrent sur-le-champ vers le duc de Guise pour révoquer
l'ordre qui lui avoit été donné; mais il n'étoit plus temps. «Nous
retournâmes à notre première délibération, dit le prince, et peu à peu
nous laissâmes suivre le cours et le fil de l'entreprise et de
l'exécution.»
En effet, un peu avant minuit, le duc de Guise, accompagné du duc
d'Aumale, du comte d'Angoulême et d'une troupe de capitaines et de
soldats d'élite, au nombre de trois cents, s'étoit mis en marche vers la
demeure de l'amiral: arrivé à la porte de son hôtel, il ordonna[74] que
les portes de la basse-cour en fussent enfoncées; et après quelque
résistance de la part des soldats huguenots que l'amiral y avoit placés
pour sa garde intérieure, lesquels furent tous assommés ou massacrés, La
Besme, Allemand et domestique du duc de Guise, Achille Patrucci,
Siennois, Sarlabous, mestre de camp et quelques autres, montèrent à
l'appartement de l'amiral.
[Note 74: C'est ainsi que cette circonstance est racontée par quelques
écrivains; d'autres disent qu'au nom du roi, les portes furent ouvertes,
et que celui qui en avoit rendu les clefs fut poignardé sur-le-champ.]
Au bruit qui se faisoit dans sa maison, celui-ci avoit jugé d'abord
qu'on en vouloit à ses jours; et il n'en douta plus au moment où il vit
paroître La Besme, qui entra le premier, armé d'un large épieu. Les
circonstances de ce qui se passa dans ce moment fatal sont racontées
diversement par les historiens[75]; mais ce qui est certain, c'est que
La Besme lui enfonça presque aussitôt son épieu dans la poitrine; les
autres l'achevèrent de plusieurs coups de poignard, et, aussitôt qu'il
fut expiré, le jetèrent par les fenêtres. Voyant ainsi son ennemi mort à
ses pieds, le duc de Guise sut assez se contenir pour ne rien laisser
paroître, ni sur son visage, ni dans ses paroles, de la joie que lui
causoit cette vue, et continua de donner ses ordres pour que l'on
massacrât tous les huguenots qui se trouvoient tant dans l'hôtel de
l'amiral que dans les maisons environnantes. Tous furent sabrés,
arquebusés ou poignardés sans qu'il en échappât un seul[76].
[Note 75: Sur ce point, les mémoires du temps offrent en effet de
nombreuses variantes. Selon d'Aubigné, il étoit à genoux, appuyé contre
son lit, quand les assassins entrèrent; selon M. de Thou, il étoit
debout derrière la porte; un autre veut qu'il fût assis dans son
fauteuil en robe de chambre, attendant tranquillement le coup de la
mort; le P. Daniel le suppose dans son lit, d'où il lui fait parler à La
Besme avec beaucoup de noblesse et de douceur[75-A].]
[Note 75-A: Voici ce petit discours qui, dans une telle situation,
semble bien invraisemblable. «Jeune homme, tu devrois respecter mes
cheveux blancs, mais fais ce que tu voudras, tu ne m'abrégeras la vie
que de fort peu de jours.»]
[Note 76: On nomme, parmi ces victimes, Téligni, gendre de l'amiral,
Guerchi, lieutenant de sa compagnie de gendarmes, Rouvrai, le marquis de
Renel, La Force, Soubise, La Châtaigneraie, Piles, Pontbreton, Pluviaut,
Lavardin, Baudiné, Pardaillan, Berni, Francour, Crussol, Lévi, etc. Le
roi, qui aimoit le comte de La Rochefoucauld, avoit ordonné qu'on le
sauvât, mais, lorsque l'ordre arriva, il avoit déjà été tué.
Quelques-uns prétendent que la veille ce prince avoit voulu le retenir
au Louvre pour l'arracher au péril dont il étoit menacé; que, n'ayant pu
y réussir, il le laissa aller bien qu'à regret, mais n'osant trop
insister, de peur de laisser deviner son secret.]
Dans le même moment de semblables exécutions se faisoient au Louvre, où
une douzaine de gentilshommes du roi de Navarre furent tués à coup de
hallebarde et d'épée. On les poursuivoit jusque dans les appartements
des princes et des princesses; mais plusieurs y trouvèrent leur salut,
et les scènes de carnage furent moins violentes dans le palais du roi
que partout ailleurs[77].