En effet, le vendredi suivant, 22 août, vers onze heures du matin,

l'amiral revenant à pied du Louvre à sa maison, située rue Bétizy, fut

frappé d'un coup d'arquebuse qu'on lui tira de cette maison dont nous

venons de parler, et par une fenêtre recouverte d'un rideau. L'arquebuse

étoit chargée de deux balles dont une lui emporta l'index de la main

droite, et l'autre le blessa au côté gauche, à la hauteur du coude[67].

«Voilà, dit-il en s'arrêtant, le fruit de ma réconciliation avec le duc

de Guise;» puis, sans témoigner la moindre émotion, il désigna la maison

d'où le coup étoit parti. Les portes en furent sur-le-champ enfoncées

par les gens de sa suite; mais Maurevel étoit déjà sorti par une porte

de derrière; et, s'élançant sur un cheval qu'on lui tenoit tout prêt, il

s'étoit sauvé à toute bride.

[Note 67: Nous suivons ici le récit du P. Daniel. D'Aubigné dit qu'une

des balles lui cassa le grand doigt; l'autre balle lui entra dans le

bras gauche, suivant M. de Thou; les Mémoires de Villeroy prétendent que

ce fut dans le bras droit. C'est ainsi que jusque dans le récit des plus

petites circonstances, les historiens de la Saint Barthélemi offrent

mille contradictions.]

Le trouble que cet événement jeta parmi les calvinistes ne se peut

concevoir. Les uns menaçoient, d'autres paroissoient accablés; on

s'épuisoit en conjectures; on donnoit à la fois mille avis différents,

qui jetoient encore plus d'incertitude sur le parti qu'il convenoit de

prendre. Enfin, après ces premiers moments de surprise et d'indignation,

il fut arrêté qu'on iroit se plaindre au roi, et lui demander justice:

le roi de Navarre et le prince de Condé se chargèrent de présenter la

requête.

Ils trouvèrent Charles irrité[68] au dernier point de ce qui venoit de

se passer; et cette colère n'étoit pas feinte, puisqu'il n'avoit point

été initié à ce complot, et qu'il en ignoroit encore les auteurs. La

reine mère joua les mêmes sentiments; et tous les deux les assurèrent

qu'un attentat aussi affreux ne demeureroit point impuni. Charles

surtout jura d'en tirer la plus terrible vengeance; des ordres furent

donnés aussitôt afin que l'on prît toutes les mesures nécessaires pour

arrêter l'assassin[69], et le même jour le jeune monarque alla lui-même

rendre visite à l'amiral, accompagné de sa mère, du duc d'Anjou, des

maréchaux de France et d'un cortége nombreux et brillant.

[Note 68: Le roi jouoit à la paume quand il apprit cet accident.

«N'aurai-je jamais de repos, s'écria-t-il, en jetant sa raquette avec

fureur? Verrai-je tous les jours des troubles nouveaux?»]

[Note 69: Les portes de Paris furent fermées; il y eut des commissaires

chargés d'informer; on fit des visites dans toutes les maisons

suspectes.]

L'indignation du roi, nous le répétons, étoit sincère: en abordant

l'amiral, il chercha à le consoler, et lui renouvela la promesse qu'il

avoit faite, de tirer vengeance de ses assassins; il le fit même avec

des mouvements et des paroles si impétueuses, que Catherine en fut

épouvantée. Toujours placée auprès de son fils pendant cette visite, qui

dura près d'une heure, elle étudioit tous ses gestes, prêtoit une

oreille attentive à ses moindres discours, et s'efforçoit surtout de ne

pas perdre un mot de ce que disoit Coligni. Celui-ci, après avoir

remercié le roi de l'intérêt qu'il lui témoignoit, et protesté de

nouveau et en peu de paroles de sa fidélité, parla de la guerre de

Flandre, qui étoit sa pensée dominante, et à laquelle il revenoit sans

cesse, se plaignant de ce qu'on tardoit trop à la faire, et montrant les

résultats fâcheux de ces délais; il se plaignit aussi de l'inexécution

des édits rendus en faveur des calvinistes; puis il demanda de dire au

roi quelques mots en particulier. Alors Charles fit signe à sa mère et à

son frère de se retirer. «Nous restâmes debout au milieu de la chambre,

dit le duc d'Anjou, pendant ce colloque privé, qui nous donna un grand

soupçon; mais encore plus lorsque nous nous vîmes entourés de plus de

deux cents gentilshommes et capitaines du parti de l'amiral qui étoient

dans la chambre, dans la pièce d'à-côté et dans la salle basse,

lesquels, avec des faces tristes, gestes et contenance de gens

malcontents, parlementoient aux oreilles les uns des autres, passant et

repassant devant et derrière nous, et non avec tant d'honneur et de

respect qu'ils devoient... Nous fûmes donc surpris de crainte de nous

voir là enfermés, comme depuis me l'a avoué la reine ma mère, et qu'elle

n'étoit onques entrée en lieu où il y eût plus d'occasion de peur, et

d'où elle fût sortie avec plus de plaisir.» Tous les deux savoient que

le premier mouvement du roi étoit terrible; et dans cette chambre, où

ils étoient entourés de calvinistes, il ne falloit qu'un seul mot pour

les perdre, s'il eût découvert qu'on le jouoit, et que ce crime, dont

ils feignoient de chercher avec lui les coupables, étoit effectivement

leur ouvrage.

Catherine, dont l'effroi augmentoit de moment en moment, se hâta de

mettre fin à cet entretien secret, sous le prétexte honnête que le

blessé pourroit en être fatigué, ce qui se fit «non sans fâcher le roi»,

continue le duc d'Anjou, qui vouloit ouïr le reste de ce qu'avoit à lui

dire l'amiral. Il ajoute que «retirés, elle le pressa de leur faire part

de ce qui lui avoit été dit; que le roi le refusa par plusieurs fois;

mais qu'enfin importuné, et par trop pressé, il leur dit brusquement et

avec déplaisir, jurant _par la mort_... que ce que lui avoit dit

l'amiral étoit vrai, que les rois ne se reconnoissoient en France

qu'autant qu'ils ont de puissance de bien et de mal faire à leurs sujets

et serviteurs; que cette puissance et maniement d'affaires de tout

l'état s'_étoit finement écoulée_ entre nos mains; mais que cette

superintendance et autorité lui pouvoient être un jour grandement

préjudiciable et à tout son royaume, et qu'il la devoit tenir pour

suspecte et y prendre garde; dont il l'avoit bien voulu avertir _comme

un de ses meilleurs et plus fidèles sujets et serviteurs avant de

mourir_. Eh bien, _mort!_...... continua le roi, puisque vous l'avez

voulu savoir, c'est ce que me disoit l'amiral.» On conçoit à quel point

une telle révélation dut accroître les ressentiments de la femme la plus

vindicative qui fut jamais.

Cependant il parut que Coligni n'avoit rien dit qui pût les

compromettre: car, après cette visite, le roi continua de porter ses

soupçons sur le duc de Guise, soupçons que Catherine elle-même avoit eu

l'adresse de faire naître, essayant en même temps d'excuser cet attentat

par le juste ressentiment que ce duc devoit conserver de l'assassinat de

son père, dont l'amiral avoit été si justement soupçonné, sans avoir

jamais pu s'en justifier. «Elle lui rappela en même temps, dit la reine

Marguerite[70], l'assassinat qu'avoit fait ledit amiral de Charry,

maître de camp de la garde du roi, personne si valeureuse et qui l'avoit

si fidèlement assistée pendant sa régence et la puérilité dudit roi

Charles», ajoutant que cet assassinat «le rendoit digne de tel

traitement. Bien que telles paroles pussent faire juger au roi Charles

que la vengeance de la mort dudit Charry n'étoit pas sortie du coeur de

la reine ma mère, son âme passionnée de douleur de la perte des

personnes qu'il pensoit, comme j'ai dit, lui être un jour utiles,

offusqua tellement son jugement, qu'il ne put modérer ni changer ce

passionné désir d'en faire justice, commandant toujours qu'on cherchât

monsieur de Guise, qu'on le prît, et qu'il ne vouloit point qu'un tel

acte demeurât impuni.» Ce que voyant, la reine et le duc d'Anjou

commencèrent à craindre que cette fureur, que rien ne pouvoit apaiser,

n'eût des suites funestes pour eux, et jugèrent que le moment étoit venu

de lui tout révéler. Le maréchal de Retz, qui avoit la confiance du roi,

fut chargé de faire les premières ouvertures de ce fatal secret, et

s'acquitta avec dextérité de cette commission difficile, faisant

entendre que la reine et le duc d'Anjou n'en étoient venus à de telles

extrémités que pour échapper aux menées sourdes de ce rebelle, qui avoit

juré leur perte à tous deux. À peine ces premiers aveux sont-ils faits,

que Catherine survient comme on en étoit convenu, accompagnée du duc

d'Anjou, du comte de Nevers, de Birague, garde des sceaux, et du

maréchal de Tavannes. Elle confirme à son fils tout ce qui vient de lui

être dit; lui rappelle l'insolence et l'esprit de révolte des

calvinistes; les lui montre dans cette circonstance, prêts à se porter

aux dernières extrémités, et à assouvir leur vengeance, non-seulement

sur le duc de Guise, mais sur le souverain lui-même; elle lui fait

entendre «que le parti huguenot armoit; que les capitaines étoient déjà

dans les provinces, où ils faisoient des levées; que l'amiral, depuis sa

blessure, avoit déjà fait partir des courriers pour l'Allemagne et la

Suisse, d'où il espéroit tirer vingt mille hommes, avec lesquels il lui

seroit facile d'opérer une révolution, dans le dénuement absolu où l'on

se trouvoit alors d'hommes et d'argent; que pour comble de malheur, les

catholiques, lassés d'une guerre où le roi ne leur servoit de rien,

alloient s'armer contre les huguenots sans sa participation; qu'ainsi il

demeureroit seul enveloppé, en grand danger, sans puissance ni autorité;

qu'un tel malheur pourroit être détourné _par un coup d'épée_; qu'il

falloit seulement tuer l'_amiral et quelques chefs du parti_[71].» À

l'appui de ce discours venoient les paroles téméraires, criminelles même

des calvinistes, qui en effet, depuis la blessure de l'amiral, étoient

entrés dans une sorte de fureur et ne savoient plus se contenir[72]. Le

duc d'Anjou et les autres parlent dans le même sens, «n'oubliant rien

qui y pût servir, tellement que le roi entra en extrême colère et comme

en fureur. Mais ne voulant au commencement _aucunement convenir qu'on

touchât à l'amiral_; cependant il étoit _piqué et grandement touché de

la crainte du danger_...; et, voulant savoir si par un autre moyen on

pourroit y remédier, il souhaita que chacun en dît son opinion. Tous

furent de l'_avis de la reine_, à l'exception du maréchal de Retz, qui

_trompa bien notre espérance_ (c'est encore le duc d'Anjou qui parle),

disant que s'il y avoit homme qui dût haïr l'amiral et son parti,

c'étoit lui; qu'il a diffamé toute sa race par sales impressions qui

avoient couru toute la France et aux nations voisines; mais qu'il ne

vouloit pas, aux dépens de son roi et de son maître, se venger de ses

ennemis par un conseil à lui si dommageable et à tout le royaume; que

nous serions à bon droit taxés de perfidie et de déloyauté. Ces raisons,

continue le prince, nous ôtèrent la parole de la bouche, voire la

volonté de l'exécution. Mais, n'étant pas secondé d'aucun, et reprenant

tous la parole, nous l'emportâmes et reconnûmes une _soudaine mutation_

au roi qui, nous imposant silence, dit de fureur et de colère, en jurant

par la mort..... _Puisque nous trouvions bon qu'on tuât l'amiral, qu'il

le vouloit, mais aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en

demeurât pas un qui lui pût reprocher après, et que nous y donnassions

ordre promptement._»

[Note 70: Mém. de la reine Marg., p. 32, 1658.]

[Note 71: Relation de Miron.]

[Note 72: Ils disoient ouvertement que _si le roi ne leur faisoit

justice, ils se la feroient eux-mêmes_; Pardaillan eut l'inconcevable

audace de tenir ce propos au souper de la reine. Le seigneur de Piles

alla plus loin: il le répéta au roi en face. «Les paroles indiscrètes,

le geste insolent et le front sourcilleux de ce téméraire seigneur,

firent frémir le roi et tous les catholiques de la cour.» (Dupleix, t.

III, p. 514.)]

Ce récit, que nous donnons des circonstances qui précédèrent la nuit de

la Saint-Barthélemi, est fidèlement tracé sur les mémoires du temps les

plus authentiques. Tout s'y suit, tout s'y enchaîne naturellement. Ce

sont les principaux acteurs ou témoins de ces scènes mystérieuses, qui

les racontent eux-mêmes; leurs témoignages sont uniformes, et d'autant

plus croyables qu'ils ne cherchent point à se justifier d'un acte qu'ils

jugeoient nécessaire et dont ils paroissent n'avoir pas senti toute

l'énormité. Le caractère tout à la fois foible et ardent de Charles IX;

la dissimulation profonde, la perversité machiavélique de Catherine; ses

prédilections pour son second fils, déjà initié dans tous ses secrets;

ce qu'étoit celui-ci, indice trop certain de ce qu'il seroit un jour;

tout les présente ici tels que les montrent toutes les autres pages de

l'histoire; tout se réunit pour prouver jusqu'à l'évidence qu'il n'y

avoit rien que de subit dans leur fatale résolution, et qu'ils furent

poussés à ce second crime pour n'avoir pas réussi dans le premier; la

suite va nous montrer que les choses allèrent plus loin qu'ils n'avoient

voulu, et achèvera d'expliquer et de confirmer tout ce qui a précédé.

Il s'agit maintenant de raconter l'événement lui-même; et ici les

difficultés se multiplient au milieu de mille récits contradictoires où

chaque historien a puisé selon ses passions et ses préjugés, où le vrai

est obscur, où l'exagération et le mensonge sont manifestes, où il faut

choisir la manière de raconter un fait entre vingt manières dont il est

raconté. Nous essayerons, autant qu'il nous sera possible, d'y démêler

la vérité.

Maintenant qu'on avoit obtenu ou plutôt arraché le consentement du roi,

la prudence vouloit qu'on ne perdît pas un moment pour l'exécution: il

fut convenu qu'elle auroit lieu le lendemain même 24 août, fête de saint

Barthélemi, et qu'elle commenceroit au point du jour.

Le reste de la journée fut employé à tout préparer; et Charles se prêta

dès lors à tous les déguisements nécessaires pour en assurer le succès.

Sur quelques craintes que l'amiral avoit témoignées d'un mouvement

populaire dirigé contre lui, il fit placer devant sa porte une compagnie

de gardes, y trouvant le double avantage de lui inspirer une entière

sécurité, et de s'emparer ainsi de toutes les avenues de sa maison; en

même temps tous les catholiques du voisinage reçurent l'ordre de céder

leurs logements aux religionnaires qui voudroient se rapprocher de leur

chef. Ceci fait, les troupes dont se composoit la garde du roi furent

rangées dans la cour du Louvre et devant la porte; les ducs de

Montpensier, de Nevers, et plusieurs autres seigneurs dont on étoit sûr,

demeurèrent en armes dans ses appartements.

Cependant ce prince avoit fait appeler le duc de Guise, et, lui

découvrant la résolution qu'il venoit de prendre, l'avoit chargé de

faire tuer l'amiral et de diriger toutes les suites de cette sanglante

exécution. Il accepta une telle commission en homme depuis long-temps

impatient de venger la mort de son père. Toutefois il ne l'accepta (et

la suite en fournira la preuve) que parce qu'il partageoit cette opinion

adoptée par beaucoup d'autres, que les ordres du roi pouvoient légitimer

un pareil acte; que c'étoit une manière d'exercer la justice qui entroit

dans les attributions royales et que certaines circonstances pouvoient

autoriser; enfin, que les coups d'état étoient permis.

Immédiatement après, le prévôt des marchands, Jean Charron, et Marcel,

son prédécesseur, qui tous les deux avoient la confiance des Parisiens,

furent mandés, et l'ordre leur fut donné devant le roi par le maréchal

de Tavannes, d'armer les compagnies bourgeoises et de les tenir prêtes à

minuit à l'Hôtel-de-Ville. Ici les Mémoires de Brantôme nous présentent

un fait qu'il est important de recueillir. Comme ce fut une nécessité de

faire connoître à ces deux magistrats le but d'un semblable armement,

ils ne furent pas maîtres de dissimuler l'horreur qu'ils en ressentoient

et commencèrent à s'excuser sur leur conscience; mais, Tavannes les

ayant alors menacés de l'indignation du roi, et ayant excité contre eux

le jeune prince, beaucoup moins animé que lui «les pauvres diables ne

pouvant pas faire autre chose, répondirent alors: Eh! le prenez-vous là,

Sire, et vous, monsieur? nous vous jurons que vous en aurez nouvelle,

car _nous y mènerons si bien les mains, à tort et à travers_, qu'il en

sera mémoire à jamais[73].»

[Note 73: Nous citons ici cet auteur, dont nous rejetons ailleurs le

témoignage, parce que le fait qu'il raconte se trouve d'accord avec ce

que disent d'autres relations, plus dignes de foi que ce qu'il a

recueilli et écrit sur la nuit de la Saint-Barthélemi. «Voilà,

ajoute-t-il, comme une résolution prise par force a plus de violence

qu'une autre, et comme il ne fait pas bon acharner un peuple: car il est

_assez prêt plus qu'on ne veut_.»]

Ils reçurent ensuite les instructions suivantes, savoir: que le signal

seroit donné par la cloche de l'horloge du Palais; qu'on mettroit des

flambeaux aux fenêtres; que les chaînes seroient tendues; qu'ils

établiroient des corps-de-garde dans toutes les places et carrefours, et

que pour se reconnoître ils porteroient une écharpe blanche au bras

gauche et une croix de même couleur au chapeau.

On assure que dans un dernier conseil secret qui fut tenu aux Tuileries,

pour se concerter sur les dernières mesures, conseil qui se composoit du

duc d'Anjou, du duc de Nevers, du comte d'Angoulême, frère naturel du

roi et grand prieur de France, des maréchaux de Tavannes, et de Retz, on

mit en délibération si l'on envelopperoit dans la proscription le roi de

Navarre (c'est ainsi que nous devrons désormais appeler le prince de

Béarn), le prince de Condé, les maréchaux de Montmorenci et de Damville;

que Tavannes et le duc de Nevers s'y opposèrent fortement, et parvinrent

à les sauver.

«On reposa deux heures, dit le duc d'Anjou, et au point du jour, le roi,

la reine ma mère et moi allâmes au portail du Louvre joignant le jeu de

paume, en une chambre qui regarde sur la place de la basse-cour, pour

voir le commencement de l'exécution.» Un coup de pistolet se fait

entendre: «Ne saurois dire en quel endroit, ajoute le prince, ni s'il

offensa quelqu'un; bien sais-je que le son nous blessa tous trois si

avant dans l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre jugement, épris de

terreur et d'appréhension des grands désordres qui s'alloient

commettre.» Qui ne reconnoît encore dans cette terreur soudaine dont

tous les trois furent frappés, l'effet à peu près inévitable d'un

dessein concerté à la hâte et dont les suites n'avoient point été

suffisamment calculées? Dans le trouble où les avoit jetés ce petit

incident, ils envoyèrent sur-le-champ vers le duc de Guise pour révoquer

l'ordre qui lui avoit été donné; mais il n'étoit plus temps. «Nous

retournâmes à notre première délibération, dit le prince, et peu à peu

nous laissâmes suivre le cours et le fil de l'entreprise et de

l'exécution.»

En effet, un peu avant minuit, le duc de Guise, accompagné du duc

d'Aumale, du comte d'Angoulême et d'une troupe de capitaines et de

soldats d'élite, au nombre de trois cents, s'étoit mis en marche vers la

demeure de l'amiral: arrivé à la porte de son hôtel, il ordonna[74] que

les portes de la basse-cour en fussent enfoncées; et après quelque

résistance de la part des soldats huguenots que l'amiral y avoit placés

pour sa garde intérieure, lesquels furent tous assommés ou massacrés, La

Besme, Allemand et domestique du duc de Guise, Achille Patrucci,

Siennois, Sarlabous, mestre de camp et quelques autres, montèrent à

l'appartement de l'amiral.

[Note 74: C'est ainsi que cette circonstance est racontée par quelques

écrivains; d'autres disent qu'au nom du roi, les portes furent ouvertes,

et que celui qui en avoit rendu les clefs fut poignardé sur-le-champ.]

Au bruit qui se faisoit dans sa maison, celui-ci avoit jugé d'abord

qu'on en vouloit à ses jours; et il n'en douta plus au moment où il vit

paroître La Besme, qui entra le premier, armé d'un large épieu. Les

circonstances de ce qui se passa dans ce moment fatal sont racontées

diversement par les historiens[75]; mais ce qui est certain, c'est que

La Besme lui enfonça presque aussitôt son épieu dans la poitrine; les

autres l'achevèrent de plusieurs coups de poignard, et, aussitôt qu'il

fut expiré, le jetèrent par les fenêtres. Voyant ainsi son ennemi mort à

ses pieds, le duc de Guise sut assez se contenir pour ne rien laisser

paroître, ni sur son visage, ni dans ses paroles, de la joie que lui

causoit cette vue, et continua de donner ses ordres pour que l'on

massacrât tous les huguenots qui se trouvoient tant dans l'hôtel de

l'amiral que dans les maisons environnantes. Tous furent sabrés,

arquebusés ou poignardés sans qu'il en échappât un seul[76].

[Note 75: Sur ce point, les mémoires du temps offrent en effet de

nombreuses variantes. Selon d'Aubigné, il étoit à genoux, appuyé contre

son lit, quand les assassins entrèrent; selon M. de Thou, il étoit

debout derrière la porte; un autre veut qu'il fût assis dans son

fauteuil en robe de chambre, attendant tranquillement le coup de la

mort; le P. Daniel le suppose dans son lit, d'où il lui fait parler à La

Besme avec beaucoup de noblesse et de douceur[75-A].]

[Note 75-A: Voici ce petit discours qui, dans une telle situation,

semble bien invraisemblable. «Jeune homme, tu devrois respecter mes

cheveux blancs, mais fais ce que tu voudras, tu ne m'abrégeras la vie

que de fort peu de jours.»]

[Note 76: On nomme, parmi ces victimes, Téligni, gendre de l'amiral,

Guerchi, lieutenant de sa compagnie de gendarmes, Rouvrai, le marquis de

Renel, La Force, Soubise, La Châtaigneraie, Piles, Pontbreton, Pluviaut,

Lavardin, Baudiné, Pardaillan, Berni, Francour, Crussol, Lévi, etc. Le

roi, qui aimoit le comte de La Rochefoucauld, avoit ordonné qu'on le

sauvât, mais, lorsque l'ordre arriva, il avoit déjà été tué.

Quelques-uns prétendent que la veille ce prince avoit voulu le retenir

au Louvre pour l'arracher au péril dont il étoit menacé; que, n'ayant pu

y réussir, il le laissa aller bien qu'à regret, mais n'osant trop

insister, de peur de laisser deviner son secret.]

Dans le même moment de semblables exécutions se faisoient au Louvre, où

une douzaine de gentilshommes du roi de Navarre furent tués à coup de

hallebarde et d'épée. On les poursuivoit jusque dans les appartements

des princes et des princesses; mais plusieurs y trouvèrent leur salut,

et les scènes de carnage furent moins violentes dans le palais du roi

que partout ailleurs[77].

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 10 / 38 段