C'est avec la même bonne foi historique, la même probité philosophique

et littéraire, qu'aux premiers jours de la révolution, un autre poète,

depuis conventionnel et régicide[59-A], eut le courage d'introduire dans

une tragédie de sa façon, intitulée _Charles IX_, le cardinal de

Lorraine bénissant les poignards destinés au massacre de la

Saint-Barthélemi. Or l'histoire de ces temps-là n'étoit pas moins connue

en 1789 qu'elle ne l'est aujourd'hui; et personne ne pouvoit ignorer que

le cardinal de Lorraine étoit alors à Rome, et renfermé dans le

conclave.]

[Note 59-A: Marie-Joseph Chénier.]

On sait quels étoient les calvinistes: tel étoit le caractère de

l'hérésie dont ils professoient les maximes, qu'elle jetoit les plus

habiles dans l'indifférence religieuse, inspiroit aux simples et aux

ignorants l'intolérance et le fanatisme, et mettoit à tous la révolte

dans le coeur. Ils avoient appliqué à la politique toutes, les

conséquences de leurs doctrines religieuses: l'autorité des princes

temporels n'étoit pas plus respectable pour eux que celle du chef de

l'Église; et ils avoient des raisonnements pour justifier au besoin le

meurtre des souverains et le bouleversement des sociétés. Ce qu'avoit

saisi d'abord le coup d'oeil sûr et pénétrant des Guises, vingt années

de calamités sans nombre, d'attentats sans exemple, et qui avoient à la

fois mis en péril les jours de deux rois et les destinés de la

monarchie, l'avoient fait enfin comprendre à Catherine et à ses

conseillers; mais nous avons déjà fait voir comment la corruption de son

coeur avoit égaré son esprit, et combien étoient fausses et souvent

odieuses les mesures qu'elle avoit prises pour punir une faction

criminelle, à laquelle elle donnoit ainsi le droit de se plaindre et

même de se venger, lorsque le pouvoir légitime avoit celui de l'abattre

et de la punir.

(1571) Catherine n'étoit point changée: cette dernière guerre, plus

périlleuse qu'aucune de celles qui l'avoient précédée, avoit encore

accru la haine et les alarmes que lui inspiroit le parti protestant.

Elle ne voyoit de sûreté pour sa famille et de repos pour la France que

dans la destruction de ce parti; mais sa fausse politique lui avoit

laissé le temps de croître; et la force qui, quelques années plutôt,

l'eût facilement renversé, étoit maintenant insuffisante contre lui.

Elle appela donc à son secours ses ruses accoutumées, et, suivant toutes

les apparences, rien de plus dans ces premiers moments. En effet, si

l'on examine avec attention tout ce qui précéda l'événement lamentable

que nous allons retracer, on demeure, nous ne dirons pas persuadé, mais

convaincu, contre l'avis de quelques historiens calvinistes de cette

époque, qui, du reste, n'apportent aucune preuve des conjectures qu'ils

forment et dont le moindre examen prouve l'invraisemblance, on demeure,

disons-nous, convaincu que ni la reine, ni Charles IX n'avoient alors

dans l'âme le dessein sinistre qu'ils exécutèrent depuis. Ce qu'ils

projetoient, c'étoit d'attirer à la cour l'amiral et les autres chefs

protestants, par des prévenances, des caresses, et toutes les assurances

qui pourroient les persuader que le passé étoit entièrement oublié; de

les y retenir par de bons traitements; de les y rendre assez satisfaits

de leur sort pour leur ôter la pensée de troubler désormais l'état; et,

tout en affectant de leur accorder une confiance sans réserve, de les

surveiller cependant d'assez près pour déconcerter à l'instant même les

complots qu'ils pourroient former; de les en punir enfin, soit par la

prison, soit par un châtiment juridique, si l'on parvenoit à réunir

contre eux assez de preuves pour les faire condamner. Ces artifices ne

réussirent point d'abord: Coligni savoit ce que valoient les promesses

de Catherine; et c'étoit à l'abri des remparts de La Rochelle que lui et

la reine de Navarre répondoient à toutes les avances que leur faisoit la

cour. On vouloit vaincre à tout prix leurs méfiances: on y regardoit le

salut de l'état comme engagé. Ce fut ce qui détermina Charles IX à

proposer le mariage de Marguerite de Valois sa soeur avec le prince de

Béarn. Cette proposition éblouit la reine de Navarre; elle l'accepta,

et ne balança point à venir se remettre entre les mains du roi. La

manière dont il la reçut acheva de dissiper ce qui pouvoit lui rester

encore de soupçons et d'inquiétudes.

(1572) Ce n'étoit point assez pour Catherine et son fils: il falloit

déterminer l'amiral à venir aussi se livrer à eux. Trop d'empressement à

l'attirer à la cour n'eut produit d'autre effet que de l'en éloigner

davantage. Il fournit lui-même l'occasion que l'on cherchoit de

l'inviter très-naturellement à s'y rendre: on ne la laissa point

échapper.

La dernière révolution qui devoit enlever pour toujours les Pays-Bas à

l'Espagne venoit d'éclater; et la fortune du duc d'Albe étoit obligée de

céder à celle du prince d'Orange. L'amiral, qui voyoit, dans le succès

de cette révolution, l'événement le plus propre à consolider en France

le parti protestant, et qui avoit cru s'apercevoir d'un commencement de

mésintelligence entre la France et l'Espagne, imagina que rien ne

pouvoit être plus avantageux à lui et aux siens, ni d'une plus habile

politique que d'exciter sur ce sujet l'ambition du roi, et de le pousser

à s'emparer des dix-sept provinces, dont la conquête, dans de telles

circonstances, pouvoit être présentée comme une entreprise facile et peu

hasardeuse. L'un de ses agents fut donc chargé d'aller trouver le roi,

de lui en faire la proposition et de lui en développer tous les

avantages. Instruit par sa mère à dissimuler, le jeune monarque parut

entrer avec chaleur dans les idées de l'amiral, faisant toutefois

entendre qu'un tel projet ne pouvoit avoir de succès complet que s'il

étoit exécuté par celui-là même qui l'avoit conçu, par un homme qu'il

considéroit comme le plus grand capitaine de son règne, et dont il

regrettoit le plus de n'avoir pu employer jusqu'à présent à son service

le courage et le talent. Il eut l'art d'entremêler ce discours de

quelques marques d'aversion contre la maison de Lorraine, dont la guerre

avec l'Espagne devoit abattre la puissance; on le vit, dès ce moment,

agir dans tous ses rapports avec le cabinet de Madrid, comme si la

rupture entre les deux puissances eût été prochaine et inévitable, et

par toutes ses actions et toutes ses démarches, s'efforcer de prouver

que son système de politique étoit totalement changé[60]. Coligni,

entraîné tout à la fois et par ce désir si vif qu'il avoit de la guerre

de Flandre, et par toutes ces apparences qu'il finit par croire

sincères, se détermina enfin à se rendre à la cour.

[Note 60: Il envoya M. de Schomberg vers les princes protestants

d'Allemagne pour faire un traité d'alliance avec eux, et continua en

apparence plus vivement que jamais, la négociation déjà entamée pour le

mariage d'Élisabeth reine d'Angleterre avec son frère le duc d'Anjou.

L'adroite princesse s'en soucioit encore moins que le roi, et feignoit

néanmoins d'écouter les propositions qu'on lui faisoit à ce sujet,

n'ayant point de plus grand intérêt que de brouiller la France avec

l'Espagne.]

Il y fut reçu ainsi que l'avoit été la reine de Navarre: le roi

le combla de faveurs, d'éloges, de marques d'estime et de

considération[61], et fit en même temps mille prévenances aux

seigneurs protestants qui l'avoient accompagné. En cela il suivoit

avec exactitude la leçon que sa mère lui avoit faite; et, si l'on en

croit les mémoires du temps, les premières impressions qu'il reçut

de ses rapports avec eux, furent loin de leur être favorables: ils

se montrèrent, et particulièrement leur chef, insolents, arrogants;

et, cette guerre de Flandre n'allant pas assez vite à leur gré, on

les vit parler à leur souverain en hommes accoutumés à la révolte,

et comme s'ils eussent traité de puissance à puissance[62]. Mais,

soit que l'amiral se fût aperçu que de telles manières n'étoient pas

un moyen de réussir auprès de Charles IX, soit que les caresses du

jeune monarque eussent un peu adouci la rudesse de son caractère et

tout-à-fait affermi sa confiance, il sut bientôt s'y prendre avec

plus d'adresse, et parler un langage plus flatteur et plus

persuasif. Une sorte d'intimité s'établit entre le maître et le

sujet, et il en arriva ce que Catherine n'avoit ni prévu ni pu

prévoir: c'est que le roi, dont le caractère étoit ardent et

passionné pour la gloire militaire, séduit par les protestations de

dévouement que lui prodiguoit l'amiral, ému des discours d'un

guerrier qui avoit blanchi sous les armes, et qui étoit en effet le

plus renommé capitaine de son temps, commença à le prendre en amitié

et n'eut plus besoin de feindre pour lui donner des marques d'estime

et d'affection. On le voyoit sans cesse avec lui en public et en

particulier; il étoit presque toujours entouré des seigneurs

huguenots, et se plaisoit à s'entretenir avec eux plus qu'avec

aucune autre personne de sa cour.

[Note 61: Il lui accorda cinquante gentilshommes pour sa garde; lui

rendit ses charges; le fit entrer au conseil; lui fit don de cent mille

livres pour son mariage avec la comtesse d'Entremont; lui accorda

pendant une année le revenu des bénéfices de son frère le cardinal de

Châtillon, qui venoit de mourir en Angleterre. (Mém. de la reine

Marguerite.)]

[Note 62: «L'amiral, dit Bellièvre, menaçoit à tout propos le roi et la

reine d'une nouvelle guerre civile, pour peu que Sa Majesté se rendit

difficile à lui accorder ses demandes, tout injustes et déraisonnables

qu'elles fussent; lorsque le roi ne voulut à son appétit rompre la paix

au roi d'Espagne, pour lui faire la guerre en Flandre, il n'eut point de

honte de lui dire en plein conseil, et avec une incroyable arrogance,

que si Sa Majesté ne vouloit consentir à faire la guerre en Flandre,

elle se pouvoit assurer de l'_avoir bientôt en France entre ses sujets_.

Il n'y a pas deux mois que se ressouvenant Sa Majesté d'une telle

arrogance disoit à aucuns siens serviteurs entre lesquels j'étois, que,

quand il se voyoit ainsi menacé, les cheveux lui dressoient sur la

tête.» (_Harang._ de Bellièv.) Les huguenots, dit Tavannes, ne peuvent

oublier le mot qui leur coûta si cher le 24 août 1572: «Faites la guerre

aux Espagnols, Sire, _ou nous serons contraints de vous la faire_.»

(_Mém._, p. 407.)]

Coligni montra ici ce qu'il étoit, un artisan d'intrigues et de

complots, un conseiller perfide, un sujet ambitieux. Il savoit que le

roi étoit jaloux du duc d'Anjou son frère; qu'il s'étoit montré

quelquefois impatient du joug que Catherine continuoit de lui imposer:

il profita de ces dispositions du fils et de la faveur dont il jouissoit

auprès de lui, pour l'aigrir encore davantage contre sa mère, et

s'efforcer de la détruire entièrement dans son esprit; il la lui

représentoit sans cesse, abusant de cette déférence dont il s'étoit fait

une habitude envers elle, pour s'emparer exclusivement des rênes de

l'état, montrant le dessein de continuer à gouverner un roi majeur comme

elle avoit gouverné un roi enfant, préférant la renommée de son second

fils à la gloire du monarque et aux véritables intérêts de l'état.

Toutes ces insinuations, présentées avec art, faisoient effet sur

Charles IX que ses passions fougueuses portoient à recevoir facilement

toutes sortes d'impressions. La reine et le duc d'Anjou ne tardèrent

point à s'apercevoir qu'il s'opéroit en lui un grand changement à leur

égard.

Cependant quelques-uns parmi les calvinistes se méfioient de cette

révolution si extraordinaire et si soudaine qui s'étoit opérée dans les

dispositions du roi à leur égard. La mort subite de la reine de Navarre

vint accroître encore leurs alarmes. Le bruit se répandit dans la France

entière qu'elle avoit été empoisonnée; et l'amiral, qui étoit alors à

son château de Châtillon-sur-Loing, y reçut aussitôt des lettres d'un

grand nombre de ses amis, dans lesquelles, réunissant toutes les

conjectures qui pouvoient donner quelque poids à leurs craintes, ils le

conjuroient, dans les termes les plus forts, de ne point retourner à la

cour. Ces avertissements firent peu d'impression sur lui: il fut prouvé

que la mort de la reine de Navarre étoit naturelle[63]; et les preuves

que l'on en eut furent si évidentes, que le prince de Béarn lui-même

n'hésita pas un seul instant à venir à la cour à l'époque indiquée pour

son mariage.

[Note 63: Nous empruntons sur ce fait une autorité qui ne peut sembler

suspecte, c'est celle de Voltaire. «Il n'est pas vrai, dit-il, comme le

prétend Mézerai, qu'on n'ouvrit point le cerveau de la reine de Navarre.

Elle avoit recommandé expressément qu'on visitât avec exactitude cette

partie après sa mort. Elle avoit été tourmentée toute sa vie de grandes

douleurs de tête, accompagnées de démangeaisons, et avoit ordonné qu'on

cherchât soigneusement la cause de ce mal, afin qu'on pût le guérir dans

ses enfants, s'ils en étoient atteints. La _Chronologie novennaire_

rapporte formellement que Caillard, son médecin, et Desnoeuds, son

chirurgien, disséquèrent son cerveau qu'ils trouvèrent très-sain; qu'ils

aperçurent seulement de petites bulles d'eau, logées entre le crâne et

la pellicule qui enveloppe le cerveau, ce qu'ils jugèrent être la cause

des maux de tête dont la reine s'étoit plainte; ils attestèrent

d'ailleurs qu'elle étoit morte d'un abcès dans la poitrine. Il est à

remarquer que ceux qui l'ouvrirent étoient huguenots, et qu'apparemment

ils auroient parlé de poison, s'ils y avoient trouvé quelque

vraisemblance. On peut me répondre qu'ils furent gagnés par la cour;

mais Desnoeuds, chirurgien de Jeanne d'Albret, huguenot passionné,

écrivit depuis des libelles contre la cour, ce qu'il n'eût pas fait,

s'il se fût vendu à elle; et, dans ses libelles, il ne dit point que

Jeanne d'Albret ait été empoisonnée. De plus, il n'est pas croyable

qu'une femme aussi habile que Catherine de Médicis eût chargé d'une

pareille commission un misérable parfumeur qui avoit, dit-on,

l'insolence de s'en vanter.» (_Notes de la Henriade_, Ch. II.).]

L'amiral y revint aussi dans le même temps; ses conférences avec le roi

devinrent plus fréquentes et plus mystérieuses; la reine et le duc

d'Anjou, dont les yeux étoient toujours ouverts sur l'un et sur l'autre,

et épioient leurs moindres démarches, remarquèrent que la tête du jeune

monarque s'échauffoit de plus en plus sur cette guerre de Flandre, qu'il

parloit souvent du dessein où il étoit de la conduire lui-même en

personne, et de ne plus laisser recueillir à d'autres une gloire qui

n'appartenoit qu'à lui. C'étoit là l'effet des manoeuvres de Coligni.

L'artificieux vieillard dressoit avec lui le plan de cette guerre, en

régloit les opérations avec lui et profitoit de ces moments où Charles

prenoit tant de plaisir à l'entretenir, pour l'exaspérer encore

davantage contre sa mère et contre son frère. Les choses en vinrent au

point «que s'ils l'abordoient (c'est le duc d'Anjou lui-même qui parle)

après un de ces entretiens fréquents et secrets, _pour lui parler

d'affaires, même de celles qui ne regardoient que son plaisir, ils le

trouvoient merveilleusement fougueux et refrogné, avec un visage et des

contenances rudes; ses réponses n'étoient pas comme autrefois

accompagnées d'honneur et de respect pour la reine et de faveur et

bienveillance pour lui_.» Il ajoute «que peu de temps avant la

Saint-Barthélemi, étant entré chez le roi, au moment que l'amiral en

sortoit, Charles IX, au lieu de lui parler, se promenoit _furieusement

et à grands pas, le regardant souvent de travers et de mauvais oeil,

mettant parfois la main sur sa dague avec tant d'émotion, qu'il

n'attendoit, sinon qu'il le vint colleter pour le poignarder_; qu'il en

fut tellement effrayé, qu'il prit le parti de se sauver _dextrement avec

une révérence plus courte que celle de l'entrée; que le roi lui jeta de

si fâcheuses oeillades, qu'il fit bien son compte_, comme on dit, _de

l'avoir échappée belle_.» Telles sont les propres paroles de ce prince;

et si l'on considère les circonstances dans lesquelles elles furent

dites[64], et tous les témoignages qui les fortifient, il est impossible

d'en suspecter la véracité.

[Note 64: Ces paroles, que nous citons ici du duc d'Anjou, sont tirées

du récit que ce prince fit lui-même à son médecin Miron, de tout ce qui

avoit précédé et préparé l'exécution de la Saint-Barthélemi. Il

traversoit alors l'Allemagne, où beaucoup de calvinistes françois

s'étoient réfugiés après le massacre; ils le poursuivoient à son passage

de leurs imprécations; leurs cris furieux lui causoient un trouble qu'il

n'avoit point encore éprouvé; et ce fut dans une nuit où les impressions

pénibles qu'il en ressentoit l'empêchoient de fermer l'oeil, qu'il

appela auprès de lui cet homme, que Catherine lui avoit donné, en qui il

avoit toute confiance et qui la méritoit. «Je vous fais venir ici, lui

dit-il, pour vous faire part de mes inquiétudes et agitations de cette

nuit, qui ont troublé mon repos, en repensant à l'exécution de la

Saint-Barthélemi, dont possible vous n'avez jamais su la vérité, telle

que présentement je veux vous la dire.» Ce récit, auquel nous empruntons

un grand nombre de détails précieux, a tous les caractères de la vérité:

le prince n'avoit aucun intérêt à tromper Miron; et il n'y raconte rien

qui ne soit à son désavantage, puisqu'il s'y déclare le complice, et

pour ainsi dire le premier auteur de l'assassinat de l'amiral et de tout

ce qui le suivit.]

L'amiral, semant ainsi la division dans la famille royale pour le seul

intérêt de sa faction, non seulement jouoit un rôle odieux et criminel,

mais se montroit en même temps imprudent et mauvais politique. Il

falloit qu'il fût bien présomptueux et bien follement enivré de ce

succès d'un jour qu'il venoit d'obtenir auprès du roi, pour pousser

ainsi les choses hors de toutes mesures et se persuader qu'il

parviendroit à détruire en si peu de temps cet ascendant que Catherine

avoit pris, depuis de si longues années, sur son fils; ascendant que

l'habitude et toutes les affections naturelles avoient continuellement

accru et affermi, contre lequel il se pouvoit que la fougue de son

caractère excitât de temps en temps quelques mouvements de révolte, mais

des mouvements passagers qu'une femme aussi adroite, aussi féconde en

ressources, connoissant si bien le foible de celui qu'elle gouvernoit

depuis son enfance, sauroit calmer dès qu'elle y verroit un véritable

danger, pour faire retomber ensuite sur le téméraire auteur de ces

machinations, tout le poids de sa colère et sa vengeance.

C'est ce qui ne manqua pas d'arriver: jusque-là la reine, peu inquiète

des menées de l'amiral, n'avoit pris contre lui que les mesures

générales qu'exigeoit d'ailleurs la position où se trouvoit la cour,

toute remplie alors de calvinistes; et ces mesures étoient de s'assurer,

en cas de besoin, le secours des Guises, de leurs partisans, et de tous

ceux qu'elle savoit appartenir à la cause royale et à la religion. La

conduite toute nouvelle de son fils envers elle, et les avis qu'elle

recevoit de plusieurs courtisans entièrement dévoués à sa personne, qui

avoient aussi la confiance du roi, et qui l'assuroient que si elle

tardoit à frapper quelque grand coup, ce prince alloit lui échapper pour

se jeter dans les bras des religionnaires, avoient accru ses alarmes:

cette dernière scène si effrayante qui venoit de se passer entre Charles

IX et son frère, et que celui-ci vint lui raconter à l'instant même,

acheva de la décider; et elle se résolut à montrer enfin ce qu'elle

savoit faire.

On lit dans les Mémoires de Tavannes qu'elle jugea à propos de commencer

par une explication avec son fils, saisissant pour l'entretenir en

particulier, le moment d'une chasse, où ceux qui l'obsédoient venoient

de se disperser; que l'entraînant alors dans un château voisin et s'y

renfermant avec lui, elle éclata en reproches les plus amers, lui

rappelant tout ce qu'elle avoit fait pour lui, les chagrins qu'elle

avoit soufferts, les dangers qu'elle avoit courus, la haine qu'avoient

pour elle et pour le duc d'Anjou ces mêmes hommes dont il avoit

l'imprudence de faire ses plus intimes confidents; que, feignant ensuite

de craindre pour ses propres jours, elle lui demanda avec larmes, pour

elle la permission de retourner à Florence, pour son second fils le

temps de se sauver de la fureur de ses ennemis.

Le roi fut épouvanté «_non tant_, ajoute Tavannes, _des huguenots_, que

de sa mère et de son frère dont il sait la finesse, ambition et

puissance dans son état.» Il laissa donc apercevoir un trouble et des

foiblesses dont l'adroite Catherine ne manqua point de profiter. Par une

dissimulation plus profonde encore, elle feint alors un mécontentement

que rien ne peut apaiser, le quitte brusquement et se retire dans une

maison voisine. Le roi se précipite sur ses pas, et la trouve entourée

du duc d'Anjou et de ses conseillers les plus intimes, les sieurs de

Rets, de Tavannes et de Sauve, ayant l'air de délibérer entre eux. Ceci

augmente ses inquiétudes; et, craignant qu'il ne se machine entre eux

quelque chose contre lui, il entre le premier en explication, et demande

que du moins on lui fasse connoître les nouveaux crimes des calvinistes.

C'étoit là qu'on l'attendoit: tous s'empressent aussitôt de lui

répondre; tous les accusent à l'envi des prétentions les plus

audacieuses, des projets les plus séditieux; on cherche les preuves de

ces accusations dans l'insolence de leurs discours; et il est certain

qu'en cela ils prêtoient des armes terribles à leurs ennemis, et

fournissoient contre eux-mêmes tout ce que ceux-ci pouvoient désirer,

sinon pour entraîner entièrement le roi, du moins pour le jeter dans de

nouvelles anxiétés. Cependant cette scène n'avoit été arrangée par

Catherine que pour préparer son fils au coup hardi qu'elle étoit décidée

de frapper: car il avoit été d'avance résolu entre elle et le duc

d'Anjou de se défaire de l'amiral.

Nous apprenons de ce prince qu'ils mirent madame de Nemours dans la

confidence «pour la haine mortelle qu'elle portoit à l'amiral[65];

qu'ils envoyèrent chercher _incontinent_ un capitaine gascon dont ils ne

voulurent se servir, parce qu'il les avoit trop _brusquement_ assurés

de sa bonne volonté, _sans réservation d'aucune personne_; qu'ils

jetèrent les yeux sur Maurevel[66], _expérimenté à l'assassinat que peu

devant il avoit commis en la personne de Mouï_; qu'il fallut _débattre

quelque temps_; qu'on le mena au point où on vouloit, en lui

représentant que l'amiral _lui feroit mauvais parti pour le meurtre de

son favori ami Mouï_.» Cette considération l'ayant déterminé, madame de

Nemours prêta la maison de Vilaine, _l'un des siens_, et tout y fut

préparé.

[Note 65: Elle étoit veuve du duc de Guise, assassiné devant Orléans.]

[Note 66: La relation de Miron dit _Maurevert_; dans tous les autres

mémoires du temps, il est appelé _Maurevel_.]

Mécontents de l'accueil que le roi faisoit aux calvinistes, et de la

préférence qu'il sembloit leur accorder, les Guises avoient quitté

brusquement la cour, ne laissant point ignorer la cause de leur départ

précipité. Des messages leur furent aussitôt adressés pour les engager à

y revenir; et afin de hâter leur retour, on les assuroit qu'il y avoit

péril pour la cause royale, s'ils restoient plus long-temps éloignés. On

les vit donc bientôt reparoître, accompagnés d'une suite nombreuse de

gentilshommes; et leur retour parut naturel au moment où l'on alloit

célébrer le mariage de la soeur du roi avec le prince de Béarn. Assurés

dès lors d'un tel secours qui, dans aucun cas, ne pouvoit leur manquer,

quoiqu'ils se fussent bien gardés de mettre ces seigneurs dans leur

confidence, les chefs du complot convinrent entre eux de ne pas attendre

plus de quatre jours après la solennité des noces, pour se débarrasser

des craintes que leur causoit Coligni.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 9 / 38 段