et littéraire, qu'aux premiers jours de la révolution, un autre poète,
depuis conventionnel et régicide[59-A], eut le courage d'introduire dans
une tragédie de sa façon, intitulée _Charles IX_, le cardinal de
Lorraine bénissant les poignards destinés au massacre de la
Saint-Barthélemi. Or l'histoire de ces temps-là n'étoit pas moins connue
en 1789 qu'elle ne l'est aujourd'hui; et personne ne pouvoit ignorer que
le cardinal de Lorraine étoit alors à Rome, et renfermé dans le
conclave.]
[Note 59-A: Marie-Joseph Chénier.]
On sait quels étoient les calvinistes: tel étoit le caractère de
l'hérésie dont ils professoient les maximes, qu'elle jetoit les plus
habiles dans l'indifférence religieuse, inspiroit aux simples et aux
ignorants l'intolérance et le fanatisme, et mettoit à tous la révolte
dans le coeur. Ils avoient appliqué à la politique toutes, les
conséquences de leurs doctrines religieuses: l'autorité des princes
temporels n'étoit pas plus respectable pour eux que celle du chef de
l'Église; et ils avoient des raisonnements pour justifier au besoin le
meurtre des souverains et le bouleversement des sociétés. Ce qu'avoit
saisi d'abord le coup d'oeil sûr et pénétrant des Guises, vingt années
de calamités sans nombre, d'attentats sans exemple, et qui avoient à la
fois mis en péril les jours de deux rois et les destinés de la
monarchie, l'avoient fait enfin comprendre à Catherine et à ses
conseillers; mais nous avons déjà fait voir comment la corruption de son
coeur avoit égaré son esprit, et combien étoient fausses et souvent
odieuses les mesures qu'elle avoit prises pour punir une faction
criminelle, à laquelle elle donnoit ainsi le droit de se plaindre et
même de se venger, lorsque le pouvoir légitime avoit celui de l'abattre
et de la punir.
(1571) Catherine n'étoit point changée: cette dernière guerre, plus
périlleuse qu'aucune de celles qui l'avoient précédée, avoit encore
accru la haine et les alarmes que lui inspiroit le parti protestant.
Elle ne voyoit de sûreté pour sa famille et de repos pour la France que
dans la destruction de ce parti; mais sa fausse politique lui avoit
laissé le temps de croître; et la force qui, quelques années plutôt,
l'eût facilement renversé, étoit maintenant insuffisante contre lui.
Elle appela donc à son secours ses ruses accoutumées, et, suivant toutes
les apparences, rien de plus dans ces premiers moments. En effet, si
l'on examine avec attention tout ce qui précéda l'événement lamentable
que nous allons retracer, on demeure, nous ne dirons pas persuadé, mais
convaincu, contre l'avis de quelques historiens calvinistes de cette
époque, qui, du reste, n'apportent aucune preuve des conjectures qu'ils
forment et dont le moindre examen prouve l'invraisemblance, on demeure,
disons-nous, convaincu que ni la reine, ni Charles IX n'avoient alors
dans l'âme le dessein sinistre qu'ils exécutèrent depuis. Ce qu'ils
projetoient, c'étoit d'attirer à la cour l'amiral et les autres chefs
protestants, par des prévenances, des caresses, et toutes les assurances
qui pourroient les persuader que le passé étoit entièrement oublié; de
les y retenir par de bons traitements; de les y rendre assez satisfaits
de leur sort pour leur ôter la pensée de troubler désormais l'état; et,
tout en affectant de leur accorder une confiance sans réserve, de les
surveiller cependant d'assez près pour déconcerter à l'instant même les
complots qu'ils pourroient former; de les en punir enfin, soit par la
prison, soit par un châtiment juridique, si l'on parvenoit à réunir
contre eux assez de preuves pour les faire condamner. Ces artifices ne
réussirent point d'abord: Coligni savoit ce que valoient les promesses
de Catherine; et c'étoit à l'abri des remparts de La Rochelle que lui et
la reine de Navarre répondoient à toutes les avances que leur faisoit la
cour. On vouloit vaincre à tout prix leurs méfiances: on y regardoit le
salut de l'état comme engagé. Ce fut ce qui détermina Charles IX à
proposer le mariage de Marguerite de Valois sa soeur avec le prince de
Béarn. Cette proposition éblouit la reine de Navarre; elle l'accepta,
et ne balança point à venir se remettre entre les mains du roi. La
manière dont il la reçut acheva de dissiper ce qui pouvoit lui rester
encore de soupçons et d'inquiétudes.
(1572) Ce n'étoit point assez pour Catherine et son fils: il falloit
déterminer l'amiral à venir aussi se livrer à eux. Trop d'empressement à
l'attirer à la cour n'eut produit d'autre effet que de l'en éloigner
davantage. Il fournit lui-même l'occasion que l'on cherchoit de
l'inviter très-naturellement à s'y rendre: on ne la laissa point
échapper.
La dernière révolution qui devoit enlever pour toujours les Pays-Bas à
l'Espagne venoit d'éclater; et la fortune du duc d'Albe étoit obligée de
céder à celle du prince d'Orange. L'amiral, qui voyoit, dans le succès
de cette révolution, l'événement le plus propre à consolider en France
le parti protestant, et qui avoit cru s'apercevoir d'un commencement de
mésintelligence entre la France et l'Espagne, imagina que rien ne
pouvoit être plus avantageux à lui et aux siens, ni d'une plus habile
politique que d'exciter sur ce sujet l'ambition du roi, et de le pousser
à s'emparer des dix-sept provinces, dont la conquête, dans de telles
circonstances, pouvoit être présentée comme une entreprise facile et peu
hasardeuse. L'un de ses agents fut donc chargé d'aller trouver le roi,
de lui en faire la proposition et de lui en développer tous les
avantages. Instruit par sa mère à dissimuler, le jeune monarque parut
entrer avec chaleur dans les idées de l'amiral, faisant toutefois
entendre qu'un tel projet ne pouvoit avoir de succès complet que s'il
étoit exécuté par celui-là même qui l'avoit conçu, par un homme qu'il
considéroit comme le plus grand capitaine de son règne, et dont il
regrettoit le plus de n'avoir pu employer jusqu'à présent à son service
le courage et le talent. Il eut l'art d'entremêler ce discours de
quelques marques d'aversion contre la maison de Lorraine, dont la guerre
avec l'Espagne devoit abattre la puissance; on le vit, dès ce moment,
agir dans tous ses rapports avec le cabinet de Madrid, comme si la
rupture entre les deux puissances eût été prochaine et inévitable, et
par toutes ses actions et toutes ses démarches, s'efforcer de prouver
que son système de politique étoit totalement changé[60]. Coligni,
entraîné tout à la fois et par ce désir si vif qu'il avoit de la guerre
de Flandre, et par toutes ces apparences qu'il finit par croire
sincères, se détermina enfin à se rendre à la cour.
[Note 60: Il envoya M. de Schomberg vers les princes protestants
d'Allemagne pour faire un traité d'alliance avec eux, et continua en
apparence plus vivement que jamais, la négociation déjà entamée pour le
mariage d'Élisabeth reine d'Angleterre avec son frère le duc d'Anjou.
L'adroite princesse s'en soucioit encore moins que le roi, et feignoit
néanmoins d'écouter les propositions qu'on lui faisoit à ce sujet,
n'ayant point de plus grand intérêt que de brouiller la France avec
l'Espagne.]
Il y fut reçu ainsi que l'avoit été la reine de Navarre: le roi
le combla de faveurs, d'éloges, de marques d'estime et de
considération[61], et fit en même temps mille prévenances aux
seigneurs protestants qui l'avoient accompagné. En cela il suivoit
avec exactitude la leçon que sa mère lui avoit faite; et, si l'on en
croit les mémoires du temps, les premières impressions qu'il reçut
de ses rapports avec eux, furent loin de leur être favorables: ils
se montrèrent, et particulièrement leur chef, insolents, arrogants;
et, cette guerre de Flandre n'allant pas assez vite à leur gré, on
les vit parler à leur souverain en hommes accoutumés à la révolte,
et comme s'ils eussent traité de puissance à puissance[62]. Mais,
soit que l'amiral se fût aperçu que de telles manières n'étoient pas
un moyen de réussir auprès de Charles IX, soit que les caresses du
jeune monarque eussent un peu adouci la rudesse de son caractère et
tout-à-fait affermi sa confiance, il sut bientôt s'y prendre avec
plus d'adresse, et parler un langage plus flatteur et plus
persuasif. Une sorte d'intimité s'établit entre le maître et le
sujet, et il en arriva ce que Catherine n'avoit ni prévu ni pu
prévoir: c'est que le roi, dont le caractère étoit ardent et
passionné pour la gloire militaire, séduit par les protestations de
dévouement que lui prodiguoit l'amiral, ému des discours d'un
guerrier qui avoit blanchi sous les armes, et qui étoit en effet le
plus renommé capitaine de son temps, commença à le prendre en amitié
et n'eut plus besoin de feindre pour lui donner des marques d'estime
et d'affection. On le voyoit sans cesse avec lui en public et en
particulier; il étoit presque toujours entouré des seigneurs
huguenots, et se plaisoit à s'entretenir avec eux plus qu'avec
aucune autre personne de sa cour.
[Note 61: Il lui accorda cinquante gentilshommes pour sa garde; lui
rendit ses charges; le fit entrer au conseil; lui fit don de cent mille
livres pour son mariage avec la comtesse d'Entremont; lui accorda
pendant une année le revenu des bénéfices de son frère le cardinal de
Châtillon, qui venoit de mourir en Angleterre. (Mém. de la reine
Marguerite.)]
[Note 62: «L'amiral, dit Bellièvre, menaçoit à tout propos le roi et la
reine d'une nouvelle guerre civile, pour peu que Sa Majesté se rendit
difficile à lui accorder ses demandes, tout injustes et déraisonnables
qu'elles fussent; lorsque le roi ne voulut à son appétit rompre la paix
au roi d'Espagne, pour lui faire la guerre en Flandre, il n'eut point de
honte de lui dire en plein conseil, et avec une incroyable arrogance,
que si Sa Majesté ne vouloit consentir à faire la guerre en Flandre,
elle se pouvoit assurer de l'_avoir bientôt en France entre ses sujets_.
Il n'y a pas deux mois que se ressouvenant Sa Majesté d'une telle
arrogance disoit à aucuns siens serviteurs entre lesquels j'étois, que,
quand il se voyoit ainsi menacé, les cheveux lui dressoient sur la
tête.» (_Harang._ de Bellièv.) Les huguenots, dit Tavannes, ne peuvent
oublier le mot qui leur coûta si cher le 24 août 1572: «Faites la guerre
aux Espagnols, Sire, _ou nous serons contraints de vous la faire_.»
(_Mém._, p. 407.)]
Coligni montra ici ce qu'il étoit, un artisan d'intrigues et de
complots, un conseiller perfide, un sujet ambitieux. Il savoit que le
roi étoit jaloux du duc d'Anjou son frère; qu'il s'étoit montré
quelquefois impatient du joug que Catherine continuoit de lui imposer:
il profita de ces dispositions du fils et de la faveur dont il jouissoit
auprès de lui, pour l'aigrir encore davantage contre sa mère, et
s'efforcer de la détruire entièrement dans son esprit; il la lui
représentoit sans cesse, abusant de cette déférence dont il s'étoit fait
une habitude envers elle, pour s'emparer exclusivement des rênes de
l'état, montrant le dessein de continuer à gouverner un roi majeur comme
elle avoit gouverné un roi enfant, préférant la renommée de son second
fils à la gloire du monarque et aux véritables intérêts de l'état.
Toutes ces insinuations, présentées avec art, faisoient effet sur
Charles IX que ses passions fougueuses portoient à recevoir facilement
toutes sortes d'impressions. La reine et le duc d'Anjou ne tardèrent
point à s'apercevoir qu'il s'opéroit en lui un grand changement à leur
égard.
Cependant quelques-uns parmi les calvinistes se méfioient de cette
révolution si extraordinaire et si soudaine qui s'étoit opérée dans les
dispositions du roi à leur égard. La mort subite de la reine de Navarre
vint accroître encore leurs alarmes. Le bruit se répandit dans la France
entière qu'elle avoit été empoisonnée; et l'amiral, qui étoit alors à
son château de Châtillon-sur-Loing, y reçut aussitôt des lettres d'un
grand nombre de ses amis, dans lesquelles, réunissant toutes les
conjectures qui pouvoient donner quelque poids à leurs craintes, ils le
conjuroient, dans les termes les plus forts, de ne point retourner à la
cour. Ces avertissements firent peu d'impression sur lui: il fut prouvé
que la mort de la reine de Navarre étoit naturelle[63]; et les preuves
que l'on en eut furent si évidentes, que le prince de Béarn lui-même
n'hésita pas un seul instant à venir à la cour à l'époque indiquée pour
son mariage.
[Note 63: Nous empruntons sur ce fait une autorité qui ne peut sembler
suspecte, c'est celle de Voltaire. «Il n'est pas vrai, dit-il, comme le
prétend Mézerai, qu'on n'ouvrit point le cerveau de la reine de Navarre.
Elle avoit recommandé expressément qu'on visitât avec exactitude cette
partie après sa mort. Elle avoit été tourmentée toute sa vie de grandes
douleurs de tête, accompagnées de démangeaisons, et avoit ordonné qu'on
cherchât soigneusement la cause de ce mal, afin qu'on pût le guérir dans
ses enfants, s'ils en étoient atteints. La _Chronologie novennaire_
rapporte formellement que Caillard, son médecin, et Desnoeuds, son
chirurgien, disséquèrent son cerveau qu'ils trouvèrent très-sain; qu'ils
aperçurent seulement de petites bulles d'eau, logées entre le crâne et
la pellicule qui enveloppe le cerveau, ce qu'ils jugèrent être la cause
des maux de tête dont la reine s'étoit plainte; ils attestèrent
d'ailleurs qu'elle étoit morte d'un abcès dans la poitrine. Il est à
remarquer que ceux qui l'ouvrirent étoient huguenots, et qu'apparemment
ils auroient parlé de poison, s'ils y avoient trouvé quelque
vraisemblance. On peut me répondre qu'ils furent gagnés par la cour;
mais Desnoeuds, chirurgien de Jeanne d'Albret, huguenot passionné,
écrivit depuis des libelles contre la cour, ce qu'il n'eût pas fait,
s'il se fût vendu à elle; et, dans ses libelles, il ne dit point que
Jeanne d'Albret ait été empoisonnée. De plus, il n'est pas croyable
qu'une femme aussi habile que Catherine de Médicis eût chargé d'une
pareille commission un misérable parfumeur qui avoit, dit-on,
l'insolence de s'en vanter.» (_Notes de la Henriade_, Ch. II.).]
L'amiral y revint aussi dans le même temps; ses conférences avec le roi
devinrent plus fréquentes et plus mystérieuses; la reine et le duc
d'Anjou, dont les yeux étoient toujours ouverts sur l'un et sur l'autre,
et épioient leurs moindres démarches, remarquèrent que la tête du jeune
monarque s'échauffoit de plus en plus sur cette guerre de Flandre, qu'il
parloit souvent du dessein où il étoit de la conduire lui-même en
personne, et de ne plus laisser recueillir à d'autres une gloire qui
n'appartenoit qu'à lui. C'étoit là l'effet des manoeuvres de Coligni.
L'artificieux vieillard dressoit avec lui le plan de cette guerre, en
régloit les opérations avec lui et profitoit de ces moments où Charles
prenoit tant de plaisir à l'entretenir, pour l'exaspérer encore
davantage contre sa mère et contre son frère. Les choses en vinrent au
point «que s'ils l'abordoient (c'est le duc d'Anjou lui-même qui parle)
après un de ces entretiens fréquents et secrets, _pour lui parler
d'affaires, même de celles qui ne regardoient que son plaisir, ils le
trouvoient merveilleusement fougueux et refrogné, avec un visage et des
contenances rudes; ses réponses n'étoient pas comme autrefois
accompagnées d'honneur et de respect pour la reine et de faveur et
bienveillance pour lui_.» Il ajoute «que peu de temps avant la
Saint-Barthélemi, étant entré chez le roi, au moment que l'amiral en
sortoit, Charles IX, au lieu de lui parler, se promenoit _furieusement
et à grands pas, le regardant souvent de travers et de mauvais oeil,
mettant parfois la main sur sa dague avec tant d'émotion, qu'il
n'attendoit, sinon qu'il le vint colleter pour le poignarder_; qu'il en
fut tellement effrayé, qu'il prit le parti de se sauver _dextrement avec
une révérence plus courte que celle de l'entrée; que le roi lui jeta de
si fâcheuses oeillades, qu'il fit bien son compte_, comme on dit, _de
l'avoir échappée belle_.» Telles sont les propres paroles de ce prince;
et si l'on considère les circonstances dans lesquelles elles furent
dites[64], et tous les témoignages qui les fortifient, il est impossible
d'en suspecter la véracité.
[Note 64: Ces paroles, que nous citons ici du duc d'Anjou, sont tirées
du récit que ce prince fit lui-même à son médecin Miron, de tout ce qui
avoit précédé et préparé l'exécution de la Saint-Barthélemi. Il
traversoit alors l'Allemagne, où beaucoup de calvinistes françois
s'étoient réfugiés après le massacre; ils le poursuivoient à son passage
de leurs imprécations; leurs cris furieux lui causoient un trouble qu'il
n'avoit point encore éprouvé; et ce fut dans une nuit où les impressions
pénibles qu'il en ressentoit l'empêchoient de fermer l'oeil, qu'il
appela auprès de lui cet homme, que Catherine lui avoit donné, en qui il
avoit toute confiance et qui la méritoit. «Je vous fais venir ici, lui
dit-il, pour vous faire part de mes inquiétudes et agitations de cette
nuit, qui ont troublé mon repos, en repensant à l'exécution de la
Saint-Barthélemi, dont possible vous n'avez jamais su la vérité, telle
que présentement je veux vous la dire.» Ce récit, auquel nous empruntons
un grand nombre de détails précieux, a tous les caractères de la vérité:
le prince n'avoit aucun intérêt à tromper Miron; et il n'y raconte rien
qui ne soit à son désavantage, puisqu'il s'y déclare le complice, et
pour ainsi dire le premier auteur de l'assassinat de l'amiral et de tout
ce qui le suivit.]
L'amiral, semant ainsi la division dans la famille royale pour le seul
intérêt de sa faction, non seulement jouoit un rôle odieux et criminel,
mais se montroit en même temps imprudent et mauvais politique. Il
falloit qu'il fût bien présomptueux et bien follement enivré de ce
succès d'un jour qu'il venoit d'obtenir auprès du roi, pour pousser
ainsi les choses hors de toutes mesures et se persuader qu'il
parviendroit à détruire en si peu de temps cet ascendant que Catherine
avoit pris, depuis de si longues années, sur son fils; ascendant que
l'habitude et toutes les affections naturelles avoient continuellement
accru et affermi, contre lequel il se pouvoit que la fougue de son
caractère excitât de temps en temps quelques mouvements de révolte, mais
des mouvements passagers qu'une femme aussi adroite, aussi féconde en
ressources, connoissant si bien le foible de celui qu'elle gouvernoit
depuis son enfance, sauroit calmer dès qu'elle y verroit un véritable
danger, pour faire retomber ensuite sur le téméraire auteur de ces
machinations, tout le poids de sa colère et sa vengeance.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver: jusque-là la reine, peu inquiète
des menées de l'amiral, n'avoit pris contre lui que les mesures
générales qu'exigeoit d'ailleurs la position où se trouvoit la cour,
toute remplie alors de calvinistes; et ces mesures étoient de s'assurer,
en cas de besoin, le secours des Guises, de leurs partisans, et de tous
ceux qu'elle savoit appartenir à la cause royale et à la religion. La
conduite toute nouvelle de son fils envers elle, et les avis qu'elle
recevoit de plusieurs courtisans entièrement dévoués à sa personne, qui
avoient aussi la confiance du roi, et qui l'assuroient que si elle
tardoit à frapper quelque grand coup, ce prince alloit lui échapper pour
se jeter dans les bras des religionnaires, avoient accru ses alarmes:
cette dernière scène si effrayante qui venoit de se passer entre Charles
IX et son frère, et que celui-ci vint lui raconter à l'instant même,
acheva de la décider; et elle se résolut à montrer enfin ce qu'elle
savoit faire.
On lit dans les Mémoires de Tavannes qu'elle jugea à propos de commencer
par une explication avec son fils, saisissant pour l'entretenir en
particulier, le moment d'une chasse, où ceux qui l'obsédoient venoient
de se disperser; que l'entraînant alors dans un château voisin et s'y
renfermant avec lui, elle éclata en reproches les plus amers, lui
rappelant tout ce qu'elle avoit fait pour lui, les chagrins qu'elle
avoit soufferts, les dangers qu'elle avoit courus, la haine qu'avoient
pour elle et pour le duc d'Anjou ces mêmes hommes dont il avoit
l'imprudence de faire ses plus intimes confidents; que, feignant ensuite
de craindre pour ses propres jours, elle lui demanda avec larmes, pour
elle la permission de retourner à Florence, pour son second fils le
temps de se sauver de la fureur de ses ennemis.
Le roi fut épouvanté «_non tant_, ajoute Tavannes, _des huguenots_, que
de sa mère et de son frère dont il sait la finesse, ambition et
puissance dans son état.» Il laissa donc apercevoir un trouble et des
foiblesses dont l'adroite Catherine ne manqua point de profiter. Par une
dissimulation plus profonde encore, elle feint alors un mécontentement
que rien ne peut apaiser, le quitte brusquement et se retire dans une
maison voisine. Le roi se précipite sur ses pas, et la trouve entourée
du duc d'Anjou et de ses conseillers les plus intimes, les sieurs de
Rets, de Tavannes et de Sauve, ayant l'air de délibérer entre eux. Ceci
augmente ses inquiétudes; et, craignant qu'il ne se machine entre eux
quelque chose contre lui, il entre le premier en explication, et demande
que du moins on lui fasse connoître les nouveaux crimes des calvinistes.
C'étoit là qu'on l'attendoit: tous s'empressent aussitôt de lui
répondre; tous les accusent à l'envi des prétentions les plus
audacieuses, des projets les plus séditieux; on cherche les preuves de
ces accusations dans l'insolence de leurs discours; et il est certain
qu'en cela ils prêtoient des armes terribles à leurs ennemis, et
fournissoient contre eux-mêmes tout ce que ceux-ci pouvoient désirer,
sinon pour entraîner entièrement le roi, du moins pour le jeter dans de
nouvelles anxiétés. Cependant cette scène n'avoit été arrangée par
Catherine que pour préparer son fils au coup hardi qu'elle étoit décidée
de frapper: car il avoit été d'avance résolu entre elle et le duc
d'Anjou de se défaire de l'amiral.
Nous apprenons de ce prince qu'ils mirent madame de Nemours dans la
confidence «pour la haine mortelle qu'elle portoit à l'amiral[65];
qu'ils envoyèrent chercher _incontinent_ un capitaine gascon dont ils ne
voulurent se servir, parce qu'il les avoit trop _brusquement_ assurés
de sa bonne volonté, _sans réservation d'aucune personne_; qu'ils
jetèrent les yeux sur Maurevel[66], _expérimenté à l'assassinat que peu
devant il avoit commis en la personne de Mouï_; qu'il fallut _débattre
quelque temps_; qu'on le mena au point où on vouloit, en lui
représentant que l'amiral _lui feroit mauvais parti pour le meurtre de
son favori ami Mouï_.» Cette considération l'ayant déterminé, madame de
Nemours prêta la maison de Vilaine, _l'un des siens_, et tout y fut
préparé.
[Note 65: Elle étoit veuve du duc de Guise, assassiné devant Orléans.]
[Note 66: La relation de Miron dit _Maurevert_; dans tous les autres
mémoires du temps, il est appelé _Maurevel_.]
Mécontents de l'accueil que le roi faisoit aux calvinistes, et de la
préférence qu'il sembloit leur accorder, les Guises avoient quitté
brusquement la cour, ne laissant point ignorer la cause de leur départ
précipité. Des messages leur furent aussitôt adressés pour les engager à
y revenir; et afin de hâter leur retour, on les assuroit qu'il y avoit
péril pour la cause royale, s'ils restoient plus long-temps éloignés. On
les vit donc bientôt reparoître, accompagnés d'une suite nombreuse de
gentilshommes; et leur retour parut naturel au moment où l'on alloit
célébrer le mariage de la soeur du roi avec le prince de Béarn. Assurés
dès lors d'un tel secours qui, dans aucun cas, ne pouvoit leur manquer,
quoiqu'ils se fussent bien gardés de mettre ces seigneurs dans leur
confidence, les chefs du complot convinrent entre eux de ne pas attendre
plus de quatre jours après la solennité des noces, pour se débarrasser
des craintes que leur causoit Coligni.