Ces dispositions alarmèrent d'abord Catherine, qui sur-le-champ crut

devoir recourir à sa ressource accoutumée, la négociation. Les

confédérés parurent entrer dans ses vues; et, quoique leurs prétentions

fussent toujours exorbitantes, on en vint jusqu'à dresser un projet

d'édit qui sembloit devoir concilier des intérêts si divers, lorsque le

parti calviniste détruisit tout par une démarche qui donna une dernière

preuve, la plus forte peut-être, de cet esprit de faction qui le

dirigeoit, et des vues dangereuses dont on l'accusoit. Ses agents

demandèrent hautement, dans les conférences, l'assemblée des États, le

licenciement des troupes étrangères, l'exécution pleine et entière de

l'édit de janvier, la diminution des impôts; et, ne prenant pas même la

précaution de cacher le dessein qu'ils avoient de gagner la multitude

par cet appât usé et cependant toujours employé avec succès, ils firent

en même temps afficher dans les villes qu'ils occupoient une déclaration

portant qu'ils n'avoient effectivement pris les armes que pour obtenir

la diminution des taxes et le soulagement des peuples. La reine et son

conseil, irrités au dernier point d'un semblable procédé, rompirent

brusquement les conférences, et ne voulurent plus entendre parler

d'accord.

Aussitôt un héraut envoyé par le roi se rendit dans la ville de

Saint-Denis, dont les confédérés s'étoient emparés, et leur signifia un

ordre de sa majesté, par lequel il leur étoit enjoint, ou de mettre

sur-le-champ bas les armes, ou de déclarer qu'ils persistoient dans leur

révolte. Cet ordre, accompagné de menaces et adressé nominativement à

chacun des chefs, ne laissa pas que de jeter parmi eux quelque trouble,

et d'abattre un peu de leur fierté. Ils le prouvèrent par une requête

plus modeste qu'il présentèrent, et dont le résultat fut de renouer les

conférences qui venoient d'être rompues. Elles se tinrent au village de

la Chapelle, entre le connétable et le prince de Condé; mais le résultat

n'en fut pas plus heureux, parce que, loin de faire aucune concession

nouvelle aux huguenots, Montmorenci déclara formellement que celles

mêmes qui leur avoient été accordées ne l'avoient été que pour un temps,

et que l'intention du roi étoit définitivement de ne souffrir dans son

royaume qu'une seule religion.

On se prépara donc à décider la question par les armes. Les troupes du

prince, bien qu'elles se fussent considérablement augmentées pendant

tous ces débats, et qu'elles lui fournissent alors des moyens suffisants

pour s'établir dans ses postes et y attendre un corps de reîtres qu'on

levoit pour lui en Allemagne, étoient loin cependant d'égaler l'armée

royale renfermée dans Paris; et les royalistes ne pouvoient choisir un

moment plus favorable pour l'attaquer. Les Parisiens surtout demandoient

la bataille à grands cris, non qu'ils eussent beaucoup à souffrir du

blocus, qui n'embrassoit qu'une partie de la ville, mais parce que les

soldats calvinistes, répandus dans la campagne, pilloient leurs fermes

et ravageoient leurs terres. Le connétable temporisoit; et la raison de

ces délais, qui le faisoient soupçonner d'être d'intelligence avec les

ennemis, étoit un message qu'il avoit envoyé au duc d'Albe, et dont il

attendoit la réponse. Il demandoit à ce général, qui venoit de soumettre

les Pays-Bas, de lui prêter quelques régiments au moyen desquels il

auroit renfermé les rebelles entre deux armées et terminé la guerre d'un

seul coup. Le succès étoit immanquable; et c'est à cause de cela même

que le duc d'Albe, qui étoit dans le secret de son maître, employa, pour

éviter de donner ce secours, mille subterfuges qui équivaloient à un

refus. Philippe II ne s'étoit intéressé aux troubles de France, qu'à

cause de ceux qui avoient éclaté dans ses propres provinces: l'incendie

étoit éteint chez lui, il le croyoit du moins; et, tranquille pour son

propre compte, il eût contribué lui-même à le rallumer chez ses voisins.

C'étoit toujours la même politique; il la croyoit savante et profonde:

il ne tarda pas beaucoup à apprendre ce qu'elle étoit.

Ayant acquis la certitude qu'il n'y avoit rien à espérer de ce côté, le

connétable se décida enfin à donner la bataille. Elle fut livrée le 10

novembre, dans la plaine de Saint-Denis, d'où elle a pris son nom. Les

royalistes avoient l'avantage du nombre, du terrain, et d'une artillerie

supérieure; les calvinistes, attaqués à l'improviste, et dans un moment

où, privés d'un gros détachement qu'ils avoient envoyé de l'autre côté

de la rivière, ils n'avoient pas même la faculté de réunir toutes leurs

forces, se défendirent cependant avec une vigueur qui fit un moment

balancer la victoire; mais enfin, accablés par le nombre, ce fut une

nécessité pour eux de céder, et les catholiques restèrent maîtres du

champ de bataille.

Il leur coûta cher: plusieurs personnages de marque y perdirent la vie,

entre autres le connétable lui-même. Blessé à mort vers la fin de ce

combat acharné, dans lequel, suivant sa coutume, il avoit montré _une

vigueur de jeune homme et une valeur de soldat_, il fut arraché avec

beaucoup de peine des mains des calvinistes, qui vouloient l'enlever, et

vint expirer à Paris, où il ne consentit à être transporté qu'après

avoir vu fuir les derniers escadrons ennemis. Il y mourut trois jours

après des suites de ses blessures, et dans de grands sentiments de

religion. C'étoit un homme de bien et d'un grand courage, qui, de même

que le duc de Guise, aimoit la religion et l'état, mais qui n'avoit été

ni heureux à la guerre, ni habile dans les affaires. Catherine, qui

l'avoit toujours haï, le regretta sincèrement, parce qu'il étoit

maintenant le seul des chefs catholiques qui ne lui fût point suspect,

et à qui elle croyoit pouvoir confier sans ombrage le commandement

suprême des armées.

Les confédérés, dès le lendemain de leur défaite, firent la bravade de

se présenter en bataille devant la ville. Ils y restèrent jusqu'au soir,

et gagnèrent ensuite à grandes journées la frontière, pour y faire leur

jonction avec les reîtres et les lansquenets qui venoient les

renforcer[53].

[Note 53: Ces troupes allemandes, au nombre de sept mille cavaliers et

quatre mille fantassins, leur étoient envoyées par l'électeur palatin

Frédéric III, sous la conduite de Jean-Casimir II son fils. Nous verrons

reparoître souvent ce prince au milieu de nos dissensions intestines, et

à la tête de ces soldats étrangers également funestes à tous les

partis.]

L'armée royale, à la tête de laquelle on voit paroître pour la première

fois le duc d'Anjou, frère du roi[54] (depuis Henri III), se mit

aussitôt à leur poursuite: incapables de se mesurer avec elle, ils

éprouvèrent dans leur retraite des peines et des fatigues infinies; et

avant qu'ils eussent pu parvenir jusqu'à ces Allemands dans lesquels ils

mettoient toute leur espérance, l'occasion se présenta de les détruire

sans ressource par un seul combat de cavalerie. L'hésitation du maréchal

de Cossé l'ayant fait manquer, ils opérèrent leur jonction avec leurs

alliés, et on les vit rentrer en France avec une armée leste, pleine de

confiance, et assez nombreuse pour braver celle du vainqueur. Toutefois

la suite ne répondit point à d'aussi beaux commencements: l'activité de

Catherine et ses intrigues; l'argent du roi distribué à propos pour

exciter la désertion des Allemands; le mauvais succès du siége de

Chartres, entrepris mal à propos par les confédérés; des promesses

nouvelles d'amnistie de tolérance répandues dans le camp du prince;

l'impossibilité où le prince de Condé se trouva de donner à ses avides

auxiliaires autre chose que des promesses fondées sur le succès à venir

de ses armes; le dénûment et la fatigue des soldats, qui ne recevoient

point de solde, et ne vivoient que de pillage, telles furent les causes

qui amenèrent en peu de temps la ruine de cette armée si florissante; et

l'effet en fut si rapide, que les chefs, dans la crainte de se voir

tout-à-fait abandonnés, consentirent à cette seconde paix (1568), qui

fut de si courte durée, et dont chacun put prévoir la rupture au moment

même où elle fut signée.

[Note 54: Il étoit à peine âgé de dix-sept ans, et ce fut pour ne pas

rétablir la place de connétable, et avec elle, la puissance qu'elle

auroit apportée à l'un des chefs du parti catholique, que Catherine

donna ce commandement suprême au duc d'Anjou, qui étoit d'ailleurs son

enfant de prédilection. Le maréchal de Cossé commandoit sous lui et

dirigeoit toutes les opérations.]

Il avoit été stipulé dans cet accord qu'on licencieroit les armées, et

qu'à mesure que les Allemands évacueroient le royaume, les Suisses, les

Espagnols et les soldats du pape, auxiliaires des troupes royales,

retourneroient aussi dans leur pays; mais la cour fit dès-lors

apercevoir ses desseins pour l'avenir, en songeant seulement à se

débarrasser des auxiliaires du parti réformé. Ce ne fut pas toutefois

une chose facile à exécuter; et l'impossibilité où l'on se trouva

d'acquitter les fortes sommes qui leur étoient dues, sommes que le roi

s'étoit engagé à payer par le traité, pensa être funeste à la capitale,

et fit renaître un moment les alarmes dont elle venoit à peine de

sortir. À la seule proposition qu'on lui fit d'accorder des délais pour

le paiement, cette soldatesque intéressée entra en fureur, et tourna ses

drapeaux vers Paris, menaçant de tout mettre à feu et à sang dans ses

environs, si on ne lui donnoit une prompte satisfaction. Ce fut un

nouvel embarras dont on eut beaucoup de peine à se tirer, et il fallut

de longues négociations et de grands sacrifices pour parvenir à lui

faire enfin passer la frontière.

Les chefs des calvinistes, revenus à l'état de simples particuliers,

étoient retirés dans leurs châteaux. Cependant Catherine, toujours

résolue de détruire un parti dont elle reconnoissoit depuis long-temps

et avec raison que l'existence étoit incompatible avec celle de la

monarchie, et toujours incapable de conduire une aussi grande entreprise

par ces mesures franches et vigoureuses qui seules auroient pu en

assurer le succès, continuoit le cours de ses intrigues et de ses

artifices, adoptant toujours, par cette disposition perverse de son

caractère, le parti le moins sûr et le plus dangereux, trouvant ainsi

l'art de répandre de l'odieux sur la juste cause qu'elle s'étoit chargée

de défendre. Il se forma donc un conseil secret composé des ministres,

des princes du sang, de plusieurs autres personnages les plus

considérables de la cour et les plus opposés aux sectaires; et les

délibérations en furent enveloppées d'un mystère impénétrable, de

manière que les chefs des réformés, jusqu'alors instruits par leurs

agents secrets de tout ce qui se machinoit contre eux, se trouvèrent,

dès ce moment, sans avis certains et dans des alarmes continuelles. Ce

fut dans ce conseil que l'on arrêta le projet de mettre fin à la guerre

en se saisissant, contre la foi des traités, de l'amiral et du prince de

Condé; et toutes les mesures qui dévoient en assurer l'exécution y

furent également prises dans le plus profond secret. On laissoit

néanmoins transpirer tous ces mystères par le peu de ménagements que

l'on gardoit avec les hérétiques, qui de leur côté se comportoient comme

des gens qui n'avoient pas dû compter un seul instant sur ces vaines

apparences de paix. Enfin les manifestes, les plaintes, les libelles,

les apologétiques, signes avant-coureurs d'une rupture très-prochaine,

se succédèrent rapidement dans les deux partis; tous les deux

s'accusèrent mutuellement d'avoir manqué aux conditions du traité, et

tous les deux y manquèrent en effet: car la cour ne congédioit point ses

troupes étrangères, et les confédérés gardoient toutes les places qu'ils

pouvoient conserver, entre autres La Rochelle qui, par la suite, devint

leur ressource la plus importante.

On manque l'amiral et le prince de Condé[55]: ils se sauvent du château

de Noyers en Bourgogne, et parviennent, à travers mille dangers, jusqu'à

La Rochelle. Cette ville devient aussitôt le point de ralliement de tout

le parti: on y accourt de toutes les provinces; la reine de Navarre s'y

rend avec son fils, et sa présence accroît encore l'ardeur et

l'espérance des confédérés. Il n'est plus question de faire une guerre

de partisans, mais de rassembler tant de forces éparses dans un seul

corps d'armée pour frapper enfin des coups décisifs. La cour n'étoit

point préparée à ce mouvement subit des rebelles: il lui falloit

maintenant employer la force où elle avoit cru que la ruse pouvoit lui

suffire; et le temps qu'il lui fallut pour rassembler une armée et

l'envoyer au delà de la Loire, favorisa le vaste plan des huguenots.

Ils purent donc étendre facilement leurs conquêtes dans le Poitou, dans

le pays d'Aunis, dans les provinces environnantes; et cette partie de la

France devint le théâtre d'une guerre plus longue, plus opiniâtre

qu'aucune de celles qui l'avoient précédée.

[Note 55: On soupçonna l'Hôpital d'avoir favorisé cette évasion, en

révélant le secret du conseil; et ce soupçon, que son penchant pour les

opinions nouvelles ne rendent que trop vraisemblable, fut assez fort

pour amener enfin l'entière disgrâce de ce personnage. La reine, dont il

avoit eu si long-temps toute la confiance et qu'il avoit toujours si

malheureusement conseillée, lui ôta les sceaux et l'éloigna de la cour,

où il n'auroit jamais dû être appelé.]

Elle offrit de part et d'autre bien des alternatives de bons et de

mauvais succès. Les Allemands sont de nouveau rappelés dans le royaume

par les confédérés et se préparent à y rentrer; la reine d'Angleterre,

dont les intrigues, opposées à celles de Philippe II, tendoient

également à tout brouiller sur le continent au profit de son

ambition[56], donne un secours d'argent aux chefs huguenots, ne pouvant

leur fournir des soldats; la cour, toujours incertaine dans sa marche,

publie des édits contre les hérétiques, et cherche en même temps à

entamer avec eux des négociations qui sont rejetées; vainqueur d'abord,

et dans une situation tellement florissante, qu'il peut croire un moment

que le chemin du trône lui étoit ouvert, le prince de Condé trouve à la

bataille de Jarnac, qui fut perdue par sa faute et par celle de

l'amiral, la fin de ses espérances ambitieuses et de sa vie[57]. (1569)

Cette bataille fut gagnée par le duc d'Anjou qui, depuis le commencement

de cette nouvelle guerre, commandoit l'armée françoise, ayant sous lui

le maréchal de Tavannes; et ce fut là le commencement de cette haute

réputation qui fixa depuis sur lui l'attention de l'Europe entière, et

que, dans un rang plus élevé, il sut si mal soutenir.

[Note 56: Elle songeoit dès lors à s'emparer de l'Écosse, et préparoit,

par ses soins à faire fleurir le commerce, la grande puissance maritime

des Anglois. Afin qu'elle réussît dans ce double dessein, il falloit que

les puissances qui pouvoient s'y opposer fussent trop occupées chez

elles pour penser à lui susciter des obstacles. C'est encore la

politique d'Élisabeth qui dirige aujourd'hui le cabinet anglois.]

[Note 57: Il fut renversé de son cheval, et ne put se relever, parce

que, un moment avant le combat, il avoit été blessé à la jambe d'un coup

de pied que lui donna le cheval du comte de La Rochefoucauld. Il venoit

de se rendre prisonnier au sieur d'Argence, lorsque le baron de

Montesquiou, capitaine des gardes suisses du duc d'Anjou, arrivant un

moment après, lui cassa la tête d'un coup de pistolet, action que l'on

doit mettre au nombre des plus horribles de ces détestables guerres.]

Le parti protestant, que l'on croyoit écrasé par cette perte, est relevé

par la reine de Navarre, qui montra dans cette mauvaise cause un

caractère vraiment héroïque; le prince de Béarn, son fils, et Henri,

fils du prince de Condé, sont déclarés chefs du parti protestant; le duc

des Deux-Ponts entre en France à la tête de six mille reîtres et de cinq

mille lansquenets; et le défaut de concert parmi les chefs de l'armée

catholique lui permet de faire sa jonction avec l'amiral. Le duc

d'Anjou victorieux, qui ne cherchoit que l'occasion d'engager de

nouveaux combats, se voit alors forcé de se tenir sur la défensive: son

armée se décourage; elle commence à se désorganiser; et, pour arrêter

les progrès de ce mal, la reine se croit obligée de transporter la cour

à Limoges, sur le théâtre même de la guerre, en même temps qu'elle

pressoit l'arrivée d'un secours de troupes italiennes et allemandes

qu'elle avoit obtenu du pape et des autres puissances catholiques

alliées du roi. Ainsi, par le fait de nos discordes civiles, les

étrangers étoient aux prises les uns contre les autres dans le sein même

de la France. Des excès de tout genre furent commis et par les deux

partis, avec toute la licence et toute la cruauté que l'on pouvoit

attendre de haines aussi violentes et de passions aussi exaspérées.

Cependant l'amiral, colorant sa rébellion du nom des deux jeunes princes

qu'il avoit mis à la tête de son parti, étoit en effet l'âme de tous ses

conseils et le chef suprême de son armée.

Ce fut dans cette guerre que le jeune duc de Guise commença à jeter de

l'éclat par sa belle défense de Poitiers; ce brillant fait d'armes le

fit admettre dans le conseil, et alors commença aussi pour lui cette

carrière politique où il devoit jouer par la suite un rôle si élevé et

si funeste. La bataille de Moncontour suivit de près la levée du siége

de Poitiers: ce fut encore le duc d'Anjou qui la gagna; et cette

dernière victoire sembla ne plus laisser aucune ressource au parti

protestant. Il perdit vers ce temps-là l'un de ses plus fermes appuis:

Dandelot mourut, et des trois frères il ne resta plus que l'amiral.

Les divisions de la cour firent le salut des révoltés. Il y avoit déjà

long-temps que cette nomination du duc d'Anjou au commandement en chef

de l'armée, causoit du mécontentement: la famille des Guises sut en

profiter pour enlever à Catherine une partie de son crédit, en excitant

la jalousie du roi contre son frère; et les vieux capitaines, outrés de

se voir ainsi sacrifiés à la gloire d'un enfant, traversèrent les

opérations du nouveau général; quelques-uns même allèrent jusqu'à

favoriser le parti ennemi. Cet ennemi ne fut donc pas poursuivi comme il

auroit dû l'être après un tel désastre. Coligni, condamné à mort par le

parlement de Paris, ranime les vaincus, tandis que l'éclat d'une telle

victoire accroît encore la jalousie du roi contre le duc d'Anjou. Enfin

le projet mal conçu de faire des siéges qui ne réussirent point donne

aux princes renfermés dans La Rochelle un délai précieux pour rétablir

leurs affaires, délai dont ils savent si bien profiter, qu'ils se

trouvent bientôt assez forts pour se rendre de nouveau redoutables et

pour traiter en quelque sorte sur le pied de l'égalité dans les

négociations qui terminèrent cette guerre. Au reste ces négociations

n'avoient pas été un seul instant interrompues, même pendant la plus

grande chaleur des hostilités.

(1570) Catherine fut encore la première qui, après la bataille de

Moncontour, porta des paroles de paix; la reine de Navarre et Coligni

les reçurent avec une grande méfiance, que le roi et sa mère

s'efforcèrent de dissiper par toutes les assurances qu'il leur fut

possible de donner, par toutes les concessions qu'il leur fut possible

de faire. Enfin le traité fut signé à Saint-Germain-en-Laye, le 8 août

de cette année; et quelque avantageux qu'il fût aux protestants, il est

hors de doute qu'ils ne l'eussent point accepté si leurs affaires

eussent été meilleures. Se renfermant dans les places de sûreté qui leur

avoient été accordées, ils signèrent donc la paix en gens qui se

tenoient toujours préparés à faire la guerre[58].

[Note 58: Personne ne croyoit que cette paix pût être durable; et, comme

elle avoit été conclue au nom du roi, par les sieurs de Biron et de

Mesmes, dont le premier étoit boiteux et l'autre seigneur de Malassise,

on l'appela la paix _Boiteuse_ et _Malassise_.]

Nous entrons maintenant dans l'époque la plus horrible et en même temps

la plus obscure de ce règne, tout rempli de malheurs et de crimes. La

paix qu'obtinrent les réformés fut si avantageuse pour eux, tellement

contraire aux dispositions que la cour avoit jusqu'alors manifestées à

leur égard, que plusieurs de leurs chefs en conçurent de sinistres

présages. Quelques historiens en ont même tiré cette conjecture, que dès

lors le massacre connu sous le nom de _la Saint-Barthélemi_ avoit été

médité par ceux qui présidèrent depuis à son exécution, et que Charles

IX étoit entré dans toute cette affreuse politique. Cette action est si

exécrable en elle-même, qu'il devient inutile d'en augmenter encore

l'horreur en présentant toute la suite des incidents qui l'ont précédée,

comme le résultat de combinaisons qu'il est impossible d'établir sur des

autorités suffisantes, et qu'il est si facile d'arranger après coup. Qui

ne sait que dans les grands mouvements de la politique humaine, des

circonstances imprévues et nouvelles inspirent tout à coup des

résolutions, et poussent à des extrémités auxquelles on n'avoit point

pensé dans le commencement? À travers les ténèbres répandues à dessein

sur ce point de notre histoire par tant de gens intéressés à en altérer

la vérité, il reste encore assez de clartés pour ne point s'égarer, pour

démêler sûrement les véritables causes de ce tragique événement, et les

dégager de tant d'imputations calomnieuses et d'assertions hasardées que

la passion ou l'ignorance ont fait avancer au plus grand nombre de ceux

qui s'en sont faits les historiens.

Et d'abord il convient de combattre l'accusation que quelques-uns ont

élevée contre la religion, d'avoir été le motif principal du massacre de

la Saint-Barthélemi. Cette accusation, tellement absurde que les

écrivains protestants qui se respectoient un peu n'ont osé s'y arrêter,

n'a d'autre consistance parmi nous que celle que lui donne l'autorité

d'un poète impie et infâme, qui a passé sa vie presque entière à

outrager le ciel et à mentir aux hommes[59]. Fût-il aussi vrai qu'il est

incontestablement faux, que des prêtres eussent participé à cette

atroce et sanglante exécution, que pourroit-on en conclure contre la

religion, dont le nom seroit ainsi vaguement et malicieusement présenté,

comme si en effet elle conseilloit le meurtre et faisoit des assassins

de ses adorateurs? N'a-t-elle pas, au contraire, pour ce crime autant

d'horreur que pour tous les autres crimes? Ne prononce-t-elle pas

anathème contre ceux qui le commettent; et, sur ce point capital, toutes

ses traditions ne sont-elles pas conformes à ses premiers commandements?

Que prouveroit donc un tel attentat de la part de quelques-uns de ses

ministres, sinon qu'ils seroient des violateurs de sa loi, et d'autant

plus coupables et plus détestables à ses yeux, qu'ils auroient été plus

rigoureusement astreints à en observer les préceptes? C'est cependant

avec ce honteux et misérable argument que, depuis plusieurs siècles, les

incrédules essayent de battre en ruine le christianisme; et les mauvais

prêtres (car personne n'a jamais nié qu'il n'y en ait eu et dans tous

les temps) ont toujours été pour eux la preuve _sans réplique_ que ce

n'étoit pas la bonne et vraie religion. Ici cette ressource leur sera

même ôtée, et le simple récit des faits va prouver que la religion ne

fut en aucune manière le motif de la _Saint-Barthélemi_; qu'aucun de ses

ministres n'entra dans les conseils qui préparèrent cet événement et ne

prit la moindre part à son exécution; enfin, que si la religion y exerça

quelque influence, ce fut uniquement par les efforts que firent

quelques-uns de ces mêmes ministres pour arrêter la fureur des assassins

et diminuer le nombre des victimes.

[Note 59: Après l'avoir ainsi désigné, il est presque inutile de nommer

Voltaire: «Mais, dit-il,

«Mais ce que l'avenir aura peine à comprendre,

Ce que vous-même encore à peine vous croirez,

Ces monstres furieux, de carnage altérés,

Excités par la voix _des prêtres sanguinaires_,

_Invoquoient le Seigneur en égorgeant leurs frères_;

Et le bras tout souillé du sang des innocents,

Osoient _offrir à Dieu_ cet exécrable encens.»

C'est ainsi qu'il a osé travestir l'histoire d'un bout à l'autre de sa

_Henriade_, que quelques-uns n'ont pas honte d'appeler encore un poëme

_national_; et que l'université, avec son bon sens accoutumé, met

encore, chaque année, au nombre des livres qu'elle consacre spécialement

à l'instruction de la jeunesse. Or il est vrai de dire qu'il en est peu

qui contiennent plus de mensonges et de calomnies, plus d'insinuations

perfides, plus de maximes dangereuses, et dont la lecture dût être plus

sévèrement défendue aux jeunes gens.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 8 / 38 段