devoir recourir à sa ressource accoutumée, la négociation. Les
confédérés parurent entrer dans ses vues; et, quoique leurs prétentions
fussent toujours exorbitantes, on en vint jusqu'à dresser un projet
d'édit qui sembloit devoir concilier des intérêts si divers, lorsque le
parti calviniste détruisit tout par une démarche qui donna une dernière
preuve, la plus forte peut-être, de cet esprit de faction qui le
dirigeoit, et des vues dangereuses dont on l'accusoit. Ses agents
demandèrent hautement, dans les conférences, l'assemblée des États, le
licenciement des troupes étrangères, l'exécution pleine et entière de
l'édit de janvier, la diminution des impôts; et, ne prenant pas même la
précaution de cacher le dessein qu'ils avoient de gagner la multitude
par cet appât usé et cependant toujours employé avec succès, ils firent
en même temps afficher dans les villes qu'ils occupoient une déclaration
portant qu'ils n'avoient effectivement pris les armes que pour obtenir
la diminution des taxes et le soulagement des peuples. La reine et son
conseil, irrités au dernier point d'un semblable procédé, rompirent
brusquement les conférences, et ne voulurent plus entendre parler
d'accord.
Aussitôt un héraut envoyé par le roi se rendit dans la ville de
Saint-Denis, dont les confédérés s'étoient emparés, et leur signifia un
ordre de sa majesté, par lequel il leur étoit enjoint, ou de mettre
sur-le-champ bas les armes, ou de déclarer qu'ils persistoient dans leur
révolte. Cet ordre, accompagné de menaces et adressé nominativement à
chacun des chefs, ne laissa pas que de jeter parmi eux quelque trouble,
et d'abattre un peu de leur fierté. Ils le prouvèrent par une requête
plus modeste qu'il présentèrent, et dont le résultat fut de renouer les
conférences qui venoient d'être rompues. Elles se tinrent au village de
la Chapelle, entre le connétable et le prince de Condé; mais le résultat
n'en fut pas plus heureux, parce que, loin de faire aucune concession
nouvelle aux huguenots, Montmorenci déclara formellement que celles
mêmes qui leur avoient été accordées ne l'avoient été que pour un temps,
et que l'intention du roi étoit définitivement de ne souffrir dans son
royaume qu'une seule religion.
On se prépara donc à décider la question par les armes. Les troupes du
prince, bien qu'elles se fussent considérablement augmentées pendant
tous ces débats, et qu'elles lui fournissent alors des moyens suffisants
pour s'établir dans ses postes et y attendre un corps de reîtres qu'on
levoit pour lui en Allemagne, étoient loin cependant d'égaler l'armée
royale renfermée dans Paris; et les royalistes ne pouvoient choisir un
moment plus favorable pour l'attaquer. Les Parisiens surtout demandoient
la bataille à grands cris, non qu'ils eussent beaucoup à souffrir du
blocus, qui n'embrassoit qu'une partie de la ville, mais parce que les
soldats calvinistes, répandus dans la campagne, pilloient leurs fermes
et ravageoient leurs terres. Le connétable temporisoit; et la raison de
ces délais, qui le faisoient soupçonner d'être d'intelligence avec les
ennemis, étoit un message qu'il avoit envoyé au duc d'Albe, et dont il
attendoit la réponse. Il demandoit à ce général, qui venoit de soumettre
les Pays-Bas, de lui prêter quelques régiments au moyen desquels il
auroit renfermé les rebelles entre deux armées et terminé la guerre d'un
seul coup. Le succès étoit immanquable; et c'est à cause de cela même
que le duc d'Albe, qui étoit dans le secret de son maître, employa, pour
éviter de donner ce secours, mille subterfuges qui équivaloient à un
refus. Philippe II ne s'étoit intéressé aux troubles de France, qu'à
cause de ceux qui avoient éclaté dans ses propres provinces: l'incendie
étoit éteint chez lui, il le croyoit du moins; et, tranquille pour son
propre compte, il eût contribué lui-même à le rallumer chez ses voisins.
C'étoit toujours la même politique; il la croyoit savante et profonde:
il ne tarda pas beaucoup à apprendre ce qu'elle étoit.
Ayant acquis la certitude qu'il n'y avoit rien à espérer de ce côté, le
connétable se décida enfin à donner la bataille. Elle fut livrée le 10
novembre, dans la plaine de Saint-Denis, d'où elle a pris son nom. Les
royalistes avoient l'avantage du nombre, du terrain, et d'une artillerie
supérieure; les calvinistes, attaqués à l'improviste, et dans un moment
où, privés d'un gros détachement qu'ils avoient envoyé de l'autre côté
de la rivière, ils n'avoient pas même la faculté de réunir toutes leurs
forces, se défendirent cependant avec une vigueur qui fit un moment
balancer la victoire; mais enfin, accablés par le nombre, ce fut une
nécessité pour eux de céder, et les catholiques restèrent maîtres du
champ de bataille.
Il leur coûta cher: plusieurs personnages de marque y perdirent la vie,
entre autres le connétable lui-même. Blessé à mort vers la fin de ce
combat acharné, dans lequel, suivant sa coutume, il avoit montré _une
vigueur de jeune homme et une valeur de soldat_, il fut arraché avec
beaucoup de peine des mains des calvinistes, qui vouloient l'enlever, et
vint expirer à Paris, où il ne consentit à être transporté qu'après
avoir vu fuir les derniers escadrons ennemis. Il y mourut trois jours
après des suites de ses blessures, et dans de grands sentiments de
religion. C'étoit un homme de bien et d'un grand courage, qui, de même
que le duc de Guise, aimoit la religion et l'état, mais qui n'avoit été
ni heureux à la guerre, ni habile dans les affaires. Catherine, qui
l'avoit toujours haï, le regretta sincèrement, parce qu'il étoit
maintenant le seul des chefs catholiques qui ne lui fût point suspect,
et à qui elle croyoit pouvoir confier sans ombrage le commandement
suprême des armées.
Les confédérés, dès le lendemain de leur défaite, firent la bravade de
se présenter en bataille devant la ville. Ils y restèrent jusqu'au soir,
et gagnèrent ensuite à grandes journées la frontière, pour y faire leur
jonction avec les reîtres et les lansquenets qui venoient les
renforcer[53].
[Note 53: Ces troupes allemandes, au nombre de sept mille cavaliers et
quatre mille fantassins, leur étoient envoyées par l'électeur palatin
Frédéric III, sous la conduite de Jean-Casimir II son fils. Nous verrons
reparoître souvent ce prince au milieu de nos dissensions intestines, et
à la tête de ces soldats étrangers également funestes à tous les
partis.]
L'armée royale, à la tête de laquelle on voit paroître pour la première
fois le duc d'Anjou, frère du roi[54] (depuis Henri III), se mit
aussitôt à leur poursuite: incapables de se mesurer avec elle, ils
éprouvèrent dans leur retraite des peines et des fatigues infinies; et
avant qu'ils eussent pu parvenir jusqu'à ces Allemands dans lesquels ils
mettoient toute leur espérance, l'occasion se présenta de les détruire
sans ressource par un seul combat de cavalerie. L'hésitation du maréchal
de Cossé l'ayant fait manquer, ils opérèrent leur jonction avec leurs
alliés, et on les vit rentrer en France avec une armée leste, pleine de
confiance, et assez nombreuse pour braver celle du vainqueur. Toutefois
la suite ne répondit point à d'aussi beaux commencements: l'activité de
Catherine et ses intrigues; l'argent du roi distribué à propos pour
exciter la désertion des Allemands; le mauvais succès du siége de
Chartres, entrepris mal à propos par les confédérés; des promesses
nouvelles d'amnistie de tolérance répandues dans le camp du prince;
l'impossibilité où le prince de Condé se trouva de donner à ses avides
auxiliaires autre chose que des promesses fondées sur le succès à venir
de ses armes; le dénûment et la fatigue des soldats, qui ne recevoient
point de solde, et ne vivoient que de pillage, telles furent les causes
qui amenèrent en peu de temps la ruine de cette armée si florissante; et
l'effet en fut si rapide, que les chefs, dans la crainte de se voir
tout-à-fait abandonnés, consentirent à cette seconde paix (1568), qui
fut de si courte durée, et dont chacun put prévoir la rupture au moment
même où elle fut signée.
[Note 54: Il étoit à peine âgé de dix-sept ans, et ce fut pour ne pas
rétablir la place de connétable, et avec elle, la puissance qu'elle
auroit apportée à l'un des chefs du parti catholique, que Catherine
donna ce commandement suprême au duc d'Anjou, qui étoit d'ailleurs son
enfant de prédilection. Le maréchal de Cossé commandoit sous lui et
dirigeoit toutes les opérations.]
Il avoit été stipulé dans cet accord qu'on licencieroit les armées, et
qu'à mesure que les Allemands évacueroient le royaume, les Suisses, les
Espagnols et les soldats du pape, auxiliaires des troupes royales,
retourneroient aussi dans leur pays; mais la cour fit dès-lors
apercevoir ses desseins pour l'avenir, en songeant seulement à se
débarrasser des auxiliaires du parti réformé. Ce ne fut pas toutefois
une chose facile à exécuter; et l'impossibilité où l'on se trouva
d'acquitter les fortes sommes qui leur étoient dues, sommes que le roi
s'étoit engagé à payer par le traité, pensa être funeste à la capitale,
et fit renaître un moment les alarmes dont elle venoit à peine de
sortir. À la seule proposition qu'on lui fit d'accorder des délais pour
le paiement, cette soldatesque intéressée entra en fureur, et tourna ses
drapeaux vers Paris, menaçant de tout mettre à feu et à sang dans ses
environs, si on ne lui donnoit une prompte satisfaction. Ce fut un
nouvel embarras dont on eut beaucoup de peine à se tirer, et il fallut
de longues négociations et de grands sacrifices pour parvenir à lui
faire enfin passer la frontière.
Les chefs des calvinistes, revenus à l'état de simples particuliers,
étoient retirés dans leurs châteaux. Cependant Catherine, toujours
résolue de détruire un parti dont elle reconnoissoit depuis long-temps
et avec raison que l'existence étoit incompatible avec celle de la
monarchie, et toujours incapable de conduire une aussi grande entreprise
par ces mesures franches et vigoureuses qui seules auroient pu en
assurer le succès, continuoit le cours de ses intrigues et de ses
artifices, adoptant toujours, par cette disposition perverse de son
caractère, le parti le moins sûr et le plus dangereux, trouvant ainsi
l'art de répandre de l'odieux sur la juste cause qu'elle s'étoit chargée
de défendre. Il se forma donc un conseil secret composé des ministres,
des princes du sang, de plusieurs autres personnages les plus
considérables de la cour et les plus opposés aux sectaires; et les
délibérations en furent enveloppées d'un mystère impénétrable, de
manière que les chefs des réformés, jusqu'alors instruits par leurs
agents secrets de tout ce qui se machinoit contre eux, se trouvèrent,
dès ce moment, sans avis certains et dans des alarmes continuelles. Ce
fut dans ce conseil que l'on arrêta le projet de mettre fin à la guerre
en se saisissant, contre la foi des traités, de l'amiral et du prince de
Condé; et toutes les mesures qui dévoient en assurer l'exécution y
furent également prises dans le plus profond secret. On laissoit
néanmoins transpirer tous ces mystères par le peu de ménagements que
l'on gardoit avec les hérétiques, qui de leur côté se comportoient comme
des gens qui n'avoient pas dû compter un seul instant sur ces vaines
apparences de paix. Enfin les manifestes, les plaintes, les libelles,
les apologétiques, signes avant-coureurs d'une rupture très-prochaine,
se succédèrent rapidement dans les deux partis; tous les deux
s'accusèrent mutuellement d'avoir manqué aux conditions du traité, et
tous les deux y manquèrent en effet: car la cour ne congédioit point ses
troupes étrangères, et les confédérés gardoient toutes les places qu'ils
pouvoient conserver, entre autres La Rochelle qui, par la suite, devint
leur ressource la plus importante.
On manque l'amiral et le prince de Condé[55]: ils se sauvent du château
de Noyers en Bourgogne, et parviennent, à travers mille dangers, jusqu'à
La Rochelle. Cette ville devient aussitôt le point de ralliement de tout
le parti: on y accourt de toutes les provinces; la reine de Navarre s'y
rend avec son fils, et sa présence accroît encore l'ardeur et
l'espérance des confédérés. Il n'est plus question de faire une guerre
de partisans, mais de rassembler tant de forces éparses dans un seul
corps d'armée pour frapper enfin des coups décisifs. La cour n'étoit
point préparée à ce mouvement subit des rebelles: il lui falloit
maintenant employer la force où elle avoit cru que la ruse pouvoit lui
suffire; et le temps qu'il lui fallut pour rassembler une armée et
l'envoyer au delà de la Loire, favorisa le vaste plan des huguenots.
Ils purent donc étendre facilement leurs conquêtes dans le Poitou, dans
le pays d'Aunis, dans les provinces environnantes; et cette partie de la
France devint le théâtre d'une guerre plus longue, plus opiniâtre
qu'aucune de celles qui l'avoient précédée.
[Note 55: On soupçonna l'Hôpital d'avoir favorisé cette évasion, en
révélant le secret du conseil; et ce soupçon, que son penchant pour les
opinions nouvelles ne rendent que trop vraisemblable, fut assez fort
pour amener enfin l'entière disgrâce de ce personnage. La reine, dont il
avoit eu si long-temps toute la confiance et qu'il avoit toujours si
malheureusement conseillée, lui ôta les sceaux et l'éloigna de la cour,
où il n'auroit jamais dû être appelé.]
Elle offrit de part et d'autre bien des alternatives de bons et de
mauvais succès. Les Allemands sont de nouveau rappelés dans le royaume
par les confédérés et se préparent à y rentrer; la reine d'Angleterre,
dont les intrigues, opposées à celles de Philippe II, tendoient
également à tout brouiller sur le continent au profit de son
ambition[56], donne un secours d'argent aux chefs huguenots, ne pouvant
leur fournir des soldats; la cour, toujours incertaine dans sa marche,
publie des édits contre les hérétiques, et cherche en même temps à
entamer avec eux des négociations qui sont rejetées; vainqueur d'abord,
et dans une situation tellement florissante, qu'il peut croire un moment
que le chemin du trône lui étoit ouvert, le prince de Condé trouve à la
bataille de Jarnac, qui fut perdue par sa faute et par celle de
l'amiral, la fin de ses espérances ambitieuses et de sa vie[57]. (1569)
Cette bataille fut gagnée par le duc d'Anjou qui, depuis le commencement
de cette nouvelle guerre, commandoit l'armée françoise, ayant sous lui
le maréchal de Tavannes; et ce fut là le commencement de cette haute
réputation qui fixa depuis sur lui l'attention de l'Europe entière, et
que, dans un rang plus élevé, il sut si mal soutenir.
[Note 56: Elle songeoit dès lors à s'emparer de l'Écosse, et préparoit,
par ses soins à faire fleurir le commerce, la grande puissance maritime
des Anglois. Afin qu'elle réussît dans ce double dessein, il falloit que
les puissances qui pouvoient s'y opposer fussent trop occupées chez
elles pour penser à lui susciter des obstacles. C'est encore la
politique d'Élisabeth qui dirige aujourd'hui le cabinet anglois.]
[Note 57: Il fut renversé de son cheval, et ne put se relever, parce
que, un moment avant le combat, il avoit été blessé à la jambe d'un coup
de pied que lui donna le cheval du comte de La Rochefoucauld. Il venoit
de se rendre prisonnier au sieur d'Argence, lorsque le baron de
Montesquiou, capitaine des gardes suisses du duc d'Anjou, arrivant un
moment après, lui cassa la tête d'un coup de pistolet, action que l'on
doit mettre au nombre des plus horribles de ces détestables guerres.]
Le parti protestant, que l'on croyoit écrasé par cette perte, est relevé
par la reine de Navarre, qui montra dans cette mauvaise cause un
caractère vraiment héroïque; le prince de Béarn, son fils, et Henri,
fils du prince de Condé, sont déclarés chefs du parti protestant; le duc
des Deux-Ponts entre en France à la tête de six mille reîtres et de cinq
mille lansquenets; et le défaut de concert parmi les chefs de l'armée
catholique lui permet de faire sa jonction avec l'amiral. Le duc
d'Anjou victorieux, qui ne cherchoit que l'occasion d'engager de
nouveaux combats, se voit alors forcé de se tenir sur la défensive: son
armée se décourage; elle commence à se désorganiser; et, pour arrêter
les progrès de ce mal, la reine se croit obligée de transporter la cour
à Limoges, sur le théâtre même de la guerre, en même temps qu'elle
pressoit l'arrivée d'un secours de troupes italiennes et allemandes
qu'elle avoit obtenu du pape et des autres puissances catholiques
alliées du roi. Ainsi, par le fait de nos discordes civiles, les
étrangers étoient aux prises les uns contre les autres dans le sein même
de la France. Des excès de tout genre furent commis et par les deux
partis, avec toute la licence et toute la cruauté que l'on pouvoit
attendre de haines aussi violentes et de passions aussi exaspérées.
Cependant l'amiral, colorant sa rébellion du nom des deux jeunes princes
qu'il avoit mis à la tête de son parti, étoit en effet l'âme de tous ses
conseils et le chef suprême de son armée.
Ce fut dans cette guerre que le jeune duc de Guise commença à jeter de
l'éclat par sa belle défense de Poitiers; ce brillant fait d'armes le
fit admettre dans le conseil, et alors commença aussi pour lui cette
carrière politique où il devoit jouer par la suite un rôle si élevé et
si funeste. La bataille de Moncontour suivit de près la levée du siége
de Poitiers: ce fut encore le duc d'Anjou qui la gagna; et cette
dernière victoire sembla ne plus laisser aucune ressource au parti
protestant. Il perdit vers ce temps-là l'un de ses plus fermes appuis:
Dandelot mourut, et des trois frères il ne resta plus que l'amiral.
Les divisions de la cour firent le salut des révoltés. Il y avoit déjà
long-temps que cette nomination du duc d'Anjou au commandement en chef
de l'armée, causoit du mécontentement: la famille des Guises sut en
profiter pour enlever à Catherine une partie de son crédit, en excitant
la jalousie du roi contre son frère; et les vieux capitaines, outrés de
se voir ainsi sacrifiés à la gloire d'un enfant, traversèrent les
opérations du nouveau général; quelques-uns même allèrent jusqu'à
favoriser le parti ennemi. Cet ennemi ne fut donc pas poursuivi comme il
auroit dû l'être après un tel désastre. Coligni, condamné à mort par le
parlement de Paris, ranime les vaincus, tandis que l'éclat d'une telle
victoire accroît encore la jalousie du roi contre le duc d'Anjou. Enfin
le projet mal conçu de faire des siéges qui ne réussirent point donne
aux princes renfermés dans La Rochelle un délai précieux pour rétablir
leurs affaires, délai dont ils savent si bien profiter, qu'ils se
trouvent bientôt assez forts pour se rendre de nouveau redoutables et
pour traiter en quelque sorte sur le pied de l'égalité dans les
négociations qui terminèrent cette guerre. Au reste ces négociations
n'avoient pas été un seul instant interrompues, même pendant la plus
grande chaleur des hostilités.
(1570) Catherine fut encore la première qui, après la bataille de
Moncontour, porta des paroles de paix; la reine de Navarre et Coligni
les reçurent avec une grande méfiance, que le roi et sa mère
s'efforcèrent de dissiper par toutes les assurances qu'il leur fut
possible de donner, par toutes les concessions qu'il leur fut possible
de faire. Enfin le traité fut signé à Saint-Germain-en-Laye, le 8 août
de cette année; et quelque avantageux qu'il fût aux protestants, il est
hors de doute qu'ils ne l'eussent point accepté si leurs affaires
eussent été meilleures. Se renfermant dans les places de sûreté qui leur
avoient été accordées, ils signèrent donc la paix en gens qui se
tenoient toujours préparés à faire la guerre[58].
[Note 58: Personne ne croyoit que cette paix pût être durable; et, comme
elle avoit été conclue au nom du roi, par les sieurs de Biron et de
Mesmes, dont le premier étoit boiteux et l'autre seigneur de Malassise,
on l'appela la paix _Boiteuse_ et _Malassise_.]
Nous entrons maintenant dans l'époque la plus horrible et en même temps
la plus obscure de ce règne, tout rempli de malheurs et de crimes. La
paix qu'obtinrent les réformés fut si avantageuse pour eux, tellement
contraire aux dispositions que la cour avoit jusqu'alors manifestées à
leur égard, que plusieurs de leurs chefs en conçurent de sinistres
présages. Quelques historiens en ont même tiré cette conjecture, que dès
lors le massacre connu sous le nom de _la Saint-Barthélemi_ avoit été
médité par ceux qui présidèrent depuis à son exécution, et que Charles
IX étoit entré dans toute cette affreuse politique. Cette action est si
exécrable en elle-même, qu'il devient inutile d'en augmenter encore
l'horreur en présentant toute la suite des incidents qui l'ont précédée,
comme le résultat de combinaisons qu'il est impossible d'établir sur des
autorités suffisantes, et qu'il est si facile d'arranger après coup. Qui
ne sait que dans les grands mouvements de la politique humaine, des
circonstances imprévues et nouvelles inspirent tout à coup des
résolutions, et poussent à des extrémités auxquelles on n'avoit point
pensé dans le commencement? À travers les ténèbres répandues à dessein
sur ce point de notre histoire par tant de gens intéressés à en altérer
la vérité, il reste encore assez de clartés pour ne point s'égarer, pour
démêler sûrement les véritables causes de ce tragique événement, et les
dégager de tant d'imputations calomnieuses et d'assertions hasardées que
la passion ou l'ignorance ont fait avancer au plus grand nombre de ceux
qui s'en sont faits les historiens.
Et d'abord il convient de combattre l'accusation que quelques-uns ont
élevée contre la religion, d'avoir été le motif principal du massacre de
la Saint-Barthélemi. Cette accusation, tellement absurde que les
écrivains protestants qui se respectoient un peu n'ont osé s'y arrêter,
n'a d'autre consistance parmi nous que celle que lui donne l'autorité
d'un poète impie et infâme, qui a passé sa vie presque entière à
outrager le ciel et à mentir aux hommes[59]. Fût-il aussi vrai qu'il est
incontestablement faux, que des prêtres eussent participé à cette
atroce et sanglante exécution, que pourroit-on en conclure contre la
religion, dont le nom seroit ainsi vaguement et malicieusement présenté,
comme si en effet elle conseilloit le meurtre et faisoit des assassins
de ses adorateurs? N'a-t-elle pas, au contraire, pour ce crime autant
d'horreur que pour tous les autres crimes? Ne prononce-t-elle pas
anathème contre ceux qui le commettent; et, sur ce point capital, toutes
ses traditions ne sont-elles pas conformes à ses premiers commandements?
Que prouveroit donc un tel attentat de la part de quelques-uns de ses
ministres, sinon qu'ils seroient des violateurs de sa loi, et d'autant
plus coupables et plus détestables à ses yeux, qu'ils auroient été plus
rigoureusement astreints à en observer les préceptes? C'est cependant
avec ce honteux et misérable argument que, depuis plusieurs siècles, les
incrédules essayent de battre en ruine le christianisme; et les mauvais
prêtres (car personne n'a jamais nié qu'il n'y en ait eu et dans tous
les temps) ont toujours été pour eux la preuve _sans réplique_ que ce
n'étoit pas la bonne et vraie religion. Ici cette ressource leur sera
même ôtée, et le simple récit des faits va prouver que la religion ne
fut en aucune manière le motif de la _Saint-Barthélemi_; qu'aucun de ses
ministres n'entra dans les conseils qui préparèrent cet événement et ne
prit la moindre part à son exécution; enfin, que si la religion y exerça
quelque influence, ce fut uniquement par les efforts que firent
quelques-uns de ces mêmes ministres pour arrêter la fureur des assassins
et diminuer le nombre des victimes.
[Note 59: Après l'avoir ainsi désigné, il est presque inutile de nommer
Voltaire: «Mais, dit-il,
«Mais ce que l'avenir aura peine à comprendre,
Ce que vous-même encore à peine vous croirez,
Ces monstres furieux, de carnage altérés,
Excités par la voix _des prêtres sanguinaires_,
_Invoquoient le Seigneur en égorgeant leurs frères_;
Et le bras tout souillé du sang des innocents,
Osoient _offrir à Dieu_ cet exécrable encens.»
C'est ainsi qu'il a osé travestir l'histoire d'un bout à l'autre de sa
_Henriade_, que quelques-uns n'ont pas honte d'appeler encore un poëme
_national_; et que l'université, avec son bon sens accoutumé, met
encore, chaque année, au nombre des livres qu'elle consacre spécialement
à l'instruction de la jeunesse. Or il est vrai de dire qu'il en est peu
qui contiennent plus de mensonges et de calomnies, plus d'insinuations
perfides, plus de maximes dangereuses, et dont la lecture dût être plus
sévèrement défendue aux jeunes gens.