cette fois la reine Élisabeth ne recueillit point le fruit des divisions
que sa politique trouvoit tant d'intérêt à fomenter en France; mais ces
divisions renaissoient d'elles-mêmes, et tous les vains ménagements de
Catherine ne servirent qu'à démontrer avec plus d'évidence que le plan
qu'elle s'étoit fait étoit le plus mauvais qu'il fût possible d'adopter.
Le prince de Condé, bien qu'il eût l'air de s'abandonner aux plaisirs
que lui présentoit une cour brillante et voluptueuse, et de se laisser
prendre aux séductions dont la reine s'étudioit à l'environner[45], n'en
conservoit pas moins avec les Colignis des relations intimes que
cimentoient leurs communs intérêts. Ceux-ci qui, ainsi que nous venons
de le dire, se tenoient éloignés des affaires, n'en continuoient pas
moins d'être le centre et le point de ralliement de tout leur parti; et
à peine eut-on donné un commencement d'exécution à l'édit d'Amboise, que
ce parti jeta les hauts cris, se plaignant de ce que cet édit, bien plus
défavorable pour eux que l'édit de janvier, n'étoit encore
qu'imparfaitement exécuté. Cependant la famille des Guises, soutenue de
la faveur populaire, possédant encore parmi ses membres plusieurs
personnages d'un mérite éminent, et dans le jeune prince de Joinville
(depuis si malheureusement fameux sous le nom du _Balafré_), un fils
qui sembloit devoir un jour marcher dignement sur les traces de son
père, rallioit autour d'elle les nombreux amis du feu duc et toute la
noblesse catholique, maintenoit avec le pape et l'Espagne les relations
intimes qu'il avoit su si solidement établir, et se présentoit de
nouveau comme la plus sûre espérance de l'état et de la religion. D'un
autre côté, le connétable, profondément blessé de n'avoir aucune part au
gouvernement, laissoit échapper des murmures contre la paix et même
contre l'édit, qui cependant étoit en partie son propre ouvrage. Ces
plaintes, avidement recueillies par ses partisans, avoient fait de sa
maison le rendez-vous de tous ceux qui partageoient les mêmes opinions:
on y déclamoit hautement contre les mesures impolitiques de la cour, et
la guerre y étoit présentée comme le seul remède aux maux que préparoit
l'avenir. On la désiroit ardemment, on l'appeloit hautement; une
fermentation générale agitoit tous les esprits, et les dispositions des
princes étrangers n'étoient pas plus rassurantes. Tous continuoient de
témoigner, dans des communications fréquentes avec le cabinet françois,
combien ils étoient mécontents de ces concessions, que Catherine avoit
faites à l'hérésie dans un royaume aussi vaste, aussi puissant que la
France, et dont l'influence étoit si grande sur les destinées de la
grande société catholique et européenne.
[Note 45: Il avoit pris de l'amour pour une de ses filles d'honneur, la
belle _de Limeuil_; la reine, qui profitoit de tout, favorisoit cette
intrigue, espérant le retenir ainsi auprès d'elle, et l'empêcher de
reprendre ses anciennes liaisons politiques. Tout ceci n'eut d'autre
suite que de perdre mademoiselle de Limeuil, et de la forcer à
s'éloigner pour toujours de la cour.]
C'est ici que les intrigues de Catherine deviennent encore plus
compliquées, et que ses véritables intentions échappent au milieu de
tant de mouvements qu'elle se donne, de tant de ressorts qu'elle fait
jouer à la fois. Il fut décidé que le roi feroit un voyage aux Pyrénées,
où une entrevue avoit été arrangée entre lui et sa soeur la reine
d'Espagne; qu'il profiteroit de cette occasion pour visiter les
principales provinces de son royaume; et tout fut préparé pour ce voyage
mystérieux, qu'aucun historien n'est encore parvenu à expliquer d'une
manière qui le fasse bien comprendre.
La marche du roi se dirigea d'abord vers la Lorraine, et Catherine
profita de cette circonstance pour séduire les princes allemands, et les
détacher à l'avenir de l'alliance du parti réformé: elle réussit auprès
de quelques-uns. De là le roi s'avança à petites journées vers les
parties méridionales de la France, au milieu d'une cour leste et
galante, et dans un appareil de paix qui sembloit devoir bannir toute
méfiance; mais il faisoit démanteler sur son passage les fortifications
qui lui sembloient suspectes; des citadelles s'élevoient auprès des
grandes villes, dont on soupçonnoit la fidélité; en même temps
paroissoient des édits interprétatifs de celui d'Amboise, et qui
effectivement en restreignoient de plus en plus les clauses favorables
aux calvinistes. Ceux-ci se plaignirent encore; et le prince de Condé,
commençant à ouvrir les yeux, adressa, de sa terre de Valleri, une
longue remontrance au roi: il n'en reçut qu'une réponse sèche et peu
satisfaisante (1565). Ce prince, continuant ensuite son voyage, s'arrêta
à Avignon, où la reine mère eut des entretiens secrets avec un agent
affidé du pape. Lorsqu'on fut arrivé à Bayonne, lieu fixé pour
l'entrevue, les espions du parti calviniste remarquèrent avec
inquiétude, dans la suite de la reine d'Espagne, le fameux duc d'Albe,
confident intime de Philippe II; et ces inquiétudes augmentèrent
lorsqu'ils découvrirent que Catherine avoit aussi avec lui de fréquentes
conférences. Le retour ne fit que confirmer ces alarmes: on y remarqua
que le jeune roi, traversant la Guienne, montroit à la reine de Navarre,
qui l'avoit accompagné[46], les monastères renversés, les églises
ruinées, les croix abattues, les statues mutilées, les campagnes semées
d'ossements arrachés aux tombeaux, les villes démantelées, et laissoit
exhaler le mécontentement que lui causoit un semblable spectacle en
paroles pleines de dépit; cette reine surtout, attachée du fond du
coeur à la nouvelle religion, en conçut une méfiance que rien depuis ne
put dissiper.
[Note 46: Le jeune prince de Béarn, depuis Henri IV, suivoit sa mère
dans ce voyage.]
On essaya vainement de diminuer ces méfiances qui se répandoient parmi
les réformés, en faisant des efforts pour amener une réconciliation
entre les deux maisons de Guise et de Châtillon. Aussitôt après la mort
du duc, les princes lorrains, convaincus que Coligni étoit le principal
auteur de son assassinat, n'avoient cessé d'en demander vengeance, et
l'avoient poursuivi devant le parlement. Coligni étoit venu à Paris pour
se défendre, mais dans un appareil si menaçant[47], que le roi,
craignant les suites d'une querelle qui pouvoit rallumer la guerre
civile, avoit évoqué l'affaire au grand conseil, et imposé silence aux
deux parties pendant trois ans. (1566) Le terme expiroit cette année
même; et l'on profita de l'assemblée qui se tint alors à Moulins, non
pour juger l'affaire, mais pour essayer de rapprocher ces fiers et
implacables ennemis. Ils y consentirent après les plus grandes
difficultés: l'amiral jura qu'il étoit innocent de la mort du duc, et
les Guises feignirent de le croire; brouillé avec le duc de Montmorenci
qui, quelque temps auparavant, l'avoit gravement insulté[48], le
cardinal de Lorraine parut aussi se réconcilier avec lui; tous les deux
s'embrassèrent, se jurèrent amitié, et l'on se sépara, plus irrité, plus
soupçonneux, plus déterminé que jamais à la vengeance.
[Note 47: C'est alors que lui et son frère d'Andelot firent assassiner
le seigneur de Charri, afin que rien ne s'opposât au projet qu'ils
avoient formé d'enlever le roi.]
[Note 48: À son retour du concile de Trente, le cardinal, qui avoit
obtenu du roi la permission d'avoir des gardes, sous le prétexte
très-plausible des embûches que lui dressoient ses ennemis, voulut
entrer à Paris au milieu de cet équipage guerrier. Prétextant certains
édits du roi qui défendoient de se montrer armé dans cette ville, le duc
de Montmorenci, toujours attaché au fond du coeur à l'autre parti, lui
fit signifier un ordre de renvoyer son cortége. Le cardinal n'en ayant
tenu compte, se vit arrêté dans la rue Saint-Denis par une troupe de
soldats, à la tête desquels étoit le duc lui-même; ses gens furent
désarmés, et l'un d'eux, voulant faire résistance, fut tué sur la place.
Alors le prélat effrayé, et craignant un guet-apens que l'animosité des
partis ne rendoit que trop vraisemblable, sauta à bas de son cheval, et
s'enfonça dans une boutique, d'où il regagna son hôtel pendant la nuit.
Cette affaire auroit eu des suites très-graves, et les deux partis en
seroient venus aux mains, si le roi ne se fût hâté d'interposer son
autorité.]
Cependant le concile de Trente venoit de finir: l'occasion se présentera
bientôt pour nous d'examiner avec quelque détail quels en furent les
résultats relativement à la France, et de ramener l'attention sur cet
état singulier dans lequel s'étoit volontairement placée la première
nation de l'Europe, menacée intérieurement par les ennemis de la
religion, prête à s'armer pour les combattre, prête à faire un schisme
avec le chef de cette même religion auquel elle contestoit ses droits
les plus essentiels, se montrant ainsi tout à la fois favorable et
contraire à l'autorité de l'église et à son infaillibilité. L'esprit qui
dirigeoit alors les autres puissances catholiques n'étoit ni meilleur ni
plus raisonnable: elles affectoient un grand zèle pour la cause du
catholicisme; elles offroient même à Catherine de former avec elle une
ligue pour détruire en France le parti protestant; mais, si l'on en
excepte la cour de Rome, qui agissoit de bonne foi, toutes avoient des
vues plus ou moins intéressées et de nature à alarmer la France; et la
reine, qui dans ces circonstances difficiles, commit tant de fautes, fit
bien toutefois de refuser leurs dangereux secours. Tels étoient les
fruits amers (et qu'on ne s'étonne point de nous voir ramener si souvent
cette triste réflexion; nous la reproduirons encore bien des fois et à
presque toutes les époques qui nous restent à parcourir de cette
histoire, parce qu'il n'y a point d'autre moyen d'expliquer les fautes
des gouvernements, les malheurs de la chrétienté, et ce mouvement plus
ou moins rapide qui n'a cessé d'entraîner les sociétés chrétiennes vers
cette entière dissolution dont nous sommes aujourd'hui les victimes et
les témoins), tels étoient, disons-nous, les fruits amers de cette
politique qui, depuis deux siècles, avoit appris aux princes chrétiens
à se faire des intérêts séparés de ceux du christianisme, à se servir de
la religion comme d'un instrument pour contenir leurs peuples, en même
temps qu'ils prétendoient se rendre indépendants de ses lois et de sa
discipline. Cette politique avoit, dès sa naissance, favorisé les
progrès de l'hérésie, que l'accord unanime de ces princes avec le chef
de l'église eût étouffé dans son germe; elle continuoit de les diviser
entre eux, de les renfermer dans le cercle étroit d'une ambition
mesquine et à peu près sans résultats; de les embarrasser dans une
guerre de chicanes et de ruses diplomatiques, fondée sur des craintes
chimériques ou sur des espérances incertaines; et cependant l'ennemi qui
les menaçoit tous, s'avançoit rapidement, croissoit dans sa marche, et
s'apprêtoit à tout envahir. Tandis que Philippe II, en apparence
l'ennemi le plus ardent des réformés françois, continuoit, autant qu'il
étoit en lui, de tout brouiller au sein de la France, de l'entraver dans
ses alliances, de lui susciter des ennemis; que l'empereur, suivant les
impressions qu'il recevoit de ce monarque artificieux, pensoit encore à
recouvrer les villes que lui avoit fait perdre la paix de
Cateau-Cambrésis; que le duc de Savoie comptoit également sur les
troubles du royaume pour forcer enfin les François à évacuer les
dernières places fortes qu'ils occupoient encore dans ses états,
l'hérésie pénétroit dans les Pays-Bas, s'y manifestoit par ses excès et
ses fureurs accoutumées, y allumoit un feu que bientôt toute la
puissance du roi d'Espagne ne pourroit plus éteindre; et la révolution
qu'elle y opéroit accroissoit en même temps, tant en France qu'en
Allemagne, les forces du parti protestant. Ce règne et le suivant vont
nous offrir encore bien d'autres déplorables effets de cette politique
insensée; plus nous avancerons dans nos récits, plus il nous deviendra
facile de la signaler; et ainsi sera éclairée d'un jour nouveau cette
succession de grands événements que tant d'historiens ont infidèlement
racontés, dont tant d'autres n'ont su se faire qu'une idée imparfaite,
et qu'ils n'ont pu expliquer pour ne les avoir pas compris.
Cependant que faisoit Catherine? que prétendoit-elle? quel étoit son
but? De même que les autres princes de l'Europe, elle avoit pour
première pensée ses propres intérêts, qui étoient de conserver le
pouvoir dont elle étoit enfin parvenue à s'emparer; et par cela même que
ce qui touchoit l'état et la religion n'étoit pour elle que d'un intérêt
secondaire, elle ne voyoit qu'à moitié ce qu'il falloit faire, n'avoit
ni idées fixes, ni plan arrêté, et, au milieu de tant de dangers qui se
multiplioient autour d'elle, continuoit de flotter au gré de ces
intérêts, qui varioient eux-mêmes sans cesse au gré des événements.
Elle n'étoit point à savoir maintenant combien le parti protestant étoit
alarmant pour l'autorité royale et pour l'existence même du roi: elle
avoit bien le projet de le renverser; mais elle eût désiré y parvenir
sans être obligée d'armer contre lui le parti royaliste dont les chefs
ne lui étoient guère moins redoutables; et c'est ainsi que voulant
faire, sans troubler la paix, ce qui n'étoit possible que par la guerre,
elle ne savoit faire en effet ni la guerre ni la paix. De là ce système
de finesse et de dissimulation qui, lui ôtant la confiance des uns,
n'avoit d'autre effet que d'exciter la méfiance des autres. Cependant le
jeune roi, bien qu'exercé par sa mère à une dissimulation profonde,
emporté par la violence de son caractère, ne pouvoit quelquefois
s'empêcher de laisser éclater son indignation contre les prétentions
toujours croissantes des sectaires; et les paroles menaçantes qui lui
échappoient de temps en temps, étoient recueillies avec soin et
transmises fidèlement aux chefs du parti. En même temps que le fils
laissoit ainsi pénétrer les secrets desseins de sa mère, on peut dire
que celle-ci se déceloit, pour ainsi dire, à force d'artifices et
d'impostures, à cette foule d'yeux si clairvoyants et si intéressés à
démêler le fond de sa pensée. Quelques efforts que l'on fît pour leur
donner le change, ils s'aperçurent enfin qu'on ne temporisoit que pour
les perdre plus sûrement, et commencèrent à renouer leurs anciennes
intelligences, que fortifièrent des intelligences nouvelles avec les
protestants des Pays-Bas. Il s'étoit toutefois présenté une occasion de
lever des soldats et d'enrôler six mille Suisses au service de la
France, sans qu'ils pussent en concevoir d'ombrage; et Catherine qui,
peu auparavant et pour diminuer leurs soupçons, avoit commis la faute de
licencier une partie des troupes royales, saisit cette occasion avec
beaucoup d'adresse et d'habileté[49], suivant toujours son projet
d'accabler tout à coup ses ennemis par des forces supérieures, et sans
que l'on fût obligé de tirer l'épée. Mais il étoit impossible de faire
avancer dans l'intérieur du royaume des régiments étrangers qui
n'avoient été levés que sous prétexte de garantir les frontières contre
les insultes de l'armée du duc d'Albe, sans porter l'alarme au plus
haut degré dans le parti protestant. Les chefs de ce parti reçurent donc
des avis certains du danger qui les menaçoit. Ils étoient gens qui
savoient se décider; les exécutions sanglantes qui se faisoient dans cet
instant même au sein des Pays-Bas[50] accroissoient encore leurs
terreurs, et leur sembloient comme un premier résultat des conférences
de Bayonne et des projets sinistres que l'on y avoit concertés contre
eux. Ils se réunirent donc aussitôt, d'abord à Valleri dans le château
du prince de Condé, ensuite dans celui de l'amiral, et y délibérèrent en
hommes qui connoissoient le prix d'un moment.
[Note 49: On s'entendit avec le roi d'Espagne, qui faisoit alors passer
une armée dans les Pays-Bas; et feignant ensuite de vives alarmes à
l'occasion d'un semblable passage de troupes qui alloient côtoyer les
frontières de France, la reine fit reconnoître au prince de Condé et aux
autres chefs protestants la nécessité de réunir des forces suffisantes
pour se défendre, en cas de mauvais desseins de la part de Philippe II.
À l'époque où cela se fit, ils n'avoient point encore assez de
renseignements sur les projets de la cour pour se méfier de ce
stratagème; et le vif désir qu'ils avoient de voir la France se
brouiller avec l'Espagne, les en rendit complétement dupes.]
[Note 50: Le duc d'Albe venoit d'y faire décapiter le comte d'Egmont et
le comte de Horn, deux des chefs de la révolution; il manqua le
troisième qui étoit le prince d'Orange; et celui-là seul fit plus
ensuite que n'auroient fait les trois ensemble.]
Le duc de Guise leur avoit donné un grand exemple en s'emparant du roi
avant de commencer les hostilités. «C'étoit ainsi, disoit l'amiral, que
les triumvirs avoient su faire du parti protestant le parti de la
rébellion, et revêtir le leur de cette force morale qui accompagne tout
ce qui est juste et légitime.» Il proposa donc pour première entreprise
de tenter un semblable enlèvement dont le succès rejetteroit ce nom
toujours odieux de rebelles sur le parti contraire[51]. Monceaux, que
la cour habitoit alors, étoit une maison de plaisance mal gardée et sans
défense: à la vérité les Suisses n'en étoient pas éloignés; mais leurs
quartiers étoient séparés. «Un corps de cavalerie qu'il se chargeoit de
rassembler promptement et secrètement, suffiroit, ajoutoit-il, pour le
succès de ce coup de main; et il répondoit de mettre le jeune prince
hors de toute atteinte, avant que l'on pût lui apporter aucun secours.»
Ce plan fut adopté.
[Note 51: Tel fut le motif apparent et général que l'on présenta; mais
on attribue aux chefs diverses vues particulières et bien autrement
profondes et perverses: selon quelques-uns, leur projet étoit
non-seulement de se saisir de la personne du roi, mais encore de se
défaire de lui et de ses deux frères pour mettre la couronne sur la tête
du prince de Condé. On ne peut douter du moins que ce prince n'eût
formé, à cette époque, le projet de s'emparer du trône: Brantôme assure
qu'il avoit fait battre une monnoie d'argent avec cette inscription:
_Louis XIII, roi de France_, témoignage qui est confirmé par celui de
l'auteur du _Traité historique des monnoies de France_, lequel assure
avoir vu une de ces médailles. (_Voyez_ le p. Daniel, t. VI in-4{o}, p.
381).]
La cour venoit effectivement de s'établir à Monceaux, où le roi avoit
déclaré qu'il passeroit la belle saison; et Catherine, aveuglée par ses
propres ruses, follement persuadée qu'elles étoient demeurées
impénétrables à ses ennemis, étoit dans une telle sécurité et si
éloignée de penser qu'ils eussent conçu un si hardi projet, qu'elle
rejeta comme une fable ridicule le premier avis qui lui en fut apporté.
Cependant, d'autres avis succédant à celui-ci, et arrivant coup sur
coup et de tous les côtés et avec des circonstances plus alarmantes,
elle sortit enfin de ce profond assoupissement, et n'en sortit toutefois
que lorsque la troupe des conjurés, conduite par l'amiral et le prince
de Condé, étoit déjà à Lagni et sur le point d'investir l'habitation du
roi. Le connétable, conservant toute sa présence d'esprit au milieu d'un
tel danger, expédia à l'instant même un courrier pour donner ordre aux
Suisses qui étoient cantonnés à Château-Thierry, de se rendre à Meaux à
marches forcées; et la cour, partant précipitamment de Monceaux et dans
le plus grand désordre, vint se réfugier dans cette ville.
Un pourparler que l'on entama adroitement avec les rebelles retarda leur
marche, et lorsqu'ils approchèrent de Meaux, les Suisses venoient
d'arriver: toutefois le péril étoit grand encore. On tint conseil; et il
fut question de décider si «à l'aide de ce renfort, le roi se retireroit
à Paris, ou s'il resteroit à Meaux, au hasard d'y être assiégé par ses
sujets. Le sentiment du plus grand nombre étoit qu'il ne seroit pas
prudent d'exposer le roi en rase campagne avec de l'infanterie seule,
contre un corps de cavalerie dont on ignoroit les forces; qu'il valoit
mieux demeurer à Meaux et en faire sortir quelques seigneurs pour lever
des troupes, et venir dégager les troupes en cas d'attaque. On ajoutoit
que risquer une bataille, _perte ou gain_, ce seroit toujours rendre le
roi irréconciliable, forcer les calvinistes à ne jamais remettre l'épée
dans le fourreau, quand ils l'auroient une fois tirée contre la personne
de leur souverain[52].»
[Note 52: Journal de Brulart, Mém. de Condé, t. 1.]
Ce conseil timide, bien digne de la politique qui avoit amené les choses
au point où elles étoient, alloit prévaloir, et le connétable s'y
laissoit aller, lorsque l'on apprit que les confédérés n'étoient pas
aussi forts qu'on l'avoit cru d'abord. Sur cette assurance, le duc de
Nemours, regardé en ce moment comme le chef de la maison de Guise, parce
qu'il avoit épousé Anne d'Est, veuve du feu duc, soutint que le parti
contraire étoit à la fois moins périlleux et plus digne d'un roi de
France; et le cardinal de Lorraine, ainsi que tous ceux qui étoient de
ce parti, se rangèrent à son avis. Mais ce fut principalement le colonel
Fiffer, commandant des Suisses, qui décida la question. Ayant été admis
dans le conseil, il y parla avec tant de force, de bon sens, de zèle
pour la personne du roi; il supplia avec tant d'instances le jeune
prince de s'abandonner à l'honneur et à la fidélité des braves troupes
qu'il commandoit, s'engageant en leur nom à le rendre sain et sauf à
Paris, qu'il entraîna tous les esprits, et qu'il fut décidé que l'on
hasarderoit la retraite. «Allez faire reposer vos soldats, lui dit la
reine; et demain, dès le matin, je confie à leur valeur le salut du roi
et de son royaume.»
À minuit, les tambours battirent dans le quartier des Suisses: à ce
bruit, ministres, ambassadeurs, le roi, la reine, ses enfants, ses
femmes, se mettent en mouvement: les Suisses forment un bataillon carré,
reçoivent Charles et sa suite au milieu, comme dans un fort, et partent,
précédés du duc de Nemours, qui commandoit les chevau-légers de la garde
soutenus par un gros de courtisans, sans autres armes que leurs épées.
«Ils n'avoient pas fait une lieue, que l'escadron du prince de Condé se
présente, la lance en arrêt, prêt à charger: les Suisses, baissant la
pique, se montrent disposés à soutenir l'attaque; cette fière contenance
en imposa au prince, qui n'osa donner sur le front: d'Andelot et La
Rochefoucauld tentèrent aussi inutilement d'entamer les côtés et
l'arrière-garde. Ce fut dans cette occasion que le jeune monarque, outré
de colère, chargea lui-même; et il auroit peut-être engagé l'action, si
le connétable, plus prudent, ne l'eût arrêté. Les Suisses firent face
partout, continuant toujours leur marche, quoique harcelés sans relâche
par la cavalerie qui voltigeoit sur les ailes. La journée se passa en
escarmouches peu considérables; sur le soir, le roi, la reine et les
principaux de la cour prirent les devants, et gagnèrent Paris avec une
escorte de trois cents cavaliers que leur amenèrent de cette ville le
duc d'Aumale, le maréchal de Vieilleville et quelques autres seigneurs;
le bataillon n'y arriva que bien avant dans la nuit. «Sans monsieur de
Nemours, disoit depuis Charles IX, et mes bons compères les Suisses, ma
vie ou ma liberté étoient en très-grand branle.»
C'étoit l'opinion de toute la cour; mais il étoit tout simple que les
calvinistes, voyant leur coup manqué, s'en défendissent comme d'une
horrible calomnie, répétant ce qu'ils n'avoient cessé de dire, qu'ils
n'avoient pris les armes que pour chasser leurs ennemis, dont le roi
étoit obsédé, et qui ne cessoient de l'aigrir contre ses sujets les plus
fidèles. Toutefois le plan qu'ils avoient formé de s'emparer des villes
les plus importantes, de se saisir du cardinal de Lorraine comme d'un
otage, de tailler en pièces les Suisses, seule troupe qui leur semblât
redoutable, ce plan, si bien combiné, avorta dans toutes ses parties; et
de même que la lenteur et l'irrésolution avoient détruit tous les
projets de Catherine, ce qui les fit échouer dans cette circonstance, ce
fut une trop grande précipitation qui les poussa à commencer leur
attaque avant d'avoir donné le temps à l'infanterie de rejoindre, d'où
il arriva qu'au lieu d'une armée, ils n'eurent d'abord qu'un corps de
cavalerie, propre, tout au plus à un coup de main. Malgré cette
foiblesse si évidente de leurs moyens, et le mauvais succès de leur
première entreprise, ils prirent la résolution de faire une seconde fois
le siége de Paris, et vinrent audacieusement camper devant ses
murailles.
Ce fut vainement que le roi envoya, dès le lendemain, dans leur camp,
une déclaration portant l'ordre formel de mettre bas les armes dans les
vingt-quatre heures, avec promesse d'amnistie pour ceux qui obéiroient,
et menace de peine capitale contre les réfractaires: ils n'en
persévérèrent pas moins dans le projet déraisonnable de bloquer cette
grande capitale avec une poignée de gens, et de la réduire par la
famine. Pour parvenir à ce but, ils brûlèrent les moulins, s'emparèrent
des ponts qui dominoient le cours de la rivière, et mirent des garnisons
dans les châteaux situés sur les passages qui communiquoient à la ville.