La paix avec l'Angleterre suivit de très-près la prise du Hâvre; et

cette fois la reine Élisabeth ne recueillit point le fruit des divisions

que sa politique trouvoit tant d'intérêt à fomenter en France; mais ces

divisions renaissoient d'elles-mêmes, et tous les vains ménagements de

Catherine ne servirent qu'à démontrer avec plus d'évidence que le plan

qu'elle s'étoit fait étoit le plus mauvais qu'il fût possible d'adopter.

Le prince de Condé, bien qu'il eût l'air de s'abandonner aux plaisirs

que lui présentoit une cour brillante et voluptueuse, et de se laisser

prendre aux séductions dont la reine s'étudioit à l'environner[45], n'en

conservoit pas moins avec les Colignis des relations intimes que

cimentoient leurs communs intérêts. Ceux-ci qui, ainsi que nous venons

de le dire, se tenoient éloignés des affaires, n'en continuoient pas

moins d'être le centre et le point de ralliement de tout leur parti; et

à peine eut-on donné un commencement d'exécution à l'édit d'Amboise, que

ce parti jeta les hauts cris, se plaignant de ce que cet édit, bien plus

défavorable pour eux que l'édit de janvier, n'étoit encore

qu'imparfaitement exécuté. Cependant la famille des Guises, soutenue de

la faveur populaire, possédant encore parmi ses membres plusieurs

personnages d'un mérite éminent, et dans le jeune prince de Joinville

(depuis si malheureusement fameux sous le nom du _Balafré_), un fils

qui sembloit devoir un jour marcher dignement sur les traces de son

père, rallioit autour d'elle les nombreux amis du feu duc et toute la

noblesse catholique, maintenoit avec le pape et l'Espagne les relations

intimes qu'il avoit su si solidement établir, et se présentoit de

nouveau comme la plus sûre espérance de l'état et de la religion. D'un

autre côté, le connétable, profondément blessé de n'avoir aucune part au

gouvernement, laissoit échapper des murmures contre la paix et même

contre l'édit, qui cependant étoit en partie son propre ouvrage. Ces

plaintes, avidement recueillies par ses partisans, avoient fait de sa

maison le rendez-vous de tous ceux qui partageoient les mêmes opinions:

on y déclamoit hautement contre les mesures impolitiques de la cour, et

la guerre y étoit présentée comme le seul remède aux maux que préparoit

l'avenir. On la désiroit ardemment, on l'appeloit hautement; une

fermentation générale agitoit tous les esprits, et les dispositions des

princes étrangers n'étoient pas plus rassurantes. Tous continuoient de

témoigner, dans des communications fréquentes avec le cabinet françois,

combien ils étoient mécontents de ces concessions, que Catherine avoit

faites à l'hérésie dans un royaume aussi vaste, aussi puissant que la

France, et dont l'influence étoit si grande sur les destinées de la

grande société catholique et européenne.

[Note 45: Il avoit pris de l'amour pour une de ses filles d'honneur, la

belle _de Limeuil_; la reine, qui profitoit de tout, favorisoit cette

intrigue, espérant le retenir ainsi auprès d'elle, et l'empêcher de

reprendre ses anciennes liaisons politiques. Tout ceci n'eut d'autre

suite que de perdre mademoiselle de Limeuil, et de la forcer à

s'éloigner pour toujours de la cour.]

C'est ici que les intrigues de Catherine deviennent encore plus

compliquées, et que ses véritables intentions échappent au milieu de

tant de mouvements qu'elle se donne, de tant de ressorts qu'elle fait

jouer à la fois. Il fut décidé que le roi feroit un voyage aux Pyrénées,

où une entrevue avoit été arrangée entre lui et sa soeur la reine

d'Espagne; qu'il profiteroit de cette occasion pour visiter les

principales provinces de son royaume; et tout fut préparé pour ce voyage

mystérieux, qu'aucun historien n'est encore parvenu à expliquer d'une

manière qui le fasse bien comprendre.

La marche du roi se dirigea d'abord vers la Lorraine, et Catherine

profita de cette circonstance pour séduire les princes allemands, et les

détacher à l'avenir de l'alliance du parti réformé: elle réussit auprès

de quelques-uns. De là le roi s'avança à petites journées vers les

parties méridionales de la France, au milieu d'une cour leste et

galante, et dans un appareil de paix qui sembloit devoir bannir toute

méfiance; mais il faisoit démanteler sur son passage les fortifications

qui lui sembloient suspectes; des citadelles s'élevoient auprès des

grandes villes, dont on soupçonnoit la fidélité; en même temps

paroissoient des édits interprétatifs de celui d'Amboise, et qui

effectivement en restreignoient de plus en plus les clauses favorables

aux calvinistes. Ceux-ci se plaignirent encore; et le prince de Condé,

commençant à ouvrir les yeux, adressa, de sa terre de Valleri, une

longue remontrance au roi: il n'en reçut qu'une réponse sèche et peu

satisfaisante (1565). Ce prince, continuant ensuite son voyage, s'arrêta

à Avignon, où la reine mère eut des entretiens secrets avec un agent

affidé du pape. Lorsqu'on fut arrivé à Bayonne, lieu fixé pour

l'entrevue, les espions du parti calviniste remarquèrent avec

inquiétude, dans la suite de la reine d'Espagne, le fameux duc d'Albe,

confident intime de Philippe II; et ces inquiétudes augmentèrent

lorsqu'ils découvrirent que Catherine avoit aussi avec lui de fréquentes

conférences. Le retour ne fit que confirmer ces alarmes: on y remarqua

que le jeune roi, traversant la Guienne, montroit à la reine de Navarre,

qui l'avoit accompagné[46], les monastères renversés, les églises

ruinées, les croix abattues, les statues mutilées, les campagnes semées

d'ossements arrachés aux tombeaux, les villes démantelées, et laissoit

exhaler le mécontentement que lui causoit un semblable spectacle en

paroles pleines de dépit; cette reine surtout, attachée du fond du

coeur à la nouvelle religion, en conçut une méfiance que rien depuis ne

put dissiper.

[Note 46: Le jeune prince de Béarn, depuis Henri IV, suivoit sa mère

dans ce voyage.]

On essaya vainement de diminuer ces méfiances qui se répandoient parmi

les réformés, en faisant des efforts pour amener une réconciliation

entre les deux maisons de Guise et de Châtillon. Aussitôt après la mort

du duc, les princes lorrains, convaincus que Coligni étoit le principal

auteur de son assassinat, n'avoient cessé d'en demander vengeance, et

l'avoient poursuivi devant le parlement. Coligni étoit venu à Paris pour

se défendre, mais dans un appareil si menaçant[47], que le roi,

craignant les suites d'une querelle qui pouvoit rallumer la guerre

civile, avoit évoqué l'affaire au grand conseil, et imposé silence aux

deux parties pendant trois ans. (1566) Le terme expiroit cette année

même; et l'on profita de l'assemblée qui se tint alors à Moulins, non

pour juger l'affaire, mais pour essayer de rapprocher ces fiers et

implacables ennemis. Ils y consentirent après les plus grandes

difficultés: l'amiral jura qu'il étoit innocent de la mort du duc, et

les Guises feignirent de le croire; brouillé avec le duc de Montmorenci

qui, quelque temps auparavant, l'avoit gravement insulté[48], le

cardinal de Lorraine parut aussi se réconcilier avec lui; tous les deux

s'embrassèrent, se jurèrent amitié, et l'on se sépara, plus irrité, plus

soupçonneux, plus déterminé que jamais à la vengeance.

[Note 47: C'est alors que lui et son frère d'Andelot firent assassiner

le seigneur de Charri, afin que rien ne s'opposât au projet qu'ils

avoient formé d'enlever le roi.]

[Note 48: À son retour du concile de Trente, le cardinal, qui avoit

obtenu du roi la permission d'avoir des gardes, sous le prétexte

très-plausible des embûches que lui dressoient ses ennemis, voulut

entrer à Paris au milieu de cet équipage guerrier. Prétextant certains

édits du roi qui défendoient de se montrer armé dans cette ville, le duc

de Montmorenci, toujours attaché au fond du coeur à l'autre parti, lui

fit signifier un ordre de renvoyer son cortége. Le cardinal n'en ayant

tenu compte, se vit arrêté dans la rue Saint-Denis par une troupe de

soldats, à la tête desquels étoit le duc lui-même; ses gens furent

désarmés, et l'un d'eux, voulant faire résistance, fut tué sur la place.

Alors le prélat effrayé, et craignant un guet-apens que l'animosité des

partis ne rendoit que trop vraisemblable, sauta à bas de son cheval, et

s'enfonça dans une boutique, d'où il regagna son hôtel pendant la nuit.

Cette affaire auroit eu des suites très-graves, et les deux partis en

seroient venus aux mains, si le roi ne se fût hâté d'interposer son

autorité.]

Cependant le concile de Trente venoit de finir: l'occasion se présentera

bientôt pour nous d'examiner avec quelque détail quels en furent les

résultats relativement à la France, et de ramener l'attention sur cet

état singulier dans lequel s'étoit volontairement placée la première

nation de l'Europe, menacée intérieurement par les ennemis de la

religion, prête à s'armer pour les combattre, prête à faire un schisme

avec le chef de cette même religion auquel elle contestoit ses droits

les plus essentiels, se montrant ainsi tout à la fois favorable et

contraire à l'autorité de l'église et à son infaillibilité. L'esprit qui

dirigeoit alors les autres puissances catholiques n'étoit ni meilleur ni

plus raisonnable: elles affectoient un grand zèle pour la cause du

catholicisme; elles offroient même à Catherine de former avec elle une

ligue pour détruire en France le parti protestant; mais, si l'on en

excepte la cour de Rome, qui agissoit de bonne foi, toutes avoient des

vues plus ou moins intéressées et de nature à alarmer la France; et la

reine, qui dans ces circonstances difficiles, commit tant de fautes, fit

bien toutefois de refuser leurs dangereux secours. Tels étoient les

fruits amers (et qu'on ne s'étonne point de nous voir ramener si souvent

cette triste réflexion; nous la reproduirons encore bien des fois et à

presque toutes les époques qui nous restent à parcourir de cette

histoire, parce qu'il n'y a point d'autre moyen d'expliquer les fautes

des gouvernements, les malheurs de la chrétienté, et ce mouvement plus

ou moins rapide qui n'a cessé d'entraîner les sociétés chrétiennes vers

cette entière dissolution dont nous sommes aujourd'hui les victimes et

les témoins), tels étoient, disons-nous, les fruits amers de cette

politique qui, depuis deux siècles, avoit appris aux princes chrétiens

à se faire des intérêts séparés de ceux du christianisme, à se servir de

la religion comme d'un instrument pour contenir leurs peuples, en même

temps qu'ils prétendoient se rendre indépendants de ses lois et de sa

discipline. Cette politique avoit, dès sa naissance, favorisé les

progrès de l'hérésie, que l'accord unanime de ces princes avec le chef

de l'église eût étouffé dans son germe; elle continuoit de les diviser

entre eux, de les renfermer dans le cercle étroit d'une ambition

mesquine et à peu près sans résultats; de les embarrasser dans une

guerre de chicanes et de ruses diplomatiques, fondée sur des craintes

chimériques ou sur des espérances incertaines; et cependant l'ennemi qui

les menaçoit tous, s'avançoit rapidement, croissoit dans sa marche, et

s'apprêtoit à tout envahir. Tandis que Philippe II, en apparence

l'ennemi le plus ardent des réformés françois, continuoit, autant qu'il

étoit en lui, de tout brouiller au sein de la France, de l'entraver dans

ses alliances, de lui susciter des ennemis; que l'empereur, suivant les

impressions qu'il recevoit de ce monarque artificieux, pensoit encore à

recouvrer les villes que lui avoit fait perdre la paix de

Cateau-Cambrésis; que le duc de Savoie comptoit également sur les

troubles du royaume pour forcer enfin les François à évacuer les

dernières places fortes qu'ils occupoient encore dans ses états,

l'hérésie pénétroit dans les Pays-Bas, s'y manifestoit par ses excès et

ses fureurs accoutumées, y allumoit un feu que bientôt toute la

puissance du roi d'Espagne ne pourroit plus éteindre; et la révolution

qu'elle y opéroit accroissoit en même temps, tant en France qu'en

Allemagne, les forces du parti protestant. Ce règne et le suivant vont

nous offrir encore bien d'autres déplorables effets de cette politique

insensée; plus nous avancerons dans nos récits, plus il nous deviendra

facile de la signaler; et ainsi sera éclairée d'un jour nouveau cette

succession de grands événements que tant d'historiens ont infidèlement

racontés, dont tant d'autres n'ont su se faire qu'une idée imparfaite,

et qu'ils n'ont pu expliquer pour ne les avoir pas compris.

Cependant que faisoit Catherine? que prétendoit-elle? quel étoit son

but? De même que les autres princes de l'Europe, elle avoit pour

première pensée ses propres intérêts, qui étoient de conserver le

pouvoir dont elle étoit enfin parvenue à s'emparer; et par cela même que

ce qui touchoit l'état et la religion n'étoit pour elle que d'un intérêt

secondaire, elle ne voyoit qu'à moitié ce qu'il falloit faire, n'avoit

ni idées fixes, ni plan arrêté, et, au milieu de tant de dangers qui se

multiplioient autour d'elle, continuoit de flotter au gré de ces

intérêts, qui varioient eux-mêmes sans cesse au gré des événements.

Elle n'étoit point à savoir maintenant combien le parti protestant étoit

alarmant pour l'autorité royale et pour l'existence même du roi: elle

avoit bien le projet de le renverser; mais elle eût désiré y parvenir

sans être obligée d'armer contre lui le parti royaliste dont les chefs

ne lui étoient guère moins redoutables; et c'est ainsi que voulant

faire, sans troubler la paix, ce qui n'étoit possible que par la guerre,

elle ne savoit faire en effet ni la guerre ni la paix. De là ce système

de finesse et de dissimulation qui, lui ôtant la confiance des uns,

n'avoit d'autre effet que d'exciter la méfiance des autres. Cependant le

jeune roi, bien qu'exercé par sa mère à une dissimulation profonde,

emporté par la violence de son caractère, ne pouvoit quelquefois

s'empêcher de laisser éclater son indignation contre les prétentions

toujours croissantes des sectaires; et les paroles menaçantes qui lui

échappoient de temps en temps, étoient recueillies avec soin et

transmises fidèlement aux chefs du parti. En même temps que le fils

laissoit ainsi pénétrer les secrets desseins de sa mère, on peut dire

que celle-ci se déceloit, pour ainsi dire, à force d'artifices et

d'impostures, à cette foule d'yeux si clairvoyants et si intéressés à

démêler le fond de sa pensée. Quelques efforts que l'on fît pour leur

donner le change, ils s'aperçurent enfin qu'on ne temporisoit que pour

les perdre plus sûrement, et commencèrent à renouer leurs anciennes

intelligences, que fortifièrent des intelligences nouvelles avec les

protestants des Pays-Bas. Il s'étoit toutefois présenté une occasion de

lever des soldats et d'enrôler six mille Suisses au service de la

France, sans qu'ils pussent en concevoir d'ombrage; et Catherine qui,

peu auparavant et pour diminuer leurs soupçons, avoit commis la faute de

licencier une partie des troupes royales, saisit cette occasion avec

beaucoup d'adresse et d'habileté[49], suivant toujours son projet

d'accabler tout à coup ses ennemis par des forces supérieures, et sans

que l'on fût obligé de tirer l'épée. Mais il étoit impossible de faire

avancer dans l'intérieur du royaume des régiments étrangers qui

n'avoient été levés que sous prétexte de garantir les frontières contre

les insultes de l'armée du duc d'Albe, sans porter l'alarme au plus

haut degré dans le parti protestant. Les chefs de ce parti reçurent donc

des avis certains du danger qui les menaçoit. Ils étoient gens qui

savoient se décider; les exécutions sanglantes qui se faisoient dans cet

instant même au sein des Pays-Bas[50] accroissoient encore leurs

terreurs, et leur sembloient comme un premier résultat des conférences

de Bayonne et des projets sinistres que l'on y avoit concertés contre

eux. Ils se réunirent donc aussitôt, d'abord à Valleri dans le château

du prince de Condé, ensuite dans celui de l'amiral, et y délibérèrent en

hommes qui connoissoient le prix d'un moment.

[Note 49: On s'entendit avec le roi d'Espagne, qui faisoit alors passer

une armée dans les Pays-Bas; et feignant ensuite de vives alarmes à

l'occasion d'un semblable passage de troupes qui alloient côtoyer les

frontières de France, la reine fit reconnoître au prince de Condé et aux

autres chefs protestants la nécessité de réunir des forces suffisantes

pour se défendre, en cas de mauvais desseins de la part de Philippe II.

À l'époque où cela se fit, ils n'avoient point encore assez de

renseignements sur les projets de la cour pour se méfier de ce

stratagème; et le vif désir qu'ils avoient de voir la France se

brouiller avec l'Espagne, les en rendit complétement dupes.]

[Note 50: Le duc d'Albe venoit d'y faire décapiter le comte d'Egmont et

le comte de Horn, deux des chefs de la révolution; il manqua le

troisième qui étoit le prince d'Orange; et celui-là seul fit plus

ensuite que n'auroient fait les trois ensemble.]

Le duc de Guise leur avoit donné un grand exemple en s'emparant du roi

avant de commencer les hostilités. «C'étoit ainsi, disoit l'amiral, que

les triumvirs avoient su faire du parti protestant le parti de la

rébellion, et revêtir le leur de cette force morale qui accompagne tout

ce qui est juste et légitime.» Il proposa donc pour première entreprise

de tenter un semblable enlèvement dont le succès rejetteroit ce nom

toujours odieux de rebelles sur le parti contraire[51]. Monceaux, que

la cour habitoit alors, étoit une maison de plaisance mal gardée et sans

défense: à la vérité les Suisses n'en étoient pas éloignés; mais leurs

quartiers étoient séparés. «Un corps de cavalerie qu'il se chargeoit de

rassembler promptement et secrètement, suffiroit, ajoutoit-il, pour le

succès de ce coup de main; et il répondoit de mettre le jeune prince

hors de toute atteinte, avant que l'on pût lui apporter aucun secours.»

Ce plan fut adopté.

[Note 51: Tel fut le motif apparent et général que l'on présenta; mais

on attribue aux chefs diverses vues particulières et bien autrement

profondes et perverses: selon quelques-uns, leur projet étoit

non-seulement de se saisir de la personne du roi, mais encore de se

défaire de lui et de ses deux frères pour mettre la couronne sur la tête

du prince de Condé. On ne peut douter du moins que ce prince n'eût

formé, à cette époque, le projet de s'emparer du trône: Brantôme assure

qu'il avoit fait battre une monnoie d'argent avec cette inscription:

_Louis XIII, roi de France_, témoignage qui est confirmé par celui de

l'auteur du _Traité historique des monnoies de France_, lequel assure

avoir vu une de ces médailles. (_Voyez_ le p. Daniel, t. VI in-4{o}, p.

381).]

La cour venoit effectivement de s'établir à Monceaux, où le roi avoit

déclaré qu'il passeroit la belle saison; et Catherine, aveuglée par ses

propres ruses, follement persuadée qu'elles étoient demeurées

impénétrables à ses ennemis, étoit dans une telle sécurité et si

éloignée de penser qu'ils eussent conçu un si hardi projet, qu'elle

rejeta comme une fable ridicule le premier avis qui lui en fut apporté.

Cependant, d'autres avis succédant à celui-ci, et arrivant coup sur

coup et de tous les côtés et avec des circonstances plus alarmantes,

elle sortit enfin de ce profond assoupissement, et n'en sortit toutefois

que lorsque la troupe des conjurés, conduite par l'amiral et le prince

de Condé, étoit déjà à Lagni et sur le point d'investir l'habitation du

roi. Le connétable, conservant toute sa présence d'esprit au milieu d'un

tel danger, expédia à l'instant même un courrier pour donner ordre aux

Suisses qui étoient cantonnés à Château-Thierry, de se rendre à Meaux à

marches forcées; et la cour, partant précipitamment de Monceaux et dans

le plus grand désordre, vint se réfugier dans cette ville.

Un pourparler que l'on entama adroitement avec les rebelles retarda leur

marche, et lorsqu'ils approchèrent de Meaux, les Suisses venoient

d'arriver: toutefois le péril étoit grand encore. On tint conseil; et il

fut question de décider si «à l'aide de ce renfort, le roi se retireroit

à Paris, ou s'il resteroit à Meaux, au hasard d'y être assiégé par ses

sujets. Le sentiment du plus grand nombre étoit qu'il ne seroit pas

prudent d'exposer le roi en rase campagne avec de l'infanterie seule,

contre un corps de cavalerie dont on ignoroit les forces; qu'il valoit

mieux demeurer à Meaux et en faire sortir quelques seigneurs pour lever

des troupes, et venir dégager les troupes en cas d'attaque. On ajoutoit

que risquer une bataille, _perte ou gain_, ce seroit toujours rendre le

roi irréconciliable, forcer les calvinistes à ne jamais remettre l'épée

dans le fourreau, quand ils l'auroient une fois tirée contre la personne

de leur souverain[52].»

[Note 52: Journal de Brulart, Mém. de Condé, t. 1.]

Ce conseil timide, bien digne de la politique qui avoit amené les choses

au point où elles étoient, alloit prévaloir, et le connétable s'y

laissoit aller, lorsque l'on apprit que les confédérés n'étoient pas

aussi forts qu'on l'avoit cru d'abord. Sur cette assurance, le duc de

Nemours, regardé en ce moment comme le chef de la maison de Guise, parce

qu'il avoit épousé Anne d'Est, veuve du feu duc, soutint que le parti

contraire étoit à la fois moins périlleux et plus digne d'un roi de

France; et le cardinal de Lorraine, ainsi que tous ceux qui étoient de

ce parti, se rangèrent à son avis. Mais ce fut principalement le colonel

Fiffer, commandant des Suisses, qui décida la question. Ayant été admis

dans le conseil, il y parla avec tant de force, de bon sens, de zèle

pour la personne du roi; il supplia avec tant d'instances le jeune

prince de s'abandonner à l'honneur et à la fidélité des braves troupes

qu'il commandoit, s'engageant en leur nom à le rendre sain et sauf à

Paris, qu'il entraîna tous les esprits, et qu'il fut décidé que l'on

hasarderoit la retraite. «Allez faire reposer vos soldats, lui dit la

reine; et demain, dès le matin, je confie à leur valeur le salut du roi

et de son royaume.»

À minuit, les tambours battirent dans le quartier des Suisses: à ce

bruit, ministres, ambassadeurs, le roi, la reine, ses enfants, ses

femmes, se mettent en mouvement: les Suisses forment un bataillon carré,

reçoivent Charles et sa suite au milieu, comme dans un fort, et partent,

précédés du duc de Nemours, qui commandoit les chevau-légers de la garde

soutenus par un gros de courtisans, sans autres armes que leurs épées.

«Ils n'avoient pas fait une lieue, que l'escadron du prince de Condé se

présente, la lance en arrêt, prêt à charger: les Suisses, baissant la

pique, se montrent disposés à soutenir l'attaque; cette fière contenance

en imposa au prince, qui n'osa donner sur le front: d'Andelot et La

Rochefoucauld tentèrent aussi inutilement d'entamer les côtés et

l'arrière-garde. Ce fut dans cette occasion que le jeune monarque, outré

de colère, chargea lui-même; et il auroit peut-être engagé l'action, si

le connétable, plus prudent, ne l'eût arrêté. Les Suisses firent face

partout, continuant toujours leur marche, quoique harcelés sans relâche

par la cavalerie qui voltigeoit sur les ailes. La journée se passa en

escarmouches peu considérables; sur le soir, le roi, la reine et les

principaux de la cour prirent les devants, et gagnèrent Paris avec une

escorte de trois cents cavaliers que leur amenèrent de cette ville le

duc d'Aumale, le maréchal de Vieilleville et quelques autres seigneurs;

le bataillon n'y arriva que bien avant dans la nuit. «Sans monsieur de

Nemours, disoit depuis Charles IX, et mes bons compères les Suisses, ma

vie ou ma liberté étoient en très-grand branle.»

C'étoit l'opinion de toute la cour; mais il étoit tout simple que les

calvinistes, voyant leur coup manqué, s'en défendissent comme d'une

horrible calomnie, répétant ce qu'ils n'avoient cessé de dire, qu'ils

n'avoient pris les armes que pour chasser leurs ennemis, dont le roi

étoit obsédé, et qui ne cessoient de l'aigrir contre ses sujets les plus

fidèles. Toutefois le plan qu'ils avoient formé de s'emparer des villes

les plus importantes, de se saisir du cardinal de Lorraine comme d'un

otage, de tailler en pièces les Suisses, seule troupe qui leur semblât

redoutable, ce plan, si bien combiné, avorta dans toutes ses parties; et

de même que la lenteur et l'irrésolution avoient détruit tous les

projets de Catherine, ce qui les fit échouer dans cette circonstance, ce

fut une trop grande précipitation qui les poussa à commencer leur

attaque avant d'avoir donné le temps à l'infanterie de rejoindre, d'où

il arriva qu'au lieu d'une armée, ils n'eurent d'abord qu'un corps de

cavalerie, propre, tout au plus à un coup de main. Malgré cette

foiblesse si évidente de leurs moyens, et le mauvais succès de leur

première entreprise, ils prirent la résolution de faire une seconde fois

le siége de Paris, et vinrent audacieusement camper devant ses

murailles.

Ce fut vainement que le roi envoya, dès le lendemain, dans leur camp,

une déclaration portant l'ordre formel de mettre bas les armes dans les

vingt-quatre heures, avec promesse d'amnistie pour ceux qui obéiroient,

et menace de peine capitale contre les réfractaires: ils n'en

persévérèrent pas moins dans le projet déraisonnable de bloquer cette

grande capitale avec une poignée de gens, et de la réduire par la

famine. Pour parvenir à ce but, ils brûlèrent les moulins, s'emparèrent

des ponts qui dominoient le cours de la rivière, et mirent des garnisons

dans les châteaux situés sur les passages qui communiquoient à la ville.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 7 / 38 段