rendre aux chefs du parti religionnaire toute leur audace et toute leur
activité. Ils présentèrent aussitôt au roi, et par les mains du roi de
Navarre, une requête dans laquelle ils accusoient le parlement d'avoir
violé l'édit de Romorantin qui, lui interdisant la connoissance des
crimes d'hérésie, l'attribuoit exclusivement aux évêques[23]; et en même
temps d'avoir adopté et fait exécuter de nouvelles mesures de rigueur
contre les hérétiques. Le parlement fut aussitôt mandé au conseil d'état
pour y rendre compte de sa conduite, et pour y recevoir de nouveau
l'ordre, tant de fois répété, d'enregistrer les ordonnances du roi sans
délai et sans modifications. Au sujet d'une émeute excitée par les
protestants, et dans laquelle ces sectaires étoient évidemment
punissables, on rendit plusieurs ordonnances nouvelles tellement
favorables au calvinisme, qu'ils assimiloient presque son culte à celui
des catholiques; et le chancelier, prévoyant l'opposition que la cour ne
manqueroit pas d'y apporter, ne craignit point de déroger à l'ancienne
forme, et de les adresser directement aux tribunaux inférieurs.
L'étonnement du parlement fut grand, ses remontrances furent très-vives,
et, dans cette circonstance, d'une telle force de raison, qu'on ne jugea
pas à propos d'y répliquer. Cependant ces ordonnances s'exécutoient:
c'étoient les catholiques qui, par une révolution inouïe, étoient
devenus les opprimés; et les calvinistes montrèrent bien, dans cette
circonstance, l'esprit de faction et d'indépendance qui faisoit le
caractère de leur secte, par la manière dont ils abusèrent de ce moment
de prospérité. Leur insolence et la publicité qu'ils donnèrent à leurs
prêches à Paris, où ils étoient moins nombreux que partout ailleurs,
excitèrent de nouveau la fureur du peuple. Il y eut encore des rixes au
faubourg Saint-Germain, dans lesquelles les hérétiques, la plupart
gentilshommes, eurent facilement l'avantage contre des écoliers et des
bourgeois. Ils en tuèrent plusieurs, jetèrent l'épouvante parmi les
autres, et, montrant ensuite les ordonnances du roi, bravèrent
impunément les tribunaux qui osèrent sévir contre eux. De tels excès
produisirent, du reste, une commotion subite et générale dans le
royaume, et firent prévoir des désordres encore plus grands.
[Note 23: On sait que plusieurs évêques étoient secrètement partisans de
la réforme, et que le clergé étoit alors extrêmement corrompu; ce qui
fait comprendre comment ils donnoient en ce moment la préférence aux
tribunaux ecclésiastiques.]
(1561) Cette agitation extraordinaire des esprits causa de vives
inquiétudes à la cour; le parti de la reine sentit le danger qu'il y
avoit d'employer des moyens arbitraires aussi violents; et il fut décidé
qu'on réuniroit ensemble le conseil et le parlement pour statuer sur la
liberté civile qu'il étoit convenable d'accorder à ceux qui professoient
la nouvelle doctrine[24]. Le résultat de ces conférences fut l'édit
connu sous le nom d'édit de juillet, et donné quelques jours après à
Saint-Germain, lequel, quoique moins rigoureux que celui de Romorantin,
ne fit qu'aigrir les ressentiments de tout le parti, parce que, si l'on
en excepte la peine de mort que les sectaires cessoient d'encourir
lorsqu'ils étoient convaincus, ils se trouvèrent du reste dans une
position aussi fâcheuse qu'auparavant, et surtout privés de la
permission momentanée qu'ils avoient obtenue de s'assembler
publiquement.
[Note 24: Ce qui prouve à quel point les idées avoient changé dans un
petit nombre d'années, c'est que plusieurs membres du parlement,
attachés secrètement à la religion réformée, se rappelant l'exemple du
conseiller Anne Dubourg, et ayant témoigné quelque crainte que ce ne fût
un nouveau piége qu'on vouloit leur tendre, on crut devoir leur donner
une déclaration formelle qu'ils pourroient opiner librement, et sans
courir aucun risque ni pour leur vie, ni pour leurs biens, ni pour leurs
charges.]
Ainsi Catherine n'avait recueilli jusqu'alors d'autre fruit de tous ses
vains ménagements que d'irriter encore davantage les chefs du parti
protestant, en se privant de l'appui qu'elle auroit pu trouver dans ceux
du parti catholique. Toutefois cet édit produisit un calme apparent et
de feintes réconciliations, parmi lesquelles on remarqua celle du prince
de Condé et du duc de Guise, qui, par ordre du roi, se virent et même
s'embrassèrent. Deux événements d'une plus grande importance vinrent
bientôt occuper les esprits: d'abord les états-généraux tenus à
Pontoise, où l'administration du royaume pour laquelle elle avoit tout
sacrifié, et sa conscience et ses véritables intérêts, fut confirmée à
la reine; dans lesquels, par une contradiction sans doute fort étrange,
tandis que la France entière se soulevoit contre l'hérésie, le clergé
fut humilié et mis à contribution; ensuite le colloque de Poissy, où des
ministres protestants, ce qui étoit encore sans exemple, se rendirent,
munis de sauf-conduits, pour disputer contre des évêques catholiques.
La reine avoit elle-même provoqué cette conférence fameuse; et elle
l'avoit fait pour calmer l'amiral, qui l'accusoit d'être le principal
auteur de l'édit de juillet. Elle eut donc lieu, malgré les fortes et
judicieuses représentations du cardinal de Tournon, qui n'eut pas de
peine à démontrer que rien n'étoit plus dangereux que de permettre que
l'on disputât publiquement sur une religion dont les preuves invincibles
étoient fondées sur l'autorité; et qu'en cette circonstance, le danger
étoit d'autant plus grand, que beaucoup d'esprits étoient déjà ou
corrompus ou ébranlés par toutes ces doctrines nouvelles, uniquement
fondées sur le raisonnement. Mais Catherine s'inquiétoit peu de ces
graves considérations: elle suivoit la marche que lui traçoient les
intérêts du moment; et nous avons déjà fait voir, et plus d'une fois,
que ces intérêts étoient à peu près sa seule religion[25].
[Note 25: On peut juger de ce qu'étoient ses principes et ses croyances
en matières religieuses, par la lettre qu'elle écrivit au pape Pie IV, à
l'occasion de cette assemblée, qu'elle présumoit devoir être vue d'un
très-mauvais oeil par la cour de Rome. Dans cette lettre, qui est un
monument curieux et de nature à jeter un nouveau jour sur sa politique
et sur son caractère, Catherine, après avoir exposé au saint père la
nécessité où elle se voit réduite d'user de condescendance à l'égard des
calvinistes, dont le nombre est infini dans le royaume, l'exhorte à ne
point retrancher de la communion de l'église ceux qui, croyant aux
dogmes capitaux, ont des scrupules sur quelques points moins importants;
par exemple, sur le culte des images, qu'elle considère elle-même comme
_défendu par l'Écriture_; sur les exorcismes et les autres cérémonies du
baptême; sur le rétablissement de la communion sous les deux espèces,
qu'elle jugeoit _plus conforme_ au précepte de l'Évangile que ce qui
avoit été décidé par les conciles. Elle demandoit encore que l'_on
retranchât la fête du Saint-Sacrement_ et les processions dont elle
étoit accompagnée; que le service divin _se fît en langue vulgaire_;
qu'on abolit l'_usage des messes où le prêtre communioit seul_, etc.]
À ce colloque parurent, du côté des protestants, le célèbre Théodore de
Bèze et quelques docteurs de l'église calviniste et sacramentaire. Si
l'on eût attendu quelque temps, on eût pu, sans prendre la peine de
disputer contre eux, les mettre aux prises avec des docteurs luthériens
qu'avoient députés quelques princes d'Allemagne; et offrir ainsi le
spectacle frappant de la réforme s'élevant déjà contre elle-même, et dès
sa naissance, portant dans son sein des germes de division et de mort.
Mais ceux-ci n'arrivèrent qu'après les conférences, lesquelles eurent
d'ailleurs le caractère et l'issue qu'elles devoient avoir. Théodore de
Bèze, qui porta la parole au nom des députés de sa secte, cita
l'Écriture, les pères, les conciles, interprétant à sa manière les
textes et les traditions, pour justifier sa doctrine et ses opinions; le
cardinal de Tournon et plus particulièrement encore le cardinal de
Lorraine lui montrèrent avec beaucoup de solidité combien étoient vains
tous ces raisonnements, par cela seul qu'ils n'étoient que des
raisonnements, auxquels on pouvoit en opposer d'autres et à l'infini,
les sens de l'Écriture et de la tradition étant susceptibles de recevoir
un grand nombre d'interprétations diverses: d'où ils conclurent que,
sans un interprète _vivant_ et irrécusable, la religion chrétienne ne
présenteroit plus qu'un abyme d'éternelles contradictions, et qu'il
falloit ou la rejeter entièrement, ou reconnoître l'autorité
infaillible qui seule pouvoit lui donner force de loi. Toute la science
et toutes les subtilités de l'orateur protestant vinrent échouer contre
cet invincible argument[26]; toutefois lui et les siens ne s'en
attribuèrent pas moins la victoire, répandant partout qu'on ne leur
avoit point répondu, parce que, dans le sens qu'ils l'entendoient, on ne
devoit point en effet leur répondre; et ainsi furent démontrés le danger
et l'inutilité de semblables conférences.
[Note 26: Le général des jésuites Laynez, qui venoit de succéder
immédiatement à saint Ignace de Loyola, parut aussi dans ces conférences
et par ordre du légat. Il parla en langue italienne avec beaucoup de
force et de solidité, et réfuta particulièrement les propositions
hétérodoxes et les blasphèmes que Théodore de Bèze et ses adhérents
avancèrent sur la juridiction des évêques et sur l'Eucharistie. Son
discours déplut fort à la reine, à laquelle il adressa plusieurs fois la
parole, pour lui faire sentir le danger de traiter de semblables
matières dans d'autres assemblées que celles qui étoient légalement
instituées par l'Église, pour les examiner et en décider.]
Ce colloque de Poissy ne servit qu'à faire éclater encore davantage le
mauvais esprit du chancelier, qui se montra plus à découvert dans cette
circonstance qu'il ne l'avoit fait jusqu'alors; et à rendre évidente
cette disposition où étoit alors la reine de favoriser le parti réformé.
Mais il produisit aussi cet heureux effet que le roi de Navarre, frappé
des variations de la doctrine protestante et de la mauvaise foi de ses
défenseurs, commença à être ébranlé et à montrer quelque penchant à
rentrer dans le sein de l'église catholique. Les Guises, qui le
suivoient, pour ainsi dire, pas à pas, n'avoient garde de manquer une
occasion si décisive de se délivrer enfin et pour toujours des intrigues
fatigantes et de la politique inconstante et perfide de Catherine, de se
donner ainsi le seul appui qui leur manquoit encore pour n'avoir plus
rien à craindre de personne et se rendre redoutables à tous. Toute leur
habileté et toutes leurs ressources furent donc mises en oeuvre pour
achever ce que le colloque de Poissy avoit commencé: ils appelèrent à
leur secours le pape et le roi d'Espagne, qui entrèrent avec beaucoup
d'ardeur dans cette négociation. Aux motifs de conscience qui étoient de
nature à faire impression sur le roi de Navarre, dont le coeur étoit
naturellement simple et droit, ils surent joindre des motifs d'intérêt
personnels propres à le toucher vivement[27]; enfin par une de ces
révolutions si fréquentes dans cette déplorable époque de notre
histoire, tandis que Catherine se faisoit en quelque sorte de catholique
protestante, Antoine de Bourbon s'apprêtoit à quitter le parti
protestant pour se mettre à la tête du parti catholique.
[Note 27: Dans les conférences qu'on eut avec lui à ce sujet, on lui
promit de la part du roi d'Espagne ou la restitution de la Navarre, ou
de lui donner en place l'île de Sardaigne, comme un équivalent.]
Toutefois avant que ce prince timide et irrésolu se fût entièrement
décidé, cette protection marquée que la reine mère accordoit déjà aux
hérétiques causa de nouveaux troubles dans Paris. Les prédicateurs
tonnèrent dans les chaires contre une aussi coupable indulgence; et
comme, dans ces temps malheureux, et par des causes que nous avons déjà
fait connoître, l'esprit de révolte étoit partout; et que ceux-là mêmes
qui défendoient les vraies doctrines, protestoient secrètement contre
l'autorité, qui en est la seule sauve garde, ce zèle religieux, qui
n'avoit plus ni règle ni frein, s'emporta jusqu'à l'outrage contre ceux
qui étoient chargés de l'administration publique, et la chaire retentit
de maximes séditieuses et subversives de toute puissance légitime. Ces
fougueux orateurs parloient à un peuple qui n'étoit que trop disposé à
les écouter: on craignit les suites de ces sermons fanatiques, et, pour
en arrêter le cours, le prince de La Roche-sur-Yon fit enlever au milieu
de la nuit et conduire dans les prisons de Saint-Germain le plus violent
de ces prédicateurs. Le lendemain il jugea à propos d'en donner avis au
parlement, en lui communiquant l'ordre qu'il avoit reçu du roi: à peine
cette nouvelle se fut-elle répandue, que les cours du palais se
remplirent de citoyens de tous les rangs; les principaux bourgeois
rendirent plainte contre cette violence publique; et leur animosité alla
si loin, que, n'obtenant rien du parlement, ils ne craignirent pas
d'aller à Saint-Germain porter au roi lui-même leurs réclamations; et là
ils s'exprimèrent avec si peu de ménagements, ils poussèrent de telles
clameurs, qu'on fut obligé de leur rendre le prisonnier, qu'ils
ramenèrent en triomphe dans l'église de Saint-Barthélemi, où il avoit
prononcé son sermon.
Les réformés, par leur conduite insolente et pleine de violence,
sembloient prendre à tâche de justifier cette haine et de l'aigrir de
jour en jour davantage. Ils tenoient leurs principales assemblées à
l'enseigne du _Patriarche_, dans une vaste maison qui touchoit presque à
l'église Saint-Marceau, dans le faubourg du même nom. Il arriva que,
s'étant rassemblés, le 26 décembre, fête de Saint-Étienne, pour entendre
le prêche d'un de leurs ministres, ils se trouvèrent importunés par le
bruit des cloches qui, dans le même temps, appeloient les paroissiens à
Vêpres. Quelques-uns des leurs, envoyés par eux pour faire cesser ce
bruit, s'acquittèrent de cette commission imprudente avec une telle
hauteur, qu'on ne leur répondit qu'en les maltraitant et en les
chassant de l'église. Aussitôt les réformés, parmi lesquels il y avoit
beaucoup de gentilshommes, sortent en fureur de leur temple, courent à
l'église où les catholiques s'étoient renfermés, en enfoncent les
portes, et tombent, l'épée à la main, sur cette multitude désarmée. Ils
tuèrent un grand nombre de ces malheureux, et furent aidés, dans cette
sanglante exécution, par la maréchaussée et une partie du guet, qui,
appelés pour maintenir l'ordre, écrasoient sous les pieds de leurs
chevaux ou abattoient à grands coups d'épée ceux qui cherchoient à
s'enfuir. Ce fut en vain que quelques-uns d'entre eux, réfugiés dans le
clocher, sonnèrent le tocsin pour appeler le peuple à leur secours. Les
bourgeois, dépouillés de leurs armes depuis environ deux ans, n'avoient
aucun moyen de les tirer du danger, et se trouvoient d'ailleurs arrêtés
au coin des rues par des corps-de-garde que le commandant du guet y
avoit placés. Plus fanatiques encore que leurs adversaires qu'ils
accusoient de fanatisme, les réformés, après avoir assouvi leur première
fureur sur cette foule sans défense, la tournèrent sur les objets du
culte catholique, brisèrent les portes du tabernacle, en arrachèrent les
vases sacrés, foulèrent aux pieds les hosties consacrées, renversèrent
l'autel, mirent en pièces les croix, les images et les statues. Ils
firent plus, ils osèrent lier de cordes trente-deux prisonniers,
prêtres ou bourgeois; et ce fut un spectacle nouveau et révoltant de
voir, dans le sein de la capitale de la France, des protestants
conduisant des catholiques en prison, au milieu d'une population toute
catholique. Ils ne tardèrent pas à être délivrés, et l'on donna même des
ordres pour informer contre les auteurs de la sédition; mais on prit en
même temps les arrangements nécessaires pour en éluder l'effet[28],
parce qu'il étoit décidé à la cour, c'est-à-dire, dans le parti de la
reine, de ménager en tout les réformés.
[Note 28: Cependant le chevalier du guet, Jean Gabaston, fut pendu comme
auteur du désordre, auquel il avoit effectivement beaucoup contribué.]
En effet le roi de Navarre s'étoit enfin déclaré: son union avec les
triumvirs n'étoit plus un mystère; et Catherine, à qui jusqu'alors ce
parti avoit semblé peu redoutable, épouvantée d'une alliance qui
n'alloit pas moins qu'à ruiner en un moment ce qu'elle avoit acquis par
tant d'artifices et de travaux, ne vit plus pour elle d'autre ressource
que de se jeter entre les bras des réformés. Par l'entremise de
l'Hôpital, que l'on voit toujours mêlé à ces funestes intrigues, et,
dans le conseil de cette princesse, toujours opinant pour le plus
mauvais parti, une alliance étroite fut donc formée entre elle, le
prince de Condé et les Colignis; et le nouveau gage de cette union fut
la promesse formelle qu'elle leur fit de révoquer l'édit de juillet et
de faire enfin obtenir aux réformés ce qu'ils désiroient depuis si
long-temps, l'exercice public de leur culte. Ce fut, dit-on, à cette
occasion que l'amiral, qui la croyoit sincèrement calviniste, crut
pouvoir s'ouvrir entièrement à elle, et lui découvrir les ressources
immenses de sa faction[29]: aveu indiscret qui lui apprit bien des
choses qu'elle ignoroit encore, et qu'elle renferma dans le fond de son
coeur pour en faire son profit, selon que le demanderoient les
circonstances et son intérêt.
[Note 29: Il lui déclara qu'il s'offroit à elle comme l'organe de deux
mille cent cinquante églises réformées, répandues dans toute la France;
qu'elle pouvoit agir sans rien craindre du triumvirat; qu'elle ne
manqueroit ni d'argent ni de troupes pour soutenir son autorité, si l'on
entreprenoit d'y porter atteinte.
(Davila, lib 2.)]
(1562) Le moment présent demandoit qu'elle fît ce qui étoit agréable aux
réformés; et, comme elle n'étoit pas sûre du conseil, où dominoit alors
le parti des Guises, elle convoqua à Saint-Germain et pour le mois de
janvier suivant, une assemblée de notables, particulièrement composée de
députés de tous les parlements et de toutes les autres cours
souveraines: assemblée à laquelle les triumvirs refusèrent d'assister,
et que ses manoeuvres et celles du chancelier avoient su composer de
telle manière que l'édit de juillet y fut révoqué, et remplacé par
l'édit scandaleux et devenu à jamais célèbre sous le nom d'édit de
janvier, dans lequel il fut enfin accordé aux huguenots d'exercer
publiquement leur culte, et d'élever autel contre autel, dans le royaume
très-chrétien. C'est alors que l'on put commencer à connoître cette
fausse position dans laquelle s'étoit placé le parlement, qui depuis si
long-temps combattoit à la fois pour la vraie religion et contre la
puissance du chef de l'église. Cette puissance, si elle eût été
respectée en France comme elle l'avoit été jadis et comme elle devoit
l'être, si elle y eût exercé la juste influence qu'il lui appartenoit
d'y avoir, eût coupé à l'instant même le mal dans sa racine; et la
sentence qu'elle eût portée en cette grave circonstance devenant
obligatoire pour tous, cette cour de justice, où dominoit toujours le
parti catholique, se seroit trouvée dans le cas d'une résistance
légitime contre l'autorité même de son propre souverain, ou de ceux qui
le représentoient. Mais, parce que le parlement avoit voulu se faire
indépendant de l'autorité spirituelle, le cri de sa conscience contre un
acte de l'autorité temporelle devint un cri de révolte; et il put
apprendre à ses dépens que ces deux puissances devoient exercer un
empire égal, quoique bien différent, sur les sociétés chrétiennes; que
vouloir se soustraire à l'une, c'étoit se faire nécessairement esclave
de l'autre. Lorsqu'il fut question d'enregistrer cet édit monstrueux, ce
fut vainement qu'à deux reprises il fit les remontrances les plus
énergiques, et que deux fois il refusa l'enregistrement. Les menaces
n'ayant pu vaincre son obstination, on employa contre lui la
violence[30]; et il lui fallut céder. Les autres parlements ne
résistèrent pas avec moins d'opiniâtreté; mais, si l'on en excepte celui
de Dijon, tous enregistrèrent également, parce que l'on alla jusqu'à
déployer contre eux l'appareil de la force militaire. Cependant, comme
nous le verrons bientôt, cet édit si odieux aux catholiques accrut
l'audace des huguenots sans les satisfaire; et, au moyen de ce système
funeste de conciliation et de prétendue justice distributive, les
ressentiments n'en devinrent que plus violents et plus implacables.
[Note 30: Au moment où le parlement délibéroit, et témoignoit la plus
forte opposition contre l'enregistrement de l'édit, une troupe de quatre
à cinq cents hommes, armés de toutes pièces, remplirent les cours du
palais, demandant à grands cris qu'on les fit parler au premier
président et au procureur-général, et menaçant de les mettre en pièces
si l'édit n'étoit publié sur-le-champ. On ne douta point que cette scène
violente n'eût été préparée par le maréchal de Montmorenci, qui alors
étoit encore gouverneur de Paris.]
Cependant à peine eut-il été rendu, que commencèrent à éclater tous les
désordres qui en étoient l'inévitable conséquence; et que dans toutes
les parties de la France les scandales se multiplièrent avec les
symptômes les plus effrayants: un grand nombre se déclaroient
calvinistes, qu'on n'avoit point jusque-là soupçonnés de l'être; des
religieux et des religieuses désertoient leur cloître et apostasioient
publiquement; des clercs et des prêtres alloient se marier au prêche en
vertu de l'édit; et de toutes parts les catholiques étoient de nouveau
et impunément insultés et menacés. Mais, dans le temps même que les
réformés se réjouissoient de ces déplorables triomphes, la politique
profonde des Guises préparoit dans l'ombre les ressorts qui devoient
porter un coup terrible à leurs ennemis, et changer entièrement le cours
des événements.
Voici quelle étoit alors la position des choses; et il convient de la
bien connoître pour entendre clairement ce qui va suivre. L'édit de
janvier avoit profondément affligé le souverain pontife, réduit alors à
négocier et à solliciter en faveur de la religion, au lieu de commander
en maître comme il lui auroit appartenu de le faire. Il savoit que
c'étoient les pernicieux conseils des Colignis qui avoient poussé la
reine à prendre d'aussi funestes résolutions: soutenu de l'ambassadeur
d'Espagne, son légat, le cardinal de Ferrare, pressa donc Antoine de
Bourbon d'user de toute l'autorité que lui donnoit sa charge de
lieutenant-général du royaume, pour les faire exiler de la cour; et tous
les deux lui firent entendre que le traité entamé avec lui pour la
restitution de la Navarre, ou pour un équivalent à cette restitution, ne
pouvoit se conclure qu'à ce prix.
Par suite de ces instances du légat, ce prince demanda avec beaucoup
d'instances à la reine d'éloigner les Colignis. Catherine crut trouver
dans cette demande une occasion favorable de se délivrer en même temps
des principaux chefs du triumvirat, qu'elle craignoit beaucoup plus
qu'elle ne prenoit d'intérêt aux chefs des réformés. Elle consentit donc
sans beaucoup de peine à l'éloignement de ceux-ci, toutefois sous la
condition expresse que les Guises et le maréchal de Saint-André
s'éloigneroient en même temps qu'eux; et ce qui dut sans doute causer
quelque étonnement, c'est que tous acceptèrent cette espèce d'exil sans
en paroître nullement affectés. En effet, chacun d'eux n'y voyoit rien
qui pût lui nuire et croyoit au contraire y trouver son avantage. Les
princes lorrains laissoient à la cour le roi de Navarre entre les mains
du légat et de l'ambassadeur d'Espagne, auxquels il ne pouvoit plus
désormais échapper; les Colignis ainsi que le prince de Condé
comptoient sur la reine à cause de la frayeur que lui causoit le
triumvirat, et pensoient que, délivrée de la présence des Guises, elle
auroit plus de moyens de consolider l'alliance qu'elle avoit contractée
avec eux. La séparation se fit à Saint-Germain: le duc de Guise se
retira à Joinville, et le cardinal son frère à Reims; le prince de Condé
et les Colignis se rendirent à Paris; la reine emmena le roi à la maison
royale de Monceaux située à quelque distance de la ville de Meaux; et
chacun s'occupa sans relâche de mettre son absence à profit.