Il suffit de ce retour de Catherine vers les ennemis des Guises, pour

rendre aux chefs du parti religionnaire toute leur audace et toute leur

activité. Ils présentèrent aussitôt au roi, et par les mains du roi de

Navarre, une requête dans laquelle ils accusoient le parlement d'avoir

violé l'édit de Romorantin qui, lui interdisant la connoissance des

crimes d'hérésie, l'attribuoit exclusivement aux évêques[23]; et en même

temps d'avoir adopté et fait exécuter de nouvelles mesures de rigueur

contre les hérétiques. Le parlement fut aussitôt mandé au conseil d'état

pour y rendre compte de sa conduite, et pour y recevoir de nouveau

l'ordre, tant de fois répété, d'enregistrer les ordonnances du roi sans

délai et sans modifications. Au sujet d'une émeute excitée par les

protestants, et dans laquelle ces sectaires étoient évidemment

punissables, on rendit plusieurs ordonnances nouvelles tellement

favorables au calvinisme, qu'ils assimiloient presque son culte à celui

des catholiques; et le chancelier, prévoyant l'opposition que la cour ne

manqueroit pas d'y apporter, ne craignit point de déroger à l'ancienne

forme, et de les adresser directement aux tribunaux inférieurs.

L'étonnement du parlement fut grand, ses remontrances furent très-vives,

et, dans cette circonstance, d'une telle force de raison, qu'on ne jugea

pas à propos d'y répliquer. Cependant ces ordonnances s'exécutoient:

c'étoient les catholiques qui, par une révolution inouïe, étoient

devenus les opprimés; et les calvinistes montrèrent bien, dans cette

circonstance, l'esprit de faction et d'indépendance qui faisoit le

caractère de leur secte, par la manière dont ils abusèrent de ce moment

de prospérité. Leur insolence et la publicité qu'ils donnèrent à leurs

prêches à Paris, où ils étoient moins nombreux que partout ailleurs,

excitèrent de nouveau la fureur du peuple. Il y eut encore des rixes au

faubourg Saint-Germain, dans lesquelles les hérétiques, la plupart

gentilshommes, eurent facilement l'avantage contre des écoliers et des

bourgeois. Ils en tuèrent plusieurs, jetèrent l'épouvante parmi les

autres, et, montrant ensuite les ordonnances du roi, bravèrent

impunément les tribunaux qui osèrent sévir contre eux. De tels excès

produisirent, du reste, une commotion subite et générale dans le

royaume, et firent prévoir des désordres encore plus grands.

[Note 23: On sait que plusieurs évêques étoient secrètement partisans de

la réforme, et que le clergé étoit alors extrêmement corrompu; ce qui

fait comprendre comment ils donnoient en ce moment la préférence aux

tribunaux ecclésiastiques.]

(1561) Cette agitation extraordinaire des esprits causa de vives

inquiétudes à la cour; le parti de la reine sentit le danger qu'il y

avoit d'employer des moyens arbitraires aussi violents; et il fut décidé

qu'on réuniroit ensemble le conseil et le parlement pour statuer sur la

liberté civile qu'il étoit convenable d'accorder à ceux qui professoient

la nouvelle doctrine[24]. Le résultat de ces conférences fut l'édit

connu sous le nom d'édit de juillet, et donné quelques jours après à

Saint-Germain, lequel, quoique moins rigoureux que celui de Romorantin,

ne fit qu'aigrir les ressentiments de tout le parti, parce que, si l'on

en excepte la peine de mort que les sectaires cessoient d'encourir

lorsqu'ils étoient convaincus, ils se trouvèrent du reste dans une

position aussi fâcheuse qu'auparavant, et surtout privés de la

permission momentanée qu'ils avoient obtenue de s'assembler

publiquement.

[Note 24: Ce qui prouve à quel point les idées avoient changé dans un

petit nombre d'années, c'est que plusieurs membres du parlement,

attachés secrètement à la religion réformée, se rappelant l'exemple du

conseiller Anne Dubourg, et ayant témoigné quelque crainte que ce ne fût

un nouveau piége qu'on vouloit leur tendre, on crut devoir leur donner

une déclaration formelle qu'ils pourroient opiner librement, et sans

courir aucun risque ni pour leur vie, ni pour leurs biens, ni pour leurs

charges.]

Ainsi Catherine n'avait recueilli jusqu'alors d'autre fruit de tous ses

vains ménagements que d'irriter encore davantage les chefs du parti

protestant, en se privant de l'appui qu'elle auroit pu trouver dans ceux

du parti catholique. Toutefois cet édit produisit un calme apparent et

de feintes réconciliations, parmi lesquelles on remarqua celle du prince

de Condé et du duc de Guise, qui, par ordre du roi, se virent et même

s'embrassèrent. Deux événements d'une plus grande importance vinrent

bientôt occuper les esprits: d'abord les états-généraux tenus à

Pontoise, où l'administration du royaume pour laquelle elle avoit tout

sacrifié, et sa conscience et ses véritables intérêts, fut confirmée à

la reine; dans lesquels, par une contradiction sans doute fort étrange,

tandis que la France entière se soulevoit contre l'hérésie, le clergé

fut humilié et mis à contribution; ensuite le colloque de Poissy, où des

ministres protestants, ce qui étoit encore sans exemple, se rendirent,

munis de sauf-conduits, pour disputer contre des évêques catholiques.

La reine avoit elle-même provoqué cette conférence fameuse; et elle

l'avoit fait pour calmer l'amiral, qui l'accusoit d'être le principal

auteur de l'édit de juillet. Elle eut donc lieu, malgré les fortes et

judicieuses représentations du cardinal de Tournon, qui n'eut pas de

peine à démontrer que rien n'étoit plus dangereux que de permettre que

l'on disputât publiquement sur une religion dont les preuves invincibles

étoient fondées sur l'autorité; et qu'en cette circonstance, le danger

étoit d'autant plus grand, que beaucoup d'esprits étoient déjà ou

corrompus ou ébranlés par toutes ces doctrines nouvelles, uniquement

fondées sur le raisonnement. Mais Catherine s'inquiétoit peu de ces

graves considérations: elle suivoit la marche que lui traçoient les

intérêts du moment; et nous avons déjà fait voir, et plus d'une fois,

que ces intérêts étoient à peu près sa seule religion[25].

[Note 25: On peut juger de ce qu'étoient ses principes et ses croyances

en matières religieuses, par la lettre qu'elle écrivit au pape Pie IV, à

l'occasion de cette assemblée, qu'elle présumoit devoir être vue d'un

très-mauvais oeil par la cour de Rome. Dans cette lettre, qui est un

monument curieux et de nature à jeter un nouveau jour sur sa politique

et sur son caractère, Catherine, après avoir exposé au saint père la

nécessité où elle se voit réduite d'user de condescendance à l'égard des

calvinistes, dont le nombre est infini dans le royaume, l'exhorte à ne

point retrancher de la communion de l'église ceux qui, croyant aux

dogmes capitaux, ont des scrupules sur quelques points moins importants;

par exemple, sur le culte des images, qu'elle considère elle-même comme

_défendu par l'Écriture_; sur les exorcismes et les autres cérémonies du

baptême; sur le rétablissement de la communion sous les deux espèces,

qu'elle jugeoit _plus conforme_ au précepte de l'Évangile que ce qui

avoit été décidé par les conciles. Elle demandoit encore que l'_on

retranchât la fête du Saint-Sacrement_ et les processions dont elle

étoit accompagnée; que le service divin _se fît en langue vulgaire_;

qu'on abolit l'_usage des messes où le prêtre communioit seul_, etc.]

À ce colloque parurent, du côté des protestants, le célèbre Théodore de

Bèze et quelques docteurs de l'église calviniste et sacramentaire. Si

l'on eût attendu quelque temps, on eût pu, sans prendre la peine de

disputer contre eux, les mettre aux prises avec des docteurs luthériens

qu'avoient députés quelques princes d'Allemagne; et offrir ainsi le

spectacle frappant de la réforme s'élevant déjà contre elle-même, et dès

sa naissance, portant dans son sein des germes de division et de mort.

Mais ceux-ci n'arrivèrent qu'après les conférences, lesquelles eurent

d'ailleurs le caractère et l'issue qu'elles devoient avoir. Théodore de

Bèze, qui porta la parole au nom des députés de sa secte, cita

l'Écriture, les pères, les conciles, interprétant à sa manière les

textes et les traditions, pour justifier sa doctrine et ses opinions; le

cardinal de Tournon et plus particulièrement encore le cardinal de

Lorraine lui montrèrent avec beaucoup de solidité combien étoient vains

tous ces raisonnements, par cela seul qu'ils n'étoient que des

raisonnements, auxquels on pouvoit en opposer d'autres et à l'infini,

les sens de l'Écriture et de la tradition étant susceptibles de recevoir

un grand nombre d'interprétations diverses: d'où ils conclurent que,

sans un interprète _vivant_ et irrécusable, la religion chrétienne ne

présenteroit plus qu'un abyme d'éternelles contradictions, et qu'il

falloit ou la rejeter entièrement, ou reconnoître l'autorité

infaillible qui seule pouvoit lui donner force de loi. Toute la science

et toutes les subtilités de l'orateur protestant vinrent échouer contre

cet invincible argument[26]; toutefois lui et les siens ne s'en

attribuèrent pas moins la victoire, répandant partout qu'on ne leur

avoit point répondu, parce que, dans le sens qu'ils l'entendoient, on ne

devoit point en effet leur répondre; et ainsi furent démontrés le danger

et l'inutilité de semblables conférences.

[Note 26: Le général des jésuites Laynez, qui venoit de succéder

immédiatement à saint Ignace de Loyola, parut aussi dans ces conférences

et par ordre du légat. Il parla en langue italienne avec beaucoup de

force et de solidité, et réfuta particulièrement les propositions

hétérodoxes et les blasphèmes que Théodore de Bèze et ses adhérents

avancèrent sur la juridiction des évêques et sur l'Eucharistie. Son

discours déplut fort à la reine, à laquelle il adressa plusieurs fois la

parole, pour lui faire sentir le danger de traiter de semblables

matières dans d'autres assemblées que celles qui étoient légalement

instituées par l'Église, pour les examiner et en décider.]

Ce colloque de Poissy ne servit qu'à faire éclater encore davantage le

mauvais esprit du chancelier, qui se montra plus à découvert dans cette

circonstance qu'il ne l'avoit fait jusqu'alors; et à rendre évidente

cette disposition où étoit alors la reine de favoriser le parti réformé.

Mais il produisit aussi cet heureux effet que le roi de Navarre, frappé

des variations de la doctrine protestante et de la mauvaise foi de ses

défenseurs, commença à être ébranlé et à montrer quelque penchant à

rentrer dans le sein de l'église catholique. Les Guises, qui le

suivoient, pour ainsi dire, pas à pas, n'avoient garde de manquer une

occasion si décisive de se délivrer enfin et pour toujours des intrigues

fatigantes et de la politique inconstante et perfide de Catherine, de se

donner ainsi le seul appui qui leur manquoit encore pour n'avoir plus

rien à craindre de personne et se rendre redoutables à tous. Toute leur

habileté et toutes leurs ressources furent donc mises en oeuvre pour

achever ce que le colloque de Poissy avoit commencé: ils appelèrent à

leur secours le pape et le roi d'Espagne, qui entrèrent avec beaucoup

d'ardeur dans cette négociation. Aux motifs de conscience qui étoient de

nature à faire impression sur le roi de Navarre, dont le coeur étoit

naturellement simple et droit, ils surent joindre des motifs d'intérêt

personnels propres à le toucher vivement[27]; enfin par une de ces

révolutions si fréquentes dans cette déplorable époque de notre

histoire, tandis que Catherine se faisoit en quelque sorte de catholique

protestante, Antoine de Bourbon s'apprêtoit à quitter le parti

protestant pour se mettre à la tête du parti catholique.

[Note 27: Dans les conférences qu'on eut avec lui à ce sujet, on lui

promit de la part du roi d'Espagne ou la restitution de la Navarre, ou

de lui donner en place l'île de Sardaigne, comme un équivalent.]

Toutefois avant que ce prince timide et irrésolu se fût entièrement

décidé, cette protection marquée que la reine mère accordoit déjà aux

hérétiques causa de nouveaux troubles dans Paris. Les prédicateurs

tonnèrent dans les chaires contre une aussi coupable indulgence; et

comme, dans ces temps malheureux, et par des causes que nous avons déjà

fait connoître, l'esprit de révolte étoit partout; et que ceux-là mêmes

qui défendoient les vraies doctrines, protestoient secrètement contre

l'autorité, qui en est la seule sauve garde, ce zèle religieux, qui

n'avoit plus ni règle ni frein, s'emporta jusqu'à l'outrage contre ceux

qui étoient chargés de l'administration publique, et la chaire retentit

de maximes séditieuses et subversives de toute puissance légitime. Ces

fougueux orateurs parloient à un peuple qui n'étoit que trop disposé à

les écouter: on craignit les suites de ces sermons fanatiques, et, pour

en arrêter le cours, le prince de La Roche-sur-Yon fit enlever au milieu

de la nuit et conduire dans les prisons de Saint-Germain le plus violent

de ces prédicateurs. Le lendemain il jugea à propos d'en donner avis au

parlement, en lui communiquant l'ordre qu'il avoit reçu du roi: à peine

cette nouvelle se fut-elle répandue, que les cours du palais se

remplirent de citoyens de tous les rangs; les principaux bourgeois

rendirent plainte contre cette violence publique; et leur animosité alla

si loin, que, n'obtenant rien du parlement, ils ne craignirent pas

d'aller à Saint-Germain porter au roi lui-même leurs réclamations; et là

ils s'exprimèrent avec si peu de ménagements, ils poussèrent de telles

clameurs, qu'on fut obligé de leur rendre le prisonnier, qu'ils

ramenèrent en triomphe dans l'église de Saint-Barthélemi, où il avoit

prononcé son sermon.

Les réformés, par leur conduite insolente et pleine de violence,

sembloient prendre à tâche de justifier cette haine et de l'aigrir de

jour en jour davantage. Ils tenoient leurs principales assemblées à

l'enseigne du _Patriarche_, dans une vaste maison qui touchoit presque à

l'église Saint-Marceau, dans le faubourg du même nom. Il arriva que,

s'étant rassemblés, le 26 décembre, fête de Saint-Étienne, pour entendre

le prêche d'un de leurs ministres, ils se trouvèrent importunés par le

bruit des cloches qui, dans le même temps, appeloient les paroissiens à

Vêpres. Quelques-uns des leurs, envoyés par eux pour faire cesser ce

bruit, s'acquittèrent de cette commission imprudente avec une telle

hauteur, qu'on ne leur répondit qu'en les maltraitant et en les

chassant de l'église. Aussitôt les réformés, parmi lesquels il y avoit

beaucoup de gentilshommes, sortent en fureur de leur temple, courent à

l'église où les catholiques s'étoient renfermés, en enfoncent les

portes, et tombent, l'épée à la main, sur cette multitude désarmée. Ils

tuèrent un grand nombre de ces malheureux, et furent aidés, dans cette

sanglante exécution, par la maréchaussée et une partie du guet, qui,

appelés pour maintenir l'ordre, écrasoient sous les pieds de leurs

chevaux ou abattoient à grands coups d'épée ceux qui cherchoient à

s'enfuir. Ce fut en vain que quelques-uns d'entre eux, réfugiés dans le

clocher, sonnèrent le tocsin pour appeler le peuple à leur secours. Les

bourgeois, dépouillés de leurs armes depuis environ deux ans, n'avoient

aucun moyen de les tirer du danger, et se trouvoient d'ailleurs arrêtés

au coin des rues par des corps-de-garde que le commandant du guet y

avoit placés. Plus fanatiques encore que leurs adversaires qu'ils

accusoient de fanatisme, les réformés, après avoir assouvi leur première

fureur sur cette foule sans défense, la tournèrent sur les objets du

culte catholique, brisèrent les portes du tabernacle, en arrachèrent les

vases sacrés, foulèrent aux pieds les hosties consacrées, renversèrent

l'autel, mirent en pièces les croix, les images et les statues. Ils

firent plus, ils osèrent lier de cordes trente-deux prisonniers,

prêtres ou bourgeois; et ce fut un spectacle nouveau et révoltant de

voir, dans le sein de la capitale de la France, des protestants

conduisant des catholiques en prison, au milieu d'une population toute

catholique. Ils ne tardèrent pas à être délivrés, et l'on donna même des

ordres pour informer contre les auteurs de la sédition; mais on prit en

même temps les arrangements nécessaires pour en éluder l'effet[28],

parce qu'il étoit décidé à la cour, c'est-à-dire, dans le parti de la

reine, de ménager en tout les réformés.

[Note 28: Cependant le chevalier du guet, Jean Gabaston, fut pendu comme

auteur du désordre, auquel il avoit effectivement beaucoup contribué.]

En effet le roi de Navarre s'étoit enfin déclaré: son union avec les

triumvirs n'étoit plus un mystère; et Catherine, à qui jusqu'alors ce

parti avoit semblé peu redoutable, épouvantée d'une alliance qui

n'alloit pas moins qu'à ruiner en un moment ce qu'elle avoit acquis par

tant d'artifices et de travaux, ne vit plus pour elle d'autre ressource

que de se jeter entre les bras des réformés. Par l'entremise de

l'Hôpital, que l'on voit toujours mêlé à ces funestes intrigues, et,

dans le conseil de cette princesse, toujours opinant pour le plus

mauvais parti, une alliance étroite fut donc formée entre elle, le

prince de Condé et les Colignis; et le nouveau gage de cette union fut

la promesse formelle qu'elle leur fit de révoquer l'édit de juillet et

de faire enfin obtenir aux réformés ce qu'ils désiroient depuis si

long-temps, l'exercice public de leur culte. Ce fut, dit-on, à cette

occasion que l'amiral, qui la croyoit sincèrement calviniste, crut

pouvoir s'ouvrir entièrement à elle, et lui découvrir les ressources

immenses de sa faction[29]: aveu indiscret qui lui apprit bien des

choses qu'elle ignoroit encore, et qu'elle renferma dans le fond de son

coeur pour en faire son profit, selon que le demanderoient les

circonstances et son intérêt.

[Note 29: Il lui déclara qu'il s'offroit à elle comme l'organe de deux

mille cent cinquante églises réformées, répandues dans toute la France;

qu'elle pouvoit agir sans rien craindre du triumvirat; qu'elle ne

manqueroit ni d'argent ni de troupes pour soutenir son autorité, si l'on

entreprenoit d'y porter atteinte.

(Davila, lib 2.)]

(1562) Le moment présent demandoit qu'elle fît ce qui étoit agréable aux

réformés; et, comme elle n'étoit pas sûre du conseil, où dominoit alors

le parti des Guises, elle convoqua à Saint-Germain et pour le mois de

janvier suivant, une assemblée de notables, particulièrement composée de

députés de tous les parlements et de toutes les autres cours

souveraines: assemblée à laquelle les triumvirs refusèrent d'assister,

et que ses manoeuvres et celles du chancelier avoient su composer de

telle manière que l'édit de juillet y fut révoqué, et remplacé par

l'édit scandaleux et devenu à jamais célèbre sous le nom d'édit de

janvier, dans lequel il fut enfin accordé aux huguenots d'exercer

publiquement leur culte, et d'élever autel contre autel, dans le royaume

très-chrétien. C'est alors que l'on put commencer à connoître cette

fausse position dans laquelle s'étoit placé le parlement, qui depuis si

long-temps combattoit à la fois pour la vraie religion et contre la

puissance du chef de l'église. Cette puissance, si elle eût été

respectée en France comme elle l'avoit été jadis et comme elle devoit

l'être, si elle y eût exercé la juste influence qu'il lui appartenoit

d'y avoir, eût coupé à l'instant même le mal dans sa racine; et la

sentence qu'elle eût portée en cette grave circonstance devenant

obligatoire pour tous, cette cour de justice, où dominoit toujours le

parti catholique, se seroit trouvée dans le cas d'une résistance

légitime contre l'autorité même de son propre souverain, ou de ceux qui

le représentoient. Mais, parce que le parlement avoit voulu se faire

indépendant de l'autorité spirituelle, le cri de sa conscience contre un

acte de l'autorité temporelle devint un cri de révolte; et il put

apprendre à ses dépens que ces deux puissances devoient exercer un

empire égal, quoique bien différent, sur les sociétés chrétiennes; que

vouloir se soustraire à l'une, c'étoit se faire nécessairement esclave

de l'autre. Lorsqu'il fut question d'enregistrer cet édit monstrueux, ce

fut vainement qu'à deux reprises il fit les remontrances les plus

énergiques, et que deux fois il refusa l'enregistrement. Les menaces

n'ayant pu vaincre son obstination, on employa contre lui la

violence[30]; et il lui fallut céder. Les autres parlements ne

résistèrent pas avec moins d'opiniâtreté; mais, si l'on en excepte celui

de Dijon, tous enregistrèrent également, parce que l'on alla jusqu'à

déployer contre eux l'appareil de la force militaire. Cependant, comme

nous le verrons bientôt, cet édit si odieux aux catholiques accrut

l'audace des huguenots sans les satisfaire; et, au moyen de ce système

funeste de conciliation et de prétendue justice distributive, les

ressentiments n'en devinrent que plus violents et plus implacables.

[Note 30: Au moment où le parlement délibéroit, et témoignoit la plus

forte opposition contre l'enregistrement de l'édit, une troupe de quatre

à cinq cents hommes, armés de toutes pièces, remplirent les cours du

palais, demandant à grands cris qu'on les fit parler au premier

président et au procureur-général, et menaçant de les mettre en pièces

si l'édit n'étoit publié sur-le-champ. On ne douta point que cette scène

violente n'eût été préparée par le maréchal de Montmorenci, qui alors

étoit encore gouverneur de Paris.]

Cependant à peine eut-il été rendu, que commencèrent à éclater tous les

désordres qui en étoient l'inévitable conséquence; et que dans toutes

les parties de la France les scandales se multiplièrent avec les

symptômes les plus effrayants: un grand nombre se déclaroient

calvinistes, qu'on n'avoit point jusque-là soupçonnés de l'être; des

religieux et des religieuses désertoient leur cloître et apostasioient

publiquement; des clercs et des prêtres alloient se marier au prêche en

vertu de l'édit; et de toutes parts les catholiques étoient de nouveau

et impunément insultés et menacés. Mais, dans le temps même que les

réformés se réjouissoient de ces déplorables triomphes, la politique

profonde des Guises préparoit dans l'ombre les ressorts qui devoient

porter un coup terrible à leurs ennemis, et changer entièrement le cours

des événements.

Voici quelle étoit alors la position des choses; et il convient de la

bien connoître pour entendre clairement ce qui va suivre. L'édit de

janvier avoit profondément affligé le souverain pontife, réduit alors à

négocier et à solliciter en faveur de la religion, au lieu de commander

en maître comme il lui auroit appartenu de le faire. Il savoit que

c'étoient les pernicieux conseils des Colignis qui avoient poussé la

reine à prendre d'aussi funestes résolutions: soutenu de l'ambassadeur

d'Espagne, son légat, le cardinal de Ferrare, pressa donc Antoine de

Bourbon d'user de toute l'autorité que lui donnoit sa charge de

lieutenant-général du royaume, pour les faire exiler de la cour; et tous

les deux lui firent entendre que le traité entamé avec lui pour la

restitution de la Navarre, ou pour un équivalent à cette restitution, ne

pouvoit se conclure qu'à ce prix.

Par suite de ces instances du légat, ce prince demanda avec beaucoup

d'instances à la reine d'éloigner les Colignis. Catherine crut trouver

dans cette demande une occasion favorable de se délivrer en même temps

des principaux chefs du triumvirat, qu'elle craignoit beaucoup plus

qu'elle ne prenoit d'intérêt aux chefs des réformés. Elle consentit donc

sans beaucoup de peine à l'éloignement de ceux-ci, toutefois sous la

condition expresse que les Guises et le maréchal de Saint-André

s'éloigneroient en même temps qu'eux; et ce qui dut sans doute causer

quelque étonnement, c'est que tous acceptèrent cette espèce d'exil sans

en paroître nullement affectés. En effet, chacun d'eux n'y voyoit rien

qui pût lui nuire et croyoit au contraire y trouver son avantage. Les

princes lorrains laissoient à la cour le roi de Navarre entre les mains

du légat et de l'ambassadeur d'Espagne, auxquels il ne pouvoit plus

désormais échapper; les Colignis ainsi que le prince de Condé

comptoient sur la reine à cause de la frayeur que lui causoit le

triumvirat, et pensoient que, délivrée de la présence des Guises, elle

auroit plus de moyens de consolider l'alliance qu'elle avoit contractée

avec eux. La séparation se fit à Saint-Germain: le duc de Guise se

retira à Joinville, et le cardinal son frère à Reims; le prince de Condé

et les Colignis se rendirent à Paris; la reine emmena le roi à la maison

royale de Monceaux située à quelque distance de la ville de Meaux; et

chacun s'occupa sans relâche de mettre son absence à profit.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 4 / 38 段