plus de malcontentement que de huguenoterie_[18]. C'est là une parole
très-remarquable, et qui exprime le véritable caractère de ces guerres
de religion, dont cette conspiration fut l'odieux et coupable prélude,
et dans lesquelles le fanatisme des subalternes ne doit être considéré
que comme l'instrument dont se servoient des chefs hypocrites et
froidement ambitieux; et ce qui le prouve particulièrement en cette
circonstance, c'est que des gens très-attachés à la religion catholique,
désiroient ardemment la révolution que le succès d'un tel complot devoit
amener. De ce nombre étoit le connétable de Montmorenci, qui avoit à se
venger des princes lorrains, et qui ne respiroit que la ruine de ces
fiers et puissants ennemis. Bien persuadés qu'il n'étoit point étranger
à la conspiration, les Guises lui firent malignement donner la
commission périlleuse d'aller au parlement de Paris, faire le rapport de
ce qui s'étoit passé, espérant le prendre par ses propres paroles, et le
rendre odieux au roi s'il ménageoit les conjurés, ou suspect à ses amis
s'il condamnoit trop fortement leur conduite. Montmorenci se tira avec
adresse d'un pas si dangereux: il rendit compte du fait le plus
brièvement possible et avec une négligence affectée, louant la prudence
des ministres, blâmant les conjurés, mais se taisant sur le point
principal du rapport qu'il étoit surtout chargé de faire valoir, qui
étoit que l'entreprise avoit été faite contre la personne même du roi,
ce que les Guises vouloient par dessus tout persuader au parlement et à
la France[19]. Toutefois cette compagnie parut le comprendre ainsi,
puisque, dans les remercîments qu'elle fit au roi du message qu'il avoit
daigné lui envoyer, elle donna au duc de Guise le titre de _Conservateur
de la patrie_.
[Note 18: Ce fut, vers ce temps-là, selon la plupart de nos historiens,
que l'on commença à désigner les religionnaires sous le nom de
_huguenots_, au lieu de celui de _luthériens_, sous le quel ils avoient
été jusqu'alors signalés. On donna à ce nom plusieurs étymologies, dont
la plus vraisemblable est celle qui le fait dériver d'une porte de la
ville de Tours, appelée la porte _Hugon_, près de laquelle les
calvinistes s'assembloient secrètement la nuit, et à l'heure qu'un lutin
nommé Hugon ou _Huguet_, suivant une tradition superstitieuse et
populaire, y faisoit son apparition.]
[Note 19: En raison des bruits calomnieux que l'on répandoit de toutes
parts contre eux, il leur importoit sans doute de faire croire ce qui
étoit d'ailleurs l'exacte vérité, que leurs intérêts n'étoient point
séparés de ceux du roi, et qu'ils n'avoient d'autres ennemis que les
siens, qui étoient en même temps ceux de l'état.]
Ce fut à cette époque que la mort du chancelier Olivier fit entrer dans
le conseil un homme à qui le siècle qui vient de finir et celui qui
commence ont, pour la première fois, élevé des statues, ce qui seul
suffiroit pour rendre suspecte sa grande renommée. Cet homme, qui prouva
ce que tant d'autres ont prouvé après lui, qu'on peut être un
très-habile légiste et en même temps un esprit faux, médiocre, et un
très-mauvais politique, est Michel de l'Hôpital. Il avoit long-temps
étudié; il connoissoit à fond la littérature ancienne et moderne, la
philosophie, la jurisprudence, et paroissoit fort enflé de cette vaine
science, sachant en effet beaucoup de choses, hors la seule qu'il
importoit alors de savoir à ceux qui avoient la prétention de se mêler
des affaires publiques: c'est que la nouvelle religion étoit le mal le
plus effrayant et le plus dangereux qui eût encore menacé l'état; et il
étoit si loin de le savoir, qu'il en approuvoit les maximes, prêchant
d'ailleurs la tolérance comme auroient pu le faire les déistes et les
athées de nos jours, et sous cette modération apparente qu'il essayoit
de légitimer par quelques démonstrations hypocrites de catholicisme,
cachant, ainsi que plusieurs l'ont cru avec beaucoup de vraisemblance,
une philosophie toute païenne, et une indifférence complète pour toute
espèce de religion. Il entra donc au conseil pour y devenir un dangereux
auxiliaire de la reine Catherine, qui, de même indifférente à toutes
croyances religieuses, n'étoit possédée que d'une seule passion, l'amour
du pouvoir. Remplie de cette unique pensée, ne portant point ses regards
au-delà de la sphère bornée des intrigues de la cour, sa politique
étroite et artificieuse ne connoissoit qu'une seule manoeuvre: c'étoit
d'opposer sans cesse les partis aux partis, de soutenir l'un pour
diminuer l'influence de l'autre, et formant entre eux un parti mitoyen,
de parvenir ainsi à s'élever sur la ruine de tous.
Le crédit et la puissance des Guises commençoient à l'effrayer: elle
crut que le temps étoit arrivé, non pas de s'associer à leurs ennemis,
mais de ménager ceux-ci pour entraver du moins la marche inquiétante de
ceux-là. Les Châtillons étant revenus à la cour, en furent donc bien
accueillis; il s'établit même entre elle et l'amiral une correspondance
écrite touchant l'état actuel des affaires, dans laquelle on peut penser
qu'il lui donnoit des conseils fort différents des desseins vigoureux
qu'avoient formés les deux ministres. L'impression qu'elle en reçut fut
telle, que ceux-ci, commençant à se méfier de ses dispositions, et la
voyant en outre prêter l'oreille aux suggestions du nouveau chancelier,
qui ne parloit jamais que de tout apaiser et de tout concilier, jugèrent
prudent, dans cette circonstance, de se relâcher un peu d'une rigueur
qu'ils avoient d'abord résolu de pousser aussi loin que possible contre
les hérétiques. Ce fut à cette opposition de vues et d'intérêts et à ces
intrigues secrètes du cabinet que ceux-ci durent l'édit de Romorantin,
le premier qui ait été rendu en leur faveur, édit qui restraignoit de
beaucoup la sévérité des précédents, et n'établissoit de poursuites
judiciaires que contre ceux des réformés qui auroient été convaincus de
violences, de séditions et de conventicules.
Ceci précéda une assemblée des plus grands personnages de l'état, que
le roi convoqua extraordinairement à Fontainebleau pour le mois d'août
suivant, désirant les consulter sur les moyens de rendre le repos à
l'état. Cependant, par suite de la conspiration d'Amboise, et pour
n'avoir pas été avertis à temps de son mauvais succès, les calvinistes
se soulevèrent en plusieurs provinces, en Normandie, en Provence, dans
le Dauphiné, et l'on eut quelque peine à apaiser ces mouvements.
C'étoient là de sinistres avant-coureurs de l'orage qui se préparoit, et
comme un essai que le parti faisoit de la guerre civile à laquelle il se
préparoit.
Ce parti étoit partout; et il falloit tout ce que les Guises avoient de
fermeté et de vigilance pour le contenir et l'intimider. C'est en quoi
ils se montrèrent admirables dans toutes les circonstances: au moment
marqué pour l'ouverture de l'assemblée de Fontainebleau, la garde du roi
fut doublée, et ils en confièrent le commandement à des officiers dont
le dévouement étoit à toute épreuve; instruits que le connétable, son
neveu et ceux de leur parti, devoient s'y rendre, accompagnés d'une
escorte nombreuse et bien armée, et toutes leurs mesures militaires
n'étant pas encore prises, ils surent par de faux avis inquiéter le roi
de Navarre et le prince de Condé sur les desseins de la cour à leur
égard, et les empêcher ainsi de venir renforcer de leur suite et de
leurs partisans cette troupe, déjà assez considérable pour qu'il fût
nécessaire de l'observer, et de se tenir devant elle comme en présence
de l'ennemi. Les conférences s'ouvrirent; et déjà plus avancés dans
leurs projets, les chefs du parti s'y montrèrent plus audacieux qu'ils
n'avoient fait encore jusqu'à ce moment: l'amiral ne craignit point de
demander, au nom des nouveaux religionnaires, le libre et public
exercice de leur culte; des évêques, partisants secrets de la
réforme[20], y parlèrent dans le même sens, proposant la convocation
d'un concile _national_, à cause, disoient-ils, de l'opposition que l'on
avoit trouvée, depuis plusieurs siècles, de la part de la cour de Rome,
à la convocation d'un concile général[21]. À ses demandes insolentes,
Coligni osa mêler des plaintes amères et véhémentes sur cette garde
extraordinaire et nouvelle que l'on venoit de rassembler autour du roi,
dont l'amour de ses sujets étoit la garde la plus honorable et la plus
sûre; espèce d'argument que nous avons vu reproduire de nos jours avec
la même violence et la même amertume[22], ce qui prouve que les
factieux, ayant dans tous les temps les mêmes desseins, ont aussi dans
tous les temps à peu près le même langage, et cherchent à réussir par
les mêmes moyens. Mais on ne trouve pas, dans tous les temps, des Guises
pour les confondre et les abattre. Tous les deux répondirent sur tous
les points en véritables hommes d'état, et particulièrement le duc, qui
mêla à ses discours une ironie si sanglante contre l'amiral et tous ces
_fidèles_ de son parti, auxquels il vouloit que le roi fût abandonné
_sans garde et sans méfiance_, que celui-ci en conçut un ressentiment
que rien ne put éteindre: ce fut là l'origine de cette haine qu'il garda
au fond de son coeur contre son noble ennemi, et qui eut par la suite de
si détestables effets.
[Note 20: Montluc, évêque de Valence, et Charles de Marillac, archevêque
de Vienne.]
[Note 21: Ainsi ces mêmes hommes qui soutenoient la suprématie des
conciles, étoient forcés d'avouer que le pape seul avoit le droit de les
convoquer; et c'étoit par le _schisme_ seul (un concile national ne
pouvoit être autre chose) qu'ils pouvoient éluder la difficulté.]
[Note 22: Qui ne connoit les fastidieuses et hypocrites déclamations de
nos _libéraux_ contre les troupes suisses qui forment une partie de la
garde du roi? Sauf les différences que devoient y apporter des
circonstances qui ne sont point les mêmes, elles ressemblent pour le
fond à celles que faisoient alors les calvinistes.]
Cependant ce qui causa une surprise générale, c'est que cette assemblée,
qui n'avoit été faite que pour parvenir à se passer des états-généraux,
que l'on considéroit justement comme un moyen extrême et dangereux, se
termina par la convocation qu'en fit le roi pour un terme très-peu
éloigné. Les Guises avoient depuis changé de sentiment, et méditoient un
grand dessein.
Ils vouloient forcer le prince de Condé à se déclarer rebelle en
refusant de s'y rendre, ou, s'il s'y rendoit, le faire arrêter, ayant
acquis et acquérant chaque jour de nouvelles preuves de ses machinations
contre l'état. Ils tenoient alors entre leurs mains une grande partie
des fils de cette trame: l'arrestation d'un des agents du prince leur
livra ceux qui leur manquoient encore, et sa correspondance, dont cet
agent étoit porteur, leur découvrit tout le plan des conjurés. Le roi de
Navarre et son frère devoient, en s'approchant de la cour, s'emparer de
quelques-unes des principales villes qui se trouveroient sur leur route;
pendant ce temps le connétable se seroit rendu maître de Paris, dont son
fils le maréchal de Montmorenci étoit gouverneur; et au moyen des
intelligences que le parti avoit en Bretagne et en Picardie, on étoit
sûr de faire soulever ces deux provinces. Après avoir ainsi assuré de
tous les côtés la retraite, les deux princes arrivoient aux états suivis
d'une armée de huguenots; ils ôtoient le gouvernement à la reine et aux
princes lorrains; faisoient déclarer le roi mineur jusqu'à vingt-deux
ans, suivant d'anciennes coutumes du royaume qu'ils faisoient revivre,
et s'emparoient de la régence conjointement avec le connétable. Toute
cette partie étoit si bien liée, que l'arrestation de son agent et la
saisie de sa correspondance n'empêchèrent point le prince de Condé de
suivre l'exécution de son plan, et d'en tenter la première entreprise,
qui étoit de se saisir de la ville de Lyon. Malgré la résolution des
deux frères Maligny, qui en avoient été chargés, elle manqua par la
vigilance et la fermeté du gouvernement, et surtout à cause de
l'indécision du roi de Navarre. Cet événement accrut encore le crédit et
le pouvoir des Guises; et il n'est pas besoin de dire qu'ils surent en
profiter. Plus fermes, plus actifs, plus intrépides que jamais, et,
suivant la belle expression d'un de nos grands écrivains, ne laissant
rien à la fortune de ce qu'ils pouvoient lui ôter, ils augmentèrent
encore la garde, déjà si nombreuse, dont le roi étoit environné; sous
divers prétextes, les commandants des places et les gouverneurs de
provinces dont ils n'étoient pas sûrs, furent rappelés; et ceux qui les
remplacèrent, choisis parmi les serviteurs les plus dévoués et les plus
intrépides, reçurent en cette circonstance des pouvoirs illimités et
l'ordre de faire main basse sur les huguenots, partout où ils les
verroient s'assembler. Tout ce qu'ils avoient de crédit, d'influence et
d'autorité dans les provinces fut employé, avec autant d'adresse que de
bonheur, à ne faire élire pour les états généraux que des députés qui
fussent sincèrement catholiques. La ville de Meaux, indiquée d'abord
pour le lieu de l'assemblée, ne leur paroissant pas assez sûre, parce
qu'elle étoit remplie de nouveaux religionnaires, ils choisirent
Orléans; et le roi partant alors de Fontainebleau, et traversant Paris
au milieu d'un appareil militaire qui ressembloit à une véritable armée,
vint s'établir dans cette ville dont les troupes royales occupoient déjà
tous les postes, et dont tous les bourgeois avoient été désarmés. Ce fut
alors que, pouvant parler en maîtres, les deux ministres firent sommer
au nom du roi, et le prince de Condé et le roi de Navarre, de se rendre
aux états-généraux; et que l'on vit ceux-ci, réduits à un état presque
désespéré, ne pouvoir faire autrement que de s'y rendre, à la vue de
leurs partisans abattus et déconcertés; eux-mêmes n'ignorant point le
danger auquel ils alloient s'exposer, et qu'il n'y avoit plus pour eux
aucun moyen d'éviter.
Ce danger étoit en effet le plus grand qu'ils eussent jamais couru; et
le projet des Guises étoit, comme ils le dirent bientôt hautement, «de
couper en deux coups et tout d'un coup la tête à la rébellion et à
l'hérésie.» Au moment même où ils arrivèrent, les deux princes furent
arrêtés. Le prince de Condé, jugé à l'instant même par des commissaires
que le roi chargea d'instruire son procès, et convaincu de trahison, fut
condamné à perdre la tête; sa sentence de mort, suspendue un moment,
parce qu'on vouloit y envelopper le roi de Navarre et le connétable,
alloit être exécutée; le parti protestant sembloit perdu sans retour,
lorsque la mort subite et imprévue de François II, vint une seconde fois
ranimer les ambitions, rendre l'espérance aux factieux, et changer
entièrement la face des événements.
L'occasion étoit la plus favorable qui se fût encore présentée pour la
politique versatile de Catherine; et pour la première fois elle alloit
se trouver entre deux partis, dont l'un perdoit ce qui avoit fait sa
force, dont l'autre n'avoit point encore recouvré celle qu'il avoit
perdue. Le roi respirant encore, les Guises, qui prévoyoient le coup
dont ils étoient menacés, l'avoient pressée de faire exécuter, sans
tarder davantage, l'arrêt rendu contre le prince de Condé: elle avoit
refusé d'y consentir, d'après le conseil de l'Hôpital; puis au moment
même où elle faisoit ce refus, montrant au roi de Navarre la hache
suspendue sur la tête de son frère et ses propres jours menacés, elle
exigeoit de lui, pour prix de leur commune délivrance, qu'il renonçât à
la régence et qu'il se reconciliât avec les princes lorrains, qu'elle
vouloit abaisser, mais non pas entièrement abattre. C'est ainsi qu'elle
essayoit d'établir entre les deux factions ennemies une balance
impossible à maintenir, décidée qu'elle étoit, si l'équilibre venoit à
se rompre, à se mettre à la tête du plus fort pour écraser le plus
foible. Tels étoient les projets, tel étoit le caractère de cette
princesse ambitieuse, et pour qui le bien et le mal, le juste et
l'injuste, étoient uniquement dans ce qui lui sembloit favorable ou
contraire à son ambition. C'est ainsi que la mort de François II fut
pour la France une calamité presque aussi grande que celle de son père;
et que la minorité de Charles IX la replongea dans tous les périls dont
l'habileté des Guises étoit sur le point de la faire sortir.
Le connétable revint aussitôt à la cour, et sa présence y rendit le
courage aux Colignis et au roi de Navarre, qui, pour prix de la régence
à laquelle il avoit été forcé de renoncer, avoit obtenu le titre de
lieutenant-général du royaume. Le vieux guerrier, accueilli de la reine
mère et du jeune roi avec toutes les marques les plus flatteuses de
confiance et d'affection, y reprit aussitôt l'ascendant que lui donnoit
sa haute dignité; et le prince de Condé, tiré à l'instant même de sa
prison, selon la promesse qui lui en avoit été faite, fut envoyé à son
château de La Fère, accompagné d'une garde qu'on lui donna seulement
pour la forme, et jusqu'à ce que son innocence eût été proclamée par un
arrêt des cours souveraines. Les Guises virent ce changement qui
s'opéroit dans leur fortune, sans se déconcerter, sans songer un seul
instant à quitter la partie; parce qu'ils prévoyoient que Catherine
auroit incessamment besoin d'eux, et ne se livreroit point entièrement à
leurs ennemis. Ils se tinrent seulement sur leurs gardes, et rallièrent
leurs partisans; ce que firent de leur côté les chefs de l'autre parti,
la reine continuant de se ménager entre eux, flattant de part et d'autre
les espérances et les prétentions, et les empêchant ainsi de se porter à
de fâcheuses extrémités.
Il y eut donc, grâce à ses intrigues, comme une apparence de
rapprochement entre les partis (1560) pendant les états d'Orléans, qui,
ainsi que l'observe très-judicieusement le président Hénault, ne
produisirent aucun bien, et dans lesquels les réformés obtinrent
quelques concessions, et conçurent de grandes espérances. Mais les
coeurs étoient trop ulcérés: le prince de Condé ne pouvoit pardonner aux
Guises l'arrêt de mort qu'ils avoient fait rendre contre lui; les
Colignis, persuadés qu'ils avoient voulu les envelopper dans sa perte,
ne respiroient que haine et vengeance; la reine Marguerite de Navarre,
calviniste opiniâtre jusqu'au fanatisme, ne cessoit d'exciter son mari
contre les princes lorrains, essayant par tous les moyens de le faire
sortir de son indolence et de son indécision; et le chancelier, tout
dévoué à la cause des religionnaires, la secondoit de tous ses efforts.
Il ne s'agissoit plus que d'entraîner tout-à-fait le connétable qui
flottoit encore entre ce qu'il croyoit son intérêt, celui de ses
liaisons de famille, et l'attachement sincère qu'il avoit pour la
religion catholique. S'ils eussent pu parvenir à le décider, leur
manoeuvre étoit prête; et cette manoeuvre, concertée entre eux à Paris,
consistoit à profiter de la circonstance particulière des états de l'Île
de France, qui alloient s'assembler dans cette ville, pour faire
demander hautement par le roi de Navarre, le renvoi des deux ministres.
Comme on ne doutoit point que la reine, dans le système qu'elle avoit
adopté, ne refusât absolument une semblable demande, ce prince devoit
sur-le-champ quitter la cour et se rendre à Paris avec le connétable; et
l'on se tenoit assuré qu'au moyen de l'influence du maréchal de
Montmorenci, gouverneur de la ville, les états de la province, d'une
voix unanime, reconnoîtroient ce prince régent du royaume, exemple qui,
joint aux mesures qu'on avoit prises, entraîneroit infailliblement le
reste de la nation. La scène eut lieu à Fontainebleau, où étoit alors le
roi, comme elle avoit été concertée à Paris, et le trouble, la terreur
de Catherine, furent portés au dernier degré; mais un expédient que
proposa le cardinal de Tournon, comme par une inspiration subite,
changea en un moment la face des choses. Au moment où le connétable, que
les conjurés avoient enfin su gagner, faisoit les préparatifs de son
départ, le jeune roi le fit venir dans son appartement, et lui
enjoignit, au nom du salut de l'état, de rester auprès lui. Frappé de la
manière dont cet ordre lui fut donné, et nourri dès son enfance dans un
respect profond pour ses maîtres, le vieillard obéit, le roi de Navarre
n'osa partir seul, et le complot avorta.
Bientôt ce qui se passa à ces mêmes états de Paris, assemblés uniquement
pour nommer des députés à une nouvelle assemblée d'états-généraux
indiquée à Pontoise, acheva de fixer les irrésolutions du connétable, et
de ruiner les desseins des factieux. C'est alors que cet illustre
personnage fit bien voir que, si l'esprit avoit pu se tromper en lui, le
coeur n'avoit jamais défailli. Dans les conférences de ces états, que
les menées du maréchal de Montmorenci avoient su composer de réformés,
de brouillons, d'un grand nombre de gens qui avoient à se plaindre de
l'ancien gouvernement, on agita sur l'administration du royaume des
questions si étranges, les sectaires et leurs chefs s'y montrèrent si à
découvert, qu'ils fournirent eux-mêmes à leurs adversaires ce qui leur
manquoit encore pour attacher sans retour à leur parti le seul
personnage qui pût en assurer l'ascendant. Pressé de toutes parts, et
par la duchesse de Valentinois qui, du fond de sa retraite, le
sollicitoit sans cesse de se déclarer enfin contre les ennemis de
l'ancienne religion, lesquels par cela même étoient ceux de l'état; par
sa femme Madeleine de Savoie, zélée catholique, et mécontente en outre
de la faveur excessive qu'il accordoit dans sa famille aux Colignis; par
les Guises, qui, sentant plus que personne de quelle importance étoit
pour eux une semblable conquête, n'épargnoient ni caresses, ni
prévenances, ni protestations pour l'attirer à eux: il y fut surtout
déterminé, et par son aversion pour les nouveautés, et par les craintes
que sut lui inspirer le maréchal de Saint-André, en lui mettant sous les
yeux les mauvaises dispositions qui venoient de se manifester dans les
états de Paris, particulièrement à l'égard de ceux qui avoient eu le
plus de part aux faveurs de Henri II: or, les réformés avoient dominé
dans cette assemblée, et c'étoient eux qui avoient montré le plus
d'acharnement contre les favoris, qu'ils avoient traités hautement de
dilapidateurs de la fortune publique. Telles furent les premières
causes de cette réunion fameuse des Guises, du connétable et du maréchal
de Saint-André, connue sous le nom de _triumvirat_. Dès ce moment, le
noble vieillard, irrévocablement uni au parti qui défendoit l'autel et
le trône, n'eut plus aucuns ménagements pour les huguenots, et se montra
jusqu'à la fin leur ennemi le plus déclaré.
Cette alliance d'aussi puissants personnages dérangeoit tous les plans
de Catherine; leur association alloit donner au parti catholique une
prépondérance qui renversoit au moment même où elle venoit de le former,
cet équilibre des partis dont elle faisoit toujours sa chimère favorite:
toutefois ce ne fut point assez pour lui en démontrer la folie et
l'impossibilité, et pour la faire revenir à des idées plus justes et à
une plus noble politique. On la vit donc, dès ce moment, et en même
temps qu'elle feignoit d'approuver et le zèle religieux du connétable et
les liaisons nouvelles qu'il venoit de former, se retourner du côté du
roi de Navarre, et, lui promettant des édits favorables aux huguenots,
essayer de former avec lui et le chancelier un _tiers-parti_ capable de
balancer cette influence que menaçoit de prendre le triumvirat. En effet
la politique profonde des princes lorrains, de foible qu'il étoit
encore, alloit bientôt le rendre dominant dans l'état.