de Paris, et c'étoit dans ce dessein qu'ils venoient de choisir cette
ville pour le lieu de leur retraite. Avant cette époque, le prince de
Condé y avoit déjà fait de fréquents voyages; il y entretenoit de
nombreuses correspondances; et, plutôt que de s'en éloigner, il avoit
refusé la commission importante d'aller en Gascogne et en Guienne pour y
faire exécuter l'édit de janvier. Sa présence y ranima sans doute le
courage de ses partisans; toutefois l'entreprise qu'il méditoit,
présentoit des obstacles insurmontables et qu'il n'avoit pas su prévoir:
car, bien que cette ville eût été en effet le berceau de la nouvelle
doctrine, et que les principes de cette doctrine n'eussent point cessé
d'y être prêchés, même pendant le feu des plus violentes persécutions,
cependant l'exemple des premiers magistrats, la vigilance des officiers
de police, et bien plus encore la multitude des confréries religieuses
dans lesquelles chaque citoyen, classé suivant son rang ou sa
profession, trouvoit une sorte de sauve garde contre les nouveautés
religieuses, avoient empêché que l'hérésie ne se propageât dans l'ordre
des vrais bourgeois; et si quelques relations nous parlent d'assemblées
de réformés montant à dix mille personnes, il faut sans doute y
comprendre une foule d'étrangers, de désoeuvrés, de mendiants, de
vagabonds, espèce de gens qui abondent toujours dans les grandes villes,
qu'attirent tous les spectacles, et qui n'ont d'autre mobile que
l'intérêt ou la curiosité; mais les monuments les plus authentiques
témoignent que le nombre des vrais réformés ne passoit pas deux mille,
et qu'à peine y comptoit-on un tiers de bourgeois. Quelques mouvements
que se fût donnés le prince pour accroître ce troupeau, il ne paroît pas
qu'il eût fait de grands progrès: car les nouvelles dispositions du roi
de Navarre ne furent pas plus tôt connues, qu'on vit disparoître des
prêches une grande partie de cette multitude confuse, sur laquelle
d'ailleurs on avoit peu compté; et, quoiqu'il se tînt encore des
assemblées de sept à huit mille personnes, les seules forces effectives
dont il fût possible de tirer quelque parti, se réduisoient à environ
quatre cents gentilshommes, trois cents vieux soldats amenés par
d'Andelot, trois cents étudiants, et un nombre à peu près égal de
bourgeois qui manquoient d'armes. Il étoit impossible de se rendre
maître, avec cette poignée d'hommes, d'une ville aussi étendue que Paris
l'étoit dès ce temps-là; et cependant le péril croissoit de moment en
moment, car les manoeuvres des triumvirs, combinées avec autant de
justesse que de profondeur, étoient sur le point d'éclater.
En effet les Guises n'avoient point perdu leur temps dans cet exil
volontaire auquel ils s'étoient si facilement résignés; ou pour mieux
dire, ils ne l'avoient jamais plus habilement employé: car des
négociations qu'ils entamèrent aussitôt avec les princes luthériens
d'Allemagne, et dans lesquelles ils profitèrent, avec la plus grande
dextérité, de la division qui régnoit déjà entre leur église et celle
des calvinistes, eurent le résultat décisif qu'ils vouloient obtenir,
qui étoit d'arrêter les secours que ceux-ci avoient d'abord été disposés
à donner aux religionnaires de France. Pendant ce temps, le légat et
l'ambassadeur d'Espagne achevoient de conclure avec le roi de Navarre le
traité qui l'enchaînoit irrévocablement au parti catholique. Enfin cet
accord tant désiré est signé; et, pour premier gage de la nouvelle
alliance, il est convenu que le roi de Navarre commencera par forcer le
prince de Condé de quitter Paris, et appellera aussitôt tous les chefs
catholiques auprès de lui pour frapper immédiatement après de plus
grands coups.
Cependant, à mesure que ce dénouement approchoit, l'état de crise dans
lequel se trouvoit la capitale du royaume prenoit un caractère plus
alarmant. Instruit de ce qui se tramoit contre lui, et désespéré de voir
que tant d'efforts qu'il avoit faits, tant de mouvements qu'il s'étoit
donnés, n'avoient pu relever le foible parti qu'il avoit dans ses murs,
jugeant enfin qu'il n'y avoit plus un moment à perdre, s'il ne vouloit
s'exposer à quitter comme un fugitif une ville où il avoit eu un moment
l'espoir de commander en maître, le prince de Condé avoit résolu de
tenter un coup de main; et, pour y parvenir, il avoit imaginé de se
renforcer secrètement de cinq à six mille hommes tirés des églises de
Champagne, lesquels devoient arriver par pelotons, et se cacher ou dans
les faubourgs ou chez ceux des bourgeois réformés qui occupoient des
maisons entières dans la ville. Mais l'excès même des précautions qu'il
prit pour le succès de son projet ne servit qu'à le faire transpirer, et
à jeter de nouvelles alarmes parmi les Parisiens: car le bruit se
répandit partout qu'il se tramoit parmi les huguenots une horrible
conspiration, dont l'objet étoit de saccager la ville et d'en massacrer
les habitants; et tandis que d'un côté les réformés sollicitoient de la
reine mère la permission de s'armer pour repousser les violences d'une
populace insolente et séditieuse, de l'autre les Parisiens redemandoient
à grands cris leurs armes pour échapper à la mort dont les menaçoient
leurs cruels ennemis, et exigeoient le renvoi de leur gouverneur, le
maréchal de Montmorenci, dont la connivence avec les hérétiques devenoit
de jour en jour plus frappante. Dans cet état de choses le duc de Guise,
appelé hautement par le roi de Navarre _à la défense de la capitale du
royaume et de la religion catholique_, partit de Joinville à la tête de
sa compagnie d'ordonnance, tandis que le connétable, quittant son
château d'Écouen, accompagné de toute sa maison, dirigeoit sa marche
vers Nanteuil, pour faire sa jonction avec lui. C'est ainsi que
Catherine, recevant le juste prix de ses artifices, se trouva enfin
délaissée de tous, et un objet d'animadversion pour tous; haïe des
catholiques, que l'édit de janvier avoit soulevés d'indignation contre
elle; accusée de trahison par les huguenots, qui lui reprochoient
d'avoir forcé le prince de Condé à s'éloigner de la cour, et par ses
hésitations de les avoir amenés aux extrémités auxquelles ils se
trouvoient réduits.
Ce fut dans ce voyage du duc de Guise qu'arriva l'événement célèbre que
les huguenots, par une de ces exagérations qui leur étoient si
familières, désignèrent sous le nom de _Massacre de Vassy_, qu'ils
présentèrent de toutes parts, en France et à l'étranger, sous les
couleurs les plus fausses et avec les circonstances les plus odieuses,
dont ils prétendirent se faire une excuse pour tant d'excès détestables
auxquels ils se livrèrent depuis, et pour ces longues discordes civiles
dont ils furent les seuls auteurs et qui couvrirent la France de ruines
et de sang[31].
[Note 31: Vassy est une petite ville sur les frontières de la Champagne,
dans laquelle le duc s'arrêta un moment pour se faire dire la messe. Il
se trouva qu'en ce moment les huguenots, au nombre de six à sept cents,
hommes, femmes et enfants, tenoient leur prêche dans une grange voisine
de l'église, et qu'ils commencèrent à entonner leurs psaumes au moment
où le prêtre montoit à l'autel. Le duc les envoya prier de suspendre
leurs chants jusqu'à ce que la messe fût achevée: ils n'en voulurent
rien faire. Alors une rixe s'engagea entre ses gens et ceux qui
gardoient la porte de la grange; des injures on en vint aux coups; il
fut tiré plusieurs coups d'arquebuse et de pistolets qui tuèrent ou
blessèrent quelques huguenots: on se mêla alors avec plus d'animosité;
et le duc, étant accouru pour faire cesser le tumulte, fut blessé d'un
coup de pierre au visage. Furieux de voir couler son sang, ses soldats,
malgré sa défense, chargèrent de toutes parts les huguenots, blessèrent
dangereusement le ministre et demeurèrent bientôt maîtres du champ de
bataille[31-A]. Telles sont les principales circonstances de cet
événement malheureux, qui ne fut au fond que le résultat d'une querelle
imprévue, où le sang coula des deux côtés, et dans laquelle les
protestants eurent du dessous. Déjà plus d'une fois, et dans des rixes
toutes semblables, dont Paris et presque toutes les provinces avoient
été le théâtre, on les avoit vus abuser bien plus cruellement de la
supériorité du nombre et des armes, sans qu'on en eût fait tant de
bruit; mais ils avoient besoin d'un prétexte pour justifier leur
rébellion. Tout prouve au reste que, dans cette rencontre de Vassy, ils
furent les agresseurs; le duc de Guise se défendit, dans toutes les
circonstances de sa vie, de l'avoir provoquée, et renouvela, à son lit
de mort, ces mêmes protestations. Il suffit d'ailleurs de suivre, dans
toutes les actions de sa vie, ce grand et noble caractère, pour
reconnoître combien étoient au-dessous de lui de semblables indignités;
et que s'il eût été capable de commettre des crimes politiques, il les
eût choisis plus éclatants et surtout plus décisifs.]
[Note 31-A: D'Aubigné dit qu'il y eut 330 personnes de tuées. La
Popélinière, auteur protestant, mais plus sincère, n'en compte que 42.
(Hist. des cinq rois, p. 148.)]
La marche du duc n'en fut point arrêtée; elle ne le fut pas davantage
par les instances que lui fit la reine, de venir trouver le roi à
Monceaux pour y tenter, avec le prince de Condé, de nouveaux projets de
conciliation; et, redoublant de vitesse à mesure qu'il approchoit de
Paris, il entra dans cette capitale le 16 mars, à la tête d'une troupe
de quinze cents cavaliers bien armés.
Jamais entrée royale n'eut un appareil plus brillant. Parti de la porte
Saint-Denis, ce seigneur traversa la ville aux acclamations redoublées
d'un peuple entier dans le délire de la joie, et qui croyoit voir en lui
son unique libérateur. Il fut harangué, comme le souverain lui-même, par
le prévôt des marchands et les échevins; et, saisis du même enthousiasme
que le peuple, ces magistrats le prièrent de disposer de leurs bras et
de leurs fortunes pour la défense de la religion. Le duc reçut leurs
offres, mais au nom du roi de Navarre, déclarant qu'il n'étoit que son
soldat, arrivé par son ordre dans la capitale du royaume, et prêt à
servir l'état partout où il lui plairoit de l'envoyer.
Paris se trouva alors partagé en deux partis, dont les chefs, formant
deux conseils séparés, ne marchoient qu'entourés de soldats, et dans
l'appareil menaçant des ennemis les plus acharnés; avec cette différence
que le chef de l'un de ces partis avoit pour lui la population entière
de la ville, tandis que l'autre, réduit à une escorte d'un petit nombre
de gentilshommes déterminés, qui s'étoient attachés à sa fortune, voyoit
croître de moment en moment les périls de sa situation. Catherine, qui
croyoit alors sa puissance et sa fortune attachées à celle du prince de
Condé partageoit toutes ses inquiétudes, s'unissoit plus intimement que
jamais à sa faction, et tentoit tous les moyens possibles d'abattre
celle des triumvirs. Sur l'invitation qu'elle lui en avoit faite, le
roi de Navarre étoit allé la rejoindre à Monceaux, sûr qu'il étoit
maintenant de n'éprouver aucun obstacle pour la quitter, dès que
l'intérêt de son parti le rappelleroit à Paris. Elle auroit bien voulu y
attirer aussi le duc de Guise; et alors, les retenant tous les deux
prisonniers, elle eût d'un seul coup abattu leur faction. Mais celui-ci
étoit trop habile pour donner dans un semblable piège. Ce fut lui au
contraire qui envoya vers le roi de Navarre le prévôt des marchands,
pour l'inviter à revenir dans la capitale, où sa présence seule pouvoit
en imposer aux partis prêts à en venir aux mains. Il s'y rendit
aussitôt; et c'est alors que, commençant à exécuter le plan convenu
entre eux, il invita son frère, le prince de Condé, à en sortir, au nom
du salut de l'état et de la paix publique. Celui-ci ayant refusé de le
faire avec toute la hauteur de son caractère, le roi de Navarre écrivit
sur-le-champ à la reine qui, le dépit dans le coeur, se vit alors forcée
de lui en donner, et au nom du roi, le commandement absolu. Il partit,
ne respirant que la vengeance; et, comme tous ses projets et tous ses
intérêts étoient liés alors aux intérêts et aux projets de la reine, le
duc de Guise, se doutant bien qu'au sortir de Paris ce prince iroit se
concerter avec elle; et, jugeant avec sa sagacité accoutumée qu'au point
où en étoient les choses, si elle se livroit, et le roi avec elle, au
parti huguenot, le parti catholique deviendrait alors le parti rebelle,
il sut faire comprendre au connétable et au roi de Navarre que, comme
ils ne pouvoient conserver aucune espérance de la gagner, il n'y avoit
plus un moment à perdre pour s'emparer de la mère et du fils; que ce
qu'ils avoient à Paris de gens armés suffisoit à ce dessein, dessein que
le prince de Condé exécuteroit sans doute lui-même et très-incessamment,
s'il n'étoit prévenu: car de toutes parts il recevoit des avis que ses
partisans accouroient se réunir à lui de tous les coins du royaume.
Ce prince étoit alors à Meaux, où l'amiral et son frère étoient venus le
rejoindre; et tous les trois travailloient effectivement avec la plus
grande activité à réunir un nombre de soldats suffisants pour voler au
secours de Catherine qui, se doutant du projet des triumvirs, avoit
quitté précipitamment Monceau, et de Fontainebleau, où elle s'étoit
retirée, lui écrivoit lettre sur lettre pour qu'il se hâtât de venir la
sauver des mains de ceux qu'elle appeloit alors ses ennemis. Mais les
triumvirs avoient des ressources plus promptes et plus sûres, et ne
mettoient pas une moindre vigilance dans leurs entreprises. Convaincus
que le moment étoit décisif, ils partent de Paris avec un corps nombreux
de cavalerie, arrivent à Fontainebleau, et déclarent à la reine qu'ils
viennent chercher le roi, lui laissant, du reste la liberté de
l'accompagner, ou de se retirer où bon lui sembleroit. Catherine veut
résister, emploie tour à tour les prières et les menaces; mais pendant
ce temps le connétable fait démeubler les appartements; et donne le
signal du départ. Ce fut une nécessité pour elle de suivre son fils:
muette de colère et de douleur, elle se laissa conduire à Melun au
milieu de ses femmes éplorées, et tenant entre ses bras le jeune roi,
qui, frappé d'un tel événement, versoit des larmes comme s'il étoit
tombé entre les mains de ses plus cruels ennemis.
Quelques heures plus tôt, le prince de Condé enlevoit aux triumvirs une
proie si précieuse; et il n'étoit plus qu'à quelques lieues de
Fontainebleau, lorsqu'il apprit que ceux-ci l'avoient gagné de vitesse,
et que le roi étoit en leur pouvoir. Profondément affligé d'un revers
dont toutes les conséquences se présentent à son esprit, mais trop
courageux pour en être accablé, il tourne bride aussitôt, arrive sous
les murs de Paris, où il cause un moment de frayeur, mais dont il
s'éloigne dès qu'on lui a accordé le passage de ses troupes sur le pont
de Saint Cloud; puis de là s'avance, à marches forcées, vers Orléans, où
d'Andelot, entré furtivement quelques jours auparavant avec un petit
nombre de soldats déguisés, se battoit alors contre les catholiques,
qui l'avoient découvert, et qui vouloient l'en chasser. L'arrivée du
prince décida de la victoire, et rendit son parti maître d'une place
d'armes capable de lui servir de retraite et de point d'appui. Le prince
y empêcha le pillage et les violences que ses soldats vouloient exercer
contre les habitants; mais il leur abandonna les églises, dont les
richesses furent pillées, et où il se commit d'horribles profanations.
Cependant les triumvirs avoient fait conduire le jeune roi de Melun à
Vincennes et de là à Paris, seul lieu où ils jugeassent que sa personne
fût en sûreté. Ce fut là que l'on reçut la nouvelle des excès qui
venoient de se commettre à Orléans; le connétable voulut lui-même en
tirer la première vengeance qui fût possible en ce moment; et se mettant
à la tête d'une troupe de soldats, il alla lui-même dans les faubourgs
donner la chasse aux ministres protestants, fit raser le prêche de
Popincourt, et brûler les bancs et la chaire d'un autre prêche[32] situé
sur les fossés de la porte Saint-Jacques, ne regardant pas, disoit-il,
de telles expéditions comme indignes de lui, puisqu'il s'agissoit du
bien de la religion. Ces actes de sévérité et l'arrestation d'un des
plus furieux agents de la réforme, répandirent une telle épouvante dans
tout le parti, que l'exercice du culte cessa à l'instant même à Paris,
et que les ministres s'enfuirent tous à Orléans, où s'organisoit déjà un
gouvernement, et se rassembloit une force militaire capable de rivaliser
avec celle des triumvirs.
[Note 32: Cet événement lui fit donner, par les plaisants du parti
réformé, le nom de capitaine _Brûle-Banc_.]
On se prépara des deux côtés à la guerre: les chefs catholiques, maîtres
de la personne du roi, traitant le prince de Condé et ses partisans de
rebelles à la puissance légitime; le prince prétextant la captivité du
monarque et de sa mère pour ôter à sa conduite le caractère de
rébellion. Toutefois les moyens et les avantages étoient bien
différents. C'étoit vainement que le parti réformé rejetoit les
déclarations de Charles et de Catherine, comme extorquées par la
tyrannie des triumvirs: ceux-ci, maîtres de la personne du roi, soutenus
de la population entière de la capitale et de la majeure partie de la
nation, défenseurs de la religion de l'état, avoient non-seulement les
apparences, mais aussi toute la force du parti légitime; et le
parlement, auquel le prince de Condé s'adressa, le lui fit bien voir en
repoussant avec amertume les apologies, déclarations et protestations
qu'il jugea à propos de lui envoyer. Cependant, à peine la nouvelle du
prétendu massacre de Vassy et de la prise d'Orléans se fut-elle
répandue, que les protestants, qui sembloient n'attendre que le signal
de la rébellion, coururent de toutes parts aux armes, et s'emparèrent
par surprise d'un grand nombre de villes, et entre autres de la ville de
Rouen, où ils se livrèrent aux plus grands excès. De l'or et de l'argent
des églises, qui furent dévastées et profanées partout où passèrent
leurs armées, le prince de Condé fit battre monnoie pour payer ses
soldats; et, tandis que les triumvirs négocioient avec le pape, le roi
d'Espagne, le duc de Savoie, il renouoit ses négociations avec les
princes allemands et avec la reine d'Angleterre, qui s'apprêtoit à lui
faire payer cher son alliance et ses secours. On commença à se battre
dans le Languedoc, dans la Guienne, dans le Dauphiné; et, dès les
premiers moments de cette guerre coupable et impie, les huguenots furent
ce qu'ils ne cessèrent point d'être jusqu'à la fin, fanatiques et cruels
jusqu'à la plus atroce barbarie, comme s'ils eussent pris à tâche de
justifier les terribles représailles que les catholiques devoient
bientôt exercer contre eux[33]. Aux simples gentilshommes se joignirent
bientôt beaucoup de seigneurs des plus considérables de la cour, dont
plusieurs avoient eu des commandements dans les armées, et qui, par leur
réputation, leur habileté et leur influence, firent depuis la principale
force du parti. Enfin le mal devint si violent et si général, qu'il eût
fallu une armée catholique presque dans chaque province pour en arrêter
les progrès; et que, sans la fermeté de Blaise de Montluc, commandant
pour le roi dans la Guienne, et l'arrivée des troupes italiennes et des
garnisons françoises qui entrèrent dans le Dauphiné, c'en étoit fait
peut-être en France et de l'autorité royale et de la religion.
[Note 33: Les écrivains même les plus favorables aux calvinistes n'ont
pu dissimuler que, dans les excès épouvantables qui signalèrent cette
guerre, ceux-ci furent constamment les agresseurs, et donnèrent le
premier exemple de toutes les horreurs qui y furent commises.]
Ce fut dans des circonstances aussi critiques que l'Hôpital osa proposer
dans le conseil un moyen de conciliation, qui étoit que le duc de Guise,
le connétable et le maréchal de Saint-André s'éloignassent de la cour,
conditions auxquelles le prince de Condé promettoit de mettre bas les
armes. Cet avis, qu'il avoit concerté avec la reine, dont la politique
étoit toujours la même, et qui suivoit avec le même entêtement ses
premiers projets désormais impraticables, n'eut d'autre effet que de le
démasquer davantage auprès de gens bien autrement habiles que lui; et,
sous prétexte qu'il étoit homme de robe, il fut entièrement exclu des
conseils de guerre.
Prêts à quitter Paris pour aller à la rencontre de l'ennemi, les chefs
du parti catholique jugèrent qu'il étoit prudent de mettre une ville
aussi importante dans un état de défense respectable. Il y avoit déjà
quelque temps que le maréchal de Montmorenci n'en étoit plus gouverneur;
on lui avoit ôté cette place à cause de ses liaisons avec le parti
réformé, et elle avoit été donnée au cardinal de Bourbon. On substitua
encore à celui-ci le maréchal de Brissac, l'un des plus grands hommes de
guerre de son temps, exercé dans les longues campagnes de Piémont à
établir dans les villes une police peu différente de celle d'un camp.
«Distribuant cette capitale en quartiers à peu près égaux, laissant aux
bourgeois le choix de leurs colonels et de leurs capitaines, assignant à
chaque quartier son département et ses heures de service, il remplit
parfaitement, dit un historien, l'idée qu'on s'étoit formée de ses
talents, mais rendit un mauvais service à la monarchie, en donnant une
constitution trop vigoureuse à une multitude difficile à gouverner. Il
est certain, ajoute-t-il, que, depuis cet établissement, les Parisiens,
à portée de calculer leurs forces, se montrèrent moins respectueux et
moins dociles qu'auparavant, et qu'on peut dater de cette époque le
principe d'une effervescence qui a duré avec plus ou moins d'éclat
pendant près de deux siècles.» Dans la première revue que fit le
maréchal de ces milices bourgeoises, il y compta vingt-quatre mille
hommes bien armés, et dont la plupart auroient pu figurer parmi des
troupes de ligne.