historiens qui ne lui pardonnoient pas d'avoir humilié le parlement;
d'autres de s'être montré terrible et inexorable à l'égard des
hérétiques, l'ont présenté comme un roi foible que gouvernoient ses
maîtresses et ses favoris. Nous cherchons vainement dans ce règne, trop
court pour le malheur de la France, ce qui peut justifier de semblables
reproches. Nous voyons, pour ainsi dire à tous ses moments, un prince
vigilant, appliqué aux affaires, sachant faire à propos la guerre et la
paix, aimé de ses peuples, respecté dans l'Europe entière. À la vérité
il avoit des ministres qu'il écoutoit: il lui arrivoit même de prendre
pour eux de l'attachement; mais l'événement fit voir, à l'égard de
plusieurs, qu'il pouvoit aussi s'en détacher lorsqu'ils abusoient de sa
confiance, ou qu'ils l'ayoient mal servi. Celui qu'il avoit le plus
aimé, le connétable de Montmorenci tomba dans sa disgrâce après la perte
de la bataille de Saint-Quentin; et les Guises, qui occupèrent depuis le
ministère, étoient loin de le maîtriser. La seule duchesse Valentinois
sut acquérir et conserver sur son esprit un ascendant que rien ne put
jamais altérer ni détruire; et, si l'on écarte de leur intimité le
soupçon d'un commerce criminel, que le grand âge de cette dame rend peu
vraisemblable, et qui n'est d'ailleurs appuyé que sur les témoignages
passionnés des écrivains du parti protestant, on peut dire qu'elle
méritoit cette entière confiance qu'il lui avoit accordée, par la
sagesse et la vigueur des conseils qu'elle sut lui donner dans toutes
les circonstances les plus graves, et particulièrement dans ce qui
touchoit la religion, qu'il aimoit sincèrement et à laquelle elle paroît
aussi avoir été fermement attachée. Cette conformité de sentiments, les
grâces de son esprit, la modération de son caractère, soutenus sans
doute d'assez d'adresse pour faire entrer ce prince dans ses vues sans
avoir l'air de le gouverner, cimentèrent une liaison qui, de tout autre
manière, n'eût point été durable: car on ne gouverne jamais que jusqu'à
un certain point les princes véritablement et solidement religieux. En
un mot, foible comme il étoit, Henri II seroit un roi que l'on
trouveroit trop fort aujourd'hui.
Les règnes de ses fils, dont les trois aînés montèrent sur le trône et
en qui s'éteignit la branche des Valois, firent bien voir ce que la
France avoit perdu en perdant un tel monarque. Ces trois règnes
composent une des époques les plus funestes de son histoire; les maux
qu'ils produisirent, les germes de corruption qu'ils achevèrent de
développer, bien que les règnes suivants en aient arrêté ou du moins
pallié les effets, ne cessèrent point d'exercer sur la société une
action, de jour en jour plus funeste, l'amenant par degrés au point où
nous le voyons aujourd'hui; et les désordres inouïs de nos jours
prennent leur source dans les désordres de ce temps-là.
Lorsque François II succéda à son père, deux factions partageoient la
cour, celle des Guises et celle du connétable de Montmorenci. Le nouveau
roi, à peine sorti de l'enfance, d'un corps foible et valétudinaire,
d'un esprit indolent et borné, sembloit ne devoir être qu'un instrument
entre les mains qui se montreroient les plus promptes et les plus
adroites à le saisir. Dans cette situation nouvelle des choses, les
intrigues se compliquèrent, et de nouveaux personnages parurent sur la
scène: d'un côté les princes du sang, que la politique des deux règnes
précédents avoit constamment réduits à la nullité la plus absolue[12];
de l'autre, la reine mère qui, peu considérée du feu roi, avoit su
dissimuler tant qu'il avoit vécu, et avec un artifice dont un caractère
italien étoit seul capable, et l'amour du pouvoir dont elle étoit
dévorée, et la haine qu'elle ressentoit pour la rivale qui lui avoit
enlevé le coeur de son époux. Oncles de la jeune reine dont l'influence
étoit grande sur son époux, les Guises surent profiter de cet avantage
immense qu'ils avoient sur leurs rivaux; et, partageant aussitôt leur
autorité pour la mieux affermir, ils eurent l'art, et ce fut pour eux un
coup décisif, de faire entrer dans leur parti Catherine de Médicis, ce
qu'ils obtinrent en abandonnant à son caractère vindicatif tous ceux
qui, sous le règne précédent, avoient eu le malheur de lui déplaire[13];
surtout en flattant cette soif qu'elle avoit de commander par les
marques du plus entier dévouement. Le cardinal de Lorraine fut nommé
premier ministre, et le duc de Guise généralissime.
[Note 12: Depuis la révolte du duc de Bourbon, et surtout depuis que
François I fut revenu dans ses états après sa prison de Madrid, on étoit
en garde contre eux; la politique du cabinet de France étoit de ne leur
donner aucune part au gouvernement, et de ne leur confier dans les
armées aucun commandement considérable.]
[Note 13: Entre autres la duchesse de Valentinois, qui fut obligée de se
retirer de la cour.]
Entièrement livré aux conseils de sa mère et de ses deux ministres,
recevant sans la moindre résistance toutes les impressions qu'ils lui
donnoient, le monarque enfant laissa tomber entre leurs mains un sceptre
qu'il n'avoit pas la force de porter. Ce fut vainement que le connétable
de Montmorenci tenta de se rallier aux princes[14] du sang pour former
une faction capable de balancer celle des princes lorrains: la méfiance
et l'indécision impolitique du roi de Navarre, Antoine de Bourbon,
empêchèrent l'heureux effet d'une réunion qui auroit pu être décisive si
elle eût été formée sur-le-champ; et lorsqu'il eut enfin pris son parti,
il étoit trop tard. Mal reçu à la cour, où les Guises bien préparés
l'attendoient sans la moindre inquiétude, il acheva de tout perdre par
l'inconséquence et la foiblesse de sa conduite. Les mécontents qui
s'étoient ralliés autour de lui, prêts d'abord à tout faire pour l'aider
à abattre ses puissants ennemis, bientôt découragés par le peu d'énergie
d'un tel chef, n'osèrent plus se montrer; quelques-uns même se
rallièrent au parti dominant. Vainement le foible prince, forcé en
quelque sorte de s'enfuir de Saint-Germain, où la cour séjournoit alors,
vint-il à Paris pour essayer d'y faire naître un mouvement en sa faveur:
le parlement, qu'il tenta de gagner, demeura attaché aux Guises, parce
qu'ils protégeoient la religion catholique, et qu'on ne pouvoit plus
ignorer qu'Antoine de Bourbon et le prince de Condé son frère
soutenoient secrètement le parti des réformés. Cependant comme il
s'obstinoit à rester dans cette ville, les Guises trouvèrent le moyen de
l'en faire sortir, en lui faisant voir le roi d'Espagne, alors allié du
roi de France, dont il alloit épouser la soeur, prêt à fondre sur les
débris de ses états, s'il s'obstinoit à troubler l'administration
intérieure du royaume. Antoine épouvanté ne chercha plus qu'un prétexte
qui lui fournit l'occasion de s'éloigner sans déshonneur. On lui offrit
de conduire la jeune princesse à son époux; il y consentit, et se retira
ensuite dans le Béarn, abandonnant mécontents et réformés, et bien
décidé désormais à ne plus se mêler des affaires.
[Note 14: Il avoit déterminé le roi de Navarre à assigner aux mécontents
un rendez-vous dans la ville de Vendôme, chef-lieu de son apanage. Tous
s'y rendirent au jour indiqué; et là il fut arrêté d'aviser aux moyens
de renverser la tyrannie des Guises, que tous s'accordèrent à regarder
comme un attentat contre les princes du sang et l'ordre entier de la
noblesse. Mais les avis se partagèrent sur les moyens d'exécution; et le
roi de Navarre, naturellement porté à goûter les avis les plus timides,
rejeta les conseils violents que proposoient le prince de Condé,
d'Andelot et les plus résolus des conjurés, conseils qui, dans cette
circonstance, étoient peut-être les seuls que l'on pût suivre avec
quelque apparence de succès.]
C'est alors que paroît sur la scène ce fameux prince de Condé, âme
ardente et fière, caractère profond et audacieux, d'autant plus
dangereux qu'il cachoit ses grandes qualités sous les apparences d'une
gaieté insouciante et d'un goût très-vif pour les plaisirs les plus
frivoles. Écarté par la reine et par les princes lorrains de toutes les
places, de tous les gouvernements, blessé jusqu'au fond du coeur du rôle
humiliant et obscur qu'il étoit forcé de jouer à la cour, il se déclara
ouvertement le chef de la faction que son frère venoit d'abandonner.
C'est alors que l'on put reconnoître ce qu'étoit un parti religieux dans
l'état, et combien on avoit eu raison d'en concevoir des alarmes et de
déployer contre lui toute la sévérité des lois. Il devint un parti
politique, dès qu'un chef mécontent voulut en faire l'instrument de son
ambition; et les doctrines nouvelles en avoient su lier indissolublement
toutes les parties, avant que la révolte, dont elles consacroient
d'ailleurs toutes les maximes, s'en fût emparé. L'amiral Coligni et ses
deux frères, d'Andelot et le cardinal de Châtillon, étoient tout à la
fois les chefs des nouveaux religionnaires et les principaux agents de
la faction du connétable leur oncle, que les Guises venoient de
renverser. Leurs intérêts politiques étant absolument les mêmes que ceux
du prince de Condé, ils se rattachèrent donc à lui de nouveau: un
rendez-vous fut indiqué dans son château de la Ferté, en Champagne; et
ce fut dans cette réunion fameuse que les trois frères développèrent à
ses yeux toutes les ressources du parti protestant, qui, malgré la
terreur des supplices et la violence des persécutions, n'avoit cessé de
s'accroître dans l'ombre, comptoit des partisants dans toutes les
classes de la société, pouvoit, s'il étoit rallié, braver tout, et étoit
prêt à tout. Ce qu'ils en dirent frappa tellement le prince; le nombre
et l'ardeur des réformés lui parurent tellement répondre à la grandeur
de ses desseins, qu'il n'hésita plus à professer hautement leurs
principes qui, au fond du coeur, étoient les siens; et ce fut ainsi
qu'il les attacha invariablement à sa fortune. L'effet de cette entrevue
fut tel qu'avant qu'ils se fussent séparés, le plan d'une conspiration
dont le but étoit de renverser les Guises fut définitivement arrêté; et
que le prince, secondé de l'amiral Coligni, s'occupa sans relâche des
moyens de la faire réussir.
Mais ils avoient affaire à deux hommes qu'il n'étoit pas aisé de
surprendre; et qui, pour la hauteur des vues, la fermeté de caractère,
l'activité dans l'exécution, l'emportoient encore sur les plus habiles
d'entre eux. Les Guises avoient saisi du premier coup d'oeil et le
principe et les conséquences de la réforme, et les dangers dont elle
menaçoit l'état, et les dangers de leur propre position. Ils ne
négligèrent donc rien de tout ce que la prudence humaine peut suggérer
pour se mettre en mesure contre d'aussi redoutables ennemis. Ils surent
rallier à leur parti tous ceux qui n'appartenoient point à celui des
mécontents, en répandant sur eux les honneurs et les bienfaits. Ils
rendirent une foule d'édits très-sages, qui affermirent encore davantage
la faveur populaire dont ils jouissoient; et pour jeter l'effroi dans
le parti contraire, ils firent reprendre le procès de Dubourg et des
autres conseillers, interrompu par la mort de Henri II. Les protestants
avoient espéré que cet événement se termineroit par la délivrance des
accusés; mais leur étonnement fut grand lorsqu'ils virent les poursuites
commencées contre eux se réveiller avec plus d'animosité que jamais, et
se diriger principalement contre ce même Dubourg, qu'on soupçonnoit avec
raison d'être le plus zélé de tous pour la nouvelle religion. Traduit
d'abord devant l'officialité en sa qualité de conseiller-clerc; condamné
par ce tribunal devant lequel il professa ouvertement les principes de
Calvin, il en appela au parlement, qui reçut son appel. Amené devant ce
nouveau tribunal, Dubourg prétendit d'abord faire valoir des motifs de
récusation contre plusieurs membres de la cour, et entre autres contre
le président Minart, qu'il regardoit comme son ennemi particulier, et
l'instrument des haines et des vengeances des Guises; mais la cour ne
les trouvant pas valables, rejeta sa demande, et Minart continua de
siéger parmi les juges. Ce fut un malheur pour lui: le 12 décembre, ce
magistrat revenant du palais, monté sur sa mule, fut assassiné d'un coup
de pistolet dans la vieille rue du Temple. Cette action hardie et
furieuse fit voir dès-lors tout ce que le fanatisme religionnaire étoit
capable d'entreprendre; cependant, malgré l'indignation générale que
causa un tel événement, il n'est point de moyens que le parlement
lui-même ne mît en usage pour sauver Dubourg; et il y seroit parvenu, si
cet homme inflexible et d'un courage digne d'une meilleure cause, n'eût
rejeté absolument tous les moyens de salut, parce qu'il falloit les
acheter par la dissimulation de ses sentiments. Dix jours après
l'assassinat de Minart, il fut condamné à être pendu et brûlé, et subit
son supplice avec la plus grande fermeté. Les quatre autres conseillers
arrêtés avec lui furent traités moins rigoureusement; la procédure
entamée contre eux, d'abord avec un grand appareil, se ralentit peu à
peu, et finit par être entièrement anéantie.
Pendant le cours de cette affaire, les réformés de l'église de Paris,
effrayés du caractère violent que prenoient les mesures exercées contre
eux, avoient hasardé d'écrire à la reine mère une lettre par laquelle
ils la supplioient dans les termes les plus touchants de prendre sous sa
protection de malheureux François, innocents des crimes et des erreurs
qu'on leur imputoit, et que l'on avoit jusqu'ici calomniés et opprimés,
parce qu'on n'avoit pas voulu les entendre. Cette démarche avoit paru
produire quelque effet sur Catherine; et, commençant dès-lors à donner
quelques indices de ce caractère incertain et de ces opinions
vacillantes qui rendirent depuis sa politique si funeste à la France,
elle s'étoit même montrée disposée à modérer la rigueur des Guises, et à
écouter les ministres du nouveau culte; mais la secte ne tarda pas à
perdre la faveur momentanée qu'elle venoit d'obtenir, en faisant suivre
cette première lettre d'une seconde, dans laquelle, se plaignant de
l'acharnement avec lequel on poursuivoit Dubourg, les sectaires eurent
l'imprudence de joindre des menaces à leurs prières, et de faire
craindre un soulèvement, si l'on refusoit de leur rendre justice. La
reine indignée les abandonna alors entièrement; et, abandonnés par elle,
ils cessèrent de se contraindre. Ils tinrent des assemblées plus
fréquentes, répandirent en prose et en vers une foule de libelles, dans
lesquels, mêlant les affaires politiques aux questions religieuses, ils
accusoient hautement les Guises de tyrannie envers le peuple, et de
séduction à l'égard du roi. Les Guises de leur côté ne s'oublioient pas:
sûrs du parlement, qui, malgré ses erreurs et ses préjugés, présentoit
une majorité fidèle au roi et attachée à la religion catholique, et
s'empressoit d'entrer dans toutes leurs vues, ils renouveloient les
anciennes ordonnances; ils suscitoient des délateurs par l'appât des
récompenses; et dans les apologies qu'ils faisoient répandre en réponse
aux libelles de leurs ennemis, ils ne manquoient pas d'aigrir par les
peintures les plus fortes les haines que le peuple françois, et surtout
celui de Paris, avoit depuis long-temps conçues contre ces
nouveautés[15]. Les poursuites contre les fauteurs de l'hérésie
recommencèrent alors avec plus de rigueur que jamais. On en jeta un
grand nombre dans les prisons; ils y furent traînés en plein jour, et ce
spectacle ne fit qu'accroître contre eux les fureurs de la multitude.
[Note 15: Les réformés répandoient hautement que les Guises avoient
formé le projet d'usurper la couronne; ceux-ci les accusoient, avec plus
de vraisemblance, d'être des factieux qui vouloient se constituer en
république.]
Cependant les réformés étoient si loin de perdre courage, qu'au milieu
même de ces persécutions si violentes, ils avoient tenté d'enlever de sa
prison Dubourg, dont on instruisoit alors le procès. La trame avoit été
découverte; mais pour avoir échoué dans cette entreprise, ils n'en
étoient pas moins pleins d'espérances, attendant le succès, qu'ils
considéroient comme immanquable, d'un plus vaste complot qui devoit
opérer une révolution complète dans leurs destinées et dans celles de
l'état.
Ce complot est l'entreprise fameuse connue dans l'histoire sous le nom
de _conspiration d'Amboise_, dont le but étoit d'enlever le roi au
milieu de ses deux ministres, de s'emparer de ceux-ci, et de les
massacrer, ce qui paroissoit plus sûr que de leur faire leur procès.
Jamais plan ne fut concerté avec autant de prudence, un mystère aussi
profond, et jamais succès n'avoit semblé plus infaillible. Le chef
apparent étoit un gentilhomme du Périgord nommé La Renaudie, homme
rempli d'intelligence, brave jusqu'à la témérité, et dans une situation
à pouvoir tout risquer; le prince de Condé étoit le chef réel et l'âme
de tout le complot; Dandelot et le Vidame de Chartres en dirigeoient
toutes les manoeuvres. Pour écarter tout soupçon, des assemblées furent
formées à Nantes, ville éloignée de Blois où le jeune roi étoit allé
respirer un air plus favorable à sa santé chancelante. De ce point de
réunion les conjurés, se divisant par petites troupes, s'assignèrent des
rendez-vous dans diverses stations plus rapprochées de la cour; des
levées furent faites secrètement par des agents dévoués; des chefs
furent assignés aux calvinistes dans toutes les provinces: car il étoit
nécessaire que le succès de la conspiration fût ensuite soutenu d'un
mouvement général; La Renaudie fut envoyé en Angleterre où régnoit alors
Élisabeth dont la politique alloit profiter de tous les désordres qui se
préparoient; et il en rapporta de bonnes espérances pour les conjurés;
on établit des correspondances avec les protestants d'Allemagne pour en
obtenir des renforts; enfin les précautions furent poussées au point
que, pour légitimer aux yeux des plus timides un acte qui avoit les
apparences de la violence et de la rébellion, on fit décider par des
jurisconsultes et des théologiens de la secte, qu'elle n'avoit rien que
de juste et d'honorable.
Malgré leur activité et leur pénétration, les Guises n'avoient pu
obtenir par leurs espions que des renseignements incertains. Ils
voyoient dans l'intérieur de la France des mouvements qui les
alarmoient, mais il s'en falloit de beaucoup cependant qu'ils fussent
sur la voie du coup qui les menaçoit; et l'on ne peut douter qu'ils
n'eussent été pris au dépourvu, si l'homme le plus intéressé au succès
de l'entreprise, La Renaudie, n'en eût lui-même laissé échapper le
secret. Venu à Paris pour conférer avec le ministre et les anciens de
l'église qui y étoit établie, il étoit allé se loger au faubourg
Saint-Germain, chez un avocat nommé des Avenelles, lequel professoit
secrètement la religion réformée. Au point où en étoient les choses, il
crut pouvoir sans danger confier la conspiration à un homme de son
parti, et qui déjà en avoit conçu quelques soupçons: celui-ci, ou frappé
de terreur, ou poussé par quelque motif d'intérêt, aussitôt après le
départ de son hôte, alla tout révéler; et les Guises, à qui cet homme
fut envoyé à Amboise, connurent enfin le précipice dans lequel ils
étoient sur le point de tomber. Ils furent surpris, mais non
déconcertés; et l'on peut dire que, dans aucune circonstance ces deux
hommes extraordinaires, et particulièrement le duc de Guise, ne se
montrèrent aussi calmes dans le danger, aussi féconds en ressources,
aussi prompts dans l'exécution.
L'avis du conseil étoit de faire un appel à la noblesse de France, de
rassembler des troupes, et de dissiper ainsi la conjuration, avant
qu'elle eût commencé d'éclater. Le duc de Guise, dirigé par des vues
plus hautes, jugea qu'une telle mesure n'alloit point à la source du
mal, que c'étoit seulement l'éloigner et non le détruire; et les forces
dont il pouvoit alors disposer lui paroissant suffisantes pour triompher
des rebelles, les armes à la main, il trouvoit à les laisser s'avancer
et à les prendre sur le fait, le double avantage de répandre l'épouvante
au milieu de leur parti, et de justifier aux yeux de la France toutes
les rigueurs que l'on pourroit exercer désormais contre l'hérésie et ses
fauteurs. Ce parti pris, le duc de Guise l'exécuta avec sa vigueur
accoutumée. La ville de Blois étant ouverte de toutes parts, il fit
conduire le roi au château d'Amboise, sans laisser paroître la moindre
marque d'inquiétude et de méfiance, et comme si ce voyage, dont le
prince de Condé faisoit partie, n'eût été qu'une simple partie de
plaisir. Les conjurés ne tardèrent point à paroître; et tandis que, sur
tous les points, il les faisoit attaquer, envelopper et tailler en
pièces, avant qu'ils eussent eu le temps de se rallier, plaçant le
prince de Condé au milieu d'une troupe dévouée, qui surveilloit ses
moindres mouvements, il sut dissimuler avec lui jusqu'au point de le
charger de la garde d'une des portes du château. Presque tous les
conjurés, entre autres La Renaudie, se battirent en désespérés et
restèrent morts sur le champ de bataille; la plupart des prisonniers que
l'on fit, furent, suivant leur condition, ou décapités, ou noyés dans la
Loire, ou pendus aux créneaux du château, et sans qu'aucun d'eux eût
chargé le prince de Condé assez positivement pour qu'il fût possible de
l'impliquer dans leur procès. Toutefois ce prince, à qui l'on avoit
donné des gardes, et qui n'étoit pas sans alarmes pour sa vie, fut
obligé de comparoître devant le roi pour y protester de son innocence,
et se justifier d'avoir pris aucune part à une conspiration dont il
étoit le principal auteur, conspiration qu'il se vit forcé de
reconnoître comme criminelle au premier chef, puisqu'elle avoit été
dirigée contre la personne même du monarque[16]; par conséquent comme
ayant mérité le châtiment terrible dont elle venoit d'être punie. Telle
fut l'issue de ce grand événement, le premier dans lequel les
protestants de France aient osé tirer l'épée contre leur légitime
souverain.
[Note 16: La Bigue, secrétaire de La Renaudie, qui fut épargné à cause
des révélations qu'il avoit faites, déclara que les Guises devoient être
les premiers massacrés, et qu'on n'auroit point épargné le roi. On a
voulu infirmer cette déposition, en disant que cet homme n'avoit parlé
de la sorte que pour racheter sa vie; mais Brantôme et l'historien
Belleforest nous apprennent que long-temps après, et lorsqu'il n'y avoit
plus aucun intérêt, il leur confirma sa première déclaration.]
Quelques historiens ont pensé que les preuves recueillies sur la
complicité du prince de Condé, étoient suffisantes pour le faire mettre
en jugement et monter sur l'échafaud; mais que les Guises n'osèrent, en
ce moment, en venir à de telles extrémités. Il étoit prince du sang, et
leurs ennemis les accusoient hautement d'avoir formé le projet
d'exterminer la famille royale, pour s'emparer du trône et se mettre à
sa place: tout absurdes qu'étoient ces bruits[17], ils craignirent de
les accréditer; ils considéroient en outre que le parti avoit d'autres
chefs qui n'étoient pas alors en la puissance du roi, et que cette
exécution sanglante pousseroit nécessairement à des actes de désespoir,
dont les suites pouvoient être un soulèvement général de tout le parti
religionnaire, auquel n'auroient pas manqué de se joindre ce grand
nombre de mécontents qu'avoient faits et leur faveur et le pouvoir
auxquels ils étoient parvenus. Ils jugèrent donc prudent de dissimuler,
et d'attendre quelque autre occasion plus favorable, où ils pussent
envelopper tous ces ennemis de l'état dans le même piége et dans la même
accusation.
[Note 17: Les huguenots répandirent de toutes parts que ces princes
vouloient _imiter Hugues-Capet_. Or, celui-ci n'avoit à écarter qu'un
seul prince désagréable à la nation (_Voy._ t. 1, 2e partie, p. 490)
pour parvenir au trône; tandis que, pour s'en frayer le chemin, il
auroit fallu que les Guises trouvassent moyen de se défaire de François
II, de Charles IX, de Henri III, du duc d'Alençon, du roi de Navarre, du
cardinal de Bourbon, du prince de Condé, du prince de Béarn, qui fut
depuis Henri IV, des trois fils du prince de Condé, Henri, Charles, et
François prince de Conti. Cependant il s'est trouvé des gens qui ont
répété long-temps après et très-sérieusement cette fable monstrueuse, à
laquelle ne croyoient point sans doute ceux-là mêmes qui la débitoient
alors. _Nec pueri credunt_; c'est ce que l'on en peut dire aujourd'hui.]