L'esprit de parti n'a point épargné la mémoire de Henri II. Des

historiens qui ne lui pardonnoient pas d'avoir humilié le parlement;

d'autres de s'être montré terrible et inexorable à l'égard des

hérétiques, l'ont présenté comme un roi foible que gouvernoient ses

maîtresses et ses favoris. Nous cherchons vainement dans ce règne, trop

court pour le malheur de la France, ce qui peut justifier de semblables

reproches. Nous voyons, pour ainsi dire à tous ses moments, un prince

vigilant, appliqué aux affaires, sachant faire à propos la guerre et la

paix, aimé de ses peuples, respecté dans l'Europe entière. À la vérité

il avoit des ministres qu'il écoutoit: il lui arrivoit même de prendre

pour eux de l'attachement; mais l'événement fit voir, à l'égard de

plusieurs, qu'il pouvoit aussi s'en détacher lorsqu'ils abusoient de sa

confiance, ou qu'ils l'ayoient mal servi. Celui qu'il avoit le plus

aimé, le connétable de Montmorenci tomba dans sa disgrâce après la perte

de la bataille de Saint-Quentin; et les Guises, qui occupèrent depuis le

ministère, étoient loin de le maîtriser. La seule duchesse Valentinois

sut acquérir et conserver sur son esprit un ascendant que rien ne put

jamais altérer ni détruire; et, si l'on écarte de leur intimité le

soupçon d'un commerce criminel, que le grand âge de cette dame rend peu

vraisemblable, et qui n'est d'ailleurs appuyé que sur les témoignages

passionnés des écrivains du parti protestant, on peut dire qu'elle

méritoit cette entière confiance qu'il lui avoit accordée, par la

sagesse et la vigueur des conseils qu'elle sut lui donner dans toutes

les circonstances les plus graves, et particulièrement dans ce qui

touchoit la religion, qu'il aimoit sincèrement et à laquelle elle paroît

aussi avoir été fermement attachée. Cette conformité de sentiments, les

grâces de son esprit, la modération de son caractère, soutenus sans

doute d'assez d'adresse pour faire entrer ce prince dans ses vues sans

avoir l'air de le gouverner, cimentèrent une liaison qui, de tout autre

manière, n'eût point été durable: car on ne gouverne jamais que jusqu'à

un certain point les princes véritablement et solidement religieux. En

un mot, foible comme il étoit, Henri II seroit un roi que l'on

trouveroit trop fort aujourd'hui.

Les règnes de ses fils, dont les trois aînés montèrent sur le trône et

en qui s'éteignit la branche des Valois, firent bien voir ce que la

France avoit perdu en perdant un tel monarque. Ces trois règnes

composent une des époques les plus funestes de son histoire; les maux

qu'ils produisirent, les germes de corruption qu'ils achevèrent de

développer, bien que les règnes suivants en aient arrêté ou du moins

pallié les effets, ne cessèrent point d'exercer sur la société une

action, de jour en jour plus funeste, l'amenant par degrés au point où

nous le voyons aujourd'hui; et les désordres inouïs de nos jours

prennent leur source dans les désordres de ce temps-là.

Lorsque François II succéda à son père, deux factions partageoient la

cour, celle des Guises et celle du connétable de Montmorenci. Le nouveau

roi, à peine sorti de l'enfance, d'un corps foible et valétudinaire,

d'un esprit indolent et borné, sembloit ne devoir être qu'un instrument

entre les mains qui se montreroient les plus promptes et les plus

adroites à le saisir. Dans cette situation nouvelle des choses, les

intrigues se compliquèrent, et de nouveaux personnages parurent sur la

scène: d'un côté les princes du sang, que la politique des deux règnes

précédents avoit constamment réduits à la nullité la plus absolue[12];

de l'autre, la reine mère qui, peu considérée du feu roi, avoit su

dissimuler tant qu'il avoit vécu, et avec un artifice dont un caractère

italien étoit seul capable, et l'amour du pouvoir dont elle étoit

dévorée, et la haine qu'elle ressentoit pour la rivale qui lui avoit

enlevé le coeur de son époux. Oncles de la jeune reine dont l'influence

étoit grande sur son époux, les Guises surent profiter de cet avantage

immense qu'ils avoient sur leurs rivaux; et, partageant aussitôt leur

autorité pour la mieux affermir, ils eurent l'art, et ce fut pour eux un

coup décisif, de faire entrer dans leur parti Catherine de Médicis, ce

qu'ils obtinrent en abandonnant à son caractère vindicatif tous ceux

qui, sous le règne précédent, avoient eu le malheur de lui déplaire[13];

surtout en flattant cette soif qu'elle avoit de commander par les

marques du plus entier dévouement. Le cardinal de Lorraine fut nommé

premier ministre, et le duc de Guise généralissime.

[Note 12: Depuis la révolte du duc de Bourbon, et surtout depuis que

François I fut revenu dans ses états après sa prison de Madrid, on étoit

en garde contre eux; la politique du cabinet de France étoit de ne leur

donner aucune part au gouvernement, et de ne leur confier dans les

armées aucun commandement considérable.]

[Note 13: Entre autres la duchesse de Valentinois, qui fut obligée de se

retirer de la cour.]

Entièrement livré aux conseils de sa mère et de ses deux ministres,

recevant sans la moindre résistance toutes les impressions qu'ils lui

donnoient, le monarque enfant laissa tomber entre leurs mains un sceptre

qu'il n'avoit pas la force de porter. Ce fut vainement que le connétable

de Montmorenci tenta de se rallier aux princes[14] du sang pour former

une faction capable de balancer celle des princes lorrains: la méfiance

et l'indécision impolitique du roi de Navarre, Antoine de Bourbon,

empêchèrent l'heureux effet d'une réunion qui auroit pu être décisive si

elle eût été formée sur-le-champ; et lorsqu'il eut enfin pris son parti,

il étoit trop tard. Mal reçu à la cour, où les Guises bien préparés

l'attendoient sans la moindre inquiétude, il acheva de tout perdre par

l'inconséquence et la foiblesse de sa conduite. Les mécontents qui

s'étoient ralliés autour de lui, prêts d'abord à tout faire pour l'aider

à abattre ses puissants ennemis, bientôt découragés par le peu d'énergie

d'un tel chef, n'osèrent plus se montrer; quelques-uns même se

rallièrent au parti dominant. Vainement le foible prince, forcé en

quelque sorte de s'enfuir de Saint-Germain, où la cour séjournoit alors,

vint-il à Paris pour essayer d'y faire naître un mouvement en sa faveur:

le parlement, qu'il tenta de gagner, demeura attaché aux Guises, parce

qu'ils protégeoient la religion catholique, et qu'on ne pouvoit plus

ignorer qu'Antoine de Bourbon et le prince de Condé son frère

soutenoient secrètement le parti des réformés. Cependant comme il

s'obstinoit à rester dans cette ville, les Guises trouvèrent le moyen de

l'en faire sortir, en lui faisant voir le roi d'Espagne, alors allié du

roi de France, dont il alloit épouser la soeur, prêt à fondre sur les

débris de ses états, s'il s'obstinoit à troubler l'administration

intérieure du royaume. Antoine épouvanté ne chercha plus qu'un prétexte

qui lui fournit l'occasion de s'éloigner sans déshonneur. On lui offrit

de conduire la jeune princesse à son époux; il y consentit, et se retira

ensuite dans le Béarn, abandonnant mécontents et réformés, et bien

décidé désormais à ne plus se mêler des affaires.

[Note 14: Il avoit déterminé le roi de Navarre à assigner aux mécontents

un rendez-vous dans la ville de Vendôme, chef-lieu de son apanage. Tous

s'y rendirent au jour indiqué; et là il fut arrêté d'aviser aux moyens

de renverser la tyrannie des Guises, que tous s'accordèrent à regarder

comme un attentat contre les princes du sang et l'ordre entier de la

noblesse. Mais les avis se partagèrent sur les moyens d'exécution; et le

roi de Navarre, naturellement porté à goûter les avis les plus timides,

rejeta les conseils violents que proposoient le prince de Condé,

d'Andelot et les plus résolus des conjurés, conseils qui, dans cette

circonstance, étoient peut-être les seuls que l'on pût suivre avec

quelque apparence de succès.]

C'est alors que paroît sur la scène ce fameux prince de Condé, âme

ardente et fière, caractère profond et audacieux, d'autant plus

dangereux qu'il cachoit ses grandes qualités sous les apparences d'une

gaieté insouciante et d'un goût très-vif pour les plaisirs les plus

frivoles. Écarté par la reine et par les princes lorrains de toutes les

places, de tous les gouvernements, blessé jusqu'au fond du coeur du rôle

humiliant et obscur qu'il étoit forcé de jouer à la cour, il se déclara

ouvertement le chef de la faction que son frère venoit d'abandonner.

C'est alors que l'on put reconnoître ce qu'étoit un parti religieux dans

l'état, et combien on avoit eu raison d'en concevoir des alarmes et de

déployer contre lui toute la sévérité des lois. Il devint un parti

politique, dès qu'un chef mécontent voulut en faire l'instrument de son

ambition; et les doctrines nouvelles en avoient su lier indissolublement

toutes les parties, avant que la révolte, dont elles consacroient

d'ailleurs toutes les maximes, s'en fût emparé. L'amiral Coligni et ses

deux frères, d'Andelot et le cardinal de Châtillon, étoient tout à la

fois les chefs des nouveaux religionnaires et les principaux agents de

la faction du connétable leur oncle, que les Guises venoient de

renverser. Leurs intérêts politiques étant absolument les mêmes que ceux

du prince de Condé, ils se rattachèrent donc à lui de nouveau: un

rendez-vous fut indiqué dans son château de la Ferté, en Champagne; et

ce fut dans cette réunion fameuse que les trois frères développèrent à

ses yeux toutes les ressources du parti protestant, qui, malgré la

terreur des supplices et la violence des persécutions, n'avoit cessé de

s'accroître dans l'ombre, comptoit des partisants dans toutes les

classes de la société, pouvoit, s'il étoit rallié, braver tout, et étoit

prêt à tout. Ce qu'ils en dirent frappa tellement le prince; le nombre

et l'ardeur des réformés lui parurent tellement répondre à la grandeur

de ses desseins, qu'il n'hésita plus à professer hautement leurs

principes qui, au fond du coeur, étoient les siens; et ce fut ainsi

qu'il les attacha invariablement à sa fortune. L'effet de cette entrevue

fut tel qu'avant qu'ils se fussent séparés, le plan d'une conspiration

dont le but étoit de renverser les Guises fut définitivement arrêté; et

que le prince, secondé de l'amiral Coligni, s'occupa sans relâche des

moyens de la faire réussir.

Mais ils avoient affaire à deux hommes qu'il n'étoit pas aisé de

surprendre; et qui, pour la hauteur des vues, la fermeté de caractère,

l'activité dans l'exécution, l'emportoient encore sur les plus habiles

d'entre eux. Les Guises avoient saisi du premier coup d'oeil et le

principe et les conséquences de la réforme, et les dangers dont elle

menaçoit l'état, et les dangers de leur propre position. Ils ne

négligèrent donc rien de tout ce que la prudence humaine peut suggérer

pour se mettre en mesure contre d'aussi redoutables ennemis. Ils surent

rallier à leur parti tous ceux qui n'appartenoient point à celui des

mécontents, en répandant sur eux les honneurs et les bienfaits. Ils

rendirent une foule d'édits très-sages, qui affermirent encore davantage

la faveur populaire dont ils jouissoient; et pour jeter l'effroi dans

le parti contraire, ils firent reprendre le procès de Dubourg et des

autres conseillers, interrompu par la mort de Henri II. Les protestants

avoient espéré que cet événement se termineroit par la délivrance des

accusés; mais leur étonnement fut grand lorsqu'ils virent les poursuites

commencées contre eux se réveiller avec plus d'animosité que jamais, et

se diriger principalement contre ce même Dubourg, qu'on soupçonnoit avec

raison d'être le plus zélé de tous pour la nouvelle religion. Traduit

d'abord devant l'officialité en sa qualité de conseiller-clerc; condamné

par ce tribunal devant lequel il professa ouvertement les principes de

Calvin, il en appela au parlement, qui reçut son appel. Amené devant ce

nouveau tribunal, Dubourg prétendit d'abord faire valoir des motifs de

récusation contre plusieurs membres de la cour, et entre autres contre

le président Minart, qu'il regardoit comme son ennemi particulier, et

l'instrument des haines et des vengeances des Guises; mais la cour ne

les trouvant pas valables, rejeta sa demande, et Minart continua de

siéger parmi les juges. Ce fut un malheur pour lui: le 12 décembre, ce

magistrat revenant du palais, monté sur sa mule, fut assassiné d'un coup

de pistolet dans la vieille rue du Temple. Cette action hardie et

furieuse fit voir dès-lors tout ce que le fanatisme religionnaire étoit

capable d'entreprendre; cependant, malgré l'indignation générale que

causa un tel événement, il n'est point de moyens que le parlement

lui-même ne mît en usage pour sauver Dubourg; et il y seroit parvenu, si

cet homme inflexible et d'un courage digne d'une meilleure cause, n'eût

rejeté absolument tous les moyens de salut, parce qu'il falloit les

acheter par la dissimulation de ses sentiments. Dix jours après

l'assassinat de Minart, il fut condamné à être pendu et brûlé, et subit

son supplice avec la plus grande fermeté. Les quatre autres conseillers

arrêtés avec lui furent traités moins rigoureusement; la procédure

entamée contre eux, d'abord avec un grand appareil, se ralentit peu à

peu, et finit par être entièrement anéantie.

Pendant le cours de cette affaire, les réformés de l'église de Paris,

effrayés du caractère violent que prenoient les mesures exercées contre

eux, avoient hasardé d'écrire à la reine mère une lettre par laquelle

ils la supplioient dans les termes les plus touchants de prendre sous sa

protection de malheureux François, innocents des crimes et des erreurs

qu'on leur imputoit, et que l'on avoit jusqu'ici calomniés et opprimés,

parce qu'on n'avoit pas voulu les entendre. Cette démarche avoit paru

produire quelque effet sur Catherine; et, commençant dès-lors à donner

quelques indices de ce caractère incertain et de ces opinions

vacillantes qui rendirent depuis sa politique si funeste à la France,

elle s'étoit même montrée disposée à modérer la rigueur des Guises, et à

écouter les ministres du nouveau culte; mais la secte ne tarda pas à

perdre la faveur momentanée qu'elle venoit d'obtenir, en faisant suivre

cette première lettre d'une seconde, dans laquelle, se plaignant de

l'acharnement avec lequel on poursuivoit Dubourg, les sectaires eurent

l'imprudence de joindre des menaces à leurs prières, et de faire

craindre un soulèvement, si l'on refusoit de leur rendre justice. La

reine indignée les abandonna alors entièrement; et, abandonnés par elle,

ils cessèrent de se contraindre. Ils tinrent des assemblées plus

fréquentes, répandirent en prose et en vers une foule de libelles, dans

lesquels, mêlant les affaires politiques aux questions religieuses, ils

accusoient hautement les Guises de tyrannie envers le peuple, et de

séduction à l'égard du roi. Les Guises de leur côté ne s'oublioient pas:

sûrs du parlement, qui, malgré ses erreurs et ses préjugés, présentoit

une majorité fidèle au roi et attachée à la religion catholique, et

s'empressoit d'entrer dans toutes leurs vues, ils renouveloient les

anciennes ordonnances; ils suscitoient des délateurs par l'appât des

récompenses; et dans les apologies qu'ils faisoient répandre en réponse

aux libelles de leurs ennemis, ils ne manquoient pas d'aigrir par les

peintures les plus fortes les haines que le peuple françois, et surtout

celui de Paris, avoit depuis long-temps conçues contre ces

nouveautés[15]. Les poursuites contre les fauteurs de l'hérésie

recommencèrent alors avec plus de rigueur que jamais. On en jeta un

grand nombre dans les prisons; ils y furent traînés en plein jour, et ce

spectacle ne fit qu'accroître contre eux les fureurs de la multitude.

[Note 15: Les réformés répandoient hautement que les Guises avoient

formé le projet d'usurper la couronne; ceux-ci les accusoient, avec plus

de vraisemblance, d'être des factieux qui vouloient se constituer en

république.]

Cependant les réformés étoient si loin de perdre courage, qu'au milieu

même de ces persécutions si violentes, ils avoient tenté d'enlever de sa

prison Dubourg, dont on instruisoit alors le procès. La trame avoit été

découverte; mais pour avoir échoué dans cette entreprise, ils n'en

étoient pas moins pleins d'espérances, attendant le succès, qu'ils

considéroient comme immanquable, d'un plus vaste complot qui devoit

opérer une révolution complète dans leurs destinées et dans celles de

l'état.

Ce complot est l'entreprise fameuse connue dans l'histoire sous le nom

de _conspiration d'Amboise_, dont le but étoit d'enlever le roi au

milieu de ses deux ministres, de s'emparer de ceux-ci, et de les

massacrer, ce qui paroissoit plus sûr que de leur faire leur procès.

Jamais plan ne fut concerté avec autant de prudence, un mystère aussi

profond, et jamais succès n'avoit semblé plus infaillible. Le chef

apparent étoit un gentilhomme du Périgord nommé La Renaudie, homme

rempli d'intelligence, brave jusqu'à la témérité, et dans une situation

à pouvoir tout risquer; le prince de Condé étoit le chef réel et l'âme

de tout le complot; Dandelot et le Vidame de Chartres en dirigeoient

toutes les manoeuvres. Pour écarter tout soupçon, des assemblées furent

formées à Nantes, ville éloignée de Blois où le jeune roi étoit allé

respirer un air plus favorable à sa santé chancelante. De ce point de

réunion les conjurés, se divisant par petites troupes, s'assignèrent des

rendez-vous dans diverses stations plus rapprochées de la cour; des

levées furent faites secrètement par des agents dévoués; des chefs

furent assignés aux calvinistes dans toutes les provinces: car il étoit

nécessaire que le succès de la conspiration fût ensuite soutenu d'un

mouvement général; La Renaudie fut envoyé en Angleterre où régnoit alors

Élisabeth dont la politique alloit profiter de tous les désordres qui se

préparoient; et il en rapporta de bonnes espérances pour les conjurés;

on établit des correspondances avec les protestants d'Allemagne pour en

obtenir des renforts; enfin les précautions furent poussées au point

que, pour légitimer aux yeux des plus timides un acte qui avoit les

apparences de la violence et de la rébellion, on fit décider par des

jurisconsultes et des théologiens de la secte, qu'elle n'avoit rien que

de juste et d'honorable.

Malgré leur activité et leur pénétration, les Guises n'avoient pu

obtenir par leurs espions que des renseignements incertains. Ils

voyoient dans l'intérieur de la France des mouvements qui les

alarmoient, mais il s'en falloit de beaucoup cependant qu'ils fussent

sur la voie du coup qui les menaçoit; et l'on ne peut douter qu'ils

n'eussent été pris au dépourvu, si l'homme le plus intéressé au succès

de l'entreprise, La Renaudie, n'en eût lui-même laissé échapper le

secret. Venu à Paris pour conférer avec le ministre et les anciens de

l'église qui y étoit établie, il étoit allé se loger au faubourg

Saint-Germain, chez un avocat nommé des Avenelles, lequel professoit

secrètement la religion réformée. Au point où en étoient les choses, il

crut pouvoir sans danger confier la conspiration à un homme de son

parti, et qui déjà en avoit conçu quelques soupçons: celui-ci, ou frappé

de terreur, ou poussé par quelque motif d'intérêt, aussitôt après le

départ de son hôte, alla tout révéler; et les Guises, à qui cet homme

fut envoyé à Amboise, connurent enfin le précipice dans lequel ils

étoient sur le point de tomber. Ils furent surpris, mais non

déconcertés; et l'on peut dire que, dans aucune circonstance ces deux

hommes extraordinaires, et particulièrement le duc de Guise, ne se

montrèrent aussi calmes dans le danger, aussi féconds en ressources,

aussi prompts dans l'exécution.

L'avis du conseil étoit de faire un appel à la noblesse de France, de

rassembler des troupes, et de dissiper ainsi la conjuration, avant

qu'elle eût commencé d'éclater. Le duc de Guise, dirigé par des vues

plus hautes, jugea qu'une telle mesure n'alloit point à la source du

mal, que c'étoit seulement l'éloigner et non le détruire; et les forces

dont il pouvoit alors disposer lui paroissant suffisantes pour triompher

des rebelles, les armes à la main, il trouvoit à les laisser s'avancer

et à les prendre sur le fait, le double avantage de répandre l'épouvante

au milieu de leur parti, et de justifier aux yeux de la France toutes

les rigueurs que l'on pourroit exercer désormais contre l'hérésie et ses

fauteurs. Ce parti pris, le duc de Guise l'exécuta avec sa vigueur

accoutumée. La ville de Blois étant ouverte de toutes parts, il fit

conduire le roi au château d'Amboise, sans laisser paroître la moindre

marque d'inquiétude et de méfiance, et comme si ce voyage, dont le

prince de Condé faisoit partie, n'eût été qu'une simple partie de

plaisir. Les conjurés ne tardèrent point à paroître; et tandis que, sur

tous les points, il les faisoit attaquer, envelopper et tailler en

pièces, avant qu'ils eussent eu le temps de se rallier, plaçant le

prince de Condé au milieu d'une troupe dévouée, qui surveilloit ses

moindres mouvements, il sut dissimuler avec lui jusqu'au point de le

charger de la garde d'une des portes du château. Presque tous les

conjurés, entre autres La Renaudie, se battirent en désespérés et

restèrent morts sur le champ de bataille; la plupart des prisonniers que

l'on fit, furent, suivant leur condition, ou décapités, ou noyés dans la

Loire, ou pendus aux créneaux du château, et sans qu'aucun d'eux eût

chargé le prince de Condé assez positivement pour qu'il fût possible de

l'impliquer dans leur procès. Toutefois ce prince, à qui l'on avoit

donné des gardes, et qui n'étoit pas sans alarmes pour sa vie, fut

obligé de comparoître devant le roi pour y protester de son innocence,

et se justifier d'avoir pris aucune part à une conspiration dont il

étoit le principal auteur, conspiration qu'il se vit forcé de

reconnoître comme criminelle au premier chef, puisqu'elle avoit été

dirigée contre la personne même du monarque[16]; par conséquent comme

ayant mérité le châtiment terrible dont elle venoit d'être punie. Telle

fut l'issue de ce grand événement, le premier dans lequel les

protestants de France aient osé tirer l'épée contre leur légitime

souverain.

[Note 16: La Bigue, secrétaire de La Renaudie, qui fut épargné à cause

des révélations qu'il avoit faites, déclara que les Guises devoient être

les premiers massacrés, et qu'on n'auroit point épargné le roi. On a

voulu infirmer cette déposition, en disant que cet homme n'avoit parlé

de la sorte que pour racheter sa vie; mais Brantôme et l'historien

Belleforest nous apprennent que long-temps après, et lorsqu'il n'y avoit

plus aucun intérêt, il leur confirma sa première déclaration.]

Quelques historiens ont pensé que les preuves recueillies sur la

complicité du prince de Condé, étoient suffisantes pour le faire mettre

en jugement et monter sur l'échafaud; mais que les Guises n'osèrent, en

ce moment, en venir à de telles extrémités. Il étoit prince du sang, et

leurs ennemis les accusoient hautement d'avoir formé le projet

d'exterminer la famille royale, pour s'emparer du trône et se mettre à

sa place: tout absurdes qu'étoient ces bruits[17], ils craignirent de

les accréditer; ils considéroient en outre que le parti avoit d'autres

chefs qui n'étoient pas alors en la puissance du roi, et que cette

exécution sanglante pousseroit nécessairement à des actes de désespoir,

dont les suites pouvoient être un soulèvement général de tout le parti

religionnaire, auquel n'auroient pas manqué de se joindre ce grand

nombre de mécontents qu'avoient faits et leur faveur et le pouvoir

auxquels ils étoient parvenus. Ils jugèrent donc prudent de dissimuler,

et d'attendre quelque autre occasion plus favorable, où ils pussent

envelopper tous ces ennemis de l'état dans le même piége et dans la même

accusation.

[Note 17: Les huguenots répandirent de toutes parts que ces princes

vouloient _imiter Hugues-Capet_. Or, celui-ci n'avoit à écarter qu'un

seul prince désagréable à la nation (_Voy._ t. 1, 2e partie, p. 490)

pour parvenir au trône; tandis que, pour s'en frayer le chemin, il

auroit fallu que les Guises trouvassent moyen de se défaire de François

II, de Charles IX, de Henri III, du duc d'Alençon, du roi de Navarre, du

cardinal de Bourbon, du prince de Condé, du prince de Béarn, qui fut

depuis Henri IV, des trois fils du prince de Condé, Henri, Charles, et

François prince de Conti. Cependant il s'est trouvé des gens qui ont

répété long-temps après et très-sérieusement cette fable monstrueuse, à

laquelle ne croyoient point sans doute ceux-là mêmes qui la débitoient

alors. _Nec pueri credunt_; c'est ce que l'on en peut dire aujourd'hui.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8) · 第 2 / 38 段