TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIÈRE, Nº 5.
TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS,
DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.
Dédié au Roi
Par J. B. de Saint-Victor.
_Seconde Édition_,
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.
TOME TROISIÈME.--PREMIÈRE PARTIE.
_Miratur molem..... Magalia quondam._
ÆNEID., lib. 1.
PARIS,
À LA LIBRAIRIE CLASSIQUE-ÉLÉMENTAIRE,
CHEZ LESAGE, RUE DU PAON, Nº 8.
M DCCC XXIII.
TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.
QUARTIER
DE LA PLACE MAUBERT.
Ce quartier est borné à l'Orient par les extrémités des faubourgs
Saint-Victor et Saint-Marcel jusqu'aux barrières; au Septentrion,
par les quais de la Tournelle et de Saint-Bernard inclusivement;
à l'Occident, par la rue du Pavé-de-la-place-Maubert, le marché
de ladite place, la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, et par
les rues Bordet, Moufetard et de l'Oursine inclusivement; au
Midi, par les extrémités du faubourg Saint-Marcel, jusqu'aux
barrières.
On y comptoit, en 1789, soixante-neuf rues, quatre culs-de-sacs,
quatre places ou marchés, cinq paroisses, une abbaye, un
chapitre, dix colléges; dont sept sans exercice, deux couvents
d'hommes, quatre de filles, trois communautés d'hommes, trois de
filles, quatre hôpitaux, quatre séminaires, etc., etc.
PARIS SOUS HENRI II, FRANÇOIS II, CHARLES IX, HENRI III ET HENRI IV.
La partie de la ville de Paris qui nous reste à décrire pour compléter
l'histoire de cette capitale, est séparée de celle que nous venons de
quitter, par la Seine qui coule au milieu: elle en occupe la rive
méridionale; et, quoique moins considérable que l'autre, il ne lui
fallut pas moins de temps pour acquérir son dernier degré
d'accroissement. Avant d'y parvenir, elle éprouva un grand nombre de
révolutions qui vont successivement se développer dans la description de
ses rues et de ses principaux édifices.
Cette portion de Paris, connue sous le nom d'_Université_, célèbre pour
avoir été en quelque sorte le berceau et depuis le séjour continuel de
la compagnie à laquelle elle doit ce nom, ne l'est pas moins dans les
annales de cette ville, pour avoir vu naître dans son sein les
nouveautés religieuses qui, pendant plus d'un demi-siècle, firent de la
capitale de la France un foyer de révoltes, d'anarchie et de crimes. Le
faubourg Saint-Germain, qui y est renfermé, en reçut même le nom de
_Petite-Genève_; et presque tous les quartiers dont elle se compose,
devinrent, tour à tour, le théâtre des scènes ou tragiques ou
scandaleuses qui se reproduisirent si souvent à Paris pendant cette
longue et désastreuse tempête politique. La marche de cet ouvrage nous
conduit naturellement à tracer ici le tableau de ces horreurs; et c'est
en effet sa véritable place. Ce tableau se liera plus encore qu'aucun de
ceux qui l'ont précédé, à l'histoire de la France entière, devenue,
comme sa ville capitale, une arène sanglante, où la haine, l'ambition,
la jalousie, la vengeance, toutes les passions atroces et perverses qui,
depuis si long-temps, fermentoient dans le fond des coeurs, sortant tout
à coup de leurs abîmes, se répandirent comme un vaste incendie, et se
servirent trop souvent du voile de la religion pour assouvir leurs
fureurs.
Comprimés par les lois sévères que François Ier avoit rendues contre
eux, et par la terreur des supplices, les partisans de la nouvelle
hérésie, attendant des circonstances plus favorables, avoient mis,
pendant les dernières années du règne de ce prince, et dans leurs
mouvements et dans les actes de leur prosélytisme, une circonspection
qui les faisoit échapper à l'oeil vigilant de la police. Cependant
Calvin venoit de succéder à Luther: plus savant que les premiers
réformateurs dans les lettres sacrées, écrivain plus poli et plus
élégant, esprit plus pénétrant et plus subtil, il avoit d'abord reconnu,
en adoptant leurs erreurs, que ces chefs de secte n'avoient en effet ni
principes suivis, ni corps de doctrine, ni profession de foi, ni règles
fixes de discipline; et, comprenant que la réforme ne pouvoit subsister,
si l'on ne parvenoit à la ramener à une sorte d'unité, il rassembla ses
erreurs principales, auxquelles il joignit encore des erreurs nouvelles
empruntées à tous les hérésiarques[1] anciens et modernes, et composa du
tout un système complet de théologie, au moyen duquel il sut entraîner
beaucoup d'esprits que Luther et ses premiers disciples n'avoient
qu'ébranlés. Ce fut ce système détestable, dans lequel l'esprit de
révolte se fortifie de ce que le fanatisme a de plus farouche et le
fatalisme de plus désespérant, qui prévalut parmi nous. Genève étoit le
lieu d'asile où s'étoit réfugié le nouvel hérésiarque: c'étoit là qu'il
avoit établi sa chaire pontificale et qu'il dogmatisoit en sûreté,
tandis que ses émissaires, dispersés en Italie, dans la Flandre, dans la
Navarre, surtout en France, répandoient de toutes parts les poisons de
sa nouvelle doctrine. Lorsque le roi mourut, elle comptoit déjà de
nombreux partisants, à la cour, à la ville, dans le parlement, jusque
dans les dernières classes de la société, dans le clergé lui-même; elle
avoit perverti la reine Marguerite de Navarre, et par elle presque toute
sa famille et une grande partie de ses sujets: ce qui fut, comme nous le
verrons bientôt, la plus grande victoire qu'elle eût pu remporter et le
plus grand mal qu'elle eût pu produire.
[Note 1: Dans son fameux livre de l'_Institution_.]
(1547) Henri II monta sur le trône; et la réforme espéra un moment
d'obtenir quelques adoucissements aux rigueurs que François Ier avoit
exercées contre elle; mais le nouveau roi lui fit voir d'abord qu'elle
n'auroit point de plus redoutable ennemi. Il confirma les édits rendus
par son père, et y ajouta des règlements encore plus sévères; il
confisqua les biens de tous ceux qui s'étoient retirés à Genève; et les
tribunaux ecclésiastiques et séculiers reçurent l'ordre de tenir la main
à l'exécution des lois portées contre les sectaires, et de se montrer
inflexibles. Ces mesures rigoureuses imposant aux novateurs, les
apparences du calme se rétablirent aussitôt; et pendant les deux
premières années de son règne, il ne se passa rien de remarquable à
Paris, ni même dans le reste de la France.
Tranquille sur ce point, toute l'attention du roi se porta sur
l'empereur Charles-Quint, dont les armes et la politique avoient achevé
de subjuguer l'Allemagne, et dont l'ambition effrénée menaçoit alors la
liberté de l'Europe entière. Dans le même temps, il se préparoit en
Angleterre un événement qui ne causoit pas de moindres inquiétudes au
cabinet françois, puisqu'il n'étoit question de rien moins que de lui
enlever à jamais l'alliance de l'Écosse, en réunissant ce royaume à la
Grande-Bretagne par le mariage du jeune roi Édouard avec Marie Stuart,
qui en étoit héritière. (1548) Henri II para ce coup en faisant venir
en France cette princesse encore en bas âge. Marie épousa depuis le
Dauphin, qui fut roi sous le nom de François II; et comme elle étoit,
par sa mère Marie de Lorraine, nièce des princes lorrains, ce mariage,
plus encore que les grandes qualités de François, duc de Guise, et du
cardinal de Lorraine son frère, fut le principe de l'élévation
prodigieuse et du crédit sans égal que cette famille des Guises obtint
sous les règnes suivants. (1550) Deux ans après l'arrivée de l'héritière
d'Écosse, le roi rentra dans Boulogne, dont les Anglois s'étoient
emparés pendant les dernières années de François Ier, et qu'ils
refusoient de rendre conformément au traité. On auroit pu s'en emparer
de vive force; mais Henri, qui avoit besoin de l'alliance de
l'Angleterre ou du moins de sa neutralité dans les circonstances
difficiles où il se trouvoit, aima mieux employer la voie des
négociations; et c'est à tort que quelques-uns de nos historiens ont
blâmé le connétable de Montmorenci d'avoir acheté cette place à prix
d'argent, lorsqu'un assaut pouvoit la lui livrer: il avoit pris, de
concert avec son maître, le parti le plus politique et le plus
avantageux.
Ce seigneur, disgrâcié sous le règne précédent, jouissoit alors de la
plus haute faveur auprès de Henri II, dont il étoit l'ami le plus
intime, le conseiller secret, et pour ainsi dire le tuteur. L'abus qu'il
fit de son crédit pour élever sa famille, le rendit odieux à tous les
grands, mais donna une grande force à son parti, que rien ne put
balancer à la cour, si l'on en excepte celui des Guises. Indépendamment
de la considération personnelle que leur donnoient les hautes qualités
et le rang qu'ils tenoient auprès du roi, ils étoient soutenus par le
crédit de la célèbre Diane de Poitiers dont l'empire étoit grand sur
l'esprit de Henri II, et qui méritoit, sous bien des rapports, la
confiance entière qu'il lui avoit accordée. Le maréchal de Saint-André,
à qui sa charge de premier chambellan donnoit un libre accès auprès de
lui, partageoit aussi ses bonnes grâces; Catherine de Médicis, peu
considérée de son époux, trouvoit cependant le moyen de se conserver
quelque crédit en se ménageant entre ces divers partis, qu'elle
détestoit; et l'on pouvoit déjà reconnoître dans sa conduite cet esprit
artificieux et cette dissimulation profonde qui signalèrent depuis sa
carrière politique. Au milieu de ces factions rivales, les princes du
sang étoient négligés et réduits à la nullité la plus absolue.
(1551) Cependant les alarmes qu'inspiroit Charles-Quint augmentoient de
jour en jour; la France, qui avoit inutilement tenté d'armer contre lui
les Turcs et les Vénitiens, avoit trouvé un foible allié dans le pape
Paul III; et son successeur Jules III, après avoir cherché pendant
quelque temps à garder une sorte de neutralité entre ces deux
puissances rivales, qui le pressoient également par les négociations et
par les armes, avoit fini par se jeter entièrement dans le parti de
l'empereur, parce que c'étoit alors le souverain qu'il avoit sujet de
craindre davantage. On vit bientôt les deux monarques commencer à se
faire la guerre, en paroissant seulement comme auxiliaires dans les
démêlés qui s'élevèrent entre ce pontife et les Farnèses, au sujet des
duchés de Parme et de Plaisance; mais l'empereur ne put qu'agir bien
foiblement pour le pape dans cette querelle, parce que des soins plus
importants attiroient toute son attention du côté de l'Allemagne, où
l'électeur de Saxe, Maurice, que lui-même avoit élevé à la dignité qu'il
possédoit, soulevoit le corps germanique tout entier contre lui, et lui
préparoit les revers inouïs qui marquèrent la fin d'un règne tout rempli
de prospérités. Presque entièrement abandonné par son puissant allié, et
bientôt réduit par le roi de France aux dernières extrémités, Jules III
se vit forcé de demander, en suppliant, une paix que ce prince lui
accorda sans aucune peine, parce que les affaires d'Allemagne avoient
donné une marche toute différente à sa politique. (1552) La défection de
Maurice étoit l'événement le plus heureux qui pût lui arriver; et ses
intrigues continuelles auprès des princes allemands n'avoient pas peu
contribué à la faire naître. Ainsi continuoient de se développer les
conséquences de cette politique ambitieuse et perverse que nous avons
déjà signalée; politique qui, séparant entièrement les intérêts des
gouvernements de ceux de la religion, achevoit de corrompre la
chrétienté, déjà tourmentée d'un mal intérieur et violent que l'union
intime de ses princes temporels avec le chef de l'Église, et l'accord
simultané de tout ce qu'ils avoient de force et d'influence, auroit pu
seul arrêter dans ses progrès. On voyoit, au contraire, les deux
premières puissances de cette Europe chrétienne, poussées par un esprit
de vertige qu'on peut à peine concevoir, mettre le père des fidèles dans
la nécessité cruelle de prendre part aux manoeuvres de leurs
négociations artificieuses, avilissant ainsi et comme à plaisir,
l'autorité vénérable, qu'il étoit de leur devoir et, dans ce moment
surtout, de leur intérêt le plus pressant, d'honorer, d'accroître et de
raffermir. Ainsi Charles-Quint, trouvant quelque avantage à suspendre un
moment la querelle des protestants avec les catholiques d'Allemagne,
avoit publié ce fameux _interim_ dans lequel il faisoit aux premiers les
concessions les plus attentatoires aux droits du saint siége; de son
côté, Henri II refusoit de recevoir les décrets du concile de Trente; et
pour quelques petits mécontentements qu'il avoit éprouvés de la part du
pontife, le menaçoit d'assembler un concile national, et de sa propre
autorité attribuoit aux tribunaux de l'Ordinaire tous les droits de la
cour de Rome dans les affaires ecclésiastiques. Enfin, à peine le corps
germanique avoit-il levé l'étendard de la révolte, qu'un traité
d'alliance fut conclu entre lui et la France; et l'on vit le roi
très-chrétien s'unir aux princes protestants, tout en déclarant qu'il
n'avoit en vue que le plus grand bien de l'église catholique.
Il s'agissoit ici de faire une guerre décisive contre l'ennemi le plus
formidable de la France; et le plus difficile n'étoit pas de réunir de
nombreuses armées, mais de se procurer des fonds assez considérables
pour les stipendier, et pour acquitter les subsides promis aux
confédérés. Le désordre des finances étoit tel, que déjà, pour soutenir
l'expédition d'Italie, le roi avoit été forcé de faire plusieurs
emprunts aux principales villes de son royaume, emprunts dans lesquels
la ville de Paris s'étoit engagée pour 240,000 liv. Elle avoit en même
temps accordé un don gratuit à ce prince, et obtenu comme indemnité un
octroi sur les vins qui se consommoient dans son enceinte; mais ces
petits expédients ne répondoient plus à l'immensité des besoins: il
fallut trouver des moyens plus puissants pour une circonstance si
impérieuse. Le garde des sceaux Bertrand en imagina plusieurs; et le
roi, les ayant goûtés, parce qu'ils remplissoient le but qu'il se
proposoit d'avoir sur-le-champ des sommes considérables, vint, le 12
février de cette année, tenir un lit de justice au parlement.
Il y déclara que, son intention étant de prévenir les mauvais desseins
de son ennemi en allant lui-même, à la tête de ses armées, porter le
premier la guerre dans ses états, il laissoit, en son absence, le
gouvernement du royaume à la reine son épouse, assistée du dauphin et de
quelques personnages expérimentés qui formeroient son conseil; que, dans
cette circonstance extraordinaire, il enjoignoit formellement à la
compagnie de montrer, dans l'enregistrement des édits qui lui seroient
adressés, une soumission sans bornes; ajoutant qu'il ne prétendoit point
lui ôter par là le droit de remontrances, mais qu'il ne le lui laissoit
que sous la condition formelle d'exécuter sans délai les ordres qui lui
seroient donnés, si le conseil jugeoit à propos de ne pas obtempérer à
ses demandes.
Après que le roi eut cessé de parler, le connétable, prenant la parole,
développa dans un long discours ce que le prince n'avoit fait
qu'indiquer dans le sien: les motifs qui le portoient à commencer la
guerre avant que son perfide ennemi eût fait des préparatifs suffisants
pour fondre sur lui avec avantage et dévaster la France; les ressources
qu'il trouvoit tant dans les forces de son royaume que dans le concours
d'alliés qu'attachoient à sa cause l'ambition et la mauvaise foi de
l'empereur, etc. Il finit en invitant le parlement à correspondre
dignement aux intentions salutaires du souverain.
Le premier président Le Maître ne répondit que par des protestations
d'un dévouement sans bornes, tant aux ordres du roi qu'à ceux des
personnes augustes qu'il avoit nommées pour le représenter pendant son
absence; «et vous nous trouverez, Sire, ajouta-t-il, vos très-humbles,
très-obéissants sujets, fermes, immuables et perpétuels.»
On n'a point oublié combien, sous le règne précédent la volonté
inflexible du monarque avoit fait perdre à cette cour de sa hauteur et
de son influence politique. Toute l'autorité qu'elle s'étoit arrogée
dans les matières de gouvernement, s'étoit peu à peu concentrée dans le
grand conseil; et un affront qu'elle avoit été forcée de dévorer[2],
deux ans auparavant, avoit achevé de lui faire perdre le peu de
considération que le feu roi ne lui avoit pas enlevé. On peut dire
qu'anéanti par tant de coups, le parlement, si l'on en excepte
l'administration de la justice, étoit réduit maintenant à la nullité la
plus absolue; toutefois il conservoit dans son abaissement tout son
ancien orgueil, toutes ses prétentions ambitieuses, et pour rentrer dans
ses voies, sembloit n'attendre que les fautes de la cour ou le malheur
des temps. C'étoit lui en offrir l'occasion que de présenter à son
examen de nouveaux édits bursaux; et ce n'étoit pas sans doute un des
moindres inconvénients de ces guerres impolitiques et lointaines, que
cette nécessité à laquelle elles réduisoient le gouvernement d'imposer
aux peuples des charges extraordinaires, et de venir en quelque sorte
rendre compte de sa conduite devant une assemblée toute populaire, dont
il accroissoit ainsi l'importance et fortifioit l'esprit d'opposition.
[Note 2: Le conseil du roi, devant lequel s'étoient présentés des
députés du parlement, conduits par le premier président Lizet, ayant
exigé qu'ils parlassent debout et tête nue, contre l'ancien usage, et
ceux-ci ayant refusé de le faire, ils furent, par ordre du roi,
suspendus de leurs fonctions. Les remontrances que la cour fit à ce
sujet n'eurent d'autre effet que d'aigrir encore davantage le monarque;
Lizet fut forcé de donner sa démission, et Bertrand, depuis garde des
sceaux, le remplaça.]
Le parlement n'avoit donc garde, en cette circonstance, de se manquer à
lui-même. Aussi, malgré toutes les protestations qu'il avoit faites
d'obéir sans réplique aux ordres qui lui seroient intimés, s'éleva-t-il
avec la plus grande chaleur contre les nouveaux édits. Le roi étant déjà
parti, ce fut au conseil qu'il adressa ses représentations qui ne furent
point écoutées: il hasarda de renvoyer ses députés avec des
représentations nouvelles; mais la reine leur ayant défendu d'approcher,
et ayant adressé au parlement, avec menaces, un ordre positif
d'enregistrer dans le plus bref délai, il se détermina à obéir, parce
qu'il n'étoit point encore en mesure de persister dans son refus; et
l'enregistrement se fit avec les formes usitées en pareil cas.
L'expédition de Henri II commença sous les plus heureux auspices: tandis
que Maurice poursuivoit jusque dans le Tyrol, et forçoit à sortir de
l'Allemagne ce même empereur qui, peu de temps auparavant, la parcouroit
en triomphateur, et y commandoit en maître absolu, le roi s'emparoit de
Metz, Toul, Verdun, et s'avançoit, sans rencontrer d'obstacle, dans le
dessein d'opérer sa jonction avec les princes de la ligue protestante;
mais la suite ne répondit point à d'aussi beaux commencements. La
politique astucieuse et profonde de Charles-Quint ne tarda pas à jeter
la division au milieu de semblables alliés. La pacification de Passau
lui ramena et Maurice et les autres chefs de la ligue. Resté seul contre
son ennemi, Henri II, loin de pouvoir porter chez lui la guerre, se vit
bientôt forcé de revenir sur ses pas pour défendre ses propres états
attaqués avec avantage du côté de la Picardie par Marie d'Autriche,
soeur de Charles-Quint, et gouvernante des Pays-Bas. D'autres
considérations le déterminèrent d'ailleurs à précipiter son retour: on
n'approuvoit en France ni cette guerre, dont le motif étoit de protéger
des hérétiques qui faisoient horreur à la masse de la nation, ni les
moyens violents employés pour la soutenir. Le mécontentement alla même
si loin, que deux prédicateurs, l'un cordelier, l'autre jacobin, eurent
l'audace de faire à ce sujet des déclamations séditieuses dans les
principales églises de Paris, déclamations qui portoient principalement
sur la spoliation du clergé[3], dont les biens étoient employés, dans
une guerre impie, à faire triompher les plus dangereux ennemis de la
véritable religion. Le cardinal de Bourbon, alors gouverneur de cette
capitale, les fit traîner en prison; mais cette mesure n'arrêta point
les murmures du peuple. Des placards menaçants furent affichés aux
charniers des Innocents et à la porte du Grand-Châtelet; et ces premiers
symptômes d'une fermentation sourde et générale devinrent d'autant plus
alarmants, que, malgré toutes les précautions que le connétable de
Montmorenci avoit pu prendre pour couvrir les frontières, l'ennemi avoit
pénétré en France sans trouver beaucoup de résistance, et s'étoit même
tellement avancé dans l'intérieur du pays, que la ville de Compiègne,
craignant pour sa sûreté, avoit envoyé demander des secours à la ville
de Paris. On lui envoya la compagnie des arquebusiers; et l'épouvante
fut telle dans cette capitale, qu'elle ne se crut pas elle-même à l'abri
d'un coup de main: car à cette époque elle se trouvoit presque
entièrement ouverte du côté de Vincennes. Afin de pourvoir à la sûreté
commune, on établit une taxe proportionnelle sur tous les propriétaires
de maisons; avec l'argent qu'elle produisit on creusa des fossés, et
l'on éleva un boulevard sur le terrain qu'occupe aujourd'hui l'Arsenal.
[Note 3: Ceci faisoit allusion au don accordé pour le rétablissement de
la juridiction ecclésiastique, qui ne fut point rétablie.]
Ce fut pendant cette guerre que commencèrent à se faire connoître les
deux chefs de la maison de Lorraine, François, duc de Guise et le
cardinal son frère; et que l'on vit se développer dans le premier de ces
deux princes les qualités héroïques qui depuis lui firent jouer un si
grand rôle dans les affaires de l'état. (1553) Placé par sa belle
défense de Metz, qui fut son premier fait d'armes, au rang des plus
habiles et des plus valeureux capitaines, il avoit été, immédiatement
après, chargé de la guerre d'Italie, guerre entreprise de concert avec
le pape, et dont le résultat devoit être pour la France la conquête du
royaume de Naples, mais qui n'aboutit qu'à montrer combien étoit
douloureuse la position du père commun des files, ainsi pressé entre
deux puissants rivaux qu'il ne pouvoit s'empêcher de considérer l'un et
l'autre comme les ennemis des libertés de l'Italie, et dont les secours
ne le menaçoient pas moins que les hostilités. Il arriva donc que, mal
secondé par la cour de Rome, qui commençoit à négocier secrètement pour
la paix avec le duc d'Albe, général des troupes espagnoles, le duc de
Guise se trouvoit déjà dans une situation désagréable et embarrassante,
lorsque la bataille désastreuse de Saint-Quentin[4], perdue par la faute
du connétable, le fit rappeler en France comme le seul homme qui, dans
de telles extrémités, fût capable de rétablir les affaires. Nommé
lieutenant-général du royaume, une suite non interrompue de victoires et
l'événement décisif de la prise de Calais prouvèrent qu'il étoit digne
de cette haute mission qui lui avoit été confiée. Devenu l'idole d'un
peuple qui le considéroit avec juste raison comme l'instrument de son
salut, le crédit de sa maison, déjà si grand à la cour, s'accrut encore
par le mariage qui se fit alors de sa nièce, la reine Marie d'Écosse,
avec l'héritier présomptif de la couronne; et toutes les factions qui
agitoient cette cour, s'éclipsèrent devant celle des Guises et de la
duchesse de Valentinois. (1559) Ce fut au milieu de ces succès éclatants
et lorsque la France commençoit à reprendre un ascendant marqué sur
l'Espagne, que Henri signa avec son nouveau roi, Philippe II, la paix de
Cateau-Cambrésis, paix qui fit murmurer alors ceux qu'éblouissoit la
gloire dont la France venoit de se couvrir; que depuis quelques
historiens superficiels, qui ne voient de prospérité pour les états que
dans l'étendue de leurs conquêtes, ont appelée désastreuse et
déshonorante; mais que de meilleurs esprits ont jugée un acte de
prudence et de véritable politique, et dans laquelle la France même, en
ayant l'air de faire des sacrifices, conserva réellement tous les
véritables avantages que la guerre et la victoire lui avoient
procurés[5].
[Note 4: Lorsque la nouvelle de ce désastreux événement fut parvenue à
Paris, la reine se transporta à l'hôtel-de-ville, accompagnée de la
princesse Marguerite, soeur du roi, du garde des sceaux, et d'un
nombreux cortége de dames et de demoiselles; et là, prenant elle-même la
parole, et exposant les dangers où le royaume et la capitale alloient
être exposés, si le roi ne trouvoit des ressources dans le zèle et
l'amour de ses sujets, elle demanda de sa part, à sa bonne ville de
Paris, la solde de dix mille hommes, évaluée à cent mille écus, ce qui
fut accordé sur-le-champ.]
[Note 5: On cite avec affectation plus de deux cents villes ou
forteresses rendues; mais ces centaines de forteresses n'étoient, pour
la plupart, que de petits châteaux appartenants aux seigneurs des bourgs
ou villages dont on s'emparoit. Il n'y eut de restitution importante
faite par la France que les états du duc de Savoie; et pour avoir rendu
à ce prince ce qu'il étoit impossible de retenir, ce que, tôt ou tard,
il eût fallu lui rendre, Henri II, qui se réserva néanmoins dans le
Piémont Turin et quatre autres places fortes, obtint l'avantage immense
de chasser enfin les Anglois du continent en conservant Calais et ses
dépendances, et de garder Metz, Toul et Verdun, villes importantes qui,
du côté de l'Allemagne, devenoient des boulevards du royaume.]
En effet, quel étoit le motif principal de ces guerres acharnées, dans
lesquelles le salut même de l'état avoit été plusieurs fois compromis?
Quelques portions de territoire, que la France s'étoit jusqu'alors
obstinée à conquérir et qu'il lui étoit impossible de conserver; et que
de maux étoient résultés de cette fatale obstination! On a vu combien
étoit grand l'épuisement des finances au moment où la guerre avoit
commencé, et quels moyens violents il avoit fallu employer pour se
procurer de l'argent: de nouveaux besoins avoient bientôt exigé de
nouvelles ressources; et dans l'impossibilité où l'on se trouvoit de les
obtenir par les recettes ordinaires, il avoit fallu recourir encore à
ces opérations financières contre lesquelles le parlement ne cessoit
point de s'élever, et qui s'exécutoient toujours malgré ses oppositions.
Il avoit fortement réclamé, à l'ouverture de la première campagne,
contre les créations d'offices: peu de temps après on fut obligé de
recommencer, et ce fut dans son propre sein que l'on résolut de faire
les nouvelles créations. Il avoit d'abord laissé passer, non sans
beaucoup de difficultés, quelques édits bursaux qui aliénoient et le
domaine du roi et les revenus publics; mais quand on vint à proposer
l'établissement de quatre nouveaux présidents et de trente-sept
conseillers, en laissant à la cour, devenue par là trop nombreuse, le
droit de se partager par semestre, ces nouveautés, qui portoient,
disoit-elle, une atteinte directe à sa constitution, y excitèrent les
plus violentes agitations. Elle y opposa les remontrances, les
protestations, tous les moyens de résistance qu'elle étoit accoutumée
d'employer; et les enregistrements ne se firent qu'avec la formule de
révolte, déjà si souvent répétée: «du très-exprès commandement du roi,
plusieurs fois réitéré.» Cependant les besoins sans cesse renaissants
forçoient de renouveler sans cesse ces tristes et fâcheux expédients.
Ventes de domaines, emprunts forcés, multiplication excessive des
charges dans toute espèce de juridiction, telles étoient les opérations
ruineuses qui dévoroient l'état. Le parlement retrouvoit aussi sans
cesse pour les combattre, le zèle opiniâtre, et cet esprit de mutinerie
que rien ne pouvoit ni lasser ni rebuter, qui lui attiroient sans doute,
et à chaque instant, des disgrâces nouvelles et de nouveaux affronts,
mais qui accroissoient sa faveur populaire et préparoient ses triomphes
pour des temps encore plus malheureux.
Il étoit de la sagesse du roi d'arrêter les progrès de ce mal intérieur;
et la paix seule pouvoit en être le remède. D'ailleurs un ennemi
domestique, plus dangereux mille fois que celui du dehors, appeloit de
nouveau toute son attention et toutes ses sollicitudes. L'hérésie,
quelques instants comprimée par la terreur des supplices, avoit su
habilement profiter de ces troubles et de ces dangers de l'état, qui la
faisoient observer de moins près, pour reprendre, avec plus de
précautions sans doute, mais avec non moins d'ardeur et de fanatisme,
son plan de prosélytisme, et les manoeuvres propres à le faire réussir.
Dès l'an 1549, deux ans après l'avénement du roi, les calvinistes
répandus dans la capitale avoient recommencé à donner de telles
inquiétudes, qu'à la suite d'une procession générale, où l'on porta les
reliques des principales églises de Paris, et à laquelle assista le roi
avec toute sa cour, il avoit été tenu, dans une des salles du palais,
une assemblée de notables, à l'effet de trouver les moyens d'arrêter les
progrès effrayants de cette secte dangereuse. Le cardinal de Guise y
avoit parlé pour le clergé, le président Lizet pour les magistrats, le
prévôt des marchands pour le peuple; et tous les trois s'étoient
accordés à supplier le roi de remettre en vigueur les derniers édits, et
de prendre plus de précautions qu'on n'avoit fait jusqu'alors pour en
assurer l'exécution. Cette séance solennelle avoit été suivie de
supplice d'un grand nombre de réformés qu'on tenoit depuis long-temps
enfermés dans les prisons de la Conciergerie. Ils furent livrés aux
flammes au milieu des fêtes et des réjouissances que l'on célébroit à
Paris pour l'entrée du monarque.
Ces rigueurs, loin de ralentir le zèle des religionnaires, semblèrent
l'accroître encore davantage; et le spectacle de la corruption du
clergé, qui étoit grande alors, ne contribua pas peu à augmenter le
nombre de leurs prosélytes. Dès le règne de François Ier, comme nous
l'avons déjà dit, ils avoient trouvé des appuis dans les plus hautes
classes de la société; et la célèbre Marguerite de Valois, soeur de ce
monarque, n'avoit pas craint d'embrasser les erreurs de Calvin sous les
yeux d'un frère qui punissoit les calvinistes du dernier supplice. Il
comptèrent bientôt, et nous l'avons dit encore, des partisants et des
protecteurs dans tous les ordres de l'état; et en peu d'années le nombre
en devint si considérable, qu'ils pensèrent à donner une forme régulière
à leur institution en créant une église sur le modèle de celle de
Genève. Ce fut en 1555, époque à jamais fameuse dans nos annales, que
s'établirent en France les premières églises prétendues réformées; et ce
fut à Paris, sous les yeux de magistrats vigilants et si intéressés à
empêcher un tel scandale, que la première de toutes fut formée. Elle le
fut dans le faubourg Saint-Germain, par un gentilhomme du Maine, nommé
Ferrière-Maligni; et, dès ce moment, les ministres protestants, qui
jusqu'alors, sans poste fixe, sans asile, souvent sans ressources,
disparoissoient au premier orage, et laissoient sans pasteurs et sans
administration de foibles troupeaux rassemblés avec tant de dangers,
eurent une résidence fixe, permanente, purent correspondre entre eux,
former de proche en proche de nouvelles colonies, et propager leurs
principes avec plus de sûreté et de rapidité. La contagion se répandit
alors partout; elle gagna jusqu'aux magistrats chargés de veiller à
l'exécution des édits rendus contre les hérétiques; et, comme la
juridiction ecclésiastique étoit alors extrêmement bornée par l'appel
aux tribunaux séculiers, ils échappoient presque toujours, par ce moyen,
aux peines que la loi avoit prononcées contre eux.
Ce fut pour arrêter les effets de ce mal, toujours croissant, et qui
menaçoit de détruire entièrement la religion en France, qu'on proposa
dans le conseil du roi de rendre à la juridiction ecclésiastique son
ancienne vigueur, ou pour mieux dire, de former des tribunaux
d'inquisition tels qu'ils étoient établis en Espagne et en Italie; ce
fut aussi dans cette occasion que le parlement (et ce trait peint mieux
l'esprit de cette compagnie, que tout ce qu'il seroit possible d'en
dire) retrouva, pour s'y opposer, cette ancienne vigueur que l'on
croyoit éteinte sous le poids de ses disgrâces et de ses humiliations.
Sur les lettres de jussion qui lui furent envoyées pour procéder à
l'enregistrement du nouvel édit, il refusa positivement d'obtempérer;
des remontrances furent sur-le-champ arrêtées, et le président Seguier,
chargé de les porter au pied du trône, parla devant le roi avec une
force et une chaleur à laquelle on n'étoit plus accoutumé. Il s'attacha
à démontrer que si une semblable mesure étoit adoptée, son effet seroit
de ne laisser à aucun citoyen, pas même aux plus grands de l'état, de
sûreté pour ses biens, pour sa vie, pour son honneur; ce qui étoit
établir, en d'autres termes, qu'il n'y avoit de principes d'équité que
dans la conscience des laïques, et qu'un prêtre, par cela même qu'il
étoit soumis à des règles de morale plus sévères, présentoit moins de
garanties, et pouvoit être plus justement soupçonné de devenir un juge
inique et prévaricateur. Les préjugés déplorables de la cour de France à
l'égard de l'autorité du saint siége, préjugés qui, par une
contradiction dont l'évidence va de moment en moment nous frapper
davantage, favorisoient cette même hérésie que Henri II vouloit
détruire, rendirent ces absurdités raisonnables à ses yeux; et les
arguments de celui qui les débitoit parurent si invincibles à lui et à
son conseil, que ce monarque, bien que ses préventions contre le
parlement ne fussent point diminuées, et qu'il fût surtout décidé à ne
lui jamais rien céder, consentit à la suspension de l'édit. Cependant
que ce fût un moyen de salut, et même dans de si grands dangers le seul
vraiment efficace, c'est ce que l'on ne peut s'empêcher de reconnoître
aujourd'hui. La voix de l'histoire est plus forte que les cris des
sophistes; et devant ces puissants témoignages s'évanouissent toutes
leurs vaines déclamations. Elle va nous montrer l'Italie et l'Espagne
paisibles et florissantes, sous la protection vigilante de leurs
tribunaux ecclésiastiques; la France, inondée de sang et couverte de
ruines, en proie à toutes les calamités, malgré ses tribunaux séculiers;
heureuse encore si l'anarchie n'y eût pas souvent trouvé des prôneurs,
l'hérésie des partisants et la révolte des complices.
Cependant les calvinistes profitoient de cette indécision du
gouvernement. Les malheurs de la guerre, les embarras qu'elle causoit,
ne permettant pas de les observer avec la même vigilance, ils en vinrent
à ce degré d'audace de tenir fréquemment des assemblées nocturnes; et,
négligeant peu à peu les précautions extrêmes qu'ils avoient prises
jusqu'alors, ils ne craignirent point d'établir leurs prêches et de
célébrer la cène dans les quartiers même les plus populeux de Paris. Le
peuple de cette ville, fortement attaché à sa religion, voyoit avec
impatience ce scandale et ces insolences; et tout sembloit présager
quelque mouvement violent contre les hérétiques. Cette haine populaire
éclata enfin en 1557. Une assemblée plus nombreuse, et probablement plus
solennelle que les autres, avoit été indiquée rue Saint-Jacques, dans
une maison attenante à la Sorbonne, et située en face du collége du
Plessis: le concours extraordinaire d'hommes et de femmes de toutes
conditions que l'on vit entrer, à une heure indue, dans cette maison,
fit naître des soupçons qui se répandirent bientôt dans tout le
quartier. Dans un moment la rue se trouve illuminée; chacun s'arme; la
foule se presse autour de la maison, et des cris de mort se font
entendre contre les protestants. Dans ce péril extrême, les plus
déterminés entre ceux-ci, se précipitent, l'épée à la main, sur cette
populace furieuse, mais désarmée, la dissipent devant eux, et ouvrent
ainsi le passage à tous ceux qui ont la résolution de les suivre. Le
reste, composé de femmes et de vieillards, que l'âge ou la peur avoit
empêché de profiter de cette unique voie de salut, se voit assailli de
nouveau par une multitude dont la fureur étoit encore redoublée; et ce
fut un bonheur pour eux que la force publique vînt les arracher à une
mort affreuse et inévitable en les traînant en prison au milieu des
huées, des menaces et des outrages de leurs ennemis. On les renferma au
Châtelet, et là on reconnut avec étonnement, parmi ces prisonniers, des
dames du palais, des filles d'honneur de la reine et plusieurs autres
personnes d'une haute distinction. Le procès s'instruisit au parlement,
et d'abord on y déploya la plus grande rigueur. Cinq de ces malheureux
furent brûlés sur la place de Grève; mais le nombre et la qualité des
coupables déterminèrent bientôt à adoucir d'aussi terribles jugements.
Les accusés furent aidés dans tous les moyens qu'ils purent employer
pour échapper au supplice; les cantons protestants et l'électeur
Palatin, alors alliés du roi, sollicitèrent eux-mêmes leur
élargissement, et ces motifs politiques déterminèrent ce prince à
l'accorder.
Henri II n'en étoit pas moins l'ennemi le plus ardent de la nouvelle
secte; et, aussi inexorable que François Ier son père, on ne peut douter
que, s'il eût vécu plus long-temps, il n'est point de moyens qu'il n'eût
employés pour parvenir à l'étouffer entièrement. Une scène nouvelle dont
Paris fut le théâtre lui fit sentir plus vivement encore toute la
grandeur du mal: le dauphin et la jeune reine Marie, ayant atteint tous
les deux l'âge nubile, leur mariage venoit d'être consommé[6]; et les
noces en avoient été célébrées avec la plus grande magnificence. Peu de
temps après ces fêtes, le roi étoit parti pour la Champagne où
l'appeloient des opérations militaires, laissant dans la capitale
Antoine de Bourbon, roi de Navarre, Jeanne d'Albret sa femme, le prince
et la princesse de Condé, que cette solennité y avoit attirés, et qui
depuis long-temps n'avoient point paru dans une cour où ils étoient
dédaignés. Profondément irrités de ce mépris, ils profitèrent du temps
qu'ils passèrent à Paris, pour y pratiquer les ministres du culte
réformé qu'ils avoient secrètement embrassé, plutôt pour se créer un
parti[7] que par une entière conviction. Ils fréquentèrent leurs
assemblées et les exhortèrent à redoubler de zèle et d'activité.
Soutenus par des protecteurs aussi puissants, excités par Calvin
lui-même, qui, du fond de la Suisse, leur reprochoit leur tiédeur et
leur pusillanimité, enhardis par l'absence du roi, les protestants
résolurent de tenter un coup d'éclat; et quelque périlleux qu'il fût
pour eux de faire un semblable essai de leurs forces, les Parisiens
virent alors un spectacle étrange et tel qu'ils osoient à peine en
croire le témoignage de leurs yeux. Pendant deux ou trois jours
consécutifs plus de quatre mille personnes traversèrent en plein jour,
et en forme de procession, une partie des rues du faubourg
Saint-Germain, et se rendirent ainsi dans le Pré-aux-Clercs, chantant à
haute voix les psaumes de Marot, et protégées dans leur marche par une
compagnie de gentilshommes armés, qui menaçoit ceux qui osoient leur
barrer le chemin, et repoussoit avec violence la multitude attirée à ce
spectacle par la simple curiosité. Les magistrats préposés à la police,
effrayés d'un mouvement aussi extraordinaire, firent fermer les portes
de la ville qui communiquoient avec le quartier de l'université et le
faubourg Saint-Germain, et se bornèrent à faire des informations
secrètes, tandis que l'évêque de Paris envoyoit en toute hâte au roi un
récit circonstancié de cette entreprise audacieuse, toutefois sans oser
lui en nommer les principaux auteurs. Henri, rapprochant cet événement
d'un avis donné depuis peu au cardinal de Lorraine sur une conspiration
prête à éclater, fit partir le garde des sceaux Bertrand, avec ordre de
procéder sur-le-champ et dans la plus grande rigueur à la punition des
coupables. Celui-ci arriva, disposé à exécuter strictement les ordres de
son maître, et s'exprima même à ce sujet avec la plus grande vigueur
dans une séance du parlement; mais, dès qu'il eut connu et le nom et la
qualité des chefs de l'émeute, il jugea à propos de ne pas pousser plus
loin les informations.
[Note 6: En 1558.]
[Note 7: Une sédition violente qui s'étoit élevée quelque temps
auparavant (en 1557), entre les bourgeois et les écoliers, avoit déjà
prouvé leur mécontentement. Dans les procédures faites à ce sujet, le
nom du duc d'Enghien fut prononcé par mégarde par le chevalier du Guet,
qui étoit compromis dans cette affaire. Il voulut ensuite se rétracter,
et nommer une autre personne; mais le parlement, n'ayant pas tardé à se
convaincre qu'il n'étoit que trop vrai que ce prince étoit un des
principaux moteurs de cette émeute, ne voulut pas pousser plus loin les
informations.]
Cependant le monarque frémit d'indignation en se voyant en quelque sorte
investi de calvinistes[8]. Bien qu'il ne pût blâmer les motifs qui
avoient porté le garde des sceaux et le parlement à user d'indulgence
dans une circonstance où il auroit fallu chercher des coupables jusque
dans sa propre famille, il n'en résolut pas moins d'exterminer, à
quelque prix que ce fût, une secte qu'il regardoit comme le fléau le
plus dangereux de l'état, puisqu'elle détruisoit la religion sur
laquelle l'état étoit principalement fondé. Ce fut, nous le répétons,
l'un des motifs qui lui firent hâter la conclusion de la paix avec
l'Espagne, et le déterminèrent, dans un péril si imminent, à se relâcher
sur quelques conditions du traité, qui, quoi qu'on en ait pu dire,
n'avoient point l'importance qu'on s'est plu à leur donner.
[Note 8: François de Coligni, seigneur d'Andelot, et neveu du
connétable, tendrement aimé du roi, qui le considéroit comme un des plus
braves gentilshommes de son royaume, avoit été accusé de calvinisme. Le
roi le fit mander, après l'avoir fait avertir secrètement qu'il se
contenteroit d'un simple désaveu; mais celui-ci ne voulut point se
soumettre à une semblable complaisance, et déclara hautement ses
véritables sentiments. Henri II, dans les premiers mouvements de sa
colère, ordonna qu'on le conduisît en prison, et disposa de sa charge de
colonel général de l'infanterie. Il est vrai qu'il ne tarda pas à
s'apaiser; mais cet événement fit sur lui une profonde impression.]
Libre des soins que lui avoit causés une guerre aussi longue et aussi
dispendieuse, ce prince, désormais uniquement occupé d'un projet aussi
important, porta d'abord son attention sur les tribunaux, depuis
long-temps soupçonnés pour la plupart de favoriser les hérétiques,
qu'ils devoient punir, et reconnut que cette corruption avoit pénétré
jusque dans le parlement, où l'on remarquoit depuis long-temps une
discordance frappante dans les jugements rendus contre ces sectaires,
suivant qu'ils avoient été jugés dans la Grand'Chambre ou dans celle des
Tournelles. Il s'en plaignit d'abord avec douceur; mais peu de temps
après un procès de cette nature, dans lequel quatre écoliers, convaincus
d'hérésie par leurs propres aveux, avoient été condamnés par cette
dernière chambre à un simple bannissement, lui ouvrit entièrement les
yeux sur la collusion coupable qui existoit entre ses membres et les
disciples de Calvin; et les déclarations secrètes et positives que lui
firent à ce sujet plusieurs des principaux membres de la cour ne lui
permirent plus d'en douter. Déterminé à la faire cesser, il choisit pour
se rendre au parlement le moment où cette compagnie tenoit des
mercuriales que les gens du roi avoient provoquées à l'occasion de ce
jugement, et dont l'objet étoit justement d'aviser aux moyens de faire
cesser ces contradictions choquantes qui déshonoroient depuis quelque
temps les arrêts de la cour. Henri, arrivant au milieu de la discussion
qui s'étoit élevée à ce sujet, et s'apercevant que sa présence jetoit
quelque effroi parmi ceux qui se préparoient à parler, leur ordonna d'un
air serein et affable de continuer, faisant entendre qu'il n'étoit venu
que pour s'éclairer en recueillant leurs avis divers. On le crut; et
plusieurs conseillers, entre autres Louis Dufaur et Anne Dubourg,
attachés au fond du coeur à la nouvelle doctrine, laissèrent échapper
leur secret, en proposant des mesures de douceur à l'égard des
protestants, et surtout la convocation d'un concile[9] dans la même
forme que ceux-ci qui l'avoient toujours demandé. Alors le roi,
dépouillant cette contrainte qu'il s'étoit jusque-là imposée, s'écria
qu'il n'étoit que trop vrai, quoiqu'il eût refusé de le croire avant de
s'en être assuré lui-même, qu'il y avoit un grand nombre d'hérétiques
dans son parlement, que le corps entier méritoit sans doute d'être puni,
pour les avoir supportés si long-temps dans son sein, mais que cependant
il ne confondroit point l'innocent avec le coupable. À peine eut-il
achevé ces mots, que le connétable alla, par son ordre, saisir sur leurs
siéges Dufaur et Dubourg, et les remit à Montgommeri, capitaine des
gardes, qui les conduisit à la Bastille. Six autres conseillers, qui
n'avoient pas été plus réservés dans leurs opinions, furent également
désignés par le roi; mais ils étoient sortis de l'assemblée, et l'on
n'en put arrêter que trois. Les autres trouvèrent le moyen de s'évader.
[Note 9: Il est très-remarquable que les parlementaires hérétiques
réclamèrent en cette circonstance l'exécution des décrets des conciles
de Bâle et de Constance, sur lesquels se fondent aussi toutes les
doctrines des défenseurs des prétendues _libertés_ gallicanes. Les uns
et les autres ont en effet un principe qui leur est commun: l'esprit de
révolte contre l'autorité.]
Ce coup d'autorité retentit dans l'Europe entière, et le parti
protestant parut écrasé sans retour. On en rechercha les sectaires avec
plus de rigueur que jamais; dans un moment les prisons en furent
remplies, et la terreur qu'inspiroit la colère du monarque fit taire
toutes les voix qui auroient pu s'élever en leur faveur[10]. Maître
absolu dans son royaume, en paix avec tous ses voisins, pouvant disposer
de toutes les forces de l'état pour rétablir le calme intérieur, Henri
II paroissoit résolu d'exterminer jusqu'au nom des sectes qui y
portoient le désordre, et il y seroit probablement parvenu, lorsque sa
mort imprévue et prématurée vint tout à coup ranimer leur courage et
leurs espérances. Blessé à mort dans un tournois qu'il donnoit au palais
des Tournelles[11], en courant contre le comte de Montgommeri, capitaine
de la garde écossaise, ce prince expira peu de jours après, le 10
juillet 1559.
[Note 10: Cependant telle étoit l'audace et le fanatisme de quelques-uns
d'entre eux, que, peu de jours après l'arrestation de Dubourg, ils
tinrent une espèce de synode dans le faubourg Saint-Germain, sous la
présidence d'un ministre nommé François Morel, et qu'ils y firent des
réglements de discipline, comme si leur église eût été légalement et
paisiblement établie.]
[Note 11: À l'occasion du mariage de sa soeur Marguerite avec le duc de
Savoie.]