CCCXXXVI

Paris, 29 août 1870.

Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours très-souffrant

et très-nerveux. On le serait à moins; je vois les choses en noir.

Depuis quelques jours, cependant, elles se sont un peu améliorées. Les

militaires montrent de la confiance. Les soldats et les gardes mobiles

se battent parfaitement; il paraît que l'armée du maréchal Bazaine a

fait des prodiges, bien quelle se soit toujours battue un contre trois.

Maintenant, demain, aujourd'hui peut-être, on croit à une nouvelle

grande bataille. Ces dernières affaires ont été épouvantables. Les

Prussiens font la guerre à coups d'hommes. Jusqu'à présent, cela leur

a réussi; mais il paraît qu'autour de Metz, le carnage a été tel, que

cela leur a donné beaucoup à penser. On dit que les demoiselles de

Berlin ont perdu tous leurs valseurs. Si nous pouvons reconduire le

reste à la frontière, ou les enterrer chez nous, ce qui vaudrait mieux,

nous ne serons pas au bout de nos misères. Cette terrible boucherie,

il ne faut pas se le dissimuler, n'est qu'un prologue à une tragédie

dont le diable seul sait le dénoûment. Une nation n'est pas impunément

remuée comme a été la nôtre. Il est impossible que de notre victoire

comme de notre défaite ne sorte une révolution. Tout le sang qui a

coulé ou coulera est au profit de la République, c'est-à-dire du

désordre organisé.

Adieu, chère amie; restez à P..., vous y êtes très-bien. Ici, nous

sommes encore très-tranquilles; nous attendons les Prussiens avec

beaucoup de sang-froid; mais le diable n'y perdra rien. Adieu encore. .

. . . . . . . . . .

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 181 / 183 题