Cannes, 7 avril 1870.
Chère amie, je ne vous ai pas écrit parce que je n'avais que de
mauvaises nouvelles à vous donner. J'ai été toujours sinon malade,
du moins souffrant. Je le suis encore. Je suis d'une faiblesse
désespérante, et il m'est impossible d'aller à cent pas de chez moi
sans m'asseoir plusieurs fois. Très-souvent, surtout la nuit, je
suis pris de crises très-douloureuses et qui durent longtemps. «Les
nerfs!» me dit-on. Or, la médecine, comme vous le savez, est à peu
près impuissante lorsqu'il s'agit de nerfs. Lundi dernier, voulant
faire une expérience et savoir si je pouvais supporter le voyage de
Paris, je suis allé à Nice faire des visites. J'ai cru un instant
que je commettrais l'indiscrétion de mourir chez quelqu'un que je
ne connaissais pas assez intimement pour prendre cette liberté. Je
suis revenu ici en mauvais état et j'ai passé vingt-quatre heures Ã
étouffer. Hier, j'ai été un peu mieux. Je suis sorti et me suis promené
au bord de la mer, suivi d'un pliant sur lequel je m'asseyais tous les
dix pas. Voilà ma vie. J'espère pouvoir, à la fin du mois, me mettre en
route pour Paris. La chose sera-t-elle possible? Je me demande souvent
si je pourrai monter mon escalier? Vous qui savez tant de choses,
connaissez-vous quelque appartement où je pourrais caser mes livres et
ma personne sans monter beaucoup de marches? Je voudrais bien n'être
pas trop loin de l'Institut.
J'ai reçu une lettre, très-bien tournée, de M. Ãmile Ollivier, qui me
demande ma voix[1]. Je lui ai répondu que je n'étais plus de ce monde;
je pense qu'il sera nommé sans difficulté.
Que vous avez raison de trouver que tout le monde est fou! La gauche
soutenant que consulter le peuple sur la constitution, c'est faire du
despotisme, prouve bien de quel faux métal elle est fondue! Mais le
plus triste, c'est que tant d'absurdité ne révolte personne. Au fond,
nous sommes dans un temps où il n'y a plus ni ridicule ni absurdité.
Tout se dit et tout s'imprime sans scandale.
Je ne sais quand paraîtra la notice sur Cervantes; elle sera en tête
d'une grande et belle édition de _Don Quichotte_, que je vous ferai
lire un de ces jours. Quant à l'histoire dont je vous ai parlé, je la
réserve pour mes Åuvres posthumes. Cependant, si vous voulez la lire en
manuscrit, vous pourrez avoir ce plaisir, qui durera un quart d'heure.
Adieu, chère amie; portez-vous bien. La santé est le premier des biens.
Je ne bougerai pas avant la fin d'avril. Je pense vous retrouver Ã
Paris. Adieu encore.
[1] Pour l'Académie française.