Cannes, 10 février 1870.
Chère amie, s'il y a longtemps que je ne vous ai écrit, c'est que je
n'avais que de tristes choses à vous dire de moi. Je suis toujours de
plus en plus patraque et je mène une vie vraiment misérable. Je ne dors
presque pas et je souffre presque tout le reste du temps. Ajoutez Ã
cela que l'hiver a été affreux. Toutes les belles fleurs qui faisaient
la gloire du pays ont été détruites, beaucoup d'orangers ont gelé, et
il n'y aura pas de fleurs assez pour vous faire de la pommade. Jugez de
l'effet que produit sur un être nerveux comme moi la pluie, le froid,
la grêle du ciel; on en souffre dix fois plus ici qu'on ne ferait Ã
Paris.
Eh bien, vous avez eu une émeute aussi bête que le héros[1] qui en a
été la cause; nous présentons un triste spectacle par la façon dont
nous usons de la liberté et du gouvernement parlementaire. Il est
impossible de n'être pas frappé de l'audace vraiment risible avec
laquelle on présente et on soutient à la Chambre les _spropositi_ les
plus énormes, que personne ne s'aviserait d'émettre dans un salon. Ce
régime représentatif est une comédie peu amusante; tout le monde y ment
avec effronterie et néanmoins se laisse prendre par le mieux disant. Il
y a des gens qui trouvent que Crémieux est éloquent et que Rochefort
est un grand citoyen.--On était certainement bien bête en 1848, mais on
l'est encore plus aujourd'hui.
Je fais l'essai d'un papier chimique anglais et je ne sais si vous
pourrez me lire. Je viens de traduire pour la _Revue_ une nouvelle
de Tourguenief qui paraîtra le mois prochain. J'écris pour moi et
peut-être pour vous une petite histoire où il est fort question
d'amour. Adieu; je vous souhaite santé et prospérité.
[1] Victor Noir.