Cannes, 15 mai 1870.
Chère amie, j'ai été bien malade et je le suis encore. Il n'y a que
quelques jours qu'on me permet de mettre le nez dehors. Je suis
horriblement faible; cependant, on me fait espérer qu'à la fin de
la semaine prochaine je pourrai me mettre en route. Probablement je
reviendrai à petites journées, car je ne pourrais jamais supporter
vingt-quatre heures de chemin de fer. Ma santé est absolument
ruinée. Je ne puis encore m'habituer à cette vie de privations et de
souffrances; mais, que je m'y résigne ou non, je suis condamné. Je
voudrais au moins trouver quelques distractions dans le travail; mais,
pour travailler, il faut une force qui me manque. J'envie beaucoup
quelques-uns de mes amis, qui ont trouvé moyen de sortir de ce monde
tout d'un coup, sans souffrances, et sans les ennuyeux avertissements
que je reçois tous les jours. Les tracas politiques dont vous me
parlez ont troublé aussi le petit coin de terre que j'habite. J'ai vu
ici pleinement combien les hommes sont ignorants et bêtes. Je suis
convaincu que bien peu d'électeurs ont eu connaissance de ce qu'ils
faisaient. Les rouges, qui sont ici en majorité, avaient persuadé aux
imbéciles, encore bien plus nombreux, qu'il s'agissait d'un impôt
nouveau à établir. Enfin, le résultat a été bon[1]. «C'est bien coupé,
il s'agit de coudre,» comme disait Catherine de Médicis à Henri III.
Malheureusement, je ne vois guère dans ce pays-ci des gens qui sachent
manier l'aiguille. Comment trouvez-vous mon ami M. Thiers, qui, après
l'histoire des banquets en 1848, recommence la même tactique? On dit
qu'on n'attrape pas les pies deux fois de suite avec le même piège;
mais les hommes, et les hommes d'esprit, sont bien plus faciles Ã
prendre.
Je pense à quitter mon logement, et je voudrais bien en trouver un
moins élevé dans votre quartier. Pouvez-vous me donner des informations
et des idées à ce sujet? . . . . . . .
. . . . . . . . . . . .
Rien de plus beau que ce pays-ci en cette saison. Il y a tant de fleurs
et de si belles partout, que la verdure est une exception dans le
paysage. Adieu.
[1] Le vote du plébiscite.