CCCXXXII

Cannes, 15 mai 1870.

Chère amie, j'ai été bien malade et je le suis encore. Il n'y a que

quelques jours qu'on me permet de mettre le nez dehors. Je suis

horriblement faible; cependant, on me fait espérer qu'à la fin de

la semaine prochaine je pourrai me mettre en route. Probablement je

reviendrai à petites journées, car je ne pourrais jamais supporter

vingt-quatre heures de chemin de fer. Ma santé est absolument

ruinée. Je ne puis encore m'habituer à cette vie de privations et de

souffrances; mais, que je m'y résigne ou non, je suis condamné. Je

voudrais au moins trouver quelques distractions dans le travail; mais,

pour travailler, il faut une force qui me manque. J'envie beaucoup

quelques-uns de mes amis, qui ont trouvé moyen de sortir de ce monde

tout d'un coup, sans souffrances, et sans les ennuyeux avertissements

que je reçois tous les jours. Les tracas politiques dont vous me

parlez ont troublé aussi le petit coin de terre que j'habite. J'ai vu

ici pleinement combien les hommes sont ignorants et bêtes. Je suis

convaincu que bien peu d'électeurs ont eu connaissance de ce qu'ils

faisaient. Les rouges, qui sont ici en majorité, avaient persuadé aux

imbéciles, encore bien plus nombreux, qu'il s'agissait d'un impôt

nouveau à établir. Enfin, le résultat a été bon[1]. «C'est bien coupé,

il s'agit de coudre,» comme disait Catherine de Médicis à Henri III.

Malheureusement, je ne vois guère dans ce pays-ci des gens qui sachent

manier l'aiguille. Comment trouvez-vous mon ami M. Thiers, qui, après

l'histoire des banquets en 1848, recommence la même tactique? On dit

qu'on n'attrape pas les pies deux fois de suite avec le même piège;

mais les hommes, et les hommes d'esprit, sont bien plus faciles Ã

prendre.

Je pense à quitter mon logement, et je voudrais bien en trouver un

moins élevé dans votre quartier. Pouvez-vous me donner des informations

et des idées à ce sujet? . . . . . . .

. . . . . . . . . . . .

Rien de plus beau que ce pays-ci en cette saison. Il y a tant de fleurs

et de si belles partout, que la verdure est une exception dans le

paysage. Adieu.

[1] Le vote du plébiscite.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 177 / 183 题