Cannes, 6 janvier 1870.
Chère amie, je vous remercie de votre lettre et de vos souhaits. Si
je n'y ai pas répondu tout de suite, c'est que je n'en avais pas la
force matérielle. Le froid qui est venu tout à coup très-rigoureux
m'avait fait le plus grand mal. Aujourd'hui, je suis un peu moins
souffrant, et j'en profite pour vous écrire. Je suis bien découragé;
rien ne me réussit. J'essaye de tous les remèdes, et je me retrouve
toujours au même point; après quelques jours de calme, le mal revient
aussi puissant que jamais, je dors très-mal et très-difficilement.
Non-seulement, je ne mange pas, mais j'ai horreur de toute espèce
d'aliment. Presque tout le jour, j'éprouve un malaise affreux, parfois
des spasmes; je puis à peine lire, et, bien souvent, je ne comprends
pas ce que j'ai sous les yeux. J'ai une idée que je voudrais mettre en
Åuvre; mais comment travailler au milieu de ces ennuis! Voilà , chère
amie, la situation où je me trouve. J'ai la certitude que c'est une
mort lente et très-douloureuse qui s'approche. Il faut en prendre son
parti.
La politique, Ã laquelle je ne comprends plus rien du tout, n'est pas
faite pour me donner des distractions agréables. Il me semble que nous
marchons à une révolution pire que celle que nous avons traversée
ensemble assez gaiement il y a une vingtaine d'années. Je voudrais bien
que la représentation fût un peu retardée, pour n'y pas assister.
Il a gelé ici à six degrés, phénomène qui ne s'était pas produit depuis
1821, au dire des anciens; tous les jardins ont été ravagés. Le froid
est venu au moment où l'on pouvait se croire en plein été; la saison
était avancée, tout était en fleur. C'était lamentable de voir les
grandes plantes à belles fleurs comme les wigandias, hauts de sept Ã
huit pieds la veille, avec de nombreux boutons, réduits en consistance
d'épinards dans l'espace d'une nuit. Adieu, chère amie; portez-vous
bien et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Je vous souhaite une
bonne année...