Cannes, 11 novembre 1869.
Chère amie, je suis ici par le plus beau temps et le plus persistant du
monde; ce qui réduit au désespoir les jardiniers, qui ne peuvent faire
pousser leurs choux. J'ai le regret de ne m'y guère porter mieux que
s'il faisait mauvais temps. J'ai toujours, matin et soir, des moments
d'oppression très-pénible; je ne puis marcher sans me fatiguer et sans
étouffer; enfin, je suis toujours très-patraque et misérable. J'ai eu,
de plus, des tracas très-graves: P..., que j'avais emmenée avec moi,
est devenue tout à coup si maussade et si impertinente, que j'ai dû la
renvoyer; vous sentez que perdre une femme qui est depuis quarante ans
chez moi n'est pas chose agréable. Heureusement, le repentir est venu;
elle a demandé pardon avec tant d'instances, que j'ai eu un assez bon
prétexte pour céder et la conserver. Il est si difficile aujourd'hui
de trouver des domestiques sûrs, et P... a tant de qualités, qu'il
m'aurait été impossible de la remplacer. J'espère que la colère et
la fermeté dont j'ai fait preuve et dont, entre vous et moi, je ne
me croyais guère capable, auront un effet salutaire pour l'avenir et
empêcheront le retour de semblables incidents.
J'ai déjeuné hier à Nice avec M. Thiers, qui est bien changé au
physique depuis la mort de madame Dosne, et au moral nullement, Ã ce
qu'il m'a semblé. Sa belle-mère était l'âme de sa maison; elle lui
avait fait un salon, lui amenait du monde, savait être aimable pour les
gens politiques ou autres. Enfin, elle régnait dans une cour composée
d'éléments très-hétérogènes, et avait l'art de les tourner tous au
profit de M. Thiers. Aujourd'hui, la solitude a commencé pour lui; sa
femme ne se mêlera de rien.
En politique, j'ai trouvé Thiers encore plus changé; il est redevenu
sensé, à voir cette immense folie qui s'est emparée de ce pays-ci,
et il s'apprête à la combattre, comme il faisait en 1849. Je crains
qu'il ne se fasse un peu d'illusion sur ses forces. Il est beaucoup
plus facile de crever les outres d'Ãole que de les raccommoder et de
les rendre _air tight._ Il me semble probable que nous allons à un
combat; le chassepot est tout-puissant et pourra donner à la populace
de Paris une leçon historique, comme disait le général Changarnier;
mais saura-t-on s'en servir à propos? Après s'en être servi, que
pourra-t-on faire? Le gouvernement personnel est devenu impossible, et
le gouvernement parlementaire, sans bonne foi, sans honnêteté et sans
hommes habiles, me paraît non moins impossible. Enfin, l'avenir, et je
pourrais dire le présent, est pour moi des plus sombres.
Adieu, chère amie; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.