CCCXXVII

Paris, 7 septembre 1869.

Chère amie, comptez-vous rester encore longtemps à ***? ne

reviendrez-vous pas bientôt ici? Je commence à regarder du côté du

Midi, bien que je n'aie pas encore senti les approches de l'hiver; mais

je me suis promis de ne pas me laisser surprendre par le froid. Je suis

depuis quelques jours un peu mieux, ou, pour parler plus exactement,

moins mal. J'ai pris ici des bains d'air comprimé qui m'ont fait un

peu de bien, et on me fait suivre un traitement nouveau qui me réussit

assez. Je suis toujours très-solitaire, je ne sors jamais le soir et ne

vois presque personne. Moyennant toutes ces précautions, je vis, ou Ã

peu près. Buloz est parvenu à me séduire. À Saint-Cloud, l'impératrice

m'avait fait lire l'_Ours_;--cela s'appelle à présent _Lokis_ (c'est

_ours_ en _jmoude_)--devant de petites demoiselles qui, ainsi que

je crois vous l'avoir dit, n'y ont rien compris du tout. Cela m'a

encouragé, et, le 15 de ce mois, la chose paraîtra dans la _Revue._ J'y

ai fait quelques changements outre les noms, et j'aurais voulu en faire

beaucoup d'autres, mais le courage m'a manqué. Vous me direz ce que

vous en pensez.

Hier, nous avons fini notre petite affaire[1]. Je ne sais trop ce

qui en résultera; le respectable public est si parfaitement bête,

qu'il a peur à présent de ce qu'il a voulu. Il me semble que le

bourgeois, qui votait pour M. Ferry il y a quelques mois, pense qu'il

va se trouver désarmé devant des journées de juin plus ou moins

prochaines; sa spécialité est de n'être jamais content, de ses œuvres

particulièrement. La maladie de l'empereur n'est pas grave, mais elle

peut se prolonger et se renouveler. On dit, et je suis porté à le

croire, que le grand voyage d'Orient sera décommandé; peut-être, encore

les mauvaises relations entre le sultan et le vice-roi sont-elles

suffisantes pour mettre à vau-l'eau les projets d'excursion.

Avez-vous lu, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'histoire de la

princesse Tarakanof? mais cela est vieux et je crois vous avoir montré

les épreuves.

Je dois faire cet hiver une _Vie de Cervantes_ pour servir de préface Ã

une nouvelle traduction de _Don Quichotte._ Y a-t-il longtemps que vous

n'avez lu _Don Quichotte?_ vous amuse-t-il toujours? vous êtes-vous

rendu compte du pourquoi? Il m'amuse et je n'en trouve pas de raison

valable; au contraire, j'en pourrais dire beaucoup qui devraient

prouver que le livre est mauvais; pourtant, il est excellent. Je

voudrais savoir vos idées là-dessus; faites-moi le plaisir de relire

quelques chapitres et de vous faire des questions; je compte sur ce

service de votre part.

Adieu; j'espère que le mois ne se passera pas sans que je vous voie.

[1] Adoption du projet de sénatus-consulte, séance du 6 septembre 1869.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 172 / 183 题