CCCXVIII

Cannes, 2 janvier 1869.

Chère amie, vous n'avez donc pas reçu une lettre que je vous ai

adressée le mois passé à P... Je crains qu'elle n'ait été perdue. Je ne

prétends pas cependant me justifier tout à fait. Si vous saviez quelle

vilaine et monotone vie je mène, vous comprendriez que c'est bien assez

de la supporter sans en rendre compte. Le fait est que je vais mal. Pas

le moindre progrès! au contraire, on n'a pas même réussi à pallier les

spasmes douloureux que j'éprouve de temps en temps. Nous avons un ciel

et une mer magnifiques, et leurs influences, qui autrefois me rendaient

la santé, sont nulles maintenant. Que faut-il faire? je n'en sais rien,

mais souvent j'ai grand désir que cela finisse. Votre voyage me paraît

très-agréable; mais je n'approuve pas votre retour par le Tyrol dans la

saison que vous me dites. Vous aurez beaucoup de neige. Vous perdrez la

peau de vos joues, et vous ne verrez rien de bien beau. N'importe par

quel autre chemin, vous auriez mieux. Innspruck, ou plutôt Innsbruck,

est une petite ville très-pittoresque; mais, pour qui a vu la Suisse,

cela ne vaut pas la peine de se déranger, non plus que les statues de

bronze de la cathédrale. Je ne vois sur votre route que Trente qui

offre de l'intérêt.

Pourquoi n'iriez-vous pas en Sicile voir l'Etna, qui, dit-on, fait des

siennes? Vous n'avez pas le mal de mer, et il est probable qu'à Naples

on organise des bateaux pour aller voir le spectacle. Dans une huitaine

de jours, vous aurez pu voir l'Etna, Palerme et Syracuse.

J'ai recopié _l'Ours_ que vous savez et je l'ai léché avec un certain

soin. Beaucoup de choses sont changées en mieux, je crois. Le titre et

les noms changés également. Pour les personnes aussi peu intelligentes

que vous, les manières de cet ours resteront fort mystérieuses. Mais

on ne pourra rien conclure à son désavantage, quelque perspicace qu'on

soit. Il y a une infinité de choses qui demeurent inexpliquées. Les

médecins me disent que les plantigrades sont plus que d'autres bêtes en

mesure de s'allier à nous; mais naturellement les exemples sont rares,

les ours étant peu avantageux. . . . . .

Où est le sel de cette apoplexie de M. de Nieuwerkerke annoncée par

tous les journaux et démentie plus tard? Comme on devient bête! Cela

fait des progrès rapides. Avez-vous eu la curiosité d'aller entendre

des discussions dans la salle du Pré-aux-Clercs sur le mariage et

l'hérédité? On dit que cela est très-amusant pendant quelques minutes,

et, par réflexion, très-effrayant lorsqu'on se représente combien de

fous et de chiens enragés, courent les rues. On m'écrit qu'il y a des

femmes qui font des discours qui ne sont ni les moins furieux, ni

les moins bêtes. Ces symptômes me font frémir; on est dans ce pays

volontairement aveugle.

Adieu, chère amie; je vous souhaite une bonne année.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 163 / 183 题