Cannes, 2 janvier 1869.
Chère amie, vous n'avez donc pas reçu une lettre que je vous ai
adressée le mois passé à P... Je crains qu'elle n'ait été perdue. Je ne
prétends pas cependant me justifier tout à fait. Si vous saviez quelle
vilaine et monotone vie je mène, vous comprendriez que c'est bien assez
de la supporter sans en rendre compte. Le fait est que je vais mal. Pas
le moindre progrès! au contraire, on n'a pas même réussi à pallier les
spasmes douloureux que j'éprouve de temps en temps. Nous avons un ciel
et une mer magnifiques, et leurs influences, qui autrefois me rendaient
la santé, sont nulles maintenant. Que faut-il faire? je n'en sais rien,
mais souvent j'ai grand désir que cela finisse. Votre voyage me paraît
très-agréable; mais je n'approuve pas votre retour par le Tyrol dans la
saison que vous me dites. Vous aurez beaucoup de neige. Vous perdrez la
peau de vos joues, et vous ne verrez rien de bien beau. N'importe par
quel autre chemin, vous auriez mieux. Innspruck, ou plutôt Innsbruck,
est une petite ville très-pittoresque; mais, pour qui a vu la Suisse,
cela ne vaut pas la peine de se déranger, non plus que les statues de
bronze de la cathédrale. Je ne vois sur votre route que Trente qui
offre de l'intérêt.
Pourquoi n'iriez-vous pas en Sicile voir l'Etna, qui, dit-on, fait des
siennes? Vous n'avez pas le mal de mer, et il est probable qu'Ã Naples
on organise des bateaux pour aller voir le spectacle. Dans une huitaine
de jours, vous aurez pu voir l'Etna, Palerme et Syracuse.
J'ai recopié _l'Ours_ que vous savez et je l'ai léché avec un certain
soin. Beaucoup de choses sont changées en mieux, je crois. Le titre et
les noms changés également. Pour les personnes aussi peu intelligentes
que vous, les manières de cet ours resteront fort mystérieuses. Mais
on ne pourra rien conclure à son désavantage, quelque perspicace qu'on
soit. Il y a une infinité de choses qui demeurent inexpliquées. Les
médecins me disent que les plantigrades sont plus que d'autres bêtes en
mesure de s'allier à nous; mais naturellement les exemples sont rares,
les ours étant peu avantageux. . . . . .
Où est le sel de cette apoplexie de M. de Nieuwerkerke annoncée par
tous les journaux et démentie plus tard? Comme on devient bête! Cela
fait des progrès rapides. Avez-vous eu la curiosité d'aller entendre
des discussions dans la salle du Pré-aux-Clercs sur le mariage et
l'hérédité? On dit que cela est très-amusant pendant quelques minutes,
et, par réflexion, très-effrayant lorsqu'on se représente combien de
fous et de chiens enragés, courent les rues. On m'écrit qu'il y a des
femmes qui font des discours qui ne sont ni les moins furieux, ni
les moins bêtes. Ces symptômes me font frémir; on est dans ce pays
volontairement aveugle.
Adieu, chère amie; je vous souhaite une bonne année.